Drapeau Rouge №102
NOTES DE LECTURE

The Entropy of Capitalism, de Robert Biel

L’intérêt renouvelé pour les films post-apocalyptiques traduit une prise de conscience populaire de la possibilité d’un effondrement de la civilisation, alimentée par la crise financière et les histoires de dévastation environnementale qui se succèdent. Le fait que le réalisateur George Miller ait décidé 30 ans plus tard de renouer avec sa franchise Mad Max témoigne de cette conscience post-apocalyptique. Alors que les trois premiers longs métrages de cette série reflétaient l’angoisse d’une dévastation nucléaire mondiale, Mad Max: Fury Road (au Québec, Mad Max : La route du chaos) est traversé par la crainte d’un écocide. Le fait qu’un tel écocide soit déjà à l’œuvre en périphérie – là où les peuples des nations opprimées subissent les ravages causés par les pays capitalistes les plus puissants – confère à la toute dernière œuvre de Miller une pertinence viscérale. On y voit des tribus guerrières réactionnaires contrôler les ressources qui restent, incluant les dernières sources d’eau et de végétation, alors que les communautés résistantes sont exilées à la friche où elles tentent de préserver les graines d’un écosystème ravagé.

Dans ce contexte, l’ouvrage de Robert Biel paru en 2012 sous le titre The Entropy of Capitalism apparaît comme un chef-d’œuvre prémonitoire de la théorie sociale et de l’économie/écologie politique. Les gauchistes, incluant de nombreux marxistes, qui ont passé des heures à discuter des dimensions politiques progressistes (le collectivisme, l’écologie, le féminisme) du dernier Mad Max sur les réseaux sociaux auraient intérêt à lire l’ouvrage de Biel, qui apparaît comme un complément tout désigné au film de Miller1 :

« Le système [capitaliste] fait face pour la première fois aux conséquences extrêmement graves de son appauvrissement écologique… Si le capitalisme est vraiment capable de s’adapter comme certains le prétendent, pourra-t-il s’adapter à cette réalité ? […] En fait, on peut imaginer qu’il puisse le faire de deux manières. La première prendrait la forme d’un capitalisme vert triomphant qui poursuive glorieusement le processus d’accumulation ; la seconde serait celle d’un impérialisme “froid” régnant de manière vicieuse dans le style Mad Max, laissant entrevoir un paysage post-apocalyptique rétréci. » 2

Le « style Max Mad » qu’il évoque, Biel le qualifie d’« exterminisme » – une tendance encouragée par des éléments de la classe dominante (comme le fut le régime de George W. Bush) dans laquelle la logique anti-humaine du capitalisme est pleinement assumée et ses contradictions accélérées. Inhérente au mode de production capitaliste, cette tendance met en place des « chemins de dépendances » dont les autres secteurs des cliques dirigeantes sont incapables de sortir. Dans ce contexte, une éventuelle « écologisation » du capitalisme, comme celle que met de l’avant Al Gore, « ne ferait que retarder, plutôt que hâter, une restructuration verte dans l’intérêt de l’humanité et de l’écosystème. En ce sens, il n’y a aucun intérêt humain ou écologique à prolonger le mode de production capitaliste »3.

Ce que soulève The Entropy of Capitalism, au fond, ce sont les limites objectives du capitalisme et l’exigence qu’elles posent, savoir le socialisme. Bien que la gauche ait depuis toujours fait sienne la maxime « socialisme ou barbarie » de Rosa Luxembourg, Biel clarifie cette antinomie. Il le fait en utilisant les catégories de la thermodynamique pour examiner le capitalisme comme un système global ; ce faisant, il démontre que Marx était bien en avance sur son temps quand il a rédigé Le Capital. Les lois de l’accumulation et de la reproduction capitalistes mises en lumière par Marx sont ici reformulées et élargies à travers la lentille de la thermodynamique. Si on conçoit le capitalisme comme un système qui requiert, comme tout autre système, de l’énergie pour fonctionner, une analyse sur le modèle de la thermodynamique apparaît logique. L’examen du capitalisme selon ce modèle permet à Biel de connecter l’interaction humaine à l’écosystème et l’économie monétaire à l’économie d’énergie, et d’articuler la dynamique de la lutte de classe avec celle d’un système thermodynamique.

