Communiqués
Un communiqué du Mouvement étudiant révolutionnaire
- MER PCR

Stages, exploitation, capitalisme

La crise actuelle de la gauche étudiante ne fait aucun doute. Elle a balayé les liens organiques qui existaient entre associations étudiantes traditionnellement «progressistes», défait les organisations politiques qui les animaient, cassé les mythes portés depuis des années par les unes et les autres. Dans son sillage, elle semble devoir emporter l’Association pour une Solidarité Syndicale Étudiante (ASSÉ), ce Léviathan qui était encore récemment la plus grande organisation étudiante nationale.

Pour nous, étudiant.es communistes, cette conjoncture présente ses avantages et ses défis. Le déracinement des vieux dogmes radical-réformistes, le recul sinon l’effondrement des institutions du progressisme étudiant ouvrent la voie à des possibilités sans précédent dans l’histoire récente. En même temps, il est difficile de promouvoir un projet politique, de défendre nos positions, dans un milieu largement désorganisé, morcelé, replié sur sa base militante décimée.

Bien sûr, nous avons nos plans, pour lesquels nous ne dépendons pas d’un milieu étudiant trop souvent refermé sur lui-même: notre énergie, nos compétences, notre enthousiasme vont d’abord et avant tout à l’organisation de grandes mobilisations populaires comme le 8 mars (Journée internationale des femmes ouvrières) et le 1er mai (Journée internationale des travailleurs et des travailleuses), et à la construction de notre Parti communiste révolutionnaire. Mais nous souhaitons aussi contribuer à ce que le mouvement étudiant dans son ensemble adopte les perspectives larges et radicales dont il a besoin s’il doit contribuer à la transformation de notre société, à la lutte contre l’exploitation et l’oppression. Lorsqu’il se manifeste, ce qui devient plutôt rare, les étudiant.es révolutionnaires ne doivent pas regarder de haut le mouvement revendicatif mais au contraire monter aux premières lignes, armé.es (au moins) de leurs perspectives et de leurs méthodes d’organisation.

La grève des stages, authentique mouvement de lutte

Nous n’irons pas par quatre chemins: le MER-PCR appelle ses militant.es, sympathisant.es et tout.es les étudiant.es qui partagent son aspiration d’un monde débarrassé à tout jamais de l’exploitation capitaliste à appuyer par la mobilisation, l’agitation et l’action révolutionnaire la lutte des stagiaires pour un salaire et conditions de travail acceptables, à commencer par une ferme préparation en vue de la grève prévue pour le 10 novembre. Nous n’en faisons bien sûr ni notre seul, ni même notre principal horizon, mais nous estimons que la rencontre entre les étudiant.es communistes et l’actuel mouvement des stages peut avoir d’heureux résultats, et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, nous devons dire que nous reconnaissons dans cette mobilisation un mouvement authentique, le next big thing dont on ne savait trop quand il finirait par arriver suite au bilan ambigu du Printemps 2015. Le mouvement de grève des stages existe, ce qui n’est pas son moindre mérite dans un contexte où les «luttes» purement idéologiques (voire les «mobilisations» imaginaires) semblent se multiplier sans résultats intéressants. La grève du 10 novembre, l’horizon le plus immédiat de la lutte pour la rémunération des stages, se manifeste déjà par les mandats adoptés dans certaines associations étudiantes, des propositions déposées en vue d’assemblées générales à venir, des actions planifiées… Elle ne peut que soulever l’enthousiasme des militant.es étudiant.es.

