–> Conférence présentée le 7 février 2019 par l’École communiste de Montréal.

La conférence de ce soir porte sur ce que nous avons appelé la spécificité du féminisme prolétarien. Si cette question mérite d’être abordée en tout temps, c’est d’autant plus opportun de le faire alors que l’on s’apprête à célébrer la journée internationale des femmes ouvrières et qu’un effort de mobilisation important est en cours à Montréal en vue de la manifestation appelée par le Parti communiste révolutionnaire (PCR).

La notion ou le concept de féminisme prolétarien fait l’objet d’appréciations et de positionnements divergents au sein du mouvement communiste (maoïste) international. Pour ce qui est du PCR, le terme est apparu officiellement en 2003, au moment où le deuxième congrès ce qui était alors le PCR(co) [1] a adopté le chapitre de son programme consacré à la lutte des femmes.

Initialement, dans la version préliminaire de ce chapitre, on ne parlait pas encore de féminisme prolétarien; au féminisme bourgeois et réformiste, on y opposait «la construction d’un mouvement des femmes du prolétariat, regroupant les travailleuses, les chômeuses, les assistées sociales, mères monoparentales et immigrantes des milieux populaires, les organisations politiques de la classe ouvrière, les femmes des organisations de jeunes et d’immigrantes qui ont une orientation prolétarienne». L’objectif de ce mouvement devait être de «mobiliser toute la puissance des femmes dans la lutte contre le capitalisme […] pour assurer le triomphe de la révolution prolétarienne, mais aussi pour faire avancer dès aujourd’hui la lutte idéologique contre les inégalités, le sexisme et le chauvinisme qui existent encore chez les hommes du prolétariat».

Depuis 2003, notre programme présente la construction de ce mouvement comme la concrétisation d’une nouvelle étape: le féminisme prolétarien révolutionnaire. Même si d’aucuns ont prétendu – à tort – que le chapitre consacré à la lutte des femmes est «faible» et insuffisamment développé, on y retrouve au contraire une orientation forte, apte à guider le travail et les activités du parti et de ses militantes et militants. [2] Cette orientation a d’ailleurs inspiré la mise de l’avant de perspectives politiques et organisationnelles conséquentes, comme l’appel à la création de fronts féministes prolétariens et révolutionnaires et leur éventuelle mise sur pied.

La conception du féminisme prolétarien que l’on retrouve dans le programme du PCR n’est pas nécessairement la même que celle qui est défendue par d’autres partis, organisations ou collectifs, dans le mouvement maoïste ou plus largement, qui vont certes parler de féminisme prolétarien ou révolutionnaire, voire dans certains cas de mouvement féminin populaire, mais dans une optique plus ou moins différente. Il règne en fait une confusion certaine, au sein du mouvement, autour de cet enjeu – que nous allons tenter de dissiper – et une absence d’unité ou de compréhension commune.

Le féminisme prolétarien dans l’histoire

La notion de féminisme prolétarien, la conception qui la sous-tend et la pratique qu’elles induisent ne sont évidemment pas apparues avec le programme du PCR – loin s’en faut! Elles existent depuis longtemps – depuis plus d’un siècle, en fait – au sein du mouvement communiste.

Le premier usage connu de l’expression «féminisme prolétarien», littéralement, on le retrouve chez Mariátegui, le fondateur du Parti communiste péruvien. José Carlos Mariátegui est un révolutionnaire marxiste reconnu, qui s’est notamment distingué par ses travaux sur le «problème indien» et sur l’op­pres­sion des femmes. Il est l’auteur de deux importants essais, La Mujer y la Política («Femmes et politique») et Las Reivindicaciones Feministas («Les revendications féministes»), dans lesquels il présente une conception du mouvement des femmes et du féminisme dont on peut dire qu’elle est assez proche de celle que le PCR défend aujourd’hui.

Quand il réfère au féminisme, Mariátegui n’en parle pas tant comme un corpus idéologique ou une théorie, mais comme un mouvement: le mouvement de lutte pour l’émancipation des femmes. Ainsi, le féminisme n’est pas apparu artificiellement ou arbitrairement; son émergence a été «une conséquence des nou­velles formes de travail intellectuel et manuel des femmes» [3].

Voici comment il définit l’essence de ce qu’est le mouvement féministe:

«Personne ne devrait s’étonner que les femmes ne se rassemblent pas toutes dans un seul mouvement. Le féminisme prend nécessairement plusieurs couleurs et se décompose en différentes tendances. Nous pouvons distinguer, au sein du féminisme, trois tendances – ou couleurs – fondamentales: le féminisme bourgeois, le féminisme petit-bourgeois et le féminisme prolétarien. Chacun de ces féminismes formule ses revendications de manière différente. Le féminisme de la femme bourgeoise se solidarise avec les intérêts de la classe conservatrice. La femme prolétaire associe son féminisme à la foi des multitudes révolutionnaires dans la société future. La lutte des classes – qui est un fait historique et non une prétention théorique – se reflète sur le plan du féminisme. Les femmes, comme les hommes, peuvent être réactionnaires, centristes ou révolutionnaires. Il est donc impossible qu’elles mènent ensemble la même bataille. Dans le panorama humain actuel, la classe différencie les individus davantage que le sexe.» [4]

Pour l’essentiel, cela nous apparaît constituer une définition fort juste de ce qui constitue l’essence du féminisme, et du féminisme prolétarien plus spécialement. Retenons en particulier les notions de mouvement et de lutte, au cœur de cette définition. Le féminisme de Mariátegui ne se veut pas un corpus idéologique ou théorique qui viserait à unifier un processus ou un phénomène multi-classiste, mais un mouvement réel, ancré dans la lutte des classes et traversé par elle. Les intérêts qui fondent les différentiations de classes font émerger des catégories et des mouvements tout aussi opposés et différents, d’où l’existence d’un féminisme prolétarien.

