La lutte contre le gouvernement Charest :
Grève générale et résistance populaire
À peine quelques mois après les élections, le gouvernement libéral dirigé par Jean Charest au Québec aura donc épuisé le (faible) capital de sympathie dont il pouvait se réclamer à son arrivée