Il est si indéniable que l’impérialisme américain est un élément central du système mondial contemporain, que même les auteurs conservateurs reconnaissent son existence. En revanche, l’idée qu’il existe une telle chose que l’impérialisme canadien suscite le scepticisme et l’inconfort, et ce même parmi de larges sections de la gauche canadienne. Les plus naïfs cherchent à se convaincre que les engagements internationaux du Canada ont des effets positifs, tandis que ceux qui ne peuvent ignorer les résultats négatifs de la politique canadienne insistent pour dire que le Canada ne fait que s’aligner derrière les intérêts des États-Unis.

Ce point de vue est le plus clairement articulé par Linda McQuaig, qui décrit le Canada comme le complice de l’Oncle Sam, « celui qui transporte le manteau du tyran ». 1 McQuaig, qui est par ailleurs candidate du NPD à Toronto (ironiquement, elle est nettement plus à gauche que la direction du parti), est convaincue que la tendance naturelle du Canada serait d’intervenir avec bienveillance, mais que cela est rendu impossible du fait de notre dépendance à l’égard des États-Unis. Aussi, réduire cette dépendance permettrait de « libérer » le Canada afin qu’il retrouve sa véritable nature généreuse.

Si seulement c’était aussi simple ! Ce que McQuaig ne semble pas voir – tout comme cette gauche issue de la tradition nationaliste canadienne – c’est que le Canada poursuit depuis longtemps son propre agenda impérialiste, et cela en toute indépendance des États-Unis (même s’il se lie parfois avec ce pays) et pour l’unique bénéfice de la classe capitaliste canadienne. Cette classe est fortement consolidée (moins de 500 personnes siègent aux conseils d’administration des 250 plus grandes entreprises du Canada) ; depuis le début des années 2000, elle a exporté plus de capital qu’elle n’en a importé, avec plus de 500 milliards $ en investissements étrangers directs annuellement. 2

L’agenda impérialiste du Canada est devenu de plus en plus évident, notamment à travers ses interventions militaires en Afghanistan, Haïti, au Mali, en Libye, et maintenant en Irak et en Syrie. Mais c’est dans la petite république d’Amérique centrale du Honduras, où le Canada a soutenu un coup d’État militaire violent en 2009 ayant installé une dictature amicale vis-à-vis les investisseurs canadiens, que s’affichent peut-être le plus clairement les ambitions de l’impérialisme canadien. Bien que les États-Unis aient également contribué à blanchir le coup d’État, c’est tout de même le Canada qui a fait le gros du travail, au point où il s’est arrogé le droit de participer à la réécriture des lois honduriennes. Les principaux bénéficiaires en ont été les richissimes propriétaires de Gildan, Goldcorp et des autres entreprises canadiennes qui exploitent la terre et le travail du Honduras.

Avant 2009, le Honduras n’était qu’un acteur marginal dans la politique étrangère du Canada. L’histoire pèse lourd sur le Honduras, qui demeure traumatisé par l’hyper-violence introduite durant l’occupation états-unienne dans les années 1980, ainsi que par la thérapie de choc néolibérale qui lui a été imposée dans les années 1990. Mais au début des années 2000, de nouvelles organisations ont été formées, qui se sont opposées aux politiques d’austérité. Ces organisations ont conflué dans un mouvement social d’envergure nationale, qui a utilisé des tactiques d’action directe pour forcer l’État à répondre à ses revendications. Bien que nécessairement limité, le mouvement social a tout de même réussi à exploiter les divisions au sein de la classe dominante du Honduras après l’élection du candidat du Parti libéral Manuel Zelaya à la présidence en 2005.

