À quelques mois de l’élection fédérale qui doit avoir lieu le 19 octobre, l’émergence d’une « vague orange » dans la conservatrice Alberta a ranimé l’espoir de ceux et celles qui souhaitent se débarrasser du gouvernement Harper. Il y a deux ans, le même phénomène s’était produit quand Justin Trudeau a pris la tête du Parti libéral. Pour plusieurs, le gouvernement Harper symbolise une rupture avec ce que le Canada aurait été par le passé : les Casques bleus, la tolérance, la compassion, et toutes ces sortes de choses qui ont fait sa réputation.

L’adoption toute récente de la Loi antiterroriste de 2015 (le projet de loi C-51), qui accorde des pouvoirs spéciaux aux agents du Service canadien du renseignement de sécurité, crée un délit d’opinion (« préconiser la perpétration d’infractions de terrorisme en général ») et facilite les arrestations préventives, est venue rajouter une couche à cette perception largement répandue.

Si ce projet de loi représente effectivement un pas de plus dans l’attrition, voire l’abandon du système des droits et libertés mis en place au cours du siècle dernier au Canada, et s’il est vrai que le gouvernement Harper s’est montré particulièrement zélé à cet égard, ce serait une erreur de n’y voir qu’un phénomène exceptionnel, qui s’expliquerait essentiellement par le caractère réactionnaire du Parti conservateur. Dans les faits, la nouvelle loi antiterroriste ne se distingue pas particulièrement de l’arsenal répressif mis en place dans à peu près toutes les « démocraties occidentales » depuis le déclenchement de la guerre mondiale contre la terreur au lendemain des attentats du 11 septembre 2001.

Du Patriot Act de l’administration Bush aux récentes lois antiterroristes du « socialiste » Manuel Valls en France, les grands États bourgeois n’ont cessé de renforcer leur arsenal répressif et de se doter du maximum de moyens pour pouvoir écraser les résistances et étouffer toute menace au pouvoir de la bourgeoisie. L’état de crise et d’instabilité permanent qui règne à l’échelle mondiale est à la base de ce phénomène. Ce n’est pas faire preuve de cynisme et encore moins de désinvolture que de faire ce constat. Au contraire, c’est un appel à s’organiser encore mieux, plus solidement et plus fortement, et à unir et renforcer le camp du peuple, avec tous ceux et celles qui aspirent à la révolution.

À l’approche du scrutin du 19 octobre, conscient que l’État bourgeois fait partie du problème et pas de la solution – en fait, il EST le problème –, le Parti communiste révolutionnaire fera de nouveau campagne pour le boycott de l’élection. Le parti appelle les organisations militantes et plus généralement, tous ceux et celles qui en ont assez du statu quo capitaliste, impérialiste, colonialiste et patriarcal à reprendre ce mot d’ordre et surtout, à se mobiliser pour faire valoir les aspirations légitimes des masses travailleuses et populaires.

Comme nous l’avons écrit au lendemain du dépôt du projet de loi C-51 : « Il est plus évident que jamais qu’il n’y a pas d’autre option que le socialisme, le renversement des vieux États réactionnaires et la construction du pouvoir ouvrier et populaire dans tous les pays si l’on veut mettre fin à toutes les formes d’oppression et d’exploitation et faire régner les droits et libertés de la majorité laborieuse. »

Ensemble, boycottons l’élection du 19 octobre ! Mobilisons-nous pour défendre nos droits et imposer nos revendications ! Luttons pour le socialisme et la fin de toutes les oppressions !

Le Bureau d’information politique du PCR

À l’occasion de la tenue du 3e congrès révolutionnaire canadien en mai 2014 à Vancouver, le Bureau d’information politique a publié un texte, qui présente l’analyse que font actuellement les maoïstes des grandes contradictions qui caractérisent la société canadienne. Nous en présentons quelques extraits dans les pages qui suivent, en espérant que cela contribue à éclairer les enjeux en vue du prochain scrutin fédéral. Le texte intégral est disponible ici

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Les conditions concrètes au Canada

Le Canada est un puissant pays impérialiste, bien que cette puissance puisse sembler petite lorsqu’on la compare à d’autres pays impérialistes comme les États-Unis. De l’extérieur, le Canada semble jusqu’à présent avoir échappé au gros de la crise. Mais dans les faits, la crise a imposé à la bourgeoisie canadienne une restructuration importante de l’économie. D’un côté, le développement pétrolier est venu remplacer le secteur manufacturier comme force prépondérante dans l’économie canadienne, faisant perdre du même coup des centaines de milliers d’emplois à des ouvriers et ouvrières, particulièrement en Ontario. De l’autre, de vastes projets ont été mis en branle, qui visent au développement des ressources naturelles au nord du Canada, particulièrement sur les territoires des nations autochtones.

