Drapeau Rouge №103
Grèce

Quand le cirque tourne au cauchemar

Les masses populaires de Grèce, qui ont combattu de toutes les façons possibles les divers plans d’austérité qu’on leur a imposés depuis le début de la décennie, doivent avoir l’impression de vivre – ou plutôt de revivre – un très mauvais rêve ces jours-ci.

Après avoir massivement rejeté les dernières exigences de ces institutions que l’on a qualifiées de « troïka » (la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international) au référendum du 5 juillet, elles ont vu la direction de la Coalition de la gauche radicale (Syriza), qu’elles avaient portée au pouvoir en janvier dernier sur un engagement ferme de mettre fin aux mesures d’austérité, virer son capot de bord et s’écraser devant les exigences des dirigeants européens.

Là, un mois plus tard, le premier ministre et leader de Syriza, Alexis Tsipras, vient de remettre sa démission et appelle à la tenue de nouvelles élections législatives, qui devraient avoir lieu le 20 septembre. Cela, dans le but de reconstituer une majorité parlementaire autour d’un programme cette fois moins hypocrite, qui s’affichera désormais « réaliste » et marqué par la soumission à l’Europe du capital.

Au lendemain de cette annonce, 25 députés qui avaient été élues sous la bannière de Syriza ont annoncé la formation d’un nouveau groupe parlementaire appelé à se constituer en parti, qui portera le nom d’Unité populaire. [Parmi les élues de Syriza, 32 ont voté contre l’accord intervenu entre le gouvernement Tsipras et les créanciers de la Grèce, tandis que 11 se sont abstenus lors du vote tenu le 14 août au Parlement.] La population grecque aura donc droit à une nouvelle incarnation de ce que d’aucuns appelleront « la gauche radicale de la gauche radicale », mais dont le programme consistera essentiellement à emprunter le même cul-de-sac dans lequel Syriza s’est engouffré.

Les dissidentes et dissidents proposent en effet qu’on les réélise sur un programme… anti-austérité, similaire à ce qu’était celui de Syriza et basé sur une même stratégie : s’appuyer sur la mobilisation populaire, mais surtout, la canaliser vers la voie électorale et parlementaire en espérant que cette fois, le « génie politique » que certains avaient cru flairer chez Tsipras sera au rendez-vous. Cette stratégie est d’emblée vouée à l’échec, et tout porte à croire qu’elle ne suscitera guère d’enthousiasme parmi une population fatiguée, déçue et désillusionnée.

Une trahison historique

Ce n’est bien sûr pas la première fois que la voie électorale et parlementaire se solde par un échec ; l’exemple du Chili d’Allende occupe encore une place importante dans la mémoire du prolétariat mondial, comme l’une des grandes tragédies que ce dernier a connues. Au moins, le président chilien avait combattu les forces de la réaction, ce dont il a d’ailleurs payé de sa vie ; on ne peut en dire autant d’Alexis Tsipras, dont le « leadership » est désormais célébré par la chancelière allemande Angela Merkel. Eu égard à l’ampleur des attaques antipopulaires contenues dans les plans d’austérité imposés au peuple grec depuis 2010 et aux espoirs suscités par l’élection de Syriza, le dernier coup bas du gouvernement Tsipras occupera sans doute une place de choix dans la liste des grandes trahisons que le mouvement ouvrier a subies depuis un siècle et demi.

Depuis la crise de 2008-2009, les masses populaires de Grèce n’en finissent plus de subir les conséquences des divers plans d’austérité qui leur ont été imposés. L’incapacité de l’État grec de faire face à ses obligations auprès de ses principaux créanciers a amené ses dirigeants à quémander une aide financière additionnelle de la part des institutions de la troïka. L’aide est venue, mais conditionnellement à l’imposition de plans d’austérité, dont les détails étaient consignés dans des protocoles d’entente, ou « mémorandums ».

Le premier mémorandum est intervenu en mai 2010, sous la direction du gouvernement « socialiste » de l’époque alors dirigé par le premier ministre George Papandreou. Parmi les mesures alors imposées, mentionnons la privatisation de 4 000 entreprises publiques, des réductions de salaire allant jusqu’à 15 % pour les employées du secteur public, l’augmentation des impôts et de la taxe de vente et une réforme des retraites désastreuse, qui s’est traduite par un appauvrissement massif des personnes retraitées. Ce plan a été ratifié par un vote serré au Parlement grec (157-134), en dépit de l’opposition massive de la population qui s’est notamment manifestée par une grève générale et des centaines de rassemblements, d’actions et d’occupations durant lesquels trois personnes ont même perdu la vie.