Ayant eu à faire face à plus d’une centaine de grèves dès la première année de son mandat – y compris des manifestations massives qui ont bouclé la capitale – l’administration Zelaya a jugé nécessaire de négocier avec le mouvement afin de maintenir un État capitaliste fonctionnel. En conséquence, le mouvement a remporté des gains significatifs : des augmentations significatives du salaire minimum, un moratoire sur les concessions minières étrangères, une certaine protection de l’accès à la terre pour les communautés paysannes, etc. Suite à cela, Zelaya a été perçu avec une suspicion grandissante par ses alliés dans l’oligarchie. Vers le milieu de son mandat de quatre ans, son poste est devenu de plus en plus tributaire du soutien du mouvement social, qui à ce moment-là mettait de l’avant une réouverture de la constitution du pays afin d’élaborer des lois qui permettraient de mieux soutenir la majorité pauvre du Honduras. 3

S’étant aliéné ses supporters traditionnels dans la classe dominante, Zelaya s’est lui-même revampé en populiste de gauche et a approuvé le projet constitutionnel, qui devait ouvrir la porte à une importante réforme démocratique et sociale. C’est la goutte qui aura fait déborder le vase pour la droite, qui s’est mise à conspirer afin que l’armée renverse le président et exerce un contrôle dictatorial sur le pays. En juin 2009, tandis que Zelaya était séquestré et transporté hors du pays à partir d’une base de l’armée de l’air des États-Unis, une fausse lettre de démission était présentée au Congrès et un nouveau président était nommé. En signe de protestation, les masses populaires du Honduras sont descendues dans la rue, mais elles se sont retrouvées à être confrontées par la police militaire qui exerçait désormais une autorité absolue.

Il y a une chose importante à souligner ici : le mouvement social au Honduras n’avait pas un caractère révolutionnaire. Bien que plusieurs des organisations qui le composaient exprimaient de vibrantes critiques du capitalisme, tirées directement de leur expérience, il n’en demeure pas moins que le mouvement n’était ni uni, ni organisé autour d’un projet anticapitaliste. En effet, la gauche révolutionnaire au Honduras – dont l’organisation prépondérante était un parti maoïste basé sur les mouvements paysans – avait été violemment écrasée dans les années 1980 par les alliés de l’occupation américaine. Or, le mouvement social des années 2000 était quant à lui fondamentalement réformiste. Il s’agissait néanmoins d’un mouvement militant, qui n’hésitait pas à se battre pour les gains qu’il cherchait à atteindre. Ce faisant, il représentait une menace pour le genre de capitalisme hyper-exploiteur que les puissances étrangères voulaient maintenir au Honduras.

Ayant démis de leurs fonctions Zelaya et ses alliés, l’oligarchie était de retour au pouvoir et la proposition de rouvrir la constitution a été jetée aux poubelles. Les ondes ont été retirées aux médias critiques ; les organisations qui avaient soutenu le mouvement social ont vu leurs bureaux saccagés et des militantes et militants ont été sélectivement la cible de violences et d’assassinats. Les chefs d’État à travers les Amériques ont réagi rapidement, en condamnant le coup d’État et la violence et en exigeant le rétablissement immédiat dans ses fonctions du président Zelaya. Le Canada, par contre, a été le dernier pays à émettre une déclaration qui appelait simplement « toutes les parties en présence [à] faire preuve de retenue ». 4

De fait, les déclarations du Canada sont devenues de plus en plus favorables à la dictature, alors même que la répression et la violence empiraient et que les organisations internationales condamnaient le projet de terrorisme d’État mené par le nouveau régime. À plusieurs reprises, le Canada a préféré parler du coup d’État comme d’une simple « crise politique » ; cela peut sembler anodin, mais compte tenu de ce qui se passait réellement au Honduras, c’est l’absence d’une condamnation sérieuse du régime issu du coup d’État qui a caractérisé la position canadienne.