Si Mariátegui a été le premier à en parler en ces termes, le féminisme prolétarien, comme mouvement, a existé avant lui. Comme bien d’autres, Mariátegui a été largement et positive­ment influencé par la révolution d’Octobre et par l’action des militantes et militants bolchéviques qui ont fait naître le premier État de dictature du prolétariat. Or, le mouvement révolutionnaire des femmes du prolétariat s’était fortement affirmé en Russie, avant, pendant et après le triomphe de la révolution d’Octobre, et s’était traduit par des avancées politiques et organisationnelles exceptionnelles.

Parallèlement, dans tous les pays où les femmes avaient commencé à intégrer le marché du travail, les luttes des travailleuses émergeaient là aussi à l’avant-plan des combats contre l’exploitation. C’est d’ailleurs ce qui a donné lieu à la création de la journée internationale des femmes, désormais célébrée le 8 mars. Que ce soit aux plans théorique ou pratique, ce n’est évidemment pas le mouvement maoïste contemporain qui a fondé le féminisme prolétarien; il est issu de la lutte des classes et de l’action du mouvement communiste à l’époque de Lénine, dont Mariátegui a été un disciple.

Quand on parle de féminisme prolétarien au PCR, c’est à tout cet héritage que l’on se rattache. Dès la naissance du féminisme, le mouvement des femmes s’est scindé, objectivement, donnant naissance à des organisations et des luttes différentes, caractérisées par des intérêts de classe divergents. Contrairement à ce que certains laissent entendre, le féminisme prolétarien n’est pas une évolution contemporaine d’un mouvement global et unique ayant progressé au fil du temps. Dans le mouvement maoïste pris au sens large – y compris, voire surtout dans le «maoïsme» opportuniste comme celui qu’on connaît au Canada –, le féminisme prolétarien est trop souvent présenté comme une nouvelle étape du mouvement féministe.

Les études académiques et non-marxistes sur le mouvement des femmes présentent généralement son développement comme ayant été le fait d’une série de «vagues» qui se seraient succédées. Selon cette façon de voir, la première vague correspond à l’apparition du féminisme au début du 20e siècle: on pense alors surtout au mouvement des suffragettes, dirigé par des femmes de la bourgeoisie. Le féminisme de la «deuxième vague», par la suite, fait référence à la période amorcée vers la fin des années 1960, marquée par une plus grande préoccupation à l’égard de la sexualité, la famille, la violence et la procréation, et qui a vu l’émergence d’un féminisme dit «radical». Plus récemment, l’inclusion au sein du féminisme de la notion d’intersectionnalité et des concepts postmodernes comme le transféminisme aurait fait naître une «troisième vague».

Aujourd’hui, certaines personnes ou organisations associent le féminisme prolétarien à une «quatrième vague» du féminisme, voire un «féminisme de la troisième vague» revu et amélioré. Le féminisme prolétarien serait alors ni plus ni moins que le résultat d’une progression, faite à la fois de continuités et de ruptures dirions-nous, dans la lignée du féminisme originel. Cette vision des choses postule l’existence d’un féminisme unique et totalisant, qui s’est développé principalement sur l’axe de la contradiction femme-homme et de la lutte contre les rapports sociaux de sexe (ou désormais de «genre»). Le féminisme prolétarien serait ainsi, en quelque sorte, un féminisme radical radicalisé. Il s’agit là d’une vision totalement opposée à celle que l’on retrouve dans la tradition marxiste, pour qui il n’y a jamais eu un seul et unique mouvement des femmes, ou un seul féminisme global et totalisant.

Le JENOTDEL, une expérience fondatrice

La première expérience de traduction du féminisme prolétarien, tel qu’on le conçoit, sous une forme aboutie aux plans politique, organisationnel, revendicatif et propagandiste est sans doute celle du Jenotdel, ou le Département pour le travail parmi les femmes du Parti communiste (bolchevik) de Russie. [5] Créé en 1919, le Jenotdel a existé pendant une dizaine d’années, avant d’être dissous en 1930. Il a été dirigé par des femmes remarquables, dont Inès Armand, Alexandra Kollontaï, Sofia Smidovitch, Klavdia Nikolaïeva et Aleksandra Artioukhina.

Le but officiel du Jenotdel était d’éduquer les femmes dans l’esprit du socialisme et de les impliquer dans la direction de l’économie et de l’État; de coordonner le processus de transformation des institutions du mariage et de la maternité; et de «changer les conditions de vie». Il s’est intéressé à tous les aspects de la vie des femmes du prolétariat et de la paysannerie dans la Russie révolutionnaire et a acquis une énorme influence en s’affirmant comme un lieu d’organisation, d’éducation et de mobilisation des masses féminines.

À son apogée en 1926-1927, le Jenotdel organisait quelque 620 000 déléguées [6], dont une majorité de jeunes; il publiait une revue théorique mensuelle, La Communiste, et un magazine à grand tirage, La Travailleuse. Il a été au centre des grandes batailles pour transformer la société, conquérir et défendre des gains incomparables pour les femmes prolétaires et paysannes – des gains qui n’étaient même pas envisageables à cette époque dans les pays capitalistes, comme l’interdiction du travail de nuit, la création d’un congé de maternité, l’égalité du salaire minimum, le principe d’un salaire égal pour un travail égal, le droit au divorce et à l’avortement (la République socialiste fédérative soviétique de Russie a été le premier État au monde à légaliser l’interruption de grossesse en 1920), etc.