Du fait de l’interdépendance de plus en plus forte des pays impérialistes à travers le marché mondial, l’instabilité économique, politique et sociale des joueurs les plus importants que sont les États-Unis, l’Union européenne et même la Chine s’est nécessairement répercutée dans chaque pays, le Canada n’échappant pas à cette situation.

Fortement intégrée au marché capitaliste mondial, la bourgeoisie canadienne a dû s’adapter à ce nouvel environnement. Par la force des choses, cette bourgeoisie a été amenée à quitter la politique qu’elle menait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce qui de fait montre sa capacité d’adaptation et son caractère impérialiste – s’il était possible d’en douter.

Durant toute la période de l’après-guerre, marquée par un développement important du capitalisme et un cycle continu d’accumulation, la politique impérialiste du Canada était caractérisée, dans un contexte de guerre froide, par le rôle auto-attribué de médiateur qu’a joué la bourgeoisie canadienne en faveur des puissances impérialistes. Cela a été facilité du fait que le Canada, pays impérialiste secondaire, a pu se présenter sur l’échiquier mondial comme pays « ami » des peuples du tiers-monde.

Avec le renversement du cycle économique, marqué par le déclin du capitalisme qui s’amorce au milieu des années 1970, le Canada a peu à peu quitté son rôle de médiateur et sa politique de stabilisation des relations internationales et, suite à l’effondrement du bloc de l’Est, la bourgeoisie a amorcé la réorientation de sa politique en jouant un rôle accru au sein du système financier international, comptant pour cela sur la force de son système bancaire. Ce faisant, l’impérialisme canadien a été amené à occuper une place plus importante politiquement que son poids économique réel.

De fait, le Canada a activement participé à toutes les initiatives visant à renforcer l’impérialisme mondial. En favorisant la libéralisation des marchés, le Canada s’est pleinement inscrit dans le mouvement de la « mondialisation », en signant différentes ententes économiques, notamment l’ALÉNA et l’entente de libre-échange avec l’Union européenne. Ce processus a atteint sa maturité de nos jours alors que la politique économique de la bourgeoisie canadienne se transpose sur la politique étrangère du Canada, qui s’est militarisée afin de répondre aux intérêts du capitalisme canadien.

En 2010, l’économie canadienne occupait la dixième place mondiale – un recul d’une place par rapport à 2007. Caractéristique des pays impérialistes développés, la structure du capitalisme canadien est divisée entre les industries de production de biens (31 % du PIB) et les services (69 %). Donc, à l’instar des autres pays capitalistes avancés, le Canada possède un important secteur des services dominé par les activités financières et un secteur de production de biens dominé par les activités de transformation. Plus particulièrement, le pays repose encore sur une structure économique avancée, qui comporte des activités à haute valeur ajoutée et une forte densité de capital, notamment dans les mines, l’énergie, la construction et la transformation. D’ailleurs, ce sont les industries liées à la transformation et à la finance qui donnent les deux plus grands apports au PIB.

Avec une telle structure économique, il est normal que l’impérialisme canadien soit un grand exportateur de capitaux (finance) et de matières premières (extraction et transformation). En dépit de problèmes persistants, notamment une surcapacité de production chronique, une variation de la valeur du dollar canadien, etc., le Canada occupait tout de même le 9e rang des plus grands exportateurs de marchandises en 2007, et le 12e rang en volume d’exportation en 2012. Toutefois, il faut noter que les rapports commerciaux avec les États-Unis ont produit à eux seuls 75 % des exportations canadiennes. (François Roy, « Canada’s Place in World Trade 1990-2005 », Canadian Economic Observer, mars 2006, p. 5-6.)

