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UN NOUVEAU LIVRE DE TOM THOMAS

Un nouveau monde est possible... c'est le communisme !

Les dernières années ont été marquées dans la plupart des pays impérialistes par l'émergence d'une opposition massive - bien que confuse et aux multiples intérêts souvent contradictoires - au phénomène qu'on a communément appelé la mondialisation. Fait positif, ce mouvement est venu bousculer l'impérialisme au cœur même de ses citadelles, au terme d'une période où ce dernier avait pourtant multiplié les efforts pour convaincre les masses qu'après la disparition de la « menace communiste », le capitalisme était désormais le seul système capable de répondre aux besoins de tous et de toutes.

C'est l'offensive généralisée que mènent les capitalistes partout dans le monde qui a poussé et pousse encore des milliers de personnes, même si elles restent largement influencées par les idées réformistes, à se mobiliser et à déployer une impressionnante somme d'activités en opposition directe ou indirecte aux plans des capitalistes internationaux, avec tout ce que cela comporte comme risques de débordements et de violence lorsque des milliers de personnes s'activent autour d'une cause commune.

L'existence d'un tel mouvement joue un rôle positif dans la démarcation des idées et des pratiques des différentes classes. Entre autres choses, la lutte contre la mondialisation a permis de planter, dans une certaine mesure, les germes de l'unité entre la lutte du prolétariat et des masses populaires dans les pays impérialistes et celle des peuples des pays dominés.

Ce phénomène est venu prendre à contre-pied certains courants radicaux pour qui toute lutte anti-impérialiste conservant un caractère nationaliste est condamnable. Il est particulièrement important que cette unité existe et qu'elle se construise sur la base d'un anti-impérialisme qui se dissocie clairement de la bourgeoisie des pays impérialistes, et des secteurs de la classe ouvrière qui participent ou profitent des largesses de la bourgeoisie en échange du maintien de la paix sociale.

La crainte que le mouvement, qui à l'heure actuelle reste somme toute relativement pacifique, débouche sur autre chose et dégénère dans la violence au fur et à mesure que l'application des politiques de la bourgeoisie aura un impact sur le quotidien de plus en plus de personnes, a forcé la classe dominante à déployer tout son arsenal répressif lors des manifestations, et tout son arsenal idéologique pour corrompre durablement de larges sections du mouvement.

Évidemment, la bourgeoisie ne peut contrôler totalement la colère et la riposte que ses politiques vont susciter. Bien que la violence soit pour l'instant limitée et épisodique (confinée aux manifestations), il s'y retrouve, de par son contenu anticapitaliste et anti-impérialiste, des éléments d'une véritable violence révolutionnaire, sur lesquels on doit s'appuyer. Mais pour que le contenu révolutionnaire en arrive à pouvoir prendre le dessus, il faut savoir distinguer les forces en présence, leurs limites, les conceptions qui les animent, et être en mesure de dégager des mots d'ordre et des actions liés à l'étape actuelle et à la lutte pour le communisme.

L'auteur Tom Thomas, qui a mené au cours de ces dernières années une entreprise théorique tout à fait originale basée sur une relecture de Marx, vient justement de consacrer son dernier ouvrage, intitulé Les mondialisations, à l'analyse de ce phénomène. Il nous donne ainsi l'occasion de revenir sur nombre de conceptions - les meilleures comme les pires - qui sont partagées dans le mouvement anti-mondialisation, de les étudier et de les comprendre. Comme il le démontre, loin d'être une nouveauté, le capitalisme, à travers la dénommée mondialisation, ne fait que développer et pousser au maximum les divisions de classes (et l'exploitation qui en découle) qui existaient déjà.

Dans son livre, Tom Thomas démontre que « la mondialisation n'est pas un phénomène en soi, mais simplement une des conditions et une des conséquences du capitalisme (des rapports d'appropriation particuliers qui sont le capital), un caractère qui lui est inhérent et ne peut en être séparé, l'un ne pouvant être modifié ou aboli sans que l'autre le soit en même temps » (p. 133).

