Ce texte a initialement été publié dans le journal Coup d’éclat de la Convergence des luttes anticapitalistes. Nous le reproduisons dans le cadre des préparatifs en vue de la manifestation du 1er Mai à Montréal, dont le rassemblement est prévu à 18h00 au Square Phillips.

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Plusieurs militantEs anticapitalistes et révolutionnaires déplorent le manque de combativité dans les manifestations organisées par l’extrême gauche à Montréal. Il est vrai que les manifestations qui devraient idéalement générer un certain désordre finissent trop souvent par ressembler aux parades décriées des organisations réformistes, l’attirail cosmétique et le caractère festif de ces dernières en moins. Certes, l’itinéraire des manifestations n’est pas donné à la police, mais l’insoumission à l’État bourgeois ne va généralement pas beaucoup plus loin pour la plupart d’entre nous.

Ce constat devrait normalement suffire à alarmer n’importe quelLE militantE d’extrême gauche. Pourtant, depuis un certain temps, on peut observer, dans le milieu militant montréalais, une tendance à considérer comme une victoire le simple fait de parvenir à prendre la rue sans avoir demandé préalablement la permission aux autorités, comme si cela signifiait nécessairement qu’on aurait, ce faisant, réussi à bâtir un rapport de force avec l’État. Or, que la police laisse aller une manifestation dont elle n’a pas reçu l’itinéraire – même si la thématique de celle-ci ne lui plaît pas – ne veut pas nécessairement dire qu’elle a été forcée de le faire. Rappelons simplement que, dans une démocratie bourgeoise comme le Canada, les droits à la liberté d’expression et à la liberté de rassemblement sont, en circonstances ordinaires, généralement accordés au prolétariat. L’État mise d’abord et avant tout sur la pacification: la répression pure et simple doit être employée le moins possible – ce qui ne veut pas dire qu’elle ne survient pas, évidemment. La police préférera donc le plus souvent laisser aller les manifestations plutôt que de les juguler dès le départ, si elle considère qu’un encadrement serré lui permettra de garder facilement le contrôle et d’assurer que le train-train quotidien bourgeois ne soit pas trop dérangé (ce qui n’était plus le cas en 2012, par exemple, lorsqu’il y avait des manifestations chaque soir). L’acte de prendre la rue, même sans collaboration ouverte avec les autorités, n’équivaut donc pas forcément à la construction d’un «rapport de force» avec l’État. L’existence d’une opposition pacifique protestant «librement» est même utile, dans une certaine mesure, aux idéologues bourgeois qui clament haut et fort que «la démocratie» permet l’expression de toutes les opinions et donne la chance à toutes les options politiques – et ce, a fortiori lorsqu’on laisse même les «radicaux» manifester!

L’attitude qu’on adopte trop souvent, en tant que manifestantEs, c’est la passivité. On n’agit qu’en réaction aux décisions des policiers. On n’envisage pas de prendre l’initiative, de s’imposer, d’attaquer. On demeure presque complètement soumisEs au dispositif policier, bien qu’on pense parfois naïvement y avoir échappé. On oublie trop souvent que manifester en tant que prolétaires, c’est d’abord et avant tout attaquer la classe ennemie!

Le maître-mot des forces policières, c’est la planification. C’est seulement en obligeant les forces policières à agir à l’extérieur de leur planification – en les confrontant activement et de manière organisée, en résistant aux arrestations, en renouvelant constamment nos tactiques – qu’on se donne temporairement l’espace pour agir en-dehors du cadre qu’elles imposent et qu’on peut ainsi générer une véritable perturbation. On retrouve alors l’utilité tactique de la manifestation de rue qui est d’attaquer symboliquement et surtout physiquement l’ennemi de classe. Attaquer la bourgeoisie (sa propriété, ses profits, sa police, etc.), même modestement, c’est toujours affaiblir son camp et renforcer le nôtre. Le simple fait de remporter une bataille contre les policiers dans la rue est suffisant pour ébranler, au moins un peu, l’ordre bourgeois. La nature foncièrement répressive de l’État, sa qualité d’appareil étranger au peuple est alors révélée, et le fétichisme qui le fait apparaître tout-puissant est fragilisé. On a démontré qu’il est possible de lui porter des coups, de l’affaiblir et potentiellement de le vaincre – en d’autres mots, qu’il est une force matérielle destructible.

