Drapeau Rouge №103
NOTRE HISTOIRE

En face de nous, et contre nous : l’État !

Ce numéro du Drapeau rouge coïncidant avec l’actuelle campagne en vue de l’élection fédérale du 19 octobre, la rubrique « Notre histoire » présente des extraits d’un texte sur la nature de l’État et du parlementarisme bourgeois publié en septembre 1992 dans les pages du journal Socialisme Maintenant ! Le groupe Action socialiste, dont c’était le journal, avait déjà commencé à se démarquer des courants alors dominants dans l’extrême gauche canadienne – principalement trotskistes – qui soutenaient la participation électorale et la présentation de « candidatures ouvrières et populaires » aux élections bourgeoises.

Partie prenante d’une démarche d’appropriation des acquis du maoïsme et de la révolution chinoise, cette réflexion sur l’État entamée par le noyau militant organisé autour d’Action socialiste a éventuellement trouvé son aboutissement dans le projet de programme adopté en l’an 2000 par les premiers comités d’organisation du PCR et la formulation du mot d’ordre de boycott des élections, désormais constitutif du programme du parti.

La rédaction

La majorité des hommes et des femmes qui sont contraints de vivre sous le capitalisme, les travailleurs, les travailleuses, leurs familles à la maison ou à l’école, les retraitées, les agriculteurs et les pêcheurs les plus pauvres, les employées dans les magasins, les restaurants, les bureaux, les anciens ouvriers et anciennes ouvrières accidentées ou en chômage, les assistées sociaux et sociales, les malades, sont confrontées à des problèmes et à des questions qui impliquent d’une manière ou d’une autre l’État et sa place dans la société.

Tout le monde se pose ces questions : les lois servent-elles indifféremment toute la population ? Les impôts et les taxes que nous payons sont-ils justifiés ? Les gouvernements sont-ils au service de tout le monde ? Est-ce que nous contrôlons les élues ? Sont-ils et elles vouées à la défense des intérêts communs et de l’ordre public ? Si oui (ou sinon), qu’est-ce au juste que l’intérêt commun et l’ordre public ? Est-ce que nous avons voix au chapitre quand il s’agit de déterminer ce que feront les ministères, la police, l’armée, les tribunaux ?

Toutes ces questions, ou d’autres équivalentes après une grève infructueuse, après une hausse de loyer ou une saisie sur salaire, au moment d’une arrestation, lors d’une élection, quand votre employeur vous met au chômage ou que l’armée recrute votre fils, sont toutes, bien qu’en surface et faisant souvent appel à des notions confuses et imprécises, des interrogations sur l’État et sur ce qu’il y aurait de commun, de partagé, entre tous les membres, les groupes, les classes, les intérêts dans une société. Ces questions mettent en doute, même confusément, la légitimité de l’État actuel.

Mettant à profit la faiblesse politique de la classe ouvrière et du mouvement révolutionnaire et s’appuyant sur la déroute des régimes de capitalisme d’État dans l’ex-URSS et en Europe de l’Est, la bourgeoisie et son appareil servile de réflexion-éducation-information ramènent à la mode et reviennent en force dans cette dernière décennie du 20e siècle, avec les conceptions idéalistes d’un État (bourgeois) qui serait l’incarnation du droit en soi et d’une démocratie absolue et idéalisée, dont on a bien pris soin de taire tout rapport avec la réalité de la lutte des classes.

En fait, la bourgeoisie est à pied d’œuvre pour ramener dans l’obscurité le prolétariat, que 150 ans de marxisme avaient commencé seulement à libérer. Additionnant toutes les victoires petites et grandes qu’elles peuvent remporter, les bourgeoisies impérialistes formulent le projet suivant qui est : a) d’enterrer à tout jamais le communisme ; b) d’opposer à ce modèle négatif un modèle positif qui serait la démocratie bourgeoise et la généralisation des droits de la personne ; et c) de faire perdurer l’exploitation capitaliste et ses conséquences les plus dures à travers l’adhésion à la démocratie bourgeoise.

En d’autres mots, les bourgeoisies, qui savourent la période actuelle, opposent au communisme, qui est un mode de production post-capitaliste encore à venir, non pas directement le capitalisme lui-même, ce qui serait une joute d’égal à égal entre deux choses équivalentes, mais la démocratie comme forme de gouvernement, comme forme d’État. Si bien qu’au cœur de toute la conjoncture actuelle, depuis la fin des années 1980, on retrouve à nouveau l’utilisation par les milliers de scribes universitaires, journalistes, essayistes et politiciens qui font l’œuvre de la bourgeoisie, de cette illusion tenace combattue par les marxistes, à l’effet que l’État et la forme qu’il revêt, en l’occurrence la démocratie, constitueraient quelque chose d’intangible, d’universel, d’absolu, d’étranger aux intérêts partisans et égoïstes, aux intérêts de classes. […]

Le marxisme et l’État

Pour Marx, qui a combattu sur la question de l’État l’idéalisme du plus grand philosophe ayant accompagné la bourgeoisie ascendante, l’allemand Hegel, la conception révolutionnaire de l’État, qui allie connaissance (ou compréhension ou conscience de ce qu’il est), conquête et destruction de l’État, il y a une unité profonde entre la nature de l’État dans une société de classes et les tâches révolutionnaires du prolétariat. C’est en mettant à jour la première (la nature de l’État) que Marx en est venu à considérer son apport sur les secondes (les tâches, la dictature du prolétariat) comme étant historiquement fondamental.