Selon lui, il faut distinguer trois grandes phases et formes de la mondialisation dans l'histoire du capitalisme : marchande, coloniale, « libérale ». Il explique : « [Ces phases et formes] correspondent, en gros, au capitalisme des marchands (symbole : Venise) et des premières manufactures sous leur égide, au capitalisme industriel et protectionniste (tendance au monopole national), au capitalisme oligopolistique et financier (hypertrophie du crédit sous toutes ses formes), sans frontière dans l'organisation du procès de production, mais toujours polarisé dans des Centres nationaux quant à l'appropriation. Dans toutes ces phases, la force militaire a été le facteur économique essentiel. Mais si on fait abstraction de ce caractère commun, et en schématisant, on peut spécifier la première comme celle de l'accumulation d'argent (condition préalable de l'appropriation des moyens du travail) par les marchands grâce au commerce extérieur. Dans la deuxième, les colonies apparaissent comme condition de l'industrialisation des métropoles grâces aux nouvelles matières premières qu'elles fournissent à bas prix (première grande division du travail à l'échelle mondiale), permettant de nouvelles productions, avec de nouvelles technologies, à des coûts plus bas, mais encore concentrées dans les pays impérialistes, où le prolétariat se développe massivement et où est produit l'essentiel de la plus value [...]. Enfin, la troisième phase voit l'aboutissement de la concentration de l'accumulation dans ces métropoles impérialistes, où elle apparaît sous les deux formes essentielles de la propriété (du rapport social) capitaliste : la propriété formelle, juridique, par l'argent (capital financier), et la propriété réelle par la puissance intellectuelle, scientifique en particulier. Propriété capitaliste protégée par ses deux moyens essentiels : la force armée et la dictature idéologique et politique de l'Internationale des classes bourgeoises associées. » (pp. 133-134)

Un mouvement hétérogène

Au sein du mouvement anti-mondialisation, il y a une tendance qui s'oppose, non pas à la mondialisation en tant que telle, mais qui cherche plutôt à « démocratiser » le processus qui y préside. Cette tendance s'organise et se développe autour de tentatives de limiter les excès du « néolibéralisme » avec des revendications aussi colorées que vagues comme : un « contrôle citoyen », des « échanges équitables », une « meilleure répartition » etc.

Toutes ces tentatives ont en commun de s'en prendre uniquement aux effets des politiques déterminées par la bourgeoisie, sans nécessairement s'attaquer au système qui les engendre, i.e. le capitalisme. D'ailleurs, afin de se démarquer de l'anti-mondialisation, trop radicale à son goût, elle se présente aujourd'hui sous une nouvelle bannière : l'alter-mondialisation. Cette tendance unit ceux et celles qui croient que la mondialisation est un phénomène nouveau, une politique choisie et délibérée des capitalistes.

Elle développe l'analyse selon laquelle les États ne jouent plus qu'un rôle secondaire et que ce sont désormais « les multinationales » qui dirigent - une thèse erronée qui sème beaucoup de confusion chez les masses qui luttent contre le capitalisme. Elle est erronée non seulement quant au rôle de l'État, mais aussi sur la question du rapport des multinationales par rapport à lui.

Rôle de l'État

Sous le capitalisme, l'État n'est pas un arbitre de la lutte des classes, mais il est le centre organisationnel où se retrouvent les intérêts collectifs de tous les capitalistes, et qui permet de donner sa cohésion et sa stabilité à la bourgeoisie. Au fur et à mesure que la bourgeoisie s'est affirmée comme classe dominante et que le mode de production capitaliste s'est étendu sur toute la planète, l'État est devenu pour la bourgeoisie, dans chaque pays, l'instrument essentiel de sa domination ; par le fait même, les capitalistes utilisent « leur » État pour faire prévaloir leurs intérêts spécifiques contre ceux des autres pays. Ainsi, chaque État a le pouvoir d'imposer toutes sortes de mesures pour favoriser les capitalistes nationaux : taxes, impôts, limitations des importations, contrats accordés aux compagnies, ententes commerciales, formation de la main-d'œuvre, lois anti-ouvrières, etc.