Dans le contexte d’une société révolutionnaire dans laquelle le prolétariat venait de conquérir le pouvoir, le Jenotdel a permis aux femmes prolétaires de prendre leur place et d’impulser les transformations que cette prise du pouvoir rendait possible. Cette question de l’exercice du pouvoir et de la participation à la direction de la société révolutionnaire – une société basée sur le pouvoir ouvrier – par les femmes prolétaires est au cœur de la notion de féminisme prolétarien.

Créé au sein du Parti communiste (bolchevik) de Russie, le Jenotdel s’inscrivait aussi dans l’action impulsée par l’Inter­nationale communiste. La grande révolutionnaire allemande, Clara Zetkin, y a joué un rôle important pour promouvoir l’organisation et la lutte des femmes prolétaires dans l’ensemble du mouvement communiste.

Impliquée à l’origine dans la Deuxième Internationale, Zetkin a présidé à l’organisation des deux premières conférences internationales des femmes socialistes: la première en août 1907 à Stuttgart, la seconde en 1910 à Copenhague. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’elle a proposé la création de la journée internationale des femmes. Elle devait par la suite assumer le même rôle de direction sur la question des femmes au sein de la Troisième Internationale, après sa création en 1919.

Sans jamais utiliser l’expression «féminisme prolétarien», Clara Zetkin a néanmoins développé une approche similaire à celle que devait par la suite formuler le révolutionnaire péruvien Mariátegui, qui mettait au premier plan la question des classes. Dans un article publié en 1896, elle écrivait déjà:

«Il y a une question féminine pour les femmes du prolétariat, de la bourgeoisie, de l’intelligentsia et de l’aristocratie. Elle adopte une forme différente selon la situation de classe de chacune de ces strates. […] En ce qui concerne la femme prolétarienne, c’est le besoin du capitalisme d’exploiter et de chercher sans cesse une force de travail bon marché qui a créé la question féminine. […] Par conséquent, la lutte de libération de la femme prolétarienne ne peut pas être similaire à celle que la femme bourgeoise mène contre le mâle de sa classe. Au contraire, ce doit être une lutte conjointe avec le mâle de sa classe contre la classe entière des capitalistes.» [7]

Quelles spécificités?

Comme on l’a vu, la conception du féminisme prolétarien qui est celle du PCR est apparue, à l’origine, dans son programme de 2003. Elle a été développée par la suite dans un certain nombre de textes ou d’articles [8] et bien sûr dans sa pratique. Elle reste sans doute à l’être encore plus, bien qu’elle demeure fondamentalement juste. On y retrouve, au fil du temps, la, ou plutôt les spécificités qui caractérisent selon nous le féminisme prolétarien.

D’abord, il y a la question de classe, totalement déterminante. Cela est clairement formulé dans le programme du parti: «Les femmes ne sont pas un groupe homogène ou déterminé uniquement par leur genre: leurs conditions matérielles d’existence sont déterminantes dans leur conscience de classe.» Contrairement au féminisme bourgeois et réformiste, qui a toujours situé les questions sur lesquelles il intervient en-dehors de la lutte des classes, le PCR insiste sur la différence fondamentale induite par les contradictions de classes. C’est ce qui fonde sa conception du féminisme prolétarien et révolutionnaire.

Le féminisme prolétarien reconnaît que la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat est la contradiction fon­damentale et principale, qui détermine toutes les autres contradictions qui traversent la société capitaliste. Les rapports et le mode de production capitalistes sont en tous points décisifs dans les conditions des personnes et la reproduction des classes.

Ensuite, il y a la conception du féminisme comme un mouvement. On l’a vu précédemment, lorsque notre programme affirme que «notre perspective générale est celle de la construction d’un mouvement des femmes du prolétariat». Le PCR rejette la conception d’un féminisme conçu comme une idéologie visant à rassembler ou unifier la totalité des femmes.

Le féminisme prolétarien, c.-à-d. le mouvement des femmes du prolétariat, participe du mouvement pour la révolution. L’idée même de la primauté de la lutte de classes induit un horizon – celui du socialisme et du pouvoir ouvrier – dans lequel ce sont les femmes du prolétariat qui seront à même d’imposer leur aspiration à l’émancipation et à l’égalité. Un mouvement basé sur les femmes prolétaires et ancré dans la lutte de classes est nécessairement appelé à adopter une perspective révolutionnaire et à s’inscrire dans le mouvement plus global pour transformer la société.

Le féminisme prolétarien se traduit obligatoirement par un vaste travail d’organisation. À la suite de la création du PCR en 2007, le parti a impulsé la création de groupes basés sur le féminisme prolétarien; à Montréal, cela a pris la forme du Front féministe prolétarien et révolutionnaire. Après la mise sur pied de groupes plus ou moins similaires dans d’autres villes et d’autres provinces, une première conférence pancanadienne a été organisée, à la fin de l’année 2013, afin d’unifier les points de vue de ces divers groupes et de susciter la création de fronts ou de collectifs de femmes prolétaires dans le plus grand nombre d’endroits.

La conférence s’est conclue par l’adoption d’un manifeste qui, pour l’essentiel, représentait une tentative positive d’appli­cation du programme du parti et de sa conception du féminisme prolétarien. [9] Il était néanmoins marqué par certaines ambigüités et quelques incohérences, à la suite d’amendements ayant été formulés de façon spontanée à la conférence elle-même. Dans les jours qui ont suivi la tenue de cet événement, certaines participantes, qui n’avaient pas osé s’opposer de front au manifeste, l’ont attaqué et s’en sont dissociées, avec l’appui de leurs camarades masculins.

