Drapeau Rouge №100

Sur la nature de la prostitution

Dans le cadre de récentes discussions autour de la problématique de la prostitution, une question récurrente a été soulevée, celle de la nature de cette relation d’exploitation. Sans réduire impunément des positions qui sont complexes, présentons ainsi un des camps du débat. Ce camp affirme qu’il s’agit d’une situation d’exploitation certes, mais comparable par nature à celle que subit l’ensemble des salariéEs. Dans cette optique, les personnes prostituées sont des prolétaires qui, comme c’est le cas de l’ensemble du prolétariat, travaillent à leur survie et entrent dans des relations qualifiées de volontaires – pour la version la plus radicale – et légitimes d’échange de services contre rémunération. De ce point de vue, l’exploitation vient essentiellement des maquereaux qui extorquent les produits du travail, comme le fait quotidiennement la bourgeoisie.

Ainsi, afin d’améliorer la situation des prostituées, il faudrait travailler à la reconnaissance officielle d’un métier de prostitué; un métier comme les autres, et un encadrement légal comprenant syndicats reconnus, inclusion dans le code du travail et autres avantages sociaux. À notre avis, cette analyse est erronée et nous pensons que par nature, la prostitution n’est pas un métier comme les autres, et donc, pas du travail au sens marxiste du terme. À devoir catégoriser l’acte de prostitution, nous dirions que cette relation est un acte intrinsèque de domination qui aliène la personne non pas seulement des produits de son travail, mais de son pouvoir sur elle-même, de son libre arbitre et, oserions-nous dire ainsi, d’une partie de son humanité. Quant à cela, elle est à classer parmi les crimes.

La réflexion soumise ici vise à contourner certaines impasses dans le débat, en réfléchissant à la nature du rapport d’exploitation qu’est la prostitution, à chercher à définir la catégorie de cette exploitation pour ensuite tenter d’adopter une ligne de conduite et une normativité à défendre en tant que communistes. Le débat actuel nous semble présenté d’une manière erronée, qui nous envoie systématiquement dans une impasse. Cette situation est l’héritière du débat moral et religieux qui rejette la prostitution et toutes les personnes qui entrent dans cette relation, sans distinctions: les proxénètes, les prostitueurs (clients), mais aussi les prostituées.

Face à cela se présente alors la volonté légitime des personnes prostituées de défendre leur dignité et qui reversent la question et revendiquent leur droit d’exister et de ne pas être considérées comme des parias. Il ne faut pas que nous nous fassions engluer par ce débat et par les termes qu’il impose, soit d’un côté par les prohibitionnistes, soit de l’autre par les règlementaristes, ou même par la position mitoyenne que constituent les différentes options abolitionnistes. En tant que marxistes, notre tâche est de chercher à comprendre la situation de la manière la plus objective et la plus scientifique possible. Pour ce faire, certaines questions se présentent à nous: La prostitution est-elle un métier comme les autres? Les prostituées sont-elles des prolétaires comme les autres?

À cette seconde question, nous l’espérons, il n’est pas nécessaire de débattre longuement. La vaste majorité des personnes qui vivent de la prostitution sont d’origines prolétariennes et ainsi, doivent se battre pour leur survie comme elles peuvent. Elles sont, comme n’importe quelLEs prolétaires, sous la domination du capitalisme. Comme telles, elles ne sont donc pas en situation de faire des choix libres de contraintes. Qui plus est, plus on est bas dans l’échelle sociale, moins cette notion de choix n’a de sens. Ainsi, les personnes qui sont réduites à se prostituer pour survivre font partie des prolétaires les plus exploitées par le système capitaliste. La prostitution est pour elles un moyen de survivre et répond à ce titre aux fonctions matérielles du travail.

