À chaque élection, il y a toujours au moins une question que les tenants de la participation électorale mettent en épingle pour tenter de convaincre les progressistes de voter pour le «moins pire» et dans ce cas-ci, chasser les conservateurs. Les partisanes et partisans du NPD et du cirque électoral trouvent toujours un prétexte – une question «plus cruciale que les autres» – pour nous inciter à participer au système bourgeois. Il est possible qu’un enjeu s’avère en effet de toute première importance; seulement, l’objectif poursuivi par ces gens-là n’est pas tant de s’y attaquer que de justifier la dérive droitière du NPD et de légitimer par la même occasion le système électoral.

Cette fois-ci, la nouvelle loi antiterroriste (l’ex-projet de loi C-51) est sans aucun doute l’un de ces appâts. Cette loi a été conçue pour donner encore plus de latitude à l’État en matière de surveillance et de répression. Concrètement, elle: i) confère au gouvernement des possibilités de surveillance élargies, en permettant notamment le partage d’informations personnelles sur la seule suspicion qu’il pourrait y avoir menace à la sécurité du Canada (le simple fait d’être un militant ou une militante anticapitaliste sera vraisemblablement suffisant pour se voir soumis à une telle surveillance); ii) ajoute au Code criminel une disposition qui criminalise tout ce qui pourrait être considéré comme de la «propagande terroriste»; iii) élargit les pouvoirs du SCRS pour contrôler et réprimer les citoyennes et citoyens canadiens; iv) crée une nouvelle Loi sur la sûreté des déplacements aériens qui augmentera les contrôles exercés dans les aéroports et par les compagnies aériennes; et v) resserre encore plus la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés.

La loi antiterroriste constitue-t-elle un enjeu tel qu’il justifierait le ralliement de toutes les forces progressistes – incluant même «les noirs et les rouges» – derrière le NPD? Dans un contexte où ce dernier apparaît de plus en plus comme un parti de gouvernement responsable – débordant même les libéraux sur leur droite – et où il utilise justement le spectre du projet de loi C-51 pour s’attirer les faveurs des libéraux déçus de la position adoptée par leur parti, la position du NPD sur la loi antiterroriste pourrait en effet s’avérer cette cause rassembleuse susceptible de cimenter l’alliance entre la base traditionnelle du NPD et sa nouvelle clientèle libérale.

Une loi «vague et inefficace»

Les raisons invoquées par le NPD pour s’opposer au projet de loi C-51 ne sont pas nécessairement les mêmes que celles qui ont amené nombre de progressistes à le dénoncer. Jusqu’au début du printemps, au moment où les partis se sont placés en mode électoral, le NPD a soufflé le chaud et le froid quant à savoir s’il allait soutenir ou rejeter le projet de loi. Au départ, il a gardé le silence, puis, pour ne pas s’aliéner la faction la plus progressiste de la petite bourgeoisie qui constitue l’épine dorsale de sa base électorale, et sans doute aussi pour tirer profit de la capitulation de Justin Trudeau [1], le NPD s’y est finalement opposé.

Le chef du NPD Thomas Mulcair a toutefois bien pris soin de nuancer son opposition: le projet de loi C-51 était selon lui «vague et inefficace» et ne s’attaquait pas vraiment aux «graves lacunes dans la surveillance». [2] Tout en disant s’y opposer, Mulcair a tenu à préciser que s’il était élu, son parti n’allait pas nécessairement abandonner le projet de loi C-51, mais qu’il allait plutôt tenter de l’amender [3], en s’assurant qu’il soit moins «vague et inefficace».

L’opposition du NPD au projet de loi rejoint ainsi les préoccupations exprimées par les courants plus libéraux, voire libertariens qui l’ont aussi dénoncé. Un groupe de «conservateurs de principe et libertaires» a d’ailleurs adressé une lettre ouverte à Stephen Harper, qui faisait écho aux critiques de Mulcair; la lettre qualifiait elle aussi le projet de loi «d’imprudent, dangereux et inefficace». [4] Un groupe «d’éminents dirigeants de nombreuses sociétés de technologie canadiennes» a lui aussi publié une lettre ouverte au premier ministre, qui reprenait les mêmes critiques et utilisait les mêmes qualificatifs. [5] Selon ces capitalistes, la loi antiterroriste nuira au commerce extérieur et affaiblira la position de l’impérialisme canadien sur le marché mondial.

