Drapeau Rouge №102
LE NÉO-LIBÉRALISME SOUS COUVERT DE POLITIQUE IDENTITAIRE

Comment les Jeux panaméricains ont infiltré l’Université de Toronto

Les organisatrices et organisateurs des Jeux panaméricains et parapanaméricains – qui auront lieu en juillet à Toronto et qui représentent la nouvelle arme de la classe dominante contre les pauvres – ont cherché de toutes les façons à nouer des alliances avec la petite-bourgeoisie et d’autres couches privilégiées, de sorte à obtenir leur soutien. Il n’est donc pas surprenant qu’ils aient tenté – et à bien des égards, réussi – d’étendre leur emprise sur les diverses institutions postsecondaires de la métropole. Non seulement les Jeux se tiendront sur les campus, mais une imposante programmation a été mise en place à l’intention des étudiantes et étudiants afin de les glorifier.

Dans cet article, nous allons examiner les efforts des organisateurs des Jeux pour diffuser leur propagande sur le campus de l’Université de Toronto, en particulier la rhétorique « équitable » qu’ils ont utilisée pour en détourner le sens et masquer, ce faisant, les phénomènes de nettoyage social et d’embourgeoisement qui accompagnent cet événement – une propagande qui a réussi à embobiner bien des organisations de justice sociale sur le campus.

Les Jeux sur le campus

Une grande partie des compétitions sportives prévues dans le cadre des Jeux aura lieu à l’Université de Toronto et à l’Université York. Les administrations des deux institutions se sont toutefois assurées d’en faire porter le fardeau par les étudiantes et étudiants.

Ainsi, au campus Scarborough, l’administration a imposé, dès 2010, une cotisation extraordinaire annuelle de 140 $ par étudiante et étudiant sur 25 ans, afin d’aider à financer la construction d’un centre aquatique de plus de 158 millions de dollars juste à côté du campus1. Ce faisant, l’organisation des Jeux a pu se décharger de près du quart du financement du centre, qui se trouve assumé par les étudiantes et étudiants d’un campus dont la composition est par ailleurs largement racialisée et prolétarienne. Ce n’est là qu’un exemple de la note payée par les étudiantes et étudiants.

Le « comité de programmation parallèle », un complice de choix

En contrepartie, il fallait bien que l’organisation des Jeux prévoie quelque chose pour « compenser » les étudiantes et étudiants. Un comité dit « parallèle » a donc été formé pour encadrer la programmation des Jeux sur le campus. Le comité a été lancé publiquement le 25 septembre 2014 sous l’égide du centre étudiant Hart House, dont le but est de favoriser l’organisation d’activités périscolaires. Le comité de programmation parallèle a tenu plusieurs activités tout au long de l’année, incluant des expositions et d’autres événements culturels, mais aussi des débats publics sur la justice sociale et l’équité dans les sports.

Officiellement, le comité se propose « d’appréhender la culture sportive à travers le prisme de l’équité, la diversité et l’inclusion, en portant une attention particulière aux populations les plus vulnérables comme les queer et les personnes transgenres »2. Une bonne partie de sa programmation tournait autour de questions liées à l’accès aux sports, à la nécessité de « changer la culture ambiante » et d’autres sujets généralement associés aux enjeux de justice sociale. Ainsi, on peut dire que le comité s’est servi des concepts d’identité politique (« Identity Politics ») comme couverture pour nous servir une propagande essentiellement pro-Jeux.

Un des volets principaux de la programmation présentée par le comité est celui sur les sports, l’équité et les Jeux panaméricains. On y décrit pompeusement les Jeux comme « une célébration de la réussite humaine », tout en ajoutant, pour faire bonne figure, que « trop souvent, ces événements ne sont pas à la hauteur ni suffisamment inclusifs quant aux identités de genre, de race ou de classe ». Le comité soutient donc la nécessité de « renforcer la sensibilisation et d’approfondir la compréhension critique des enjeux qui font obstacle à l’inclusion dans le domaine des sports et loisirs »3. Tout le discours du comité transpire de cette tactique qui finit inévitablement par glorifier les Jeux, sous couvert d’une phraséologie « critique » ayant recours au discours anti-oppression.

Derrière cette rhétorique, on retrouve l’idée que les progressistes peuvent profiter de la tenue des Jeux pour promouvoir la mise en place de mesures favorables à l’équité. Lors d’un symposium tenu le 22 janvier 2015 dont l’objectif était « d’explorer les intersections entre race, sports et éducation postsecondaire », la ligne mise de l’avant par le comité fut présentée ainsi : « Les Jeux donnent de l’espoir à de nombreux jeunes, y compris les jeunes autochtones et racialisés qui ont actuellement peu de chances de se rendre à un niveau élite ou professionnel… les Jeux nous offrent une formidable occasion d’examiner le rôle du sport dans la vie des jeunes autochtones et racialisées »4.

