Ce n’est que dans un an, en décembre 2012, qu’aura lieu l’enquête préliminaire des quatre camarades arrêtées à la suite de la manifestation anticapitaliste du 1er Mai à Montréal. Leur procès, le cas échéant, n’aura lieu qu’en 2013. Le raid perpétré par une trentaine d’agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) aura permis de lever le voile sur l’existence d’une escouade spéciale au sein de ce corps de police chargée de surveiller et réprimer les mouvements et organisations politiques d’extrême gauche. Déjà, de nombreuses voix se sont fait entendre pour dénoncer cette police politique. Et le 16 décembre prochain, le Comité pour un Secours rouge canadien organise une grande soirée de solidarité, dont les profits serviront à défendre les camarades accusées (voir l’annonce à la une).

Rappelons que le 29 juin au matin, la section antigang de la Division du crime organisé du SPVM a procédé à l’arrestation et à des perquisitions au domicile de quatre militantes et militants qu’elle associe au Parti communiste révolutionnaire (PCR), dont un responsable du Mouvement révolutionnaire ouvrier (MRO), Patrice Legendre. Officiellement, l’opération faisait suite à une altercation ayant eu lieu au beau milieu de la manifestation du 1er Mai organisée par la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC-Montréal), que le journal communiste Partisan avait relatée en ces termes :

« Un premier incident s’est toutefois produit au milieu du trajet sur la rue Sherbrooke, lorsqu’une huitaine de flics visiblement mal préparés ont sournoisement procédé à l’arrestation du photographe du journal Partisan. Mal leur en prit, alors que le contingent du PCR en a été témoin. En moins de temps qu’il en faut pour crier “Libérez notre camarade !”, les flics ont été repoussés à coups de bâtons et de projectiles. Ils ont été contraints de le relâcher et de battre en retraite. »

Il a fallu deux mois pour que le SPVM procède à l’arrestation des quatre camarades, qu’il tient responsables des blessures subies par les agents impliqués dans cette provocation. Les inculpées font face à des accusations diverses, dont « agression armée », « voies de fait sur un agent de la paix », « entrave au travail des policiers » et « port d’arme dans un dessein dangereux ». Ils et elles ont été remises en liberté sous conditions, dont celles de garder la paix et de s’abstenir de participer à toute manifestation qui perdrait son caractère « pacifique ».

Une opération politiquement motivée

Quelques jours après le raid, le Bureau d’information politique du PCR a dénoncé le caractère politique de l’opération. Celle-ci a en effet été coordonnée par un enquêteur du SPVM, Luc Renaud, connu pour son association à l’Équipe intégrée sur la sécurité nationale. Mise sur pied au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, cette équipe regroupe également des agents de la Sûreté du Québec, de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) et du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS).

Luc Renaud était déjà attitré au « dossier » du PCR bien avant la manifestation du 1er Mai. Lors des interrogatoires qu’il a menés à la suite des arrestations, il s’est montré plus intéressé par le PCR, ses structures et ses activités que par les circonstances entourant l’incident du 1er Mai. Il a notamment questionné certains des accusées sur les liens possibles entre le PCR et un certain nombre d’actions qui ont été menées au cours des dernières années et qui ont été revendiquées au nom d’un groupe appelé « Résistance internationaliste » – le dernier en date s’étant produit à Trois-Rivières à l’été 2010, alors qu’une bombe a fait voler en éclats les portes du centre de recrutement des Forces canadiennes.

Par ailleurs, tout au long de l’été, une demi-douzaine de personnes associées au PCR ou considérées proches de Patrice Legendre ont été victimes d’une campagne de harcèlement systématique de la part d’agents de la GRC, qui ont procédé à des filatures ainsi qu’à des visites à leur domicile, sur leurs lieux de travail, voire chez des voisins et des membres de leurs familles, toujours sous prétexte d’élucider ces fameux attentats.

Le harcèlement vise également la Maison Norman Bethune – une librairie communiste située sur la rue Frontenac à Montréal, qui fait l’objet d’une surveillance accrue depuis le 1er Mai, tant par des agents du SPVM que de la GRC. Apparemment, les photos de la plupart des gens qui fréquentent la librairie ont enrichi les dossiers de police…

La preuve dévoilée par la Couronne à l’occasion de la comparution des quatre accusées le 18 juillet dernier permet de comprendre un peu mieux ce qui s’est passé lors de la manifestation du 1er Mai et de déceler quel était l’objectif du SPVM. On y apprend notamment que la huitaine d’agents impliqués dans l’incident avait reçu l’ordre de procéder à l’arrestation du photographe du journal Partisan parce que celui-ci se comportait en « agitateur », et en particulier parce qu’il criait des slogans contre la brutalité policière (mais depuis quand est-ce interdit d’agir ainsi ?).

Les officiers qui ont pris la décision de l’arrêter – un geste injustifié et illégal à sa face même – ne pouvaient pas ne pas savoir que l’intervention des agents allait inévitablement entraîner une riposte. L’affrontement qui s’en est suivi a finalement servi de prétexte à ce que la police sépare le « Baby Bloc » (un contingent à caractère familial) du reste des manifestantes et manifestants ; le SPVM s’apprêtait à leur bloquer le passage lorsque les organisateurs et organisatrices ont appelé à la dispersion, évitant ainsi une probable arrestation de masse.