Ce qui précède est venu révéler l’un des dangers importants qui nous guettent: à savoir que nos manifestations en viennent à ne plus se distinguer fondamentalement de celles des organisations réformistes dénoncées depuis longtemps. Essayons à présent de déterminer où se situe le problème, et ce que doivent faire les révolutionnaires pour redresser la barre. À la première question, il y a certainement plusieurs éléments de réponse. Il y a premièrement le manque d’expérience de beaucoup d’entre nous. La solution à ce problème est simple: il faut éduquer – apprendre aux inexpérimentéEs à se préparer et à s’équiper avant d’aller dans les manifestations. Par exemple, il faut briser le mythe que des morceaux de pavé tombent toujours sous la main lorsqu’on en a besoin.

Cependant, nous ne croyons pas que c’est là que réside le problème principal. En effet, il y a quelque chose qui affecte l’extrême gauche montréalaise et qui est en grande partie responsable de l’incapacité des manifestantEs à élever leur niveau général de combativité: il s’agit du culte de la spontanéité et de l’autonomie individuelle. Celui-ci fait apparaître l’absence d’organisation non pas comme une faiblesse, mais comme une force; on la juge plus émancipatrice, plus démocratique ou même plus efficace que la planification. En effet, certainEs considèrent qu’une révolte authentique ne peut survenir que de façon spontanée et non planifiée. Autrement, elle s’enfermerait dans un cadre rigide et «autoritaire». Ici, la révolte – qui peut s’exprimer sous la forme d’une émeute, par exemple – est vue comme une fin en soi: elle doit permettre l’émancipation des individus qui y prennent part ici et maintenant. La planification empêcherait la libre expression des désirs individuels; elle entraverait l’autonomie des individus.

La conséquence de tout cela, c’est de favoriser le chacun pour soi, de rendre impossibles la concertation et l’action collective – bref, c’est d’empêcher l’exercice de la solidarité. En faisant la promotion de ces idées, on s’assure, sans doute sans le vouloir, de faire en sorte que touTEs se retrouvent isoléEs, soumisEs à la volonté des policiers et à leur merci. Finalement, on laisse croire que l’improvisation dans les manifestations est suffisante, voire qu’elle serait plus efficace que la planification. Il n’en est rien: se retrouver complètement désorganiséEs face à une force hautement organisée n’entraîne la plupart du temps que des échecs cuisants. En effet, comment pourrait-on croire que la combinaison des gestes d’une multitude d’individus agissant de manière anarchique, en fonction d’un mouvement de foule aveugle, puisse donner un résultat supérieur à celui de l’action conjuguée de personnes agissant à l’intérieur d’un plan d’ensemble?

Une fois qu’on comprend le danger de se retrouver complètement désorganiséEs à l’intérieur de manifestations qui ne sont plus que des simulacres de protestation, il faut bien assimiler les méthodes révolutionnaires d’organisation, méthodes basées sur ce qui a fait ses preuves dans le passé. Il est évident que les affrontements de rue avec la police exigent une préparation rigoureuse. À la planification et à la coordination des forces policières, il faut opposer notre propre planification et notre propre organisation!

Nous souhaitons à présent partager les principes de la tactique développée et appliquée, dans cette perspective, par les militantEs du Parti communiste révolutionnaire (PCR). Cette tactique, c’est celle des poings rouges. Il ne s’agit pas ici de laisser entendre que touTEs les manifestantEs devraient être organiséEs en poings rouges dans des contingents du PCR, ni que c’est la seule forme d’organisation possible en manifestation. Cependant, peu importe les allégeances politiques, il devrait être clair pour n’importe quelLE militantE qu’il est impératif de venir aux manifestations soigneusement préparéEs et fort préférablement en groupe. Plus nous sommes nombreuses et nombreux à nous organiser – peu importe la forme que cela doit prendre –, plus efficace sera notre capacité collective d’agir.