C’est à ce moment-là que Syriza, qui existait depuis déjà 2004 comme front électoral d’une demi-douzaine de formations de « la gauche de la gauche », a pris son envol. Les vieux partis étant de plus en plus discrédités, Syriza, qui a appuyé la révolte populaire et proposait de l’unifier, a commencé à apparaître comme un « débouché politique » auprès de secteurs plus importants de la population. Avec plus de succès, disons-le, que le Parti communiste de Grèce (KKE), même si ce dernier a pris part de façon assez militante au mouvement populaire ; les compromissions historiques de ce parti, notamment avec le Parti socialiste (PASOK), et sa haine des secteurs et réseaux plus radicaux qu’il n’a cessé de dénoncer ont certainement contribué à son isolement politique.

Fin 2011, devant l’ampleur de la résistance populaire et sa propre incapacité à « livrer la marchandise » auprès des membres de la troïka, le premier ministre Papandreou lance la serviette ; un gouvernement de coalition est alors formé entre le PASOK et le parti de la droite conservatrice traditionnelle (pour autant qu’on puisse différencier la droite de la gauche en ces matières), Nouvelle démocratie. Quelques semaines plus tard, en février 2012, ce gouvernement se soumet à un deuxième protocole d’entente avec la troïka, qui sera lui aussi ratifié par le Parlement, alors que se multiplient les manifestations et les émeutes dans tout le pays.

Encore plus dur que le premier, ce deuxième mémorandum prévoyait notamment une réduction drastique du salaire minimum (22 %, mais 32 % pour les jeunes de moins de 25 ans), le gel complet des salaires dans le secteur privé, la suppression de 150 000 emplois dans le secteur public, une réduction des dépenses de plus d’un milliard d’euros dans le secteur de la santé et une modification des lois du travail pour faciliter le licenciement des salariées. Le pays s’est alors enfoncé dans une interminable période d’instabilité pendant laquelle Syriza a poursuivi sa progression.

Aux élections législatives de mai 2012, le parti voit ses appuis passer de 4,6 % à 16 % et devient ainsi le deuxième parti en importance au Parlement, derrière Nouvelle démocratie. Aucun parti n’étant capable de réunir une majorité pour former un gouvernement, une nouvelle élection est tenue un mois plus tard ; Syriza obtient cette fois 27 % des suffrages et formera officiellement l’opposition officielle.

La suite est désormais connue. Alors que le pays continue de s’enfoncer dans la crise (le taux de chômage officiel dépasse les 25 % et on estime que près du quart de la population du pays se trouve dans des conditions d’extrême pauvreté) et que l’opposition aux mesures de crise se maintient et s’approfondit, les élections législatives du 25 janvier 2015 consacrent le triomphe de Syriza. Au grand désespoir de la troïka et des principaux dirigeants européens, le parti de la « gauche radicale » rafle plus de 36 % des suffrages, mais avec 149 élues sur 300, il doit néanmoins s’allier avec un petit parti de droite pour sécuriser une majorité.

Espoirs et illusions

L’élection de Syriza sur la base d’un programme anti-austérité fut manifestement le résultat du mouvement de résistance qui s’est déployé depuis l’imposition du premier mémorandum – un mouvement que l’État et les partis traditionnels n’ont jamais réussi à écraser, ni même à contrôler. L’arrivée au pouvoir de Syriza, avec une équipe jeune et renouvelée incluant même quelques « marxistes », a suscité d’immenses espoirs, non seulement en Grèce, mais partout, là où les mesures d’austérité frappent la majorité laborieuse et sont présentées comme une « fatalité » contre laquelle on n’y peut rien. Malheureusement, ces espoirs se sont avérés illusoires et il n’a fallu que quelques mois avant qu’ils cèdent à la déception.

Au lendemain de l’élection de Syriza, nous avions, dans les pages du journal Partisan, évoqué les contraintes auxquelles le projet Syriza allait nécessairement se buter :

« Il y aura, vraisemblablement, des ajustements, qui allègeront les souffrances de la population [NDLR – peut-être avons-nous été nous-mêmes un peu trop optimistes…]. Le nouveau premier ministre, Alexis Tsipras, s’est engagé à mettre en place un certain nombre de mesures qui iront en ce sens et à ne pas appliquer les plus récentes conditions exigées par le FMI et la BCE, auprès desquels il s’est toutefois engagé à continuer à rembourser l’immense dette contractée par l’État grec […]. Le fait est, toutefois, que ce n’est pas lui qui tire les ficelles […]. Comme État capitaliste membre de l’Union européenne, la Grèce ne peut se soustraire aux tendances lourdes qui caractérisent plus que jamais le système impérialiste mondial – un système dans lequel il y a de moins en moins de miettes à redistribuer aux travailleurs et travailleuses et plus vraiment de place pour ce qu’on a déjà appelé l’État-providence. […] À défaut de remettre en cause le pouvoir de la bourgeoisie grecque et la domination des grandes puissances impérialistes, de nouvelles attaques se feront sentir, inévitablement – et plus tôt que tard. » 1