Avec la crise de 2008, les avantages de l’intégration avec les États-Unis sont devenus moins évidents, surtout que les États-Unis ont amorcé un certain virage protectionniste (Buy American Act). C’est pourquoi la mauvaise performance de l’économie américaine, liée avec certaines difficultés concernant des projets d’oléoducs (Keystone XL), a amené le Canada à élargir son espace économique en signant des accords de libre-échange en Amérique du Sud et avec l’Union européenne.

Stimulé par le prix élevé des ressources naturelles et les demandes du marché international, qui expliquent en partie la performance à l’échelle mondiale du Canada, le gouvernement Harper, mais aussi divers gouvernements provinciaux, dont le Québec avec son Plan Nord, ont adopté des stratégies visant à accentuer l’exploitation des ressources naturelles comme vecteur de la croissance économique.

Tournée vers le secteur des ressources naturelles dont l’important développement des dernières années se poursuit, malgré le fait qu’avec la crise économique de la fin des années 2000, les exportations ont baissé de 20 % entre le premier trimestre de 2007 et le deuxième trimestre de 2009, la place de plus en plus importante prise par le secteur de l’extraction s’est accompagnée d’un délaissement de l’industrie manufacturière et du déclin relatif du secteur manufacturier, qui frappe particulièrement l’Ontario et le Québec. Plus encore, pour rendre possible l’exploitation plus grande des ressources naturelles, les gouvernements ont adopté des modifications aux législations environnementales, qui dans la plupart des cas ont été dans le sens de baisser les exigences demandées aux compagnies exploiteuses.

Au niveau national, les évolutions qui ont encouragé le développement du secteur des ressources naturelles (par exemple, le prix du pétrole a été multiplié par cinq) ont du même coup empêché le développement du secteur manufacturier, déjà fortement affaibli par la compétition mondiale, produisant par le fait même d’importantes disparités régionales. L’OCDE, que l’on ne peut certes targuer d’être en faveur du développement équilibré, notait dans un de ses rapports que les disparités de croissance entre les régions « …reflètent ces divergences sectorielles : les provinces de l’Alberta, la Saskatchewan et Terre-Neuve et Labrador, qui sont riches en ressources naturelles ont enregistré les gains de revenus par habitant les plus importants au cours de la dernière décennie, tandis que la croissance a été plus médiocre dans la région industrielle de l’Ontario » (OCDE, Études économiques de l’OCDE : Canada 2012, juin 2012). […]

Le déclin relatif du secteur manufacturier et l’accent mis au niveau national sur les ressources ont des conséquences immédiates. Premièrement, les conditions de travail et de vie des prolétaires se sont dégradées. Deuxièmement, le développement de nouveaux projets permettant l’extraction des matières premières touche de plus en plus les territoires revendiqués par les peuples autochtones.

Pour être en mesure de développer le Nord canadien, la bourgeoisie, et ce depuis les tous débuts de la fédération, a mené une politique d’accumulation par dépossession dirigée contre les peuples autochtones. Le succès de la bourgeoisie aura été en grande partie subordonné à la pénétration accrue du capitalisme canadien sur les terres autochtones et la marchandisation de leur force de travail.

Les peuples autochtones ont souffert et souffrent encore aujourd’hui d’une discrimination systématique qui exprime pleinement le caractère raciste profondément enraciné de l’impérialisme canadien. Par ailleurs, la prolétarisation des peuples autochtones, et inversement la résistance de ceux-ci, est une préoccupation majeure de la politique du gouvernement à leur égard. De fait, les réserves ont été organisées pour accomplir cette intégration forcée et sont encore considérées par le gouvernement comme un bassin de réserve de main-d’œuvre à bon marché.

L’intégration des autochtones au marché est une préoccupation du gouvernement canadien, dans la mesure où seule cette intégration permet l’accessibilité et le développement de nouvelles ressources mises au service de l’industrie capitaliste. Bien que les efforts du gouvernement soient présentés comme du « développement économique » favorisant l’« autonomie » des Premières nations et Inuits, le fait est que le « développement économique » des communautés autochtones est fondé sur la négation pure et simple de leur autodétermination.