Qu’est-ce que les poings rouges ?

On entend par poings rouges une méthode communiste d’organisation, de distribution des forces et de division des tâches à l’occasion d’une manifestation. Pourquoi parle-t-on d’un poing rouge? Le rouge, d’abord. Il indique, cela va de soi, le contenu communiste et révolutionnaire de l’activité, considérée dans sa totalité comme une action de propagande. Comme un poing, le poing rouge possède les caractéristiques suivantes:

1. Il est uni, inséparable et solidaire. Un poing rouge est composé de 3 à 5 camarades qui sont comme par définition soudéEs ensemble. Ils et elles ont pour fonction première de rester uniEs et solidaires les unEs des autres pendant toute la durée de la manifestation et cela, pour chacune des phases de cette manifestation.

2. Il ne fait qu’une chose à la fois. Un poing rouge ne peut, comme ne le peut pas davantage votre propre main, accomplir de manière satisfaisante plus d’une chose à la fois.

3. Il participe à l’exécution d’un plan. Le poing rouge ne décide pas de lui-même quelle sera la tâche à laquelle il va se consacrer. Il sait qu’il n’est qu’une partie d’un plan général, le plan de la manifestation. Chaque poing rouge comprend qu’il est le fruit d’une distribution rationnelle des tâches – un plan – dans le but d’atteindre des objectifs de propagande dans le cadre d’une manifestation donnée. En ce sens, il est pleinement et rigoureusement solidaire des autres poings rouges. Et il n’est jamais plus solidaire que quand il mène à bien la petite partie du plan qui lui est confiée.

4. Il est souple, rapide et responsable de lui-même. Le poing rouge a beau être partie prenante d’un plan d’ensemble, cela n’en fait pas, loin de là, un boulet traîné par les autres ni un petit appendice accroché indéfectiblement à la foule, où qu’elle aille et quoiqu’elle fasse. Le poing rouge est capable de mobilité, de souplesse, de mouvement.

Ces caractéristiques générales des poings rouges en font des groupes avec de grandes qualités pratiques – de propagande et d’action – dans le cadre de toutes les manifestations. Plus spécifiquement, ils favorisent le déploiement des objectifs de la manifestation de la manière suivante:

1. Ils favorisent l’intégration pratique de touTEs à la manifestation. Il n’y a pas de niveau de participation qui soit inutile, comme il n’y a pas de tâche qui soit négligeable. Quelqu’un peut se considérer non-préparé ou inapte pour assumer telle ou telle tâche dans la manifestation, mais être quand même pleinement solidaire du plan général, et vouloir contribuer par sa participation dans un poing rouge qui correspondrait mieux à ses capacités. Le plan général doit donc veiller à intégrer tout le monde dans une participation pratique à la manifestation.

2. Ils favorisent la préparation au détriment de l’improvisation. Un poing rouge doit arriver très bien préparé, et ce, dans quelque manifestation que ce soit. Pour ce faire, les membres du poing rouge doivent s’être rencontrés une fois, deux fois – le nombre de fois qu’il sera nécessaire – pour effectuer cette préparation.

3. Ils favorisent l’autonomie. Le poing rouge est largement autonome dans son organisation pratique. Il est généralement responsable de son propre transport à l’aller comme au retour. Il s’occupe de son propre matériel. Il est aussi et surtout responsable de l’accomplissement de ses tâches dans la manifestation. Il n’est pas constamment dans l’attente de directives, de signaux, d’ordres ou de contre-ordres.