Dans la lettre fort connue à Weydemeyer du 5 mars 1852, après la période d’essor révolutionnaire des années 1848-51, Marx affirme :

« En ce qui me concerne, ce n’est pas à moi que revient le mérite d’avoir découvert ni l’existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient décrit l’évolution historique de cette lutte des classes et des économistes bourgeois en avaient décrit l’anatomie économique. Ce que je fis de nouveau, ce fut : 1) de démontrer que l’existence des classes n’est liée qu’à des phases du développement historique de la production ; 2) que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »

Il s’en suit qu’on ne peut se prétendre révolutionnaire si on sépare arbitrairement la reconnaissance de la nature de classe de l’État sous le capitalisme, de la nécessité de la dictature du prolétariat après la prise du pouvoir. Beaucoup revendiquent la première, peu la seconde. Pourtant, à moins de toujours garder un œil fermé quand l’autre est ouvert, le principe de la dictature du prolétariat est issu en droite ligne de l’analyse matérialiste de ce qu’est l’État alors que la lutte des classes fait rage, sous le capitalisme.

Encore de nos jours, beaucoup de militants et de militantes dans la classe ouvrière et dans les différents mouvements de luttes, qui se réclament des courants anarchistes, libertaires ou alternatifs, vont revendiquer l’analyse du caractère de classe de l’État (ce qui est commode dans l’agitation anticapitaliste), mais vont refuser d’accompagner la classe ouvrière dans la période de transition au communisme, au moment de la dictature du prolétariat. Ce sont pour ainsi dire des révolutionnaires à moitié.

D’autres sont encore plus retranchés sur des positions bourgeoises, révisionnistes, comme les anciens partis communistes qui ont renoncé à la dictature du prolétariat et à l’analyse de l’État par son caractère de classe, c.-à-d. un État bourgeois sous le capitalisme. […]

Les avancées de la conception marxiste

Dans un premier temps, autour du Manifeste du parti communiste et de la période révolutionnaire des années 1848-51, les premiers communistes exposent à la classe ouvrière que pour s’ériger réellement en classe dominante, celle-ci doit faire la conquête de l’État. Le prolétariat doit s’organiser en classe dominante et par une série de mesures, confier à l’État une direction révolutionnaire sur la société.

Puis, alors que mûrit la révolution elle-même, avance et se précise la conception marxiste. Avec la Commune de Paris en 1871, le Manifeste du parti communiste se trouve révisé : la classe ouvrière ne doit pas se contenter de conquérir le pouvoir d’État, elle doit le briser ! En venant au pouvoir, la classe ouvrière hérite d’un État qu’elle doit briser si elle veut instaurer le sien propre.

Cette avancée du marxisme, longtemps après et encore maintenant, beaucoup de courants opportunistes vont la refuser. Ils vont continuer à prétendre lutter pour conquérir le pouvoir d’État tout en niant qu’il faille le détruire. Ce faisant, ils se placent sur le terrain de la bourgeoisie en postulant la direction de l’État tout en assurant la classe dominante qu’ils sauront être par ailleurs les défenseurs et les protecteurs loyaux de l’État bourgeois.

La révolution russe de 1917 et la synthèse théorique (L’État et la révolution de Lénine) et pratique (l’expérience des soviets) qu’elle opère balaient pour un temps les trahisons et les censures de la social-démocratie sur la question de l’État comme sur bien d’autres questions. Cette synthèse, on peut la résumer ainsi :

  1. L’État est le produit de contradictions de classes inconciliables. Comme le souligne Lénine, « l’État surgit là, au moment et dans la mesure où, objectivement, les contradictions de classes ne peuvent être conciliées. Et inversement, l’existence de l’État prouve que les contradictions de classes sont inconciliables. » Tous les courants dans la classe ouvrière qui cherchent à prouver l’inverse, à savoir que la bourgeoisie et le prolétariat ont des intérêts qui se rejoignent dans l’État, sont étrangers au marxisme.
  2. L’État est un outil de domination et d’exploitation de la ou des classes opprimées.
  3. Il se caractérise par la constitution d’une force publique séparée de la population (détachements spéciaux d’hommes armés) qui se renforce à mesure que les contradictions s’aggravent sous la forme d’une armée permanente, de polices et de corps de sécurité auxiliaires, de prisons et d’un système judiciaire.
  4. Il crée un corps de fonctionnaires et d’administrateurs placé au-dessus de la société chargé de veiller aux intérêts du capital. Avec la forme démocratique de l’État bourgeois, se constituent également un corps législatif et un corps exécutif, séparés de la population et en pratique faiblement responsables devant elle : c’est le parlementarisme.
  5. Le prolétariat ne peut se contenter de conquérir le pouvoir d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte.
  6. L’État bourgeois doit être brisé, aboli, supprimé par le prolétariat au cours de la révolution : « Ce qui s’éteint après cette révolution c’est l’État prolétarien, autrement dit, un demi-État. »
  7. Le prolétariat au pouvoir doit abolir l’armée permanente et la remplacer par le peuple en armes.
  8. Il doit instaurer l’éligibilité et la révocabilité des fonctionnaires et de la police.
  9. Il doit rétribuer les élues et les fonctionnaires jusqu’au plus haut niveau de l’équivalent du salaire des ouvriers et ouvrières.
  10. Il doit simplifier et généraliser les fonctions administratives pour les rendre accessibles aux larges masses.
  11. Il doit abolir le parlementarisme et transformer les corps électifs et responsables par la fusion des pouvoirs législatif et exécutif.
  12. Il doit réorganiser le pays sur la base d’un centralisme librement consenti des communes prolétariennes.
  13. Le résultat de cette destruction de l’État bourgeois et de son remplacement par de telles mesures constitue la dictature du prolétariat. Comme l’écrivait Marx : « Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de celle-là en celle-ci. À quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. »
e p D T F s