Partisan
Le Mouvement révolutionnaire ouvrier (MRO) présente une correspondance ouvrière:

Récit d’un métallurgiste

Au MRO, nous avons la chance de côtoyer un camarade qui a une longue expérience de vie. À vrai dire, il a connu 53 ans de travail ouvrier en usine. Il s’agit d’un métallurgiste aujourd’hui retraité.

Il est né dans la capitale de l’Uruguay dans les années 1940, à Montevideo. Son père était un petit propriétaire d’un atelier de production de fers à cheval. Il avait 10 employés. La mère de notre camarade, celui-ci n’ayant encore que six ans, dut aller travailler à l’usine où l’on apprêtait les légumes quand son mari est mort prématurément.

Quand notre camarade eut complété ses années de formation de base, adolescent, il alla consulter une conseillère, dans l’espoir secret d’être orienté vers l’université pour devenir conducteur de train. La conseillère le mit devant les faits: ses notes se trouvaient dans la moyenne et sa famille était pauvre. Par conséquent, il était préférable qu’il apprenne un métier et qu’il aille travailler dès que possible. Notre camarade versa des larmes, car la conseillère disait vrai: dans le capitalisme, tout le monde n’a pas les mêmes chances et moins on en a, moins on fait ce qu’on veut. C’est ainsi qu’il se retrouva à l’Université du Travail, l’école où l’on formait les ouvriers qualifiés. Il s’apprêtait à devenir opérateur de machines.

Au terme de quatre années et demie d’études, il s’arrête. Son frère aîné souhaite se marier après sept ans de fiançailles. Le mariage encourra des dépenses et son frère quittera le nid familial. Notre camarade n’a plus d’autre choix que de se trouver du travail.

On lui suggère un petit garage où on lui assigne un poste de demi-officier en métallurgie. Il quitte l’endroit, quelques temps plus tard, pour une usine véritable où il confectionne des moules à production. Il se retrouve ensuite dans une usine de 36 ouvrières et ouvriers – des frères et sœurs d’âme – où il est promu officier. Dans cette usine, on fabrique des machines à pâtes, ces moulins domestiques qui font les spaghettis et les gnocchis. C’est un instrument de cuisine vendu comme des petits pains à Buenos Aires en Argentine, là où se trouve l’usine-mère. Syndiqué, il restera sept ans dans ce milieu de travail. Il le quitte enfin pour une énorme usine américaine installée à Montevideo: Caterpillar. L’usine s’étend aussi largement qu’un grand quadrilatère. On y fabrique l’équipement lourd de construction comme des tracteurs et des pelles mécaniques. Le salaire qu’on lui verse là-bas est considérablement supérieur à celui qu’il faisait ailleurs.

Ce sont les années 1970 et est déclenchée en Uruguay une grève générale de deux mois qui touche tous les secteurs d’activités. Même le réseau de transport en commun est paralysé. À l’usine Caterpillar, un mandat de grève de seulement deux jours est donné au Syndicat général de métallurgie chapeauté par la Centrale nationale des travailleurs. Notre ami ne se présente donc pas à l’usine le vendredi et le lundi, comme convenu, pour respecter le mandat. Le mardi, il regagne son poste. À la fin de la journée, un militaire le raccompagne et lui remet en argent comptant son indemnité de vacances: il est congédié pour insubordination. Notre camarade est abasourdi: ayant peur des représailles, tous ses collègues sont rentréEs à l’usine pendant les jours de grève adoptés… sauf un autre collègue irréprochable qui commençait à s’intéresser au communisme.

Ayant une fille de huit ans, notre camarade doit vite se trouver à nouveau du travail. C’est alors qu’il part à 100 kilomètres de la ville pour devenir aide-ingénieur d’une pétrolière. On peut compter près de 3 000 travailleurs et travailleuses dans le secteur, la plupart étant hébergéEs dans des maisonnettes à six chambres. Trois repas par jour leur sont offerts, mais la nourriture manque. Considérant ces conditions pitoyables, notre camarade quitte l’endroit pour travailler comme machiniste dans la région. Mais l’éloignement de la ville et de sa famille lui pèse. Il parvient donc à retourner à Montevideo dans une grande usine qui conçoit des tiges de cuivre. Il y restera trois ans avant de rejoindre une autre usine qui se démarque par son environnement de travail propre et agréable.