Ce « tôt » est arrivé très rapidement, lorsque l’État grec s’est retrouvé en défaut de paiement après quelques mois de négociations infructueuses avec ses créanciers. C’est alors que le gouvernement Tsipras a sorti un lapin de son chapeau en appelant à la tenue d’un référendum populaire sur les conditions que la troïka souhaitait imposer dans ce qui allait être le troisième mémorandum.

La suite est maintenant connue : la population grecque a voté massivement contre le plan d’austérité de la troïka, à plus de 61 %. L’espoir était alors ravivé ! D’aucuns ont alors cru à une « défaite historique » du FMI et des grandes institutions européennes, pensant naïvement que celles-ci allaient accepter « le verdict démocratique ». De retour d’Athènes, le militant Gabriel Nadeau-Dubois, affichant une sympathie certaine à l’endroit de la population grecque, s’est commis de ces commentaires sur le magazine Web Ricochet : « En gagnant ainsi haut la main son pari risqué, le premier ministre grec, pourtant jeune et inexpérimenté, vient de servir une véritable leçon de politique à l’Europe. […] La pression est désormais sur la troïka. Pour la première fois en plus de cinq ans, la Grèce est en position de force autour de la table de négociation. […] Alexis Tsipras vient d’infliger à la chancelière allemande la plus grande défaite de son règne en matière de politique internationale. » Et l’auteur de conclure, avec un enthousiasme non dissimulé : « Qui a dit que la gauche ne pouvait pas gouverner ? » 2

En effet, elle le peut ; elle l’a d’ailleurs prouvé maintes et maintes fois, dans à peu près tous les pays européens… et elle le fera peut-être dans quelques semaines ici même au Canada au lendemain de l’élection du 19 octobre ! Une certaine gauche – celle qui est partie prenante des institutions qui forment l’appareil d’État et qui est reconnue en cette capacité – est parfaitement capable de gouverner l’État et d’agir comme comité exécutif de la bourgeoisie, pour reprendre l’expression juste qu’avaient utilisée Marx et Engels à leur époque.

En virant son capot de bord à peine quelques jours après la tenue du référendum et en se ralliant à un plan de mesures d’urgence (16 juillet) et à un troisième protocole d’ajustement structurel (14 août) encore pires que celui ayant été rejeté par référendum, le gouvernement Tsipras a démontré qu’il était effectivement pleinement capable de gouverner. À la décharge de Gabriel Nadeau-Dubois, il faut admettre qu’il est bien loin d’avoir été le seul à s’enthousiasmer du « génie tactique » d’Alexis Tsipras et de la direction de Syriza.

Dans un court texte publié deux jours après celui de Nadeau-Dubois, le philosophe français Alain Badiou, connu par ailleurs pour sa critique virulente du « capitalo-parlementarisme », y allait lui aussi de ses bons mots à l’endroit de Syriza : « La victoire tactique du gouvernement Tsipras est un encouragement pour toutes les propositions nouvelles dans le champ politique. Le système parlementaire et ses partis de gouvernement sont en crise endémique depuis des décennies, depuis les années 80. Que Syriza remporte en Grèce des succès, même provisoires, fait partie en Europe de ce que j’ai appelé “le réveil de l’Histoire”. Cela ne peut qu’aider Podemos, et tout ce qui viendra, ensuite et ailleurs, sur les ruines de la démocratie parlementaire classique. » 3

Là où Badiou – comme tant d’autres – s’est fourvoyé, c’est que le projet Syriza fut dès le départ pleinement inscrit à l’intérieur, et non à l’extérieur, de la démocratie parlementaire classique. Que celle-ci soit en ruines, soit ; mais la stratégie de Syriza – comme de toute formation politique se proposant de « dépasser » l’ordre actuel des choses en omettant même d’envisager, et encore moins préparer, l’option de la révolution – ne peut aboutir à autre chose qu’à rebâtir la même structure de pouvoir, avec des « ruines ».

Bien sûr, Alain Badiou, qui maîtrise les concepts élémentaires du marxisme, évoquait les pièges et difficultés du processus et posait cette question essentielle : « Est-ce que Syriza contrôle complètement la police, l’armée, la justice, l’oligarchie économique et financière ? » Question à laquelle il répondait : « Certainement pas. » On touche là au cœur du problème rencontré par Syriza, qui sera aussi le problème auquel le parti Podemos sera confronté en Espagne, s’il remporte les élections générales prévues d’ici la fin de l’année.