Mais aussi (et surtout) nous pensons que les enjeux soulevés par la campagne de lutte des stages sont singulièrement intéressants et recèlent un potentiel politique précieux. En effet il s’agit, une fois n’est pas coutume dans le mouvement étudiant, de parler du travail, et parfois même de façon plutôt englobante (comme c’est le cas dans la Déclaration unitaire du 10 novembre, co-signée par le MER-PCR). Il ne fait aucun doute que la lutte pour la rémunération des stages est une lutte de travailleuses et de travailleurs: les fonctions que remplissent les stagiaires ne diffèrent pas de celles que rempliraient des salarié.es dans le même domaine, et elles méritent donc rémunération. Bien sûr, les étudiant.es communistes ne négligent pas le fait que le travail fourni en stage n’est pas toujours bénéfique aux classes populaires, parfois même est carrément répressif. Si les étudiant.es en technique policière se mobilisaient pour de meilleures conditions de stage, nous n’aurions aucune sympathie pour eux et elles. Mais les stages des professions les plus réactionnaires sont le plus souvent déjà rémunérés et, somme toute, confortables.

Les stagiaires en lutte, celles et ceux dont les stages demeurent gratuits, sont quant à elles-eux le plus souvent destiné.es à être de la main d’œuvre qualifiée ou à rejoindre les couches les moins privilégiées de la petite-bourgeoisie. Il s’agit majoritairement de femmes et/ou d’immigrant.es. Plusieurs effectuent un retour aux études. Ces raisons justifient en elles-mêmes notre appui à la lutte des stages. Mais, en conjonction avec la question générale du travail et de l’exploitation, elles nous évoquent aussi certaines réflexions sur les perspectives que le mouvement étudiant peut adopter pour aller plus loin sur la même voie.

Stages, salariat et exploitation

Le premier constat que nous devons faire si on veut parler des luttes du travail, contre l’exploitation, c’est celui-là: si le salariat représente (pour les stagiaires comme pour les ouvriers et ouvrières) un strict minimum, il ne suffit pas. Si les stagiaires veulent un salaire, c’est que ce minimum, c’est celui qui doit assurer leur reproduction, c’est à dire leur permettre de manger, se loger, remplir leurs besoins, pour pouvoir revenir le jour d’après et travailler encore. C’est un minimum vital, sans lequel leur position peut facilement devenir intenable (comme c’est d’ailleurs souvent le cas).

Mais un salaire, c’est encore l’exploitation. Dans une société capitaliste comme la nôtre, être salarié.e signifie le plus souvent vendre sa force de travail à quelqu’un, qui cherche alors à en tirer profit. Le calcul fondamental est assez simple: nos salaires correspondent, en gros, aux coûts associés à notre reproduction, à notre capacité à remplir nos fonctions pour les jours et les mois à venir. Il ne correspond pas à la valeur des biens que nous produisons, des services que nous rendons. Si cette valeur dépasse le coût de notre reproduction (ce qui est généralement le cas), la différence devient un profit que notre employeur empoche.

Nous devons dire tout de suite que cet exposé est très sommaire, qu’il s’applique et se voit le mieux dans le cas des ouvriers et des ouvrières qui produisent directement des marchandises. Cette théorie, celle de la plus-value, permet de pousser l’analyse de l’exploitation économique beaucoup plus loin que nous l’avons fait ici. Notre ambition ici, c’est seulement de montrer les travers et la nature du salariat et du travail en régime capitaliste. À cet aspect économique, il faut aussi ajouter ces autres phénomènes que bien des stagiaires connaissent déjà: la séparation du travail manuel et intellectuel, des décisions et leur exécution; les patron.ne.s tyranniques ou incompétent.es; les heures de travail insuffisantes ou, au contraire, interminables…

Lorsqu’on se fait refuser ce strict minimum que représente un salaire, même le temps d’un stage, il est justifié et nécessaire de le revendiquer. Mais, une fois le plein salariat instauré pour les stagiaires, elles-ils n’en vivront pas moins, pour plusieurs, une situation d’exploitation souvent éprouvante et dégradante, et ce, même si les postes qu’elles-ils occupent peuvent avoir une importance et une considération sociales plus élevées que la moyenne. Ceux et celles qui y échapperont seront les cadres de cette société inégalitaire, basée sur la spoliation du plus grand nombre.