En 1981, avec l’équivalent de 10 000 $ de côté, il quitte l’Uruguay pour le Canada, car sa femme souhaite rejoindre sa sœur qui habite déjà ici. Les militaires auront mis du temps à accorder à notre camarade son passeport en raison de son activité syndicale et de son allégeance au Parti communiste. Avant son départ, avec sa famille, il passe quelques mois en pension, des résidences partagées par d’autres familles avec des aires communes comme la cuisine: il en garde un excellent souvenir. Arrivé ici, c’est une toute autre histoire.

Il s’installe à Montréal à une période où il manque de machinistes. Il est donc tout de suite embauché dans une usine d’équipement et d’assemblage située dans le quartier d’Anjou. Il parle à peine le français, mais il comprend rapidement que ses patrons préfèrent les choses ainsi. Il ne peut pas trop bavarder; il n’a qu’à travailler. Il lui suffit de passer du système métrique au système impérial et le voilà en selle. La compagnie pour laquelle il travaille change souvent de nom. Aussi, au bout de 14 ans, elle déménage à Dollard-Des-Ormeaux.

Notre ami se souvient d’un collègue de travail haïtien qui travaillait à l’usine depuis 15 ans. Lorsqu’il apprit le déménagement, il demanda à une agente des ressources humaines à l’usine si du transport était planifié pour les ouvrières et ouvriers qui s’étaient, pour la plupart, installéEs dans les environs du quartier industriel actuel et qui devraient désormais faire 30 kilomètres vers l’ouest pour aller travailler. L’agente lui aurait alors répondu qu’il pouvait soit se débrouiller par lui-même, soit se mettre sur l’aide sociale. Cet ami, il ne l’a plus revu après cette scène outrageante qui traduisait le mépris de classe de ceux qui ne participent pas à la production. De son côté, notre camarade, comme plusieurs autres, se mit à faire du covoiturage avec quatre autres ouvriers, ce qui lui revenait moins cher que le transport en commun.

Pendant ses 29 ans de travail ici, notre camarade a été membre du syndicat des Teamsters. Il a toutefois toujours eu l’impression que devant les intérêts des propriétaires d’usine, les délégués syndicaux n’ont d’autres choix que de constater la grogne des travailleurs et d’attendre que la poussière retombe. D’ailleurs, tout juste quand il allait partir à la retraite, alors qu’il avait 65 ans, la compagnie a fermé ses portes, licenciant 1 200 employéEs d’un coup. Le syndicat n’a rien pu faire. Les ouvrières et ouvriers, qui avaient été invitéEs à mettre à jour leur curriculum vitae, n’ont jamais été relocaliséEs.

Pour avoir connu l’usine dans un pays impérialiste et celle dans un pays du tiers-monde pendant 53 ans, notre camarade constate que les machines et l’équipement sont les mêmes partout. Ce qui diffère, c’est le coût de la main-d’œuvre. Aussi, partout, il faut poinçonner à l’entrée du plancher de travail, à l’aller et au retour des toilettes, ainsi qu’à la sortie du boulot. Travailler comme ouvrier en usine, c’est particulier: tout ce que tu fais est calculé, mesuré, dicté. Rien n’est laissé au hasard, car les capitalistes ne veulent pas échapper une miette de plus-value.

Avec 29 années de travail ici incluant 22 années de cotisations maximales, notre camarade se voit aujourd’hui verser, par les rentes du Québec, du fédéral, le crédit d’impôt pour la solidarité sociale et un REER personnel, près de quatre fois moins de revenus de subsistance que lorsqu’il travaillait. Et quand on a travaillé toute sa vie comme ouvrier, malgré la fatigue, le temps est long et on ne se sent plus utile. Alors notre camarade s’est mis à travailler gratuitement, deux fois par semaine, dans un carrefour d’entraide de son quartier pour servir des repas et du café aux plus démuniEs.

Notre camarade n’avait que 16 ans lorsqu’il a été initié au marxisme: à l’usine, un ouvrier qu’il admirait lui avait parlé de la lutte des classes. Aujourd’hui, ce qu’il souhaite encore et toujours, c’est que la classe ouvrière s’unisse enfin pour mettre fin à son exploitation. Il rigole bien quand les gens craignent le marteau et la faucille, le symbole des communistes du monde entier: non, ce ne sont pas des instruments de torture, mais bien les outils des travailleurs et travailleuses, ces personnes admirables qui créent tout ce qui nous entoure et à qui doit revenir tout le pouvoir!

e p D T F s