Un système fermé comme le capitalisme, qui réprime les pulsions créatrices des masses opprimées, génère nécessairement une situation d’entropie. Commandé par une classe dominante désirant perpétuer son hégémonie, un tel système ne peut s’adapter qu’en poussant ses limites entropiques aussi loin que possible, un peu comme dans le scénario présenté par Mad Max. Pour ce faire, il parasite les mouvements de résistance en tentant de les contenir, tout en apprenant d’eux, de sorte à acheter du temps ; en les cooptant, il limite aussi leurs possibilités. La lutte des classes est le moteur de l’histoire, plus particulièrement celle des classes exploitées en lutte contre leurs exploiteurs ; il semble que nous ayons maintenant atteint le stade où certaines factions parmi les exploiteurs ont réalisé qu’en raison de leur position parasitaire, elles ne peuvent plus générer quelque nouveauté utile que ce soit : « les récents développements du système suggèrent l’apparition de ce qu’on pourrait appeler une forme de pourriture consolidée »4. D’où la nécessité pour ce système moribond, pris entre les tendances d’un capitalisme pseudo-humain et celles d’un capitalisme exterministe, de s’approprier et parasiter les idées générées par la lutte de classe.

Mais la vraie beauté de l’utilisation que fait Biel de la thermodynamique pour expliquer le capitalisme comme un système d’énergie intégré est qu’il fait exactement ce dont les critiques post-modernes du marxisme n’ont cessé de se plaindre depuis des décennies : savoir qu’il utilise une approche totalisante. Ce qui est pour le moins ironique, dans la mesure où il utilise lui-même les travaux de certains penseurs post-modernes (Foucault, Deleuze, Agamben). The Entropy of Capitalism n’est pas simplement un livre sur les ravages écologiques causés par le capitalisme ; il touche à tous les aspects de la période de « pourriture consolidée » de ce système : crise financière, impérialisme contemporain, titrisation… Sur tous ces aspects, il fournit une base bien plus concrète que bon nombre d’autres ouvrages – marxistes, quasi-marxistes ou autres – pour comprendre les problèmes générés par le capitalisme et les limites de ce système.

Prenons par exemple certaines des analyses les plus populaires à avoir été publiées à propos de la récente crise financière : La fabrique de l’homme endetté et Gouverner par la dette de Mauricio Lazzarrato ou encore, La brutalité financière de Christian Marazzi. Ces ouvrages ont été acclamés comme les meilleures analyses de la crise capitaliste actuelle, en particulier parce qu’ils prétendent avoir produit une compréhension du capitalisme qui dépasse la contradiction marxiste traditionnelle entre capital et travail. Pourtant, ils sont tributaires de l’hypothèse que le capital financier aurait atteint un niveau de virtualité ou de dématérialisation tel que le « capital fictif » aurait éliminé la médiation de la marchandise, de sorte que le procès de circulation du capital serait désormais purement A-A plutôt qu’A-M-A. Biel, cependant, revient au concret. En réponse à cette supposée « dématérialisation » du capitalisme, il démontre rapidement, à travers une réflexion empirique sur la conjoncture (ce que Lazzarrato et Marazzi sont incapables de faire), qu’« alors que la technologie semble dématérialiser la production en réduisant l’utilisation des ressources, les procédés de purification sont rarement comptabilisés ; la notion d’une “matérialisation secondaire” peut donc être proposée… L’entropie fondamentale du capitalisme est simplement obscurcie par le fait que le capital financier dissimule généralement ses relations à travers une longue “chaîne” dans laquelle les risques sont dissimulés »5. Les mêmes circuits qui permettent la croissance du capital financier – la fictionnalisation tant vantée, la spéculation et la dématérialisation – sont eux-mêmes tributaires de la croissance du capital industriel dans les périphéries – une croissance que Lazzarrato et Marazzi ignorent (ils soutiennent que le capital industriel n’est plus pertinent). La base même de la spéculation économique (silicium, super-conducteurs) suppose en fait un processus de raffinage plus important, pour ne pas mentionner une industrie minière en développement. Et ces procédés de raffinage et d’extraction minière font également partie de l’entropie écologique.