Naturellement, l’exploitation et la dégradation des ressources naturelles, qui sont essentielles à la durabilité sociale, culturelle et économique du capitalisme canadien, tout comme l’intégration forcée des communautés autochtones aux rapports capitalistes de production et d’exploitation ne vont pas sans résistance. D’ailleurs, de grandes couches de la population autochtone continuent de résister à plein à leur absorption dans les rapports capitalistes. La résistance continue des peuples autochtones contre les relations de marché et le développement capitaliste sur leurs territoires sont intimement liés et se rejoignent dans la lutte pour l’autonomie et l’autodétermination, lutte qui par ailleurs marque les limites de l’expansion capitaliste au Canada. […]

[P]our la bourgeoisie, le développement du Canada impérialiste, hier comme aujourd’hui, est tributaire de la réussite de ces deux politiques: exploiter la classe ouvrière au maximum et spolier le plus possible pour son avantage seul les territoires des nations autochtones. La dynamique de l’impérialisme canadien est au cœur de nombreuses contradictions, qui finissent par se rejoindre dans la lutte contre la bourgeoisie. Cela nous amène nécessairement à poser la question de la stratégie révolutionnaire. Le Canada comme pays impérialiste est conditionné par son propre développement, par les articulations et par la lutte des classes. D’une part, de l’économie capitaliste du Canada découle la contradiction qui oppose le prolétariat à la bourgeoisie : cette contradiction ne pourra se résoudre que par la révolution socialiste. D’autre part, les luttes qui sont menées par les nations autochtones contre l’impérialisme canadien vont déboucher invariablement sur quelque chose qui va prendre la forme d’une vaste lutte de libération nationale. […]

Saisir le concret

Aucun changement d’importance n’est possible si nous voulons parvenir à une réorganisation de la société au Canada sans la liquidation de la bourgeoisie en tant que classe dominante. Cependant, on ne pourra y parvenir tant que la classe ouvrière va continuer à accorder du crédit à des formes d’action politique comme celles qui dominent actuellement et qui servent essentiellement à protéger la société bourgeoise et cautionner ses injustices les plus profondes, plutôt qu’à les combattre de façon conséquente.

Refuser les formes d’action politique qui sont intégrées par le pouvoir de la bourgeoisie, c’est entre autres refuser le parlementarisme bourgeois, mais c’est aussi refuser de se maintenir à l’intérieur des limites fixées par la bourgeoisie à l’action revendicative, c’est-à-dire refuser la discipline imposée par le droit bourgeois. Opérer une rupture avec l’ensemble des pratiques qui immobilisent la lutte révolutionnaire, et donc combattre pour que de nouveaux combats se mènent et que de nouvelles pratiques émergent, tels sont les premiers pas que nous devons faire pour devenir le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses (K. Marx) et en arriver à une nouvelle société débarrassée de toute forme d’exploitation. […]

[L]e PCR croit que les forces révolutionnaires honnêtes ne peuvent parvenir à construire l’organisation de combat dont le prolétariat et les masses populaires ont besoin aujourd’hui sur la simple base de principes généraux. En fait, un véritable parti révolutionnaire se développe plutôt à travers l’application vivante de sa ligne politique en assumant de façon consciente le passage entre un parti ayant des capacités limitées et sans transformation en un parti complet ayant accumulé l’expérience, le membership et un lien solide avec les masses. En se développant, le parti révolutionnaire convertit sa force politique, c’est-à-dire ses militants et militantes, ses fronts, ses organisations, son lien avec les masses, etc., en puissance politique, c’est-à-dire en initiatives, en campagnes et en combats. Devenir une puissance politique et avoir la maîtrise scientifique des conditions de la lutte, cela exige avant tout de maîtriser pas seulement une forme de lutte spécifique, mais toutes les formes objectives de la lutte révolutionnaire.

En ce sens, il faut s’investir non seulement dans l’éducation politique et la propagande, mais aussi dans l’action révolutionnaire avec les masses. Il ne faut pas seulement s’intéresser aux luttes immédiates ; il faut à partir de ces luttes préparer la lutte révolutionnaire. C’est en maîtrisant les formes objectives de la lutte révolutionnaire et en organisant les masses les plus nombreuses, que l’activité même du parti révolutionnaire lui permet de se compléter. Aussi, ce processus du passage de parti incomplet à parti complet ne peut-il se faire qu’à travers la lutte révolutionnaire avec les masses contre l’ordre bourgeois.

e p D T F s