Alors qu’il évite de se montrer aux côtés des mouvements militants, Mulcair n’a pas hésité à modifier son horaire pour aller rencontrer les dirigeants d’entreprise qui ont rédigé la seconde lettre, pour les assurer que le NPD est sensible à leurs préoccupations. Loin de s’opposer à la répression de toute opposition, la position du NPD vise surtout à ce que les politiques de l’État canadien en matière de sécurité soient moins dommageables et plus efficaces. Le NPD protègera peut-être les libertés civiles de celles et ceux qui manifestent, mais seulement dans les limites prescrites par l’État. Plus important encore, il fera en sorte que la législation sécuritaire interfère le moins possible sur le libre marché.

Le contexte du «tout sécuritaire»

Désormais adopté, le projet de loi C-51 est devenu l’instrument d’une manœuvre de diversion électorale. Il ne s’agit bien sûr pas de minimiser les dangers qu’il représente; sa mise en œuvre devrait d’ailleurs inciter les réseaux et organismes concernés à renforcer leurs pratiques de sécurité, trouver des moyens créatifs de bâtir des fronts unis et éviter le genre d’activisme désordonné qui mène à des risques inutiles. Comme plusieurs militantes, militants et spécialistes en matière de sécurité l’ont déjà souligné, cette loi: i) est conçue pour amortir l’opposition anticapitaliste et refroidir le camp progressiste; ii) elle ajoute quelques crans aux lois sécuritaires déjà existantes. À ce titre, elle s’inscrit en droite ligne dans le «tout sécuritaire», lui-même partie intégrante de la guerre au terrorisme (à laquelle, notons-le, le NPD ne s’oppose pas).

À certains égards, le projet de loi a déjà atteint son premier objectif, même si des groupes anticapitalistes comme la Coalition ontarienne anti-pauvreté (OCAP) l’ont dénoncé et ont appelé à résister à cette tentative de semer la peur. Les menaces du gouvernement Harper sont réelles et on en a déjà vu l’effet dans certains milieux, en dépit des appels à la résistance. Des militantes et militants se sont retiréEs de diverses organisations; certains se montrent plus réticents à adopter une ligne révolutionnaire alors que d’autres, qui préféraient d’emblée s’impliquer dans des mouvements que l’on pensait moins ciblés par l’État, remettent en question leur militantisme. [6] Dans ce contexte, certaines personnes, déjà nostalgiques des «beaux jours» où il était possible de manifester son opposition au capitalisme sans nécessairement devoir faire face de façon systématique à la terreur d’État, peuvent avoir envie de s’accrocher aux espoirs suscités par la prétendue opposition du NPD au projet de loi C-51.

Au-delà des préoccupations électoralistes des uns et des autres, il importe de reconnaître la tendance profonde qui sous-tend les diverses législations du type du projet de loi C-51; cette tendance lourde se manifeste de manière autonome, indépendamment du parti au pouvoir. Le «tout sécuritaire» s’inscrit dans la phase actuelle du système impérialiste mondial – la prétendue guerre au terrorisme amorcée il y a une quinzaine d’années, renforcée par la récente crise économique. Comme la professeure Colleen Bell l’a noté dans son ouvrage intitulé The Freedom of Security, nous vivons maintenant dans une période où «la réduction des libertés civiles est justifiée par les partisans de la guerre au terrorisme non seulement comme un sacrifice nécessaire pour des raisons de sécurité, mais parce qu’elle permettra de protéger notre “mode de vie”». [7]

En ce sens, la participation du Canada à la guerre au terrorisme, ainsi que son engagement à protéger le système capitaliste en crise des mouvements qui pourraient utiliser les conditions objectives actuelles pour renforcer leur opposition extra-parlementaire, impliquent une sécurisation accrue, dont on souhaite qu’elle finisse par être acceptée comme normale.

