Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’UQAM également connu pour son militantisme libertaire et ses positions féministes, a publié en 2013 chez Lux Éditeur un ouvrage intitulé Démocratie. Histoire politique d’un mot. Avec cette étude historique, il nous propose un décapant regard rétrospectif sur les fondements des régimes politiques parlementaires qui dominent le monde aujourd’hui. La lecture s’avère non seulement agréable, mais également très utile pour quiconque cherche à dissiper les voiles idéologiques dont se pare le parlementarisme pour mieux dissimuler le pouvoir des dominants.

Il n’est pas de mot plus étroitement associé aux régimes politiques parlementaires de notre époque que celui de démocratie. Il en est même complètement galvaudé. À peu près impossible pour quiconque – toutes tendances confondues – de prétendre à une légitimité politique et de critiquer un adversaire sans se revendiquer de la démocratie. Par effet d’identification à cette « valeur » universellement reconnue, nos formes de gouvernement ont été en quelque sorte immunisées contre toute critique radicale ; on peut toujours discuter du détail, mais, en tant que démocraties, nos États sont fondamentalement inattaquables.

On pourrait y voir l’heureux effet d’un progrès de l’humanité : la démocratie comme acquis historique unanimement reconnu par les acteurs du spectre politique. Dupuis-Déri suggère toutefois une autre hypothèse. Selon lui, le succès actuel du mot démocratie et en particulier sa puissante identification aux régimes politiques dominants et aux grands partis qui les gouvernent expriment en fait plutôt une grande défaite historique des masses populaires. Ou plutôt deux grandes défaites : l’une sur le terrain des luttes politiques, l’autre sur celui des luttes idéologiques. Le peuple s’est d’abord vu privé de la démocratie, exclu du pouvoir ; il a ensuite été dépossédé de la mémoire même de sa défaite, alors que les nouvelles classes dominantes ont baptisé du nom de démocratie son exclusion du pouvoir.

Dupuis-Déri appuie son hypothèse par une efficace démonstration analysant le discours politique aux États-Unis et en France du milieu du XVIIIe siècle à l’aube du XXe siècle.

Il paraitra étonnant pour beaucoup de nos concitoyens et concitoyennes d’apprendre que les penseurs et fondateurs de nos régimes politiques modernes n’étaient pas démocrates. En fait, les Washington, Jefferson, Montesquieu, Lafayette, Robespierre et très nombreux autres grands patriotes et révolutionnaires étaient plutôt ouvertement et violemment antidémocrates. Leurs propos à cet égard sont d’une clarté frappante et Dupuis-Déri en fournit d’abondantes citations.

À l’époque dite « des Lumières », de la Révolution française et de la guerre d’indépendance américaine, le mot démocratie n’avait pour tous qu’un seul sens, celui de ses origines antiques. Il désignait un régime politique où le peuple – compris comme l’ensemble des citoyens – exerçait directement le pouvoir, à l’exemple de l’Athènes classique. Or l’avant-garde politique et intellectuelle bourgeoise du XVIIIe siècle était pétrie d’une culture profondément élitiste et tenait en horreur cette image de la plèbe participant directement aux débats et aux décisions politiques. Les classes populaires étaient jugées irrationnelles, manipulables, aveugles au bien commun, en un mot politiquement incompétentes. La démocratie, c’était leur abandonner le sort du gouvernement ; c’était synonyme de tumulte, de désordre sanglant, d’anarchie et, forcément, de menace à la propriété.

Les bourgeois préféraient nettement l’exemple de la République romaine où la participation du peuple était limitée et largement contrebalancée et strictement encadrée par les composantes aristocratiques du régime comme le Sénat et les principaux magistrats. C’est dans cet esprit qu’ils fonderont leurs nouvelles républiques modernes et c’est par le principe de la représentation et par le système électif qu’ils tiendront les masses à l’écart du pouvoir. Le peuple est bien souverain puisque c’est en son nom qu’on gouverne, mais il n’exerce pas directement sa souveraineté ; il le fait par l’intermédiaire de ses représentants, véritables dépositaires du pouvoir. Le seul pouvoir que le peuple aura gagné, c’est celui de choisir ses maîtres parmi une minorité des gens bien nés, éduqués et fortunés.

Cette confiscation du pouvoir par l’élite bourgeoise sera contestée par les franges les plus mobilisées des classes populaires qui voudront imposer leur participation massive et directe à la vie politique par des assemblées, des manifestations, des insurrections. La Révolution française en fournit beaucoup d’exemples. Mais ces débordements démocratiques seront réprimés et refoulés par la nouvelle classe dominante qui consolidera l’autorité du régime parlementaire en rabaissant la vaste majorité du peuple souverain au rôle d’électeur passif.

C’est au XIXe siècle, pour freiner l’érosion croissante de la légitimité de gouvernements qui manifestement ne servaient que les privilèges d’une minorité de possédants, que la bourgeoisie entreprit progressivement de s’approprier le terme de démocratie pour désigner les régimes parlementaires. En tordant ainsi le concept qui depuis des siècles avait servi à décrire la participation directe des citoyens au pouvoir, elle venait affaiblir la capacité idéologique des masses à penser et revendiquer leur émancipation.

Dupuis-Déri conclut son étude par un plaidoyer en faveur de la tradition anarchiste qui selon lui est la digne héritière du caractère authentiquement subversif qu’a longtemps dénoté le terme de démocratie, alors justement honni par les possédants et les dominants. Ce qu’on pourrait ajouter, et qu’il ne dit pas, c’est qu’à leur époque, Marx et Engels – et plus tard Lénine – ont parfaitement démasqué les illusions de l’idéologie démocratique bourgeoise quand ils dénonçaient les parlements comme autant de dictatures bourgeoises.

Cette étude du discours politique moderne confirme d’ailleurs en tous points que les régimes parlementaires ont bel et bien été réfléchis et édifiés par leurs fondateurs comme des dictatures de classes, c’est-à-dire pour protéger les intérêts de la classe dominante et pour tenir à l’écart du pouvoir les opprimées. Qu’on les ait plus tard revampés d’un vernis idéologique démocratique n’y a rien changé, pas plus que le fait d’élargir progressivement le suffrage aux petits salariés, puis aux esclaves affranchis, aux femmes et aux autochtones. La bourgeoisie a gardé la main haute sur la composition et l’alternance des représentants du peuple dans une institution construite à sa mesure.

André Ayad  
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