Rétrospectivement, on peut dire que cette levée de boucliers d’un certain nombre d’éléments opportunistes fut la première salve de ce qui s’est avéré par la suite une offensive débridée contre le programme et la ligne stratégique du parti, qui s’est conclue comme on le sait par la scission que le PCR a connue il y a deux ans. Les notions étrangères au marxisme, que certaines personnes ont tenté d’introduire au sein du parti dans la foulée de la conférence de 2013 sur la question des femmes, on les a ensuite systématiquement retrouvées dans les propositions que la clique opportuniste a présentées trois ans plus tard, lors du congrès de 2016.

En appelant à «regrouper et unir les femmes du prolétariat» et à reconnaître «la réalité des classes et ce faisant, la nécessité de lier la lutte pour la libération des femmes à celle contre l’exploitation capitaliste et impérialiste», le manifeste proposait une orientation globalement juste au travail d’organisation des divers groupes rassemblés à la conférence. Il appelait à l’orga­nisation de groupes militants de femmes prolétaires, et non à la constitution de collectifs de réflexion sur le féminisme de troisième ou de quatrième vague, comme certaines l’avaient souhaité.

Le manifeste exprimait aussi la volonté d’inscrire le mouvement dans une stratégie de lutte offensive contre la bourgeoisie. On y favorisait notamment des moyens de lutte et d’action favorisant la séparation et la confrontation entre le prolétariat et la bourgeoisie, dans la rue et les manifestations. Il s’agit selon nous là encore d’une spécificité du féminisme prolétarien, qui rejoint d’ailleurs la conception de l’action révolutionnaire parmi les masses promue par le PCR. [10]

Cela dit, le simple fait d’adopter une posture militante n’est évidemment pas suffisant, en soi, pour caractériser le féminisme prolétarien; si ça se traduit uniquement par un féminisme bourgeois ou petit-bourgeois plus «radical», on ne peut parler de féminisme prolétarien – le caractère de classe demeure fondamental pour le définir.

Ce caractère de classe du féminisme prolétarien ne doit pas seulement exister au niveau du discours. Le travail d’orga­nisation et de propagande doit se déployer largement parmi les masses, dans les lieux où les travailleuses se retrouvent et sont concentrées, que ce soit dans les usines, les entreprises de services, les quartiers populaires, etc. Et le contenu de cette propagande ne doit pas seulement aborder les revendications que l’on dit «spécifiques» aux femmes; il doit aussi embrasser toutes les questions susceptibles de les toucher.

Cela rejoint ce qu’écrivait Clara Zetkin dans l’article cité plus haut: «Nous ne devons pas mener une propagande spéciale pour les femmes, mais une campagne socialiste parmi les femmes. […] La propagande vis-à-vis des femmes doit toucher à toutes ces questions extrêmement importantes du mouvement prolétarien général.»

Enfin, un dernier élément à retenir, c’est qu’il revient au parti d’avant-garde de la classe ouvrière – le parti communiste marxiste-léniniste-maoïste – de diriger le travail d’organi­sation, de propagande et de «construction d’un mouvement des femmes du prolétariat», pour reprendre la formulation du programme du PCR. Ce mouvement acquiert toute sa force et atteint son potentiel lorsqu’il est dirigé par cet instrument qui est au cœur du combat révolutionnaire et par la suite, de la construction et la direction de la nouvelle société.

Féminisme prolétarien et opportunisme

Comme on l’a mentionné, la conférence de 2013 organisée à l’initiative du Front féministe prolétarien et révolutionnaire de Montréal a marqué le début d’une offensive politique prolongée contre le chapitre 8 du programme du parti, et éventuellement contre ce qui est au cœur de tout son programme, soit sa ligne stratégique.

Certaines participantes, provenant principalement d’Ottawa, ont commencé à critiquer le manifeste dès le lendemain de son adoption. À travers cette critique, elles ont tenté d’introduire dans le parti des notions étrangères au marxisme, inspirées notamment du féminisme queer. Même si elles n’avaient pas osé s’y attaquer frontalement à la conférence, elles avaient néanmoins réussi à y faire inclure, à deux ou trois endroits, des formulations ambigües sur la notion «d’identité de genre».

Ces opportunistes s’en sont pris tout particulièrement à la position fortement exprimée dans le manifeste contre la prostitution, l’exploitation et le trafic sexuels, que le capitalisme et l’impérialisme banalisent en présentant la soi-disant «industrie du sexe» comme «une industrie comme une autre». Cette position faisait suite à de sérieuses discussions qui avaient eu cours et avaient permis de clarifier l’ambigüité qui persistait dans le programme du parti, où l’on parle indistinctement de prostitution et de «travail du sexe». [11] Il vaut la peine de citer ces extraits du manifeste portant sur cette question:

«Nous sommes conditionnées à accepter comme un fait “naturel” de la vie, l’idée que tout soit désormais considéré comme une marchandise à vendre, y compris les humains, y compris le corps des femmes. C’est ainsi qu’aujourd’hui, la prostitution, la pornographie, les bars de danseuses nues, certains salons de massage et le tourisme sexuel font désormais partie de “l’industrie du sexe”. On veut nous faire croire ainsi que tout, y compris notre propre corps, doit devenir une marchandise pour laquelle on paie et avec laquelle on peut faire ce qu’on veut.