Comme l'explique Tom Thomas, « le capital a toujours eu besoin d'un pouvoir politique spécial représentant, face aux individus atomisés, son intérêt général, et disposant du monopole de la force pour l'imposer. Ce pouvoir, c'est-à-dire l'État, a pour fonction d'organiser les conditions générales du procès de valorisation (conditions juridiques, économiques, sociales, idéologiques, etc.) » (p. 100). Au début, l'État joue son rôle dans le cadre national mais aujourd'hui, « ces mêmes fonctions doivent aussi être assurées au niveau planétaire, puisque c'est à ce niveau que se situe l'organisation du procès de valorisation [...] mais comme il n'existe pas de nation mondiale, ni d'empire mondial qui serait dirigé par un pouvoir politique unique, cet exercice nécessite une sorte d'association d'États » (p. 100). Ce « réseau mondial et complexe d'appareils étatiques hiérarchisés », on peut le présenter comme « formé d'États nationaux subordonnés, d'États nationaux dominants, et d'institutions étatiques supra nationales, les unes comme alliances régionales pour rivaliser avec d'autres (par exemple l'Europe de la CEE), les autres pour assurer, entre dominants, l'ordre mondial capitaliste (FMI, OMC, OTAN, etc.), sous la direction plus ou moins acceptée de la super puissance US » (p. 101).

Les multinationales par rapports aux États

Contrairement à ce que croient les alter-mondialistes, les États nationaux ne s'étiolent pas mais au contraire se renforcent et développent leur appareil bureaucratique et leur force militaire. Ce rôle est primordial, que ce soit dans les pays dominés ou les pays impérialistes :

« L'organisation mondiale du procès de valorisation par les multinationales a deux aspects. Celui par lequel elles répartissent le procès de production à l'échelle planétaire, horizontalement pourrait-on dire, suivant des critères de production d'un maximum de plus-value. Ici elles n'ont pas de lien privilégié avec tel ou tel État, elles recherchent seulement ceux qui leur assurent les meilleures conditions pour tel ou tel segment de la production, et déménagent au gré des circonstances. Et celui par lequel elles s'assurent la maîtrise de l'ensemble du procès de valorisation et, notamment, le rapatriement de la plus-value au Centre. Ici la répartition mondiale est une segmentation verticale, avec, pour chaque oligopole, un centre où sont situées les fonctions essentielles de propriété assurant l'accaparement de l'accumulation (fonctions financières, scientifiques, commerciales, militaires, etc.). » (p. 104)

« La capacité à pomper le maximum de plus-value dépend pour beaucoup de l'appui d'un État particulier, chaque État attachant réciproquement une grande importance à développer ses ressources fiscales, les emplois, la puissance économique, et les autres moyens de reproduire la société dont il a la charge, et dont il s'enrichit lui même (ses politiciens, hauts fonctionnaires). Cette capacité de pompage, qui est au cœur de la concurrence entre les oligopoles, dépend en effet des multiples conditions de la propriété qui déterminent la capacité de domination. Lesquelles sont pour la plus large part assurées par l'État. » (p. 104)

« Bref, le déploiement mondial des capitaux oligo polistiques ne remet pas en cause le fait qu'ils ont une nationalité en ce sens que, en ce qui concerne la maîtrise, la propriété, du procès de valorisation qu'ils organisent, et des profits qui en découlent, ils sont liés chacun à un État particulier. Ils ont un Centre, un quartier général où sont regroupées, et développées grâce à l'État, toutes les fonctions, financières, scientifiques, commerciales, idéologiques, militaires, etc., qui leur assurent la domination et l'appropriation de ce procès. Il n'est ni multinational, ni transnational, mais toujours situé dans un pays particulier. Ce sont ce pouvoir d'appropriation et ce Centre, qui sont défendus et soutenus dans la compétition mondiale entre oligopoles par un État particulier, sans quoi ils ne survivraient pas dans cette concurrence acharnée. » (p. 107)

S'appuyer sur la gauche, gagner le centre, battre la droite

En dehors de cette tendance lourde, il existe une multitude d'autres courants, plus radicaux, qui s'inspirent le plus souvent des thèses libertaires. Mais ces courants ne réussissent pas à devenir une force réelle qui permette d'orienter véritablement le mouvement et sont condamnés à se marginaliser de plus en plus, s'ils n'amorcent pas une lutte dans leurs propres rangs contre les différentes conceptions qui nuisent à la lutte générale.