Quant à nous, communistes révolutionnaires, notre tâche est de nous lier à elles afin qu’elles puissent prendre place dans la lutte des classes et travailler à leur émancipation. Nous devons les écouter et les considérer pour ce qu’elles sont – des prolétaires qui ont notre respect et notre considération et qui ont toute légitimité dans leurs efforts pour assurer leur survie. Et de la même manière que, en tant que marxistes nous chercherions à prendre du recul face aux discours de prolétaires qui auraient une compréhension erronée ou partielle de leur réalité d’exploitation, nous devons prendre du recul quant aux analyses subjectives que proposent certaines prostituées. Dans tous les cas, nous devons faire l’examen matérialiste des situations spécifiques d’aliénation. Il nous faut nous nourrir des compréhensions subjectives des réalités étudiées, tout en maintenant – autant que faire se peut – une analyse objective.

Donc, nous l’affirmons, les personnes qui subissent la prostitution sont des prolétaires comme les autres. Mais, est-ce que leur travail en est un comme les autres? Est-ce que leurs rapports individuels face à leurs tâches et aux produits de ces tâches s’inscrivent dans le procès normal du travail? Sont-elles des salariées qui subissent une aliénation de leur travail et des produits de leur travail aux mains de l’exploitation bourgeoise de leurs maquereaux?

L’analyse de Marx souligne que le travail est à la base de la production et de la reproduction des conditions matérielles d’existence. L’horreur de la situation de l’exploitation de classe du capitalisme sur le prolétariat, c’est l’aliénation du travail salarié. D’un côté, les travailleurs et travailleuses sont aliénéEs des produits de leur travail, de la pleine possibilité d’en jouir et d’en disposer librement. C’est en cela que consiste l’exploitation capitaliste qui s’approprie privément ce produit du travail des prolétaires.

À cela, ajoutons une forme corolaire de l’aliénation du travail qui prive de son sens le travail salarié. Cela est dû au fait que le capitalisme retire aux travailleurs et travailleuses la possibilité d’agir sur leur travail pas seulement en tant que tâche individuelle, mais en tant qu’acte social de production. Comme personne productrice, la simple justification du salaire – surtout lorsqu’il est le reflet éhonté de l’exploitation qu’elle subit – n’est pas suffisante pour donner du sens et motiver ses efforts. Il faut aussi ajouter les notions d’autonomie, de créativité et de participation au processus social de la production. Voilà ce que vise la révolution socialiste, la réappropriation par les travailleurs et travailleuses de leur travail et des produits de leur travail.

Maintenant, qu’en est-il des gens qui entrent dans des rapports de prostitution? S’inscrivent-ils dans le procès de travail capitaliste? Si du point de vue de la personne prostituée il est question de survie et de gagner sa vie, et du coté des proxénètes d’exploiter le produit du travail d’autrui, le problème réside dans la relation d’échange d’argent contre des rapports sexuels. Cela parce qu’il s’agit du rapport intrinsèque d’exploitation. Il n’est alors pas seulement question d’achat d’un produit ou d’un service, mais bien d’un acte d’appropriation de la personne dans ce qu’elle a de plus intime.

Si le salariat est l’aliénation capitaliste, entendre l’abdication forcée des droits des prolétaires sur les conditions de leur travail et sur les produits de leur travail, la prostitution – comme l’esclavage ou le trafic d’organes – est l’aliénation même de l’individu; l’abdication forcée de son droit, de son pouvoir sur sa sexualité et sur son propre corps. En cela, l’acte qui consiste à payer pour l’achat de services sexuels, loin de s’apparenter à un travail comme les autres, doit être considéré comme un crime. Il s’agit d’un coté d’un crime contre la personne qui subit cet acte de domination, et d’un autre d’un crime contre l’humanité, puisqu’il défend l’idée que l’être humain, non pas seulement le produit de sa force de travail, mais bien que l’individu en soi est achetable. En tant que communistes, nous ne saurions envisager un monde où il est tolérable d’aliéner les personnes de leur humanité. Nous refusons l’aliénation capitaliste du travail, mais plus encore l’aliénation complète des individus de leur pouvoir sur leur personne, ce qu’est l’esclavage; de même que l’aliénation sectionnelle des gens sur leur corps, entendre le trafic d’organes, ou ici l’aliénation de leur sexualité. Cela s’applique aussi bien au cadre de relations privées de domination et de violences dites conjugales, que dans le cadre de relations publiques de prostitution.