Quand on sait que l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est de 14 ans au Canada et que près de 95% des femmes prolétaires exploitées sexuellement veulent changer de vie, on comprend que la prostitution n’est pas un métier qu’on choisit.

Le capitalisme fait aujourd’hui du sexe, de la prostitution, de la pornographie et du tourisme sexuel, une industrie rentable, bénéficiant à une petite minorité, sur le dos de l’immense majorité des femmes qui en font partie. Cette industrie joue un rôle majeur dans la reproduction de comportements sexistes et violents à l’endroit des femmes au quotidien.

L’“industrie du sexe” reproduit non seulement les mêmes rapports d’exploitation de la force de travail que partout ailleurs dans la société capitaliste, mais elle reproduit aussi le sexisme et la dégradation du corps des femmes au rang d’une marchandise, d’un objet comme un autre.

La prostitution et les différentes formes d’exploitation sexuelles sont principalement des rapports d’oppression économique entre les hommes riches et les femmes pauvres. En effet, il s’agit d’une oppression spécifique des femmes issues des couches à la base du prolétariat: les travailleuses pauvres et exploitées; les femmes prolétaires présentement exclues du marché du travail; les immigrantes ou sans statut; les jeunes (y compris les enfants); les femmes autochtones et métis.

Le capitalisme, dans sa force hégémonique, cherche à libéraliser chaque comportement social permettant l’accumulation de capital. Il consacre ainsi l’exploitation des unes sur les autres. Aujourd’hui, la prostitution et le proxénétisme comptent parmi les pires formes de l’exploitation capitaliste, ciblant spécifiquement les femmes du prolétariat. Alors qu’un adage dépeint la prostitution comme le plus vieux métier du monde, de plus en plus l’idéologie néolibérale galvaude les concepts de prostitution et de proxénétisme pour en faire des activités commerciales comme les autres. Ces glissements sémantiques font des prolétaires exploitées sexuellement, des “travailleurs et travailleuses du sexe” et des proxénètes, des acteurs légitimes de l’“industrie du sexe”.

Nous nous opposons à toutes les formes d’exploitation liées à l’industrie du sexe, que ce soit la prostitution, la pornographie, le tourisme sexuel, les publicités basées sur le corps des femmes. Nous nous opposons au modèle capitaliste de société qui reproduit et entretient la marchandisation et la commercialisation du corps des femmes.»

Cette position, totalement conséquente avec l’approche défendue historiquement dans le mouvement communiste international sur cette question, a tout de suite été remise en cause et attaquée par les opportunistes, qui lui ont opposé leur ligne postmoderne sur le «travail du sexe» et le féminisme queer. Cette lutte de lignes, on le sait, s’est éventuellement cristallisée au congrès du parti en 2016.

Les opportunistes ont alors ciblé le chapitre 8 du programme du parti, ce qui a amené des militantes et militants, principalement de la région de Montréal, à soumettre des contributions dans le cadre des discussions pré-congrès pour préciser et défendre la conception maoïste du féminisme prolétarien révolutionnaire. Les opportunistes qui contrôlaient l’appareil du parti en Ontario ont toutefois retenu la diffusion de ces textes jusqu’à la toute veille du congrès, pour empêcher que les membres du parti sous leur contrôle puissent en prendre connaissance.

Suite à ce congrès et à l’aboutissement en 2017 de la lutte entre les deux lignes au sein du parti, le PCR a publié un texte sur cet aspect du débat et rendu publiques les contributions en question, que nous vous invitons fortement à lire et étudier, si ce n’est déjà fait. [12] Si, comme le souligne ce texte, «la question du féminisme prolétarien à elle seule ne donne pas la mesure réelle de l’ampleur du gouffre» qui sépare désormais le PCR de la clique opportuniste, elle recoupe néanmoins les grands axes autour desquels la rupture s’est produite (stratégie et action révolutionnaires, centralité ouvrière).

Cette question du féminisme prolétarien demeure une ligne de démarcation entre le maoïsme révolutionnaire et le maoïsme de pacotille: vise-t-on à développer un mouvement réellement prolétarien, qui organise et mobilise les femmes prolétaires sur la base de leur volonté et de leur capacité à prendre le pouvoir et à jouer un rôle dirigeant dans la lutte pour renverser l’actuel état des choses, bâtir le socialisme et éliminer toutes les formes d’oppression que la majorité des femmes subissent dans la société capitaliste? Ou vise-t-on plutôt à se rattacher aux mouvements bourgeois ou petits-bourgeois, qui ont certes joué un rôle progressiste historiquement, mais dont les conceptions, l’action et la direction les situent désormais à l’extérieur du mouvement qui aboutira à la prise du pouvoir par le prolétariat?

Féminisme prolétarien et maoïsme

Comme nous l’avons mentionné en ouverture, la question du féminisme prolétarien fait l’objet d’appréciations et de positionnements divergents au sein du mouvement maoïste.

Les grands partis qui mènent ou ont mené des guerres populaires appliquent en pratique une certaine conception du féminisme prolétarien, sans en adopter nécessairement le nom, qui s’inspire des meilleures traditions du mouvement communiste international du dernier siècle. C’est le cas par exemple en Inde, comme on peut le voir à travers le travail considérable que la camarade Anuradha Ghandi a accompli à la direction du Parti communiste de l’Inde (maoïste). C’est le cas aussi aux Philippines, où des organisations comme GABRIELA et MAKIBAKA mobilisent les femmes des classes révolutionnaires au sein du mouvement national démocratique.