Le chat sort du sac

Quelques jours avant la comparution des accusées, un quotidien montréalais annonçait que les arrestations et toute l’opération qui les a précédées avaient été menées par une nouvelle escouade appelée « GAMMA » (pour « Guet des activités des mouvements marginaux et anarchistes ». Cinq jours plus tard, le SPVM, par la voix de son chef du service des enquêtes spécialisées, Jacques Robinette, confirmait l’existence de cette escouade, relevant de la Division du crime organisé. Ce haut gradé précisait au quotidien La Presse que l’escouade avait été créée en janvier 2011, donc bien avant la manifestation du 1er Mai (le site Web de la SRC tenait du même Jacques Robinette que GAMMA avait été créée encore plus tôt, « il y a deux ans »). Devant le tollé que cette annonce a suscité, il a fallu peu de temps pour que le « spin doctor » du SPVM, Ian Lafrenière, entre en scène.

Après qu’on eut appris qu’au moins quatre militants de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) avaient eux aussi été arrêtés dans des circonstances similaires, vraisemblablement à la suite d’une enquête menée par GAMMA, le chef de la désinformation du SPVM a affirmé au quotidien La Presse que GAMMA n’est pas une escouade permanente, mais un simple « projet », qui n’aurait été « activé » qu’après la manifestation du 1er Mai. On l’a même entendu, sur les ondes de la Première Chaîne, affirmer sans rire que GAMMA n’était pas une escouade, ni même un « projet » (tiens donc) : ce serait seulement un nom, comme ça, sorti de nulle part… Mais quel aurait donc été l’intérêt de l’enquêteur en chef Jacques Robinette de mentir, voire d’inventer de toutes pièces l’existence d’une escouade spécialisée dans la lutte aux mouvements d’extrême gauche depuis au moins six mois, selon ses dires, sinon deux ans ? Il est évident que l’intervention de Ian Lafrenière ne visait qu’à dissimuler et faire « disparaître » la vérité.

Le SPVM se la prend en plein visage !

L’annonce des arrestations des participantes et participants au 1er Mai anticapitaliste et des militants de l’ASSÉ, et celle de la création de l’escouade GAMMA ont entraîné une vague de réprobation massive dans des milieux variés.

Le PCR a notamment reçu plusieurs messages de solidarité ; la dénonciation des arrestations faite par son Bureau d’information politique a entre autres été relayée par de nombreuses organisations et traduite dans plusieurs langues, dont l’espagnol, l’italien et le russe. Parmi les organisations qui ont manifesté leur solidarité avec le PCR, mentionnons : la Convergence des luttes anticapitalistes (CLAC), Reconstruction communiste Canada, l’Union communiste libertaire, la Société bolivarienne du Québec, le Parti communiste maoïste de France, le Parti communiste maoïste d’Italie, le groupe Revolutionary Initiative (Toronto), l’organisation états-unienne Kasama Project, ainsi que trois organisations italiennes (voir ci-contre). À Kiev, le Conseil de coordination du mouvement ouvrier d’Ukraine (KSRD) a déposé une lettre de protestation à l’ambassade canadienne. Le communiqué du Bureau d’information politique a été repris intégralement dans les pages de son journal Workers Action, également diffusé au Belarus, au Kazakhstan, en Moldavie et en Russie.

La création de l’escouade GAMMA a également été dénoncée par le Conseil central du Montréal métropolitain de la CSN et la CSN-construction, dont le président, Aldo Miguel Paolinelli, a bien su caractériser ce à quoi elle correspond : « La répression policière des groupes sociaux, politiques et étudiants, n’est jamais une action isolée ni une “erreur” de jugement des services de police… Ce n’est pas un hasard si les groupes visés sont justement ceux qui questionnent les fondements même des injustices inhérentes au système politique et économique. »

À l’initiative de la CLAC, une trentaine d’organisations et une quinzaine de personnalités ont signé une déclaration appelant à la solidarité face à la répression politique. La déclaration dénonce la volonté du SPVM de criminaliser, d’intimider et d’isoler les groupes militants. Elle situe l’offensive du SPVM dans le contexte de durcissement du capitalisme et d’accentuation de la marginalisation des mouvements sociaux et politiques. Les signataires de la déclaration (dont la liste est disponible au www.clac-montreal.net/node/223) s’engagent en outre « à ne pas collaborer, de quelque manière que ce soit, avec les forces de l’ordre dans leurs tactiques de division, de profilage, de délation et de désolidarisation des mouvements politiques ».

Le révolutionnaire chinois Mao Zedong aimait rappeler à quel point les réactionnaires se comportent comme des sots, qui « soulèvent une pierre pour se la laisser retomber sur les pieds ». En réprimant le peuple révolutionnaire, les réactionnaires « ne peuvent finalement que le pousser à étendre et à intensifier la révolution » : cela finit toujours par se retourner contre eux.

Lucide, le haut gradé Robinette a justifié la mise sur pied de l’escouade GAMMA en se lamentant du fait que « toutes les manifestations sont devenues sujettes à des débordements, à du soulèvement populaire, à de la provocation et, éventuellement, à des voies de fait et à des méfaits à l’égard des policiers ».

Le Bureau d’information politique est bien d’accord avec lui ; et nous sommes pleinement confiantes et confiants que c’est effectivement ce qui attend les défenseurs de l’ordre bourgeois. Avec l’approfondissement de la crise qui traverse le système capitaliste mondial, les soulèvements auxquels on assiste depuis le début de l’année un peu partout dans le monde ne sont qu’un avant-goût des batailles encore plus grandes qui s’en viennent, qui finiront par balayer les représentants du vieux monde qui se meurt.

Le Bureau d’information politique

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