Parmi elles, on trouve en premier lieu celles qui sont véhiculées par la partie la plus combative et la plus radicale du mouvement, entre autres de vouloir appliquer immédiatement sous le capitalisme une juste répartition des richesses. Dans les faits, cette partie du mouvement reprend les thèses du socialisme utopique critiqué en son temps par Marx. Par exemple, la conception du « commerce équitable » reprend grosso modo les propositions de Proudhon qui plaçait tous ses espoirs dans le développement des coopératives ouvrières, encourageant leur organisation, et lançant la création d'une banque mutualiste, la Banque du peuple, pour les soutenir. Marx a bien montré le rôle négatif de ces expériences doctrinaires et les a dénoncées pour ce qu'elles étaient : à savoir un mouvement qui renonce à transformer le vieux monde à l'aide des moyens qui lui sont propres, mais qui cherche, tout au contraire, à réaliser son affranchissement, pour ainsi dire, derrière le dos de la société, de façon privée, dans les limites restreintes de ses conditions d'existence et qui, par conséquent, en vient nécessairement à échouer.

Ce fut d'ailleurs tout le mérite du socialisme scientifique que d'avoir démontré dans les grandes lignes la direction que devait prendre le prolétariat et les masses populaires pour transformer radicalement la société. L'expérience historique est pleine d'enseignements de luttes offensives et défensives d'où il ressort que seules les classes exploitées, à travers la lutte des classes, la révolution et la dictature du prolétariat, peuvent transformer la société.

L'adhésion du mouvement radical à de telles conceptions erronées a pour conséquence que la lutte pour abolir le capitalisme est remplacée par une multitude d'expériences de type autogestionnaire, qui reviennent à développer des initiatives pratiques avant même que le mouvement soit en mesure de les appliquer. L'objectif général souhaité est certes tout à fait louable, mais il n'est matériellement possible que sous le communisme, car pour renverser l'inégalité de la répartition des richesses, il faut changer la façon de produire et donc la société tout entière - bref il faut faire la révolution.

La faiblesse de la gauche radicale, conjuguée avec la tendance lourde du mouvement qui parallèlement propose elle aussi d'autres thèses erronées - comme de pousser les masses à lutter uniquement pour convaincre la bourgeoisie de collaborer, donc de concilier des intérêts pourtant antagoniques - apparaît clairement dans l'inadéquation entre le but visé et les revendications et stratégies développées, et elle explique en grande partie l'essoufflement du mouvement anti-mondialisation et sa lente récupération par la bourgeoisie.

La lutte contre les plans de la bourgeoisie se présente comme une lutte de résistance contre des aspects particuliers ou des institutions particulières du capitalisme (le G8, l'OMC, la ZLÉA, le FMI, etc.). Elle prouve que ce système est empêtré dans des contradictions qui ne peuvent être résolues par les anciennes méthodes qui permettent au mieux, d'arracher des miettes aux capitalistes. C'est également ce que démontre le mouvement anti-mondialisation lorsqu'il est dirigé par les organisations réformistes ou par des organisations qui proposent des utopies tirées des expériences qui ont déjà démontré qu'elles n'étaient qu'un cul-de-sac. Dans ce cadre, la lutte contre la mondialisation capitaliste peut même en arriver à devenir une lutte pour retourner en arrière, à l'époque où le capitalisme avait un visage « plus humain », alors pourtant que la seule issue positive est au contraire devant nous, i.e. de transformer les forces productives et les rapports de production et d'aller vers le communisme.

Christophe Jacobson



TOM THOMAS, Les mondialisations, éditions L'Harmattan, Paris, coédition Contradictions (2 av. des Grenadiers, Bte 1, 1050 Bruxelles, Belgique), 2e trimestre 2003.

(paru dans la revue Arsenal n° 1)

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