Pendant la période où il a mené la guerre populaire de 1996 à 2006, l’ex-Parti communiste du Népal (maoïste) a également réussi à mobiliser massivement les paysannes pauvres et les femmes opprimées et à les organiser au sein de l’Armée populaire de libération. Les essais de celle qui était alors connue sous le pseudonyme de «Parvati» s’avèrent des contributions essentielles pour comprendre l’importance de la participation et le rôle de direction des femmes dans la guerre populaire, même si leur auteure a fini par abandonner la voie de la révolution.

Plus généralement, dans le mouvement que l’on pourrait situer en périphérie du maoïsme incarné dans les guerres populaires, parmi les collectifs, les organisations pré-parti et les nouveaux partis en construction, il n’y a pas de conception unifiée du féminisme et du mouvement des femmes du prolétariat. L’influence néfaste du postmodernisme et du transféminisme n’a pas encore été éliminée dans la théorie et/ou la pratique de certains.

Comme c’est le cas sur plusieurs des questions stratégiques auxquels le mouvement communiste est confronté, les positions mises de l’avant et la pratique déployée par le Parti communiste du Pérou (PCP) alors qu’il préparait la guerre populaire et par la suite, lorsqu’il l’a dirigée, comptent parmi les plus éclairantes pour notre mouvement. Sur la question des femmes, ces positions et cette pratique se sont notamment incarnées dans la mise sur pied d’une organisation, le Movimiento Femenino Popular («Mouvement féminin populaire»), qui a joué un rôle central dans la mobilisation politique des femmes. Créée au début des années 1970 après la reprise en main du parti sous la direction d’Abimael Guzmán, cette organisation a accompagné le PCP à toutes les étapes de la préparation, du déclenchement et du déploiement de la guerre populaire.

Parmi la littérature publiée dans le mouvement marxiste-léniniste apparu dans la foulée de la lutte antirévisionniste dans les années 1960, un texte publié par le Mouvement féminin populaire se démarque. El marxismo, Mariátegui y el movimiento femenino («Le marxisme, Mariátegui et le mouvement des femmes») [13] est paru initialement en 1974, à la veille de l’Année internationale des femmes décrétée par les Nations Unies. Bien que sa publication ait été assumée collectivement par le MFP, on doit sa rédaction à une militante du Mouvement, Catalina Adrianzen.

Selon le magazine El Diario Internacional [14], Catalina Adrianzen est une anthropologue et une chercheuse en sciences sociales qui s’est liée au MFP et au mouvement paysan dans les années 1970. Persécutée et accusée de nombreux délits après le déclenchement de la guerre populaire en 1980, elle a été contrainte de quitter le pays et de se réfugier en Suède, où elle s’est impliquée dans le travail de solidarité avec le PCP, en dépit d’un état de santé affaibli par la torture. Son conjoint, Antonio Díaz Martines, fut l’une des 300 victimes du massacre du 19 juin 1986 commis par le régime alors qu’il était détenu dans la prison de Lurigancho. Le fait qu’Adrianzen est bel et bien l’auteure de ce texte est également confirmé par la professeure Carol Andreas, qui vivait au Pérou à l’époque où il a été publié. [15]

Le texte d’Adrianzen est divisé en trois parties. La première revient sur le marxisme et la question des femmes, alors que la seconde se penche plus spécifiquement sur les apports de Mariátegui et la situation des femmes au Pérou. La troisième et dernière partie aborde les perspectives de développement du mouvement populaire des femmes dans la perspective de renforcer la lutte politique du prolétariat:

«La progression et le renforcement de l’organisation des masses féminines exigent une enquête sérieuse sur la question des femmes et une analyse de classe des organisations existantes ou en voie de formation; cela seul permet de définir les caractéristiques des deux lignes qui s’affrontent, sur la question des femmes comme dans n’importe quel autre domaine: entre la ligne contrerévolutionnaire dirigée par l’impérialisme et la moyenne bourgeoisie et la ligne révolutionnaire, centrée sur le prolétariat. [Cela] nous ramène à la nécessité de «reprendre le chemin de Mariátegui sur la question des femmes», afin de servir la formation et le développement d’un MOUVEMENT FÉMININ POPULAIRE conçu comme un mouvement généré par le prolétariat parmi les masses féminines, et présentant les caractéristiques suivantes: 1) adhésion à la pensée de Mariátegui, 2) organisation de masse de classe, 3) soumission au centralisme démocratique.» [Notre traduction]

Les conceptions et la pratique des camarades du Pérou ont largement influencé les partis et organisations ayant fait partie du Mouvement révolutionnaire internationaliste (le MRI), auquel le PCP s’est joint en 1986. Le Parti communiste maoïste – Italie, pour un, anime depuis de nombreuses années une organisation, le Mouvement féministe prolétarien révolutionnaire, inspirée de l’expérience péruvienne, et dont les conceptions et la pratique sur cette question se rapprochent de celles du PCR ici au Canada.

Féminisme prolétarien et socialisme

Nous avons identifié, plus haut, ce que nous avons présenté comme étant les spécificités du féminisme prolétarien. Ultimement, le potentiel du mouvement des femmes du prolétariat s’accom­plira pleinement dans la mesure où il s’inscrira dans ce qui sera l’aboutissement de la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière, soit la victoire du socialisme. La perspective de la dictature du prolétariat ou du pouvoir ouvrier – peu importe comment on l’appelle –, soit la grande période de luttes de classes qui émergera après le renversement du capitalisme, donne tout son sens au féminisme prolétarien.