Le deuxième constat que nous pouvons faire, c’est que la question des stages et, plus largement, la question du travail dans la société capitaliste qu’elle suppose, est une lutte large qui a la possibilité de pérenniser l’aspect politique et critique du mouvement étudiant. Il est indéniable que la condition étudiante est transitoire; en ce sens, les intérêts spécifiquement étudiants le sont aussi. Comment faire, donc, pour que ceux et celles qui ont été sensibilisé.es aux injustices, à l’exploitation et à la lutte contre les inégalités à l’école continuent, même après leurs études, à venir grossir les rangs d’une gauche combattive et forte?

Pérenniser un mouvement politique étudiant implique d’élargir nos horizons: de s’intéresser non seulement à la condition étudiante, mais aussi à ceux et celles qui n’étudient pas – travailleur.euses, ménagères etc. Cela ne vient pas nier les intérêts étudiants pour autant, comme la rémunération des stages ne nie pas le problème des frais de scolarité, par exemple. Mais, si l’on veut créer un mouvement révolutionnaire capable d’attaquer le capitalisme et ses maux, la solidarité concrète avec les travailleur.euses est primordiale. Ainsi, le mouvement étudiant ne produira pas seulement une relève étudiante vouée à devoir se réinventer à chaque session, mais un large mouvement politique, dont les divers éléments (travailleur.euses, étudiant.es, chômeur.euses, etc.) se lieront les uns aux autres dans un projet commun.

C’est pour ces raisons que nous voulons que le mouvement étudiant embraye, et se rallie à la lutte pour le socialisme et la fin de l’exploitation capitaliste: ceux et celles d’entre nous qui deviennent de la main d’œuvre qualifiée pourront ainsi, à la sortie de l’école, continuer à lutter pour nos droits, bâtir notre pouvoir, tandis que les autres pourront assumer leurs responsabilités et combattre une société qui veut les monter contre la majorité et en faire des oppresseurs.

Horizon socialiste et mouvement étudiant

Nous souhaitons ici faire part de quelques observations en vrac, que nous voulons être autant d’amarres tendues entre le mouvement étudiant et le mouvement socialiste.

1. Nous avons déjà noté que les stagiaires étaient souvent des femmes, particulièrement des femmes provenant de l’immigration ou de minorités nationales ou ethniques discriminées. Une observation dont on nous a fait part (et qui se vérifie facilement pour quiconque a fréquenté à la fois le CÉGEP et l’usine), c’est qu’il était courant que les femmes immigrantes qui font des études techniques (lesquelles impliquent souvent un stage) appartiennent à la même communauté, aux mêmes familles que les hommes immigrants qu’on retrouve par centaines et par milliers dans l’industrie comme travailleurs non-qualifiés. Les luttes de ces stagiaires-là sont donc complétées de façon encore plus évidente par les mobilisations révolutionnaires en milieu ouvrier.

2. Le marché du travail n’est pas une réalité totalement étrangère pour les étudiant.es qui n’ont pas de stages. Bon nombre travaillent à temps partiel, ou l’été. C’est d’ailleurs l’un des arguments de ceux et celles dont la réflexion politique se concentre sur la «précarité étudiante». Ce que nous voulons souligner d’entrée de jeu, c’est que les étudiant.es qui travaillent le font certes souvent par obligation, mais à cause de leur origine sociale (familles issues de la classe ouvrière ou de l’immigration) ou de leur situation personnelle (situation familiale difficile, qui les prive des ressources de leurs parents). Il n’y a rien d’inhérent à la condition étudiante qui cause cette précarité. À vrai dire, cette précarité agit justement comme filtre social: qu’est-ce que la plèbe fiche à l’université? se demandent certain.es, en se réjouissant de ce que pour les classes exploitées, la promotion sociale par l’accès aux études soit ardue.