En novembre 2009, la dictature a mis en branle un processus électoral qui s’est avéré une véritable farce et fut d’ailleurs boycotté par la majorité des Honduriennes et Honduriens ; cette farce était surtout destinée à démontrer à la communauté internationale que tout allait bien et que le Honduras était encore une démocratie. Même les ONG les plus libérales, comme par exemple la Fondation Carter, jugeaient que la tenue d’élections justes était impossible dans le contexte de la dictature. 5 Or, le Canada a « félicité » le peuple du Honduras pour ces élections « relativement paisibles et ordonnées » et s’est empressé d’établir des relations avec Pepe Lobo, le nouveau dictateur. 6 Qualifiant le nouveau gouvernement de « gouvernement d’unité », le Canada s’est offert pour aider à la réintégration du Honduras dans la communauté internationale, notamment en dépêchant un ancien diplomate pour participer à une prétendue « commission de vérité », qui devait se pencher sur le coup d’État. 7

Tout comme les élections, la commission fut dès le départ une imposture conçue pour blanchir le gouvernement du coup d’État. Un soupçon aurait dû naître, du seul fait de la participation de l’homme que le Canada a envoyé pour siéger sur la commission : ex-diplomate, Michael Kergin s’était recyclé comme consultant pour un cabinet d’avocats, Bennett-Jones, spécialisé dans la représentation de clients de l’industrie extractive. Par une heureuse coïncidence, le Canada est le plus grand investisseur étranger dans le secteur minier au Honduras.

Le premier code minier régissant le comportement des entreprises canadiennes comme Goldcorp et Breakwater Resources a été rédigé en collaboration avec les entreprises canadiennes dans les années 1990. Or, une des principales revendications du mouvement social était une révision de cette législation. Typiquement, les sociétés minières au Honduras construisent des mines sur des territoires volés ou saisis aux communautés rurales, souvent autochtones. Leurs pratiques de travail sont dangereuses et les militantes et militants qui tentent de former des syndicats sont la cible de violences et d’assassinats. Les déchets découlant de leurs activités sont régulièrement déversés dans les systèmes d’eau locaux, provoquant des crises sanitaires massives et terrifiantes pour les communautés affectées. 8 Moins d’un an après le coup d’État de 2009, le code minier a de fait été rouvert, mais, plutôt que d’y introduire une protection renforcée pour les communautés, sa nouvelle mouture facilite encore plus l’exploitation des ressources minières.

Les investissements du Canada au Honduras ne se limitent pas à l’exploitation minière. Basée à Montréal, la compagnie Gildan est le plus gros employeur du secteur privé au Honduras ; elle y opère plusieurs sweatshops où l’on produit des chaussettes et des t-shirts. La main-d’œuvre y est essentiellement féminine et compose une partie importante du mouvement social, qui a une longue histoire de lutte contre les conditions d’exploitation imposées dans les maquiladoras. Les travailleuses sont obligées de respecter les quotas qui leur sont imposées et qui exercent de lourdes pressions sur leur santé physique. Lorsqu’elles n’en peuvent plus et que la douleur est trop forte, les travailleuses sont dirigées vers des médecins de l’entreprise, qui leur injectent des analgésiques pour ensuite les renvoyer au travail. 9 Après plusieurs années d’un tel régime, les corps de nombreuses travailleuses lâchent et elles sont alors renvoyées sans ménagement parce que plus assez productives. En 2011, Stephen Harper a visité une usine de Gildan au Honduras, où il a salué « l’engagement et la responsabilité sociale » de l’entreprise. 10

À l’occasion de la visite de Harper – la première effectuée par un dirigeant étranger après le coup d’État – on a annoncé la signature d’un accord de libre-échange entre le Canada et le Honduras. Avant le coup d’État, le Canada négociait avec le regroupement des quatre plus grandes économies de l’Amérique centrale, le CA4. Quelques mois après le coup d’État, le Canada a jugé que la dictature de droite était devenue un partenaire idéal pour le commerce et a alors rompu les pourparlers avec le CA4, afin de se concentrer sur le Honduras. Le libre-échange est maintenant en vigueur, à la grande joie du capital canadien qui œuvre dans les industries minières et les maquiladoras, ainsi que celui du secteur touristique qui est en pleine croissance et dans lequel le Canada possède une part dominante.