4. Ils favorisent l’autodéfense. On ne peut concevoir une manifestation politique qui présente des enjeux pour le prolétariat, dans laquelle on accepterait la pratique capitularde de la non-résistance aux arrestations, ou pire encore, celle des arrestations volontaires. Les poings rouges favorisent la résistance aux arrestations. On sait que les forces policières vont pratiquer des arrestations tout en étant dans un rapport d’infériorité numérique, parce qu’elles présument (par habitude et par formation) que les manifestantEs ne vont pas résister. Par contre, les policiers sont déroutés par la résistance au corps-à-corps au moment de l’arrestation et ne réussissent plus à procéder comme ils le prévoyaient, puisqu’ils sont encore dans le même rapport d’infériorité numérique. Cela les oblige à une réévaluation tactique (un redéploiement) qui donne un délai aux manifestantEs.

Les membres d’un poing rouge doivent rester groupéEs et solidaires. Le poing rouge doit se porter à la défense de celui ou celle de ses membres qui serait aux prises avec la police. Il faut crier à l’adresse des masses autour de nous quelques mots brefs et essayer de les faire agir avec nous. Mais il ne faut pas attendre leur réaction. Il faut devancer cette réaction, y aller et compter sur l’effet d’entraînement. Le but, c’est de dégager le camarade de l’emprise du ou des policiers. On utilise alors nos poings, nos bottes, des bâtons, tout ce qui peut faire lâcher prise au policier.

Différents types de poings rouges

Il peut y avoir un assez grand nombre de poings rouges dont les tâches sont différentes dans la manifestation. En fait, c’est selon l’importance et la complexité de la manifestation. Les principaux poings rouges sont:

1. Poing rouge d’action. Il a pour tâche d’accomplir une action précise d’attaque envers une cible. Plus l’action est réussie, plus la manifestation mérite d’être qualifiée d’attaque politique contre l’ennemi de classe!

2. Poing rouge d’identification politique. Il porte une bannière ou un autre élément d’identification politique du même ordre. Dans le cas d’une bannière normale, le poing rouge compte deux porteurs et trois camarades qui les assistent et les protègent.

3. Poing rouge de premiers soins. Il dispose de tout le matériel nécessaire (jus de citron, maalox, bouteilles d’eau, pansements, etc.) pour administrer des soins aux manifestantEs blesséEs ou affectéEs par les gaz, le poivre de cayenne, etc. Il porte un signe distinctif qui permet aux autres manifestantEs de l’identifier facilement pour lui demander de l’aide.

4. Selon les circonstances, il peut aussi y avoir une multitude d’autres sortes de poings rouges, comme un Poing rouge de surveillance et de renseignement, un Poing rouge d’agitation, un Poing rouge de diffusion, etc.

Chaque membre d’un poing rouge est responsable de sa propre préparation pour la manifestation. Évidemment, cette question doit être discutée dans les réunions préparatoires. Cette préparation personnelle doit être conçue et prévue en fonction des conditions qui prévalent dans les manifestations difficiles. Le matériel nécessaire est le suivant:

1. Des vêtements amples, adaptés à la saison, de préférence plus chaud que pas assez, munis de larges poches qui peuvent adéquatement remplacer un sac encombrant.

2. Une tenue vestimentaire de rechange, idéalement portée en sous-couche, permettant ainsi de se débarrasser rapidement du vêtement porté au moment de la manifestation et qui pourrait servir à nous identifier.

3. Pas de verres de contact; les lunettes doivent être attachées pour ne pas tomber.

4. Des lunettes de protection pour les yeux (lunettes de baignade ou de ski), un masque, une cagoule, ou un foulard. Le foulard sert à protéger l’identité du manifestant. Imbibé de vinaigre ou de jus de citron, il annihile en partie les effets des gaz lacrymogènes.

5. Au moins une bouteille de plastique (style boisson gazeuse) remplie de jus de citron, pour chaque poing rouge.

6. Tout équipement personnalisé de protection: gants, «pads», protecteurs divers fixés au ruban adhésif, etc., susceptible de donner de l’assurance aux camarades dans d’éventuels corps-à-corps.

Nous espérons que cette réflexion et ce partage d’expérience sauront en inspirer plus d’unE. Sur ce, on se retrouve dans la rue le 1er mai pour l’édition 2017 de la Manifestation anticapitaliste de la CLAC!

Des sympathisantEs du Parti communiste révolutionnaire (PCR)
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