Bon nombre des dispositifs de sécurité autorisés par le projet de loi C-51 (comme le partage d’informations et la surveillance) étaient déjà utilisés avant son adoption; on leur a simplement accordé une reconnaissance juridique supplémentaire. Que ces activités aient été légales, ou pas, a rarement empêché l’État et ses institutions d’y avoir recours. Ainsi, le fait que la torture soit légalement interdite n’a pas empêché les États-Unis de s’y livrer; une fois la chose dévoilée, ils s’en sont simplement excusés, et aucun responsable n’a été arrêté ni poursuivi. De même, comme les révélations d’Edward Snowden l’ont montré, les États capitalistes n’ont pas hésité à violer leurs propres lois sur la protection des renseignements personnels; et aujourd’hui, ce ne sont pas les auteurs de ces violations qui sont menacés de poursuite, mais celui-là même qui les a rendues publiques!

Dans la mesure où il ne remet aucunement en cause le système capitaliste et impérialiste – ce que l’on a vu encore récemment quand il a mis à l’écart ses propres candidats qui avaient osé exprimer certains commentaires à saveur anti-impérialiste [8] – le NPD est condamné à maintenir cet engagement vers le «tout sécuritaire», même s’il pourrait y apporter certains ajustements. À défaut du projet de loi C-51 tel qu’adopté, on aura droit à une version «réformée» de cette législation.

L’appât électoral que constitue le projet de loi C-51 est semblable à celui de l’austérité. Plutôt que de reconnaître la crise économique pour ce qu’elle est – une occasion de s’organiser et de rassembler ceux et celles qui souhaitent se débarrasser du capitalisme – on nous incite à soutenir une forme de militantisme «anti-austérité» plus acceptable et à espérer un capitalisme plus doux, qui continuerait à redistribuer les surplus tirés de la surexploitation impérialiste. Cette illusion peut parfois cohabiter avec une certaine agitation anticapitaliste de faible intensité, tolérable pour l’État.

Même si le récent échec de Syriza en Grèce devrait suffire à convaincre que le fait de voter pour «le bon parti» ne mettra pas fin aux mesures d’austérité, certains semblent encore disposés à se laisser tromper par un parti qui, contrairement à Syriza, ne s’est même pas engagé à mettre en œuvre un tel programme. Si le NPD n’est même pas capable de s’engager en ce sens, il est assez évident qu’il ne s’attaquera jamais aux tendances lourdes qui caractérisent actuellement le système impérialiste mondial – notamment en matière de sécurité.

Éviter la récupération

Globalement, les diverses mesures inscrites au projet de loi C-51 changeront peu de choses à l’expérience vécue des secteurs les plus exploités et opprimés de la société canadienne. Des pans entiers sont déjà surveillés, ghettoïsés, profilés et contrôlés dans leur vie quotidienne. L’État n’a eu nul besoin du projet de loi C-51 pour déployer son armée il y a 25 ans à Kahnesatake, dans le but d’écraser la résistance autochtone. Il n’en avait pas besoin non plus pour stigmatiser les Canadiennes et Canadiens d’origine arabe, faire régner la terreur policière dans les quartiers où vit majoritairement la population afro-canadienne, ou protéger les propriétés abandonnées contre leur occupation par des squatteurs sans-abri.

Évidemment, cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas s’opposer à cette loi antiterroriste ou que l’on devrait faire comme si elle n’existait pas; il s’agit de reconnaître que ceux et celles qui n’ont rien à perdre en cas d’une révolution subissaient déjà, plus souvent qu’autrement, une répression tout aussi intense que ce que propose le projet de loi C-51. Sans surprise, ces secteurs ne se soucient guère de savoir si le NPD prendra le pouvoir, car ils savent bien que cela ne fera pas de différence dans leur vie quotidienne; ce sont d’ailleurs ces secteurs qui votent le moins.

Pensons également aux mouvements de résistance révolutionnaires et anti-impérialistes ailleurs dans le monde, qui subissent eux aussi des formes de surveillance et de répression bien pires que ce que prévoit le projet de loi C-51. Même sous le joug de cette loi (ou d’une version édulcorée que le NPD pourrait éventuellement adopter), la gauche canadienne dispose encore – au moins pour le moment – d’une bien plus grande marge de manœuvre que ces mouvements. Au lieu de canaliser notre résistance à la terreur d’État vers des partis électoraux dont on se plait à rêver qu’ils vont nous «sauver», on devrait plutôt consacrer nos énergies à s’organiser contre le système dont dépend cette tendance au «tout sécuritaire». Cela implique de se tenir aux côtés de ceux et celles qui subissent la répression et une surveillance accrue, de rejeter les partis bourgeois et de s’inscrire ce faisant dans la construction d’un mouvement anticapitaliste durable.