Biel applique une logique similaire à l’impérialisme et au phénomène de titrisation. Il examine comment le capitalisme essaie de se renouveler et de pousser son entropie dans l’avenir, en transférant ses ravages dans les écosystèmes des pays en périphérie, tout en contenant les révoltes par l’augmentation de la surveillance et des mécanismes de coercition. Pour se maintenir, le capitalisme doit chercher des « régimes d’accumulation » renouvelés. Bien qu’il puisse parfois y arriver avec la création de « régimes supranationaux », il lui faut transformer cette créativité en un processus d’accumulation capitaliste, ce qui implique la mise en place de structures de sécurité internes et externes qui mettent parfois en cause les bases de sa propre existence. Plus important encore, le système dans son ensemble tend à « évacuer » ses contradictions vers les écosystèmes des pays en périphérie, obligeant les masses opprimées à subir les ravages les plus odieux du capitalisme – ici encore, l’exterminisme impérialiste prend tout son sens. Reconnaissons à cet égard que Biel a longtemps étudié le système impérialiste eurocentrique : son premier livre (Eurocentrism and the Communist Movement) est un classique méconnu du marxisme antirévisionniste – l’ouvrage vient justement d’être réédité par Kersplebedeb.

Les seuls points faibles de The Entropy of Capitalism se trouvent dans la solution qu’il propose aux limites de la crise du capitalisme. Tout en reconnaissant l’importance de la résistance, il la décrit essentiellement en se basant sur les catégories mouvementistes. En retard d’une décennie et demie à cet égard, il attribue au mouvement zapatiste au Mexique un caractère plus historique qu’il ne le fut réellement ; dans son désir d’établir une connexion entre les nouveaux mouvements anti-impérialistes, féministes et écologiques, il court le risque, même s’il ne l’assume pas ouvertement, de rejeter le concept d’un parti révolutionnaire. Bien qu’il ne le rejette pas ouvertement, il sous-entend souvent qu’une substitution « rhizomatique » lui est nécessaire.

Malgré cela, les préoccupations globalement exprimées par Biel et la façon dont il les conceptualise sont importantes. Il y a une scène dans le dernier Mad Max où l’une des femmes subalternes demande à un sujet masculin qui s’apprête à sombrer dans le chaos : « Qui donc a tué le monde ? » Le livre de Robert Biel répond à cette question : si le monde est assassiné et transformé en un terrain désert à la Mad Max, ce sera parce que le capitalisme aura atteint ses limites ultimes et entropiques. Qui donc a tué ce monde ? Le capitalisme comme système intégré et meurtrier. .

J. Moufawad-Paul
  • 1. Bien que, pour être juste, en raison des contraintes liées au fait qu’il s’agit d’un ouvrage académique et qu’il ne s’agisse pas d’un livre de fiction, la lecture de The Entropy of Capitalism est certes plus exigeante que le visionnement d’une poursuite en voiture de deux heures. Néanmoins, l’ouvrage est passionnant et on passe à travers à bon rythme.
  • 2. Robert Biel, The Entropy of Capitalism, Chicago, Haymarket Books, 2012, p. 65.
  • 3. Ibid.
  • 4. Ibid., p. 150.
  • 5. Ibid., p. 71-72.
e p D T F s