Il faut éviter les glissements, la prostitution n’est pas de la sexualité libre et consentie, une telle sexualité n’a pas besoin d’être rétribuée. Le paiement de cet acte implique un besoin matériel préalable, donc, l’absence d’acte parfaitement volontaire et surtout d’échange équitable. Les prostitueurs en tant que clients posent leurs besoins, leurs volontés et leur satisfaction à la base de cet échange. En tant que client qui paye, cette relation implique de facto une situation de pouvoir où il a droit d’exiger satisfaction. La maxime nous le dit bien: «le client a toujours raison!» Si cette relation commerciale permet à d’honnêtes gens d’agir en abrutis chez McDo, pensez bien à ce que cette relation de pouvoir implique dans le cadre de la prostitution. Ainsi, la prostitution est par essence un acte de domination. Il serait donc absurde de prétendre qu’elle est un acte de réappropriation par les femmes de leur sexualité. Bien au contraire, elle est un acte de cession et d’aliénation d’une personne à sa sexualité. Dans un système social où l’inégalité entre les hommes et les femmes est patente, peut-on prétendre que d’intégrer la notion de commerce dans les relations intimes puisse l’améliorer, la rendre équitable?

Alors, quelle doit être notre position sur la prostitution? Nous devons la rejeter, comme toute relation de domination, d’exploitation ou d’aliénation. Comme nous nous opposons au travail des enfants et à la violence conjugale. Dans ces deux cas, on pourrait nous répondre qu’il s’agit du moyen de subsistance des personnes qui les subissent et ces personnes pourraient préférer, à courte vue, conserver cette relation qui les oppresse. Notre position doit alors être de nous lier à ces personnes, de mettre en œuvre ce qu’il faut pour les aider à sortir de ces relations de domination. Il n’est pas question ici de condamner, de critiquer, de moraliser ou d’inférioriser ces personnes qui, si elles sont objectivement victimes d’une oppression, ne sont pas pour autant à victimiser. Il ne viendrait plus à l’idée de dénoncer ou de criminaliser une femme qui subit de la violence conjugale. De même, si les prostitueurs et proxénètes méritent le mépris et la dénonciation, les prostituées ont droit au soutien social et à la possibilité de sortir dignement de cette relation d’oppression.

À long terme, les sociétés socialistes en construction devront faire en sorte de mettre à disposition de leurs membres l’ensemble de ces ressources pour qu’il devienne absurde d’imaginer de devoir accepter de l’argent en échange de toute forme d’aliénation personnelle. S’il s’avérait qu’une personne, au-delà de toutes questions de besoin matériel liées à sa survie, souhaite se faire battre, avoir une vie sexuelle hors normes (peu importe la normativité!) ou participer à la production de matériel pornographique: grand bien lui fasse! Une grande partie de la problématique sera de facto résolue: celle du besoin matériel sous-jacent.

Dans le processus révolutionnaire, il faudra par contre travailler à la transformation culturelle de la société et réinventer des rapports humains qui puissent, au-delà des questions matérielles, être vraiment égalitaires. D’ici là? On doit faire la même chose qu’avec l’ensemble des prolétaires: nous lier à elles et eux, travailler au développement de la conscience de classe, à la construction du parti et à franchir les étapes qui doivent nous mener à la révolution et à la construction du socialisme. Quant à la prostitution, malheureusement, tant que nous serons en société capitaliste, il y aura de la pauvreté et donc elle existera. Par contre, la criminalisation du proxénétisme et des prostitueurs aurait pour effet de réorienter la pression sociale que subissent les prostituées, victimes de cette oppression, vers les prostitueurs, et ferait en sorte de mieux protéger les femmes des vols, viols et autres violences inhérentes à cette situation de domination. Les prostituées pourraient ouvertement profiter de la protection de l’État — pour autant que l’État bourgeois puisse protéger les prolétaires – mais les prostitueurs, quant à eux, auraient enfin à se cacher et à craindre les conséquences de leurs actes.

Un camarade
e p D T F s