Plutôt que de voir le projet de loi C-51 comme une occasion de s’organiser derrière le NPD (dans l’espoir que les craintes suscitées par cette loi permettront de «vaincre Harper»), nous devrions travailler à créer des fronts unis plus durables et des alliances à la base plus solides, qui favorisent la solidarité entre les unes et les autres. Cela inclura nécessairement une variété de combats juridiques et exigera vraisemblablement que l’on se batte pour préserver certains droits et libertés actuellement mis à mal. Cela dit, il faut à tout prix éviter que ces énergies soient récupérées par le cirque électoral et des partis qui, par la force des choses, sont de moins en moins capables, ni même intéressés à protéger les acquis du passé.

-Un supporter-
  • 1. Récemment, et peut-être parce qu’il a senti qu’il perdait le soutien de certains alliés traditionnels, Justin Trudeau a tenté d’adapter sa position en promettant que, s’il est élu, il allait modifier certains aspects du projet de loi C-51.
  • 2. http://www.huffingtonpost.ca/2015/02/18/ndp-to-oppose-dangerous_n_6706036.html
  • 3. http://globalnews.ca/news/1843737/given-the-power-mulcair-would-amend-anti-terror-bill-not-repeal-it/ Depuis le début de la campagne électorale, le NPD a changé superficiellement sa position sur le projet de loi C-51, promettant maintenant de l’abroger s’il prend le pouvoir. Cela dit, il laisse la porte ouverte à un nouveau projet qui irait dans la même direction.
  • 4. http://www.cbc.ca/radio/day6/episode-236-transgender-parenting-trauma-and-genetics-bobby-baun-gun-lobbyists-vs-bill-c-51-more-1.3098757/why-conservatives-libertarians-and-gun-lobbyists-oppose-bill-c-51-1.3098851
  • 5. http://www.huffingtonpost.ca/2015/04/21/canadian-tech-leaders-oppose-c-51_n_7111150.html
  • 6. Juste pour être clair: nous ne sous-estimons aucunement ces craintes et nous moquons encore moins des personnes qui en ont été affectées. Des militants et militantes ont certainement plus à perdre que d’autres, et pas seulement parce qu’ils et elles jouissent d’un niveau plus élevé de privilèges économiques: certains peuvent craindre d’être expulsés du pays; d’autres, qui proviennent de groupes opprimés, peuvent craindre à bon droit d’avoir à subir une violence encore plus grande en cas d’arrestation; ceux et celles qui ont des personnes à charge peuvent vouloir éviter que ces dernières aient à souffrir si l’État leur impose les menaces contenues dans le projet de loi. Bien que la discussion sur l’importance et la nécessité de combattre ce mouvement de retrait déborde du cadre de cet article, permettez-nous d’affirmer ceci: les dispositions du projet de loi C-51 sont telles qu’il est bien peu probable que le simple fait de s’éloigner du militantisme social ou politique ou d’aller militer dans des organisations à première vue moins ciblées mette une personne à l’abri. Les mécanismes de surveillance qu’il autorise permettent notamment que tout l’historique d’une personne pourra être utilisé contre elle, même si elle est devenue moins active. La définition très large et certainement vague que l’on y donne du «terrorisme» pourrait faire en sorte que même des organisations réformistes seront ciblées. Pour y faire échec, c’est donc toute notre conception des meilleures stratégies de résistance qu’il faut revoir et peaufiner; les beaux jours du mouvementisme de type affinitaire et la culture de protestation au petit bonheur ne sont clairement plus adaptées à la situation.
  • 7. Colleen Bell, The Freedom of Security: Governing Canada in the Age of Counter-Terrorism (Vancouver: UBC Press, 2011), 6 (notre traduction).
  • 8. http://www.huffingtonpost.ca/2015/08/09/morgan-wheeldon-ndp-israel-nova-scotia_n_7962834.html
  • e p D T F s