Partisan
Le Mouvement révolutionnaire ouvrier (MRO) présente une correspondance ouvrière:

Récit migratoire

C’est avec grand intérêt que des camarades du Mouvement révolutionnaire ouvrier (MRO) ont recueilli le témoignage d’un manutentionnaire. Nous espérons que comme pour nous, il saura vous inspirer. Nul doute que plusieurs camarades qui ont immigré ici se reconnaîtront dans son histoire percutante.

Il est originaire de la Côte d’Ivoire. Chez lui, son père est un propriétaire immobilier et sa mère est une petite commerçante. Tout comme lui, ses 10 frères et sœurs fréquentent l’université d’État. Après avoir complété un «master» (Bac +5), il devient ingénieur de formation en marketing et communication.

Déjà, à l’école secondaire, il s’investit dans le syndicalisme étudiant. À l’adolescence, notre camarade lit Marx et d’autres philosophes. «Prolétaires de tous les pays, unissez-vous» devient une phrase clé qui l’accompagne dans son militantisme. On lui enseigne l’histoire des bolchéviques. Il lit les œuvres de Lénine et de Staline. Il comprend que personne ne peut se passer de la science du prolétariat pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, pas même les capitalistes! Il est aussi touché et inspiré par des récits de libération nationale comme celui de Patrice Lumumba qui s’est battu pour l’indépendance du Congo. C’est une fois à l’université, dans son programme d’études, qu’il devient délégué de son département pour l’association syndicale du moment. Il assure ce rôle pendant deux années riches en luttes politiques. À l’université, le communisme est au cœur des débats politiques qui enflamment les étudiantEs.

Toujours, les campus sont en lutte contre les piètres conditions de vie réservées aux étudiantEs occupant la Cité universitaire: les chambres sont surpeuplées, on n’accorde pas la climatisation aux résidentEs et la nourriture servie est infecte. Aussi, l’insuffisance de l’aide financière aux études est dénoncée. Notre camarade se souvient du 18 février 1998, date à laquelle des milliers d’étudiantEs prennent la rue à Abidjan pour dénoncer la suppression des bourses d’études par l’État ivoirien alors présidé par Henri Konan Bédié. De violents affrontements opposent les manifestantEs aux forces de l’ordre. Le commando d’élite de la police ivoirienne est armé de ceinturons munis de fers – une arme d’importation française. Leurs coups de fouet blessent sévèrement notre camarade qui en garde encore aujourd’hui les cicatrices – longues de plusieurs centimètres – au dos et à l’avant-bras.

Certes, les moyens de pression organisés par les syndicats et les associations étudiantes adoptent un caractère pacifique; écrire aux autorités et déambuler avec des pancartes dans les espaces publics font partie du lot des tactiques employées. Mais toujours, les manifestations éclatent en émeutes, en bagarres entre les exploitéEs et les chiens de garde du capital. Dans les rues, le feu est mis aux pneus des véhicules, les bus sont vandalisés et les vitrines de boutiques volent en éclats.

La France colonisatrice fait régulièrement intervenir son 43e BIMA (Bataillon d’infanterie maritime) en survolant les manifestations avec son hélicoptère; elle offre son soutien logistique à la police locale en s’assurant que celle-ci connaisse le positionnement des manifestantEs. Leurs conseillers se trouvent dans toutes les divisions de la répression politique (corps policier, gendarmerie, etc.). Leurs détachements procèdent à des infiltrations de groupes militants. Des femmes se font violer sur les campus universitaires. Les enquêtes tournent en rond et finissent dans l’oubli. Notre camarade a des amiEs qui font de la détention ou qui finissent en prison. La mission de ce bataillon nauséabond? Assurer la fuite des ressortissantEs françaisES lorsque le peuple ivoirien se soulève. C’est ce qu’il fait le 5 novembre 2002. Il orchestre également l’échappée du président Gbagbo le 11 avril 2011. Sept mois plus tard, cette marionnette des impérialistes est incarcérée et fait l’objet de quatre chefs d’accusation de crimes contre l’humanité.

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Ses études complétées, notre camarade devient chef d’agence, superviseur des commis à la Banque nationale. Il occupe ce poste pendant neuf ans. Il devient secrétaire à la communication du syndicat sur place. Son travail syndical consiste à mobiliser les travailleurs et les travailleuses. Réseaux sociaux, plateformes courriels, appels téléphoniques, courrier papier… tout est mis à profit, d’autant plus que depuis le 30 avril 1990, les droits d’adhésion aux syndicats sont revus en Côte d’Ivoire: la formule Rand est abolie. C’est l’émergence d’une pléthore de nouveaux syndicats chaque 1er Mai de même qu’un maraudage incessant qui fait rage dans les milieux de travail. Les luttes économiques menées par le syndicat concernent essentiellement la fixation des salaires, l’obtention de l’assurance maladie et la mise sur pied de régimes de retraite. Notre camarade travaille, entre autres, sur une campagne contre «les salaires à double vitesse». À formation, expérience et tâches égales, les salaires ne sont pas les mêmes; les allégeances politiques sont prises en compte… Ce cirque divise les travailleurs et les travailleuses.