Et que dire des millions d’habitants et d’habitants du Honduras, qui ont passé une décennie à constituer et déployer un mouvement social opposé à l’agenda néolibéral ? Les conditions de cette lutte sont devenues exceptionnellement dangereuses et difficiles. Le Honduras a de loin le taux d’homicides le plus élevé au monde et la violence endémique dans le contexte d’impunité de la répression d’État s’est accrue, échappant à tout contrôle. 11 Subissant cette pression, le mouvement a subi une série de défaites et de scissions, entre autre lorsque la décision a été prise de former un parti politique et de présenter des candidates et candidats lors des élections de 2013 – des élections qui ont été, sans surprise, volées par l’oligarchie. Pendant ce temps, le vainqueur des élections Juan Orlando Hernandez a procédé à l’abrogation de la constitution afin de permettre sa réélection ; il a fait occuper les positions clés de l’appareil d’État par ses fidèles et constitué une nouvelle unité paramilitaire, qui ne répond qu’à lui. Cela fait en sorte qu’il est maintenant en position de pouvoir gouverner indéfiniment le Honduras.

Mais le mouvement continue de résister. En 2015, quand il a été révélé que Juan Orlando avait volé de l’argent de l’Institut de la sécurité sociale pour financer sa campagne électorale, le mouvement a appelé à des manifestations hebdomadaires pour exiger la démission du dictateur. Entreprendre ces actes de défi représentait une manifestation exceptionnelle de courage, étant donné le risque personnel incroyable associé à toute opposition politique au régime putschiste. Mais le mouvement social reste néanmoins coincé dans un modèle mal équipé pour faire face à une dictature militaire puissante et soutenue par les puissances impérialistes comme le Canada, qui n’a cessé de travailler avec le régime pour renforcer ses structures policières et militaires. 12

Ceux et celles qui, au sein du mouvement, considèrent la perspective de la révolte armée reconnaissent que la structure organisationnelle, qui permettrait de développer avec succès une lutte de guérilla, n’existe pas encore. Aussi, il reste à voir si le mouvement sera en mesure de former des structures plus efficaces en vue de soutenir une confrontation à long terme avec la dictature du Honduras. Ce qui est clair, c’est que cette lutte devra composer avec les puissances impérialistes qui ont intérêt à préserver un Honduras « ouvert à la business ». 13

Marie-Ève Fortier
  • 1. Linda McQuaig, Holding the Bully’s Coat, Toronto, Doubleday, 2007 [notre traduction].
  • 2. Jerome Klassen, « Canada and the New Imperialism: The Economics of a Secondary Power », Studies in Political Economy, n° 83, 2009.
  • 3. Tyler Shipley, « The New Canadian Imperialism and the Military Coup in Honduras », Latin American Perspectives, vol. 40, n° 5, septembre 2013.
  • 4. Affaires étrangères, Commerce et Développement Canada (MAECD), « Déclaration du ministre Kent sur la situation au Honduras », 28 juin 2009.
  • 5. The Carter Center, « Carter Center Statement on the Honduran Elections », 24 octobre 2009.
  • 6. MAECD, « Le Canada félicite le peuple hondurien à l’issue des élections », 1er décembre 2009.
  • 7. MAECD, « Déclaration du ministre d’État Kent sur l’investiture du président du Honduras », 28 janvier 2010.
  • 8. Sabrina Escalera-Flexhaug, « Canada’s Controversial Engagement in Honduras », Council on Hemispheric Affairs, 11 août 2014.
  • 9. Adrienne Pine, Working Hard, Drinking Hard, Berkeley, University of California Press, 2007.
  • 10. Steven Chase, « Harper exits Honduras with new free trade deal », The Globe and Mail, 12 août 2011.
  • 11. Mo Hume, « Why the murder rate in Honduras is twice as high as anywhere else », The Conversation, 26 novembre 2014.
  • 12. Sandra Cuffe, « Is Canadian ‘aid’ actually making things worse in post-coup Honduras? », Ricochet, 17 février 2015.
  • 13. Tom Kavanagh, « Honduras is “open for business” », New Statesman, 8 mai 2011.
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