À partir du moment où on reconnaît la primauté de la lutte de classes et que le socialisme, comme société de transition vers le communisme, en est le prolongement, les limites des féminismes bourgeois et petit-bourgeois deviennent évidentes, et la pertinence et la nécessité du féminisme prolétarien le deviennent tout autant. Après avoir assumé pendant des siècles le fardeau de leur oppression, les femmes prolétaires, qui seront partie de la classe dominante, seront en position de réellement transformer et révolutionner la société. Il leur appartiendra, avec toute la classe, de mettre fin à toutes les formes d’op­pression et d’exploitation, y compris celles qui les ont frappées spécifiquement. Le socialisme est l’horizon naturel du féminisme prolétarien.

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FEMMES EN GUERRE

Carol Andreas


Nous publions, pour la première fois en français, des extraits d’un article publié en 1990 dans la revue NACLA Report on the Americas par la sociologue Carol Andreas. La professeure Andreas a vécu au Pérou dans les années 1970 et elle y est retournée plusieurs fois dans les années 1980. Les camarades plus âgées se souviendront de sa participation à la conférence d’appui à la guerre populaire que le groupe Action socialiste a organisée en janvier 1994. Après ce premier contact, elle est demeurée une amie fidèle d’Action socialiste et du PCR(co), jusqu’à son décès en décembre 2004.

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Lors de mes recherches sur les organisations de femmes parmi les populations pauvres du Pérou, j’ai découvert que le Sentier lumineux, depuis sa création, a toujours attiré beaucoup plus de femmes que d’hommes. En fait, ses commandants militaires les plus connus sont des jeunes femmes, telle Edith Lagos, dont les discours ont inspiré les paysans de la sierra et dont les funérailles dans la ville montagneuse d’Ayacucho ont attiré quelque 30 000 personnes. […]

Enseignantes, avocates, travailleuses de la santé, professeures (incluant la présidente de la faculté de l’Université San Marcos), artistes, journalistes et militantes syndicales… toutes ces femmes ont été indistinctement victimes de descentes de police et accusées de «terrorisme», d’«apologie du terrorisme» ou de «complot en vue de commettre des actes terroristes». Il y a même une occasion où pas moins de 600 femmes ont été arrêtées en une seule journée.

L’attrait exercé par le Sentier sur les femmes n’est compréhensible que dans le contexte de l’effondrement de la société traditionnelle péruvienne au cours des 30 dernières années, en particulier dans les hauts plateaux. Un grand nombre d’hommes ont été recrutés pour travailler dans les usines, les mines et les coopératives agricoles tournées vers l’exportation, laissant la plu­part du temps aux femmes le soin de défendre les terres communales et l’intégrité culturelle de la vie rurale. Les quel­ques femmes et enfants qui ont suivi le même parcours demeurent exclues des mécanismes établis par lesquels on est censé pouvoir participer à la vie publique. […]

Un des éléments centraux du programme du Sentier lumineux vise le renversement des structures de gouvernance villageoises, qui défendent les intérêts commerciaux, et leur rem­pla­cement par des «comités populaires», qui encouragent des rapports de réciprocité plutôt que compétitifs entre les villageois. C’est dans ces «comités» que la prédominance des femmes est la plus évidente. De fait, la mise sur pied de ces comités a entraîné le renversement des gouvernements locaux à prédominance masculine et leur remplacement par des structures à prédominance féminine, ce qui a permis aux femmes de «régler leurs comptes» à leur manière et de réorganiser la vie sociale de manière plus équitable.

Outre la redistribution des terres et la promotion des plantations et des récoltes collectives, les comités populaires ont mis fin à la délinquance, la prostitution, la toxicomanie et la violence domestique. Les veuves et les personnes âgées reçoivent l’assis­tance nécessaire de la communauté. L’éducation est mise à la disposition de tous et toutes. […]

Même si les adhérentes au MFP ne se sont jamais vues comme l’avant-garde d’une lutte de classe contre les hommes, le mouvement est apparu comme une réponse radicale à la super-subordination des femmes autochtones, dans ce que ses représentantes décrivent comme une société «semi-féodale et semi-coloniale». Abimael Guzmán, le professeur qui est devenu le leader incontesté de Sendero, et sa femme, Augusta de la Torre (réputée avoir poussé son mari à aller au-delà de la réflexion théorique sur la révolution), n’ont jamais cessé de mettre l’accent mis sur l’égalité des sexes au sein de l’organisation – même lorsque la mise en œuvre de la stratégie militaire a commencé à prévaloir sur la propagande publique. […]

Le tiers des familles péruviennes sont maintenant dirigées par une femme, et ce chiffre est encore plus élevé en zones rurales. En plus d’assumer la charge du maintien de l’agriculture de subsistance, de nombreuses femmes sont devenues des entrepreneures ou des contractuelles dans «l’économie informelle», ou perçoivent une partie des revenus tirés de salaires, bien que pas de façon régulière ni à plein temps. Ni le gouvernement ni les principales fédérations syndicales n’ont offert aux femmes un quelconque soutien à ces égard. Plusieurs femmes pauvres ont donc tendance à être sceptiques quant aux possibilités de changement, à défaut de reconstruire la vie sociale et économique littéralement «à partir de la base». Le Sentier lumineux leur offre un moyen de lutter pour y arriver et encourage le leadership des femmes dans le processus. […]

Dans les quartiers pauvres en milieu urbain, Sendero utilise le théâtre engagé pour éduquer les gens sur la source de leur misère. Les pièces de théâtre mettent souvent en scène des chicanes de famille, ridiculisant les hommes qui se pavanent, se disputent avec leurs voisins, boivent et trompent leur femme. Les femmes qui bavardent et tentent d’imiter les gens des classes supérieures ou les personnages de feuilletons sont également ridiculisées. Règle générale, l’héroïne est une femme qui se rebelle, rejointe par ses enfants ou d’autres jeunes. En fin de compte, tous scandent ensemble le slogan maoïste: «On a raison de se révolter!» Parfois, les chants se transforment en coups de feu tirés en l’air […].