Faire autrement ?

La question se pose donc à savoir si Syriza aurait pu faire autrement. Ses dirigeants affirment que non, ce qu’Alexis Tsipras a exprimé de manière désinvolte au lendemain de sa capitulation : « J’assume la responsabilité pour un texte auquel je ne crois pas, mais je le signe pour éviter tout désastre au pays. »

D’aucuns, dont les trois douzaines d’élues de Syriza qui ont exprimé leur dissidence, prétendent que non et qu’il aurait été possible de suivre une autre voie. 4 On évoque par exemple le fait que le gouvernement Tsipras, après son élection, aurait pu en appeler à la mobilisation populaire et s’appuyer sur elle, plutôt que de se jeter à corps perdu dans les tractations avec la troïka. Qu’il eut été préférable de se concentrer sur la revendication d’annulation de la dette, plutôt que d’y aller sur une série de mesures particulières qui tentaient de ménager la chèvre et le chou, comme la direction de Syriza l’a fait.

Refuser toute entente et cesser de rembourser la dette aurait vraisemblablement contraint la Grèce à se retirer ou à être exclue de la zone euro – une avenue aux conséquences imprévisibles. Certains ont suggéré que le gouvernement Tsipras aurait pu entreprendre des pourparlers avec les pays membres du BRICS pour obtenir une aide financière auprès de sa banque de développement et convenir d’accords particuliers avec la Russie et la Chine afin d’assurer l’approvisionnement de la Grèce en énergie, en nourriture et biens de consommation.

Que de telles tactiques eussent été possibles et qu’elles aient pu alors donner lieu à un résultat différent est vraisemblable. Néanmoins, cela n’aurait pas résolu le problème de fond auquel tout mouvement confronté à une force aussi considérable que celle représentée par les dirigeants européens doit faire face : celui de préparer et d’organiser la rupture non pas seulement avec telle ou telle politique donnée, mais avec l’ensemble des mécanismes et institutions qui assurent la domination du capital.

Cela, la gauche qui situe d’emblée son action sur le terrain de ces mêmes institutions – même quand elle affirme vouloir continuer à occuper la rue tout en y pénétrant – n’y arrivera jamais et elle finira toujours par générer les plus amères déceptions.

Que des forces encore plus dangereuses pour la classe ouvrière, comme le parti néonazi « Aube dorée » désormais considéré comme la troisième formation politique en Grèce, profitent de la trahison et des désillusions massives suscitées par la gauche – radicale ou pas – pour promouvoir leur programme anti-ouvrier et antipopulaire ne fait qu’accentuer le caractère tragique de cette expérience.

S’il y a une leçon à tirer de ce dernier épisode mettant en vedette ce que nous, maoïstes, qualifions de « flanc gauche de la bourgeoisie », c’est bien la nécessité d’une offensive politique liée à une action de masse qui s’inscrive non pas dans le cadre d’une « réappropriation » des institutions qui fondent notre exploitation, mais dans celui de la plus difficile, mais nécessaire matérialisation de la voie de la révolution.

Serge Gélinas
  • 1. « Le triomphe électoral de Syriza en Grèce : est-ce la fin des mesures d’austérité ? », Partisan n° 58, 13 février 2015. En ligne : http://www.pcr-rcp.ca/fr/3855
  • 2. Gabriel Nadeau-Dubois, « Alexis Tsipras est-il le meilleur politicien d’Europe ? », 6 juillet 2015. En ligne : https://ricochet.media/fr/510/alexis-tsipras-est-il-le-meilleur-politicien-deurope
  • 3. Alain Badiou, « Onze notes inspirées de la situation grecque », Libération, 8 juillet 2015. En ligne : http://www.liberation.fr/monde/2015/07/08/onze-notes-inspirees-de-la-situation-grecque_1345294
  • 4. Parmi eux, mentionnons les quatre députées élues sous la bannière de Syriza, mais également rattachées à l’Organisation communiste de Grèce (KOE) d’origine maoïste. Cette organisation a joint les rangs de Syriza en 2007. Une autre formation maoïste, le KKE(M-L) (Parti communiste de Grèce [marxiste-léniniste]), est quant à elle toujours restée critique à l’endroit de Syriza. Les camarades du KKE(M-L) appellent en ce moment à poursuivre la lutte « contre la domination capitaliste et impérialiste, les illusions d’un gouvernement de gauche vu comme le sauveur suprême et les propositions trompeuses de “rupture” en l’absence de soutien populaire ».
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