La préoccupation des panellistes pour l’inclusion dans le sport était surtout motivée par leur volonté que les Jeux panaméricains puissent « mettre en vedette les meilleurs talents athlétiques du Canada », dans une optique typiquement bourgeoise et méritocratique5. En proie à l’individualisme libéral, ces laudateurs des Jeux ont instrumentalisé l’inclusion d’une très petite section de la jeunesse racisée et autochtone pour promouvoir un méga-événement qui en fin de compte, reproduit et renforce les mêmes structures d’exclusion.

Fait à noter, le comité de programmation parallèle n’a reçu aucun financement du comité d’organisation officiel. La majorité des ressources utilisées par le comité a été soit fournie par le centre Hart House, soit par d’autres organisations du campus. Cela signifie que l’essentiel de la propagande glorifiant les Jeux panaméricains sur le campus de l’Université de Toronto a été financé avec l’argent des étudiantes et étudiants.

Des bourses spéciales pour financer la propagande

En plus du comité de programmation parallèle, le centre Hart House a également mis sur pied un « fonds d’initiative étudiante » en lien avec la tenue des Jeux. Ce fonds s’adresse aux étudiantes et étudiants souhaitant organiser des événements « qui glorifient les Jeux panaméricains et parapanaméricains de Toronto »6.

Les responsables du fonds exigent expressément que les événements proposés « incluent les thèmes de l’équité, l’accessibilité et l’engagement »7, ce qui montre à quel point les organisateurs des Jeux tiennent à cette rhétorique « anti-oppression » qu’ils ont choisi d’afficher. Comme le centre Hart House et les autres commanditaires du fonds n’ont reçu aucun soutien financier du comité organisateur des Jeux, on doit en déduire que les sommes versées par ce fonds d’initiative proviennent directement des frais de scolarité.

La faillite politique des associations étudiantes

L’Association étudiante de l’Université de Toronto a autorisé l’organisation des Jeux panaméricains à venir faire leur promotion lors de ses événements. Ce fut le cas notamment lors du « salon de l’emploi d’été » qu’elle a organisé au début de la session d’hiver. Le projet Pan Am Ignite (un fonds indépendant mis sur pied pour financer des activités liées aux Jeux) fut alors invité à y tenir un kiosque.

Ce projet visait explicitement à mobiliser les ressources du plus grand nombre d’associations étudiantes pour promouvoir les Jeux auprès de la population étudiante. De toute évidence, l’Association étudiante de l’Université de Toronto s’y est investie à plein. De son côté, l’Association étudiante du campus Scarborough a elle aussi appuyé le projet Ignite – son nom apparaît d’ailleurs sur le site Web officiel des Jeux panaméricains.8

L’Association étudiante du Département des études sur l’équité de la Faculté des arts et sciences – qui est l’une des associations étudiantes les plus réputées sur le campus, n’a pas hésité à collaborer avec le comité de programmation parallèle à l’occasion de la tenue d’une conférence organisée sous le thème « Décolonisons nos esprits ». Elle a alors invité le comité à déléguer un porte-parole à l’un des panels prévus au programme, dans lequel on a abondamment recouru à la rhétorique éculée de l’équité. Le masque « anti-oppression » affiché par le comité de programmation parallèle aura donc réussi à duper cette association étudiante réputée plus combative et à l’amener à soutenir les Jeux et à se taire sur les processus d’embourgeoisement et de nettoyage social qui les accompagnent.

Sachant qu’ils devaient composer avec une mauvaise réputation bien méritée, les organisateurs des Jeux panaméricains se sont délibérément tournés vers une rhétorique favorable à l’équité pour construire une alliance avec diverses organisations éprises de justice sociale à l’Université de Toronto. Elles sont nombreuses à s’être gracieusement soumises à cette tactique et à avoir fourni espace, légitimité et même de l’argent pour la cause des Jeux. À défaut d’une compréhension structurelle et cohérente des oppressions qu’ils ont par ailleurs coutume de dénoncer, la rhétorique favorable à l’équité de bon nombre de militantes et militants a fait place à l’individualisme petit-bourgeois. C’est ce même libéralisme qui est à la base de cette étrange alliance entre les groupes de justice sociale du campus et l’opération de nettoyage social qui se déroule hors campus.

Un membre du MER-Toronto
e p D T F s