Malheureusement, la lutte dans laquelle notre camarade s’investit n’est pas menée à terme. Au bout d’une grève déclarée illégale ne durant que 72 heures, on se débarrasse des meneurs, on les licencie. Des travailleurs et des travailleuses se voient relocaliséEs en région éloignée. Notre camarade échappe à la sanction, car il est en vacances. Quelques temps plus tard, il quitte la banque pour laquelle il aura travaillé pendant près d’une décennie. Les nominations politiques minent le climat de travail. Militant syndical, il ne se sent plus le bienvenu. À l’ère de la corruption, il ne fait jamais l’objet des promotions.

En raison de sa position tout de même enviable, notre camarade possède une maison pour sa famille à deux pas de son travail de même qu’une voiture. Mais tous les jours, c’est l’État policier en place qu’il lui faut briser avec ses confrères et ses consœurs.

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Vouloir vivre la réalité capitaliste dans un pays impérialiste, voilà ce qui anime notre camarade qui entreprend de venir vivre au Canada avec sa fille et son épouse. Les agents d’immigration du sous-traitant privé «Access Canada» sollicitent sans cesse celles et ceux qui ont quelques sous en banque. On vend du rêve, un avenir pour les enfants de parents à qui on annonce que les salaires sont largement plus élevés au Canada qu’en Côte d’Ivoire, qu’il est possible d’y devenir riche.

Après cinq années de démarches entre 2011 et 2016 et un total de près de 20 000 dollars canadiens de dépenses, notre camarade et sa famille obtiennent leur résidence permanente et viennent s’établir ici. La sœur de notre camarade, déjà installée à Montréal, les accueille chez elle pendant trois jours, le temps de faire faire les cartes d’assurance maladie. Aussi, elle leur trouve un logement non loin de chez elle. Notre camarade n’a que valises et diplômes en main. Il faut tout reprendre à zéro. La famille a l’équivalent de quatre mois de subsistance en argent. C’est donc dire que notre camarade doit s’empresser de trouver du travail. C’est alors qu’il est frappé d’un coup de masse: en plus d’avoir une limitation à l’embauche pour cause de non-expérience canadienne, son diplôme d’ingénieur et celui de sa femme infirmière ne sont pas reconnus ici. Il en va de même pour leurs permis de conduire et tout ce qui a été obtenu à l’étranger dans un pays du tiers monde: ça vaut quelque chose à la frontière, mais ça ne vaut plus rien une fois en territoire canadien. Son statut professionnel et celui de sa femme sont pourtant inscrits sur leurs certificats de sélection. Notre camarade se sent leurré, trompé.

Résigné, il entame rapidement de courts programmes octroyés par l’État sur l’intégration et la recherche d’emplois. Mais rapidement, notre camarade doit être rémunéré, car il arrive au bout de la cagnotte familiale de subsistance. De bouche-à-oreille, dans sa communauté, il apprend qu’aux petites heures du matin, à une station de métro, des bus viennent chercher qui veut bien travailler dans les champs. Notre camarade se présente au point de rendez-vous et découvre une réalité de travail des plus déconcertantes. Il n’y a pratiquement que des femmes et des immigrantEs qui composent les volontaires. Des «contremaîtres agricoles» sélectionnent les ouvrières et ouvriers qu’ils embarquent.

En début de saison, presque tout le monde est pris, mais plus la saison avance, moins le travail abonde et plus le tri est sévère et humiliant. Les travailleurs et les travailleuses sont envoyéEs au champ de 8h00 à 18h00, sans période de repos, tous les jours, pour 80 dollars comptant payés sous la table. L’employeur ne donne pas accès à des points de ravitaillement. ChacunE doit apporter et porter sur soi son eau; l’oubli est fatal. Lorsqu’il pleut, les travailleurs et les travailleuses ne peuvent pas se réfugier sous un abri. Ils et elles doivent poursuivre le travail sans s’arrêter, le plus vite que possible. Toujours, il faut se prouver aux contremaîtres; le lendemain, ce sera le bus ou… le trottoir. Tout le monde travaille au-dessus de ses forces, pour ne pas être mis au rencart d’ici la fin de l’été.

Notre camarade quitte ce travail inhumain pour s’inscrire à l’agence de placement Bédard Ressource, sous les recommandations d’un conseiller auprès des migrantEs. On l’envoie dans un entrepôt de recyclage de métaux où il n’a d’autre choix que de faire des shifts de 12 heures par jour, de 7h00 à 19h00, pour 13,90$. Sur une chaîne de tri, les ouvriers reçoivent les débris d’une cour à ferraille pour séparer les alliages des textiles et de la pierre. Le travail s’effectue debout, sans tabouret, et il est, pour le moins, éreintant.