Dans ce contexte de travail salarié, souvent peu ou pas qualifié, les étudiant.es rencontrent d’ailleurs des gens qui ne sont pas «là en attendant», contrairement à eux-elles. Ces gens forment, malgré ce qu’on entend souvent, une vaste couche de la société qui mérite qu’on se rallie à son combat. C’est d’autant plus évident que, puisqu’ils-elles sont souvent des travailleurs.euses à leurs heures, les étudiant.es servent en même temps leurs intérêts propres (et c’est sans compter celles et ceux qui ne parviendront pas à mener leurs études à bien, ou qui ne trouveront jamais d’emploi dans leur domaine).

3. À l’échelle du mouvement étudiant, tout affaibli qu’il soit, deux perspectives significatives ont émergé comme possibles enjeux centraux d’une campagne large. Il s’agit, en somme, de l’opposition au sexisme et de l’opposition au racisme. Ces deux propositions démontrent une volonté largement répandue de ne pas se complaire dans le corporatisme, de s’attaquer aux injustices de notre société. Cependant, le cadre collégial et universitaire se prête difficilement à une opposition au sexisme et au racisme autre que strictement idéologique et individuelle.

Nous pensons que la question du travail est l’une des meilleures pistes pour celles et ceux qui veulent matérialiser leur opposition à l’oppression. Nous savons que c’est dans l’impérialisme, dans l’exploitation de la main d’œuvre immigrante, dans la division sexuelle du travail que le sexisme et le racisme trouvent certaines de leurs principales prises sur la société. Le mouvement étudiant doit toujours tendre, de plus en plus, à se mettre dans le camp de la majorité exploitée: il y trouvera les immigrant.es noir.es confiné.es aux usines, les travailleuses domestiques philippines, les ouvriers autochtones de la construction, et il se confirmera par-là que l’oppression n’est pas avant tout une affaire de mots ou d’idées.

4. Même si nous, étudiant.es, devons chercher tous les liens qui existent entre notre expérience et celle de la classe ouvrière, des plus exploité.es, la prudence reste de mise. Nous ne devons jamais oublier que nous militons au cœur même d’un système d’éducation qui est conçu pour diffuser l’idéologie dominante et former la grande et la petite bourgeoisies de demain. Nous devons surtout nous garder d’idéaliser le rôle des intellectuel.les dans les luttes politiques: bien qu’ils et elles puissent représenter une force non-négligeable, leur allégeance spontanée n’est pas dirigée, aujourd’hui, envers le peuple exploité. Nous ne pouvons pas nous étendre à ce sujet dans le cadre de ce pamphlet, mais nous renvoyons tous les camarades que cela pourrait intéresser aux deux dernières publications du MER-PCR: Feu sur l’école bourgeoise: matériaux pour une critique de l’école et Rejetons nos illusions et préparons-nous à la lutte.

Nous espérons que cette contribution aux discussions sur la lutte des stagiaires fera son chemin, qu’elle permettra de rallier les étudiant.es révolutionnaires à appuyer la grève du 10 novembre et les initiatives subséquentes. Nous souhaitons aussi, bien sûr, qu’elle contribue à rallier au socialisme un nombre toujours croissant d’étudiants et d’étudiantes. Celles et ceux qui le souhaitent sont donc invité.es à rejoindre le contingent rouge qui sera présent, le 10 novembre, au Rassemblement pour la rémunération des stages (15h00, Square Victoria).

Dans les semaines qui suivront, le MER-PCR entamera par ailleurs un vaste travail de mobilisation en vue de l’Assemblée étudiante révolutionnaire du 1er décembre. Cette assemblée sera l’occasion de rallier tous ceux et toutes celles qui souhaitent, en tant qu’étudiant.es, lutter pour transformer radicalement notre société et abolir à tout jamais l’exploitation. Elle nous permettra d’établir un plan d’action pour les mois à venir et d’organiser notre travail politique à une échelle sans précédent.

Par ces deux axes de travail, nous apporterons une pierre de plus à l’édifice du mouvement socialiste et à celui du mouvement étudiant.

Vive la grève du 10 novembre! Mettons fin à l’exploitation capitaliste! Pour un mouvement étudiant socialiste et révolutionnaire!

e p D T F s