J’ai demandé à une dirigeante du Sentier lumineux comment elle pouvait, en tant que professionnelle instruite, se soumettre «aveuglément» à l’autorité d’un individu tout-puissant, à plus forte raison d’un homme. Elle n’était certainement pas soumise à l’égard de son mari, qui n’était même pas au courant de son activité clandestine… Elle m’a répondu que, sous la direction du «guide» – ou du «Président Gonzalo» comme on appelle aussi Abimael Guzmán – le parti avait fait de grands progrès, réalisant ce qu’aucune autre organisation politique du Pérou n’avait été capable de réaliser: attaquer de manière soutenue le «capitalisme bureaucratique» et «l’État compradore». Elle m’a affirmé que toute l’organisation se livrait à l’auto­critique, dans le cadre de son engagement continu en faveur de la «révolution culturelle». Mais plus important encore, elle a insisté sur le fait que de disposer d’une direction digne de confiance était une source d’inspiration. […]

[Ces femmes] savent qu’elles ne seront pas violées par un soldat du Sentier lumineux; qu’elles ne seront ni humiliées ni dégradées parce qu’elles sont pauvres, indiennes ou femmes. Le fait de ne pas avoir eu d’éducation formelle ne sera jamais retenu contre elles et leurs intérêts ne seront pas compromis pour le profit personnel de quelques-uns.

NOTES:

[1] Le Parti communiste révolutionnaire (comités d’organisation), ou PCR(co), a été créé en novembre 2000 comme organisation pré-parti. La fondation du PCR, le 28 janvier 2007, en a été l’aboutissement.

[2] En fait, il est vrai que le chapitre 8 du programme du PCR comporte de légères imprécisions, qui gagneraient à être clarifiées, et affiche même une formulation erronée et désormais répudiée par le parti; mais ce ne sont pas ces imprécisions – et encore moins cette erreur – que ses critiques opportunistes ont souhaité corriger. Ainsi, un amendement adopté trop rapidement et sans discussion préalable au congrès de 2003 a introduit la notion petite-bourgeoise et libérale de «travail du sexe» dans le programme du parti, en totale contradiction avec le fait que ce même programme propose de lutter «sans pitié contre les capitalistes et quiconque exploite les femmes comme objet sexuel». Malgré tout leur verbiage contre le «patriarcat», les opportunistes qui ont attaqué le programme du PCR à son congrès de 2016 s’opposent en fait à l’abolition de la prostitution et défendent le «droit» des prostitueurs de louer le corps des femmes à leur gré.

[3] José Carlos Mariátegui, Las reivindicaciones feministas (1924). En ligne: https://www.marxists.org/espanol/mariateg/1924/dic/19.htm [Notre traduction]

[4] Op. cit.

[5] Également connu sous sa transcription anglaise, Zhenotdel, souvent utilisée.

[6] Le Jenotdel a rassemblé un grand nombre de femmes sans expérience militante. Dans les régions périphériques, on rapporte que l’âge moyen de ses déléguées n’était que de 22 ans; la majorité d’entre elles étaient indépendantes, mobiles, célibataires et sans enfant à charge.

[7] Clara Zetkin, Ce n’est qu’en conjonction avec la femme prolétaire que le socialisme triomphera (1896). Traduction française inédite publiée par Les Cahiers du Secours rouge, n° 7, mars 2010. En ligne: https://secoursrouge.org/IMG/pdf/zetkin.pdf

[8] Voir notamment: «Conquérir la moitié du ciel», dans Socialisme Maintenant!, n° 7 (nouvelle série), été 2001, p. 19. En ligne: http://www.pcr-rcp.ca/fr/2539

[9] Le Manifeste pour un mouvement féministe prolétarien est disponible en ligne: http://www.pcr-rcp.ca/fr/3581

[10] Voir à cet effet: «Les formes objectives d’action révolutionnaire», dans Arsenal, n° 10, été 2018, p. 5. En ligne: http://www.pcr-rcp.ca/fr/4692

[11] Parmi les textes ayant été publiés dans le cadre de ce débat, mentionnons: «Capitalisme et proxénétisme: pour une approche féministe prolétarienne et révolutionnaire», Le Drapeau rouge, n° 100, mai-juin 2012, p. 8. En ligne: http://www.pcr-rcp.ca/fr/3458

[12] Une lutte pour la sauvegarde du féminisme prolétarien révolutionnaire (2017). En ligne: http://www.pcr-rcp.ca/fr/4567

[13] Catalina Adrianzen, El marxismo, Mariátegui y el movimiento femenino (1974). En ligne: https://www.marxists.org/espanol/adrianzen/mmmf/index.htm. Une version anglaise («Marxism, Mariategui and the Women’s Movement») est disponible à l’adresse suivante: https://www.marxists.org/subject/women/authors/adrianzen/1974.htm

[14] «El problema femenino en Mariátegui», El Diario Internacional, publié le 27/07/2005. En ligne: http://www.eldiariointernacional.com/spip.php?article145

[15] Carol Andreas, «Women at War», NACLA Report on the Americas, Vol. 24, n° 4, décembre 1990/janvier 1991, p. 20. En ligne: https://nacla.org/article/women-war

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