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Notre camarade s’inscrit ensuite à l’Université de Montréal dans l’espoir d’entreprendre un DESS (diplôme d’études supérieures spécialisées) afin d’obtenir un papier canadien que les employeurs pourront considérer comme valable. L’université met des mois à reconnaître ses qualifications étrangères. On lui demande une panoplie de documents et d’entreprendre des démarches inhabituelles. Entretemps, il s’inscrit à un DEP (diplôme d’études professionnelles) en vente-conseil. Il abandonne donc son recours auprès de l’université qui cependant, refuse de lui rembourser ses frais d’inscription déboursés en vain.

Il s’attèle ensuite à se bâtir une «expérience canadienne» en travaillant gratuitement – en faisant du bénévolat – tel que recommandé par les formations ministérielles d’employabilité. Il se met donc au service d’Héma-Québec, d’Oxfam-Québec et du CSAI (Centre social d’aide aux immigrants). On le fait parader pour la Journée des réfugiés ou encore pour le Forum social mondial. La vérité, c’est que même s’il est content d’aider, sa présence dans ces événements organisés par des OSBL (organisations sans but lucratif) est forcée par ses conditions matérielles – son incapacité à parvenir à décrocher un emploi et à pouvoir travailler dignement dans son pays d’accueil.

Un intervenant du CSAI finit par le référer à une autre agence de placement qui l’assigne à un emploi de manutentionnaire dans les entrepôts d’une entreprise postale. Il y fait l’expérience du fléau que constitue l’embauche via les agences. Les employéEs de l’entreprise ont la protection du syndicat sur place alors que les employéEs d’agence s’exposent à l’insécurité physique et salariale pour le même travail. Les blessures, aux mains par exemple, sont fréquentes. Il n’est pas rare que les quarts de travail soient coupés pour satisfaire les besoins aléatoires de l’entreprise qui évite ainsi de salarier des travailleurs et des travailleuses. À ce jour, les employéEs d’agence sont devenuEs plus nombreuses et nombreux que les employéEs de l’entreprise. En bref, toujours plus se retrouve dans les poches des capitalistes pendant que toujours moins est accordé aux ouvrières et ouvriers.

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La conjointe de notre camarade rencontre également des barrières à l’accession au travail. C’est une fois en territoire canadien qu’elle apprend amèrement que son diplôme d’infirmière professionnelle décroché après plusieurs années d’études à l’Institut national de formation sociale d’Abidjan n’est pas conforme. N’ayant pas les moyens ni les prérequis canadiens pour reprendre toute sa formation en science infirmière au collégial et à l’université, elle se rabat sur un cours d’auxiliaire infirmière qu’elle s’apprête aujourd’hui à compléter un an après son arrivée. Cette situation apporte son lot de déprime personnelle, d’isolement et de tensions dans le couple.

Qui plus est, leur fille de 6 ans, bientôt 7, à son arrivée, passe un test de niveau auprès de la commission scolaire. Elle se voit ensuite envoyée à la maternelle, accumulant ainsi deux années de retard sur les autres enfants de son âge. Heureusement, à ce stade, ce sont les amitiés qui priment pour elle.

En bref, la famille est désorientée et désabusée. Elle s’en sort sans avoir à fréquenter les banques alimentaires le vendredi, mais bien d’autres personnes dans leur entourage n’ont d’autres choix que celui-là. Le comble, c’est l’endettement presque inévitable. D’ailleurs, dès l’instant où notre camarade s’ouvre un compte bancaire, l’institution lui accorde une carte de crédit, un piège qui ne peut être contourné, une bouche béante qui avale tout entiers les prolétaires. Dans ces conditions, il est impossible pour les immigrantEs d’économiser: «Ici, nous courons après ce que nous n’aurons jamais.» L’abattement est décuplé par le cynisme ambiant, l’absence d’échange entre les gens. La bourgeoisie réserve une vie qui n’appartient plus à notre camarade: les cours de 8h15 à 15h15 suivis du travail de 18h30 à 23h30, 5 jours sur 7. Le temps manque. Le stress et la fatigue gangrènent tout le reste.

Disqualification, déclassement, appauvrissement, dépérissement physique et mental: cette expérience migratoire enlaidie par l’impérialisme, fait maintenant lutter notre ami pour que le prolétariat arrache le pouvoir à la classe dominante, pour que le pays soit réorganisé autrement, dans l’intérêt de celles et ceux qui aujourd’hui n’ont rien et pour qu’enfin le vent tourne sur la Terre entière. Il n’y a pas à dire, par les idées justes et l’action révolutionnaire, ensemble, nous ébranlerons ce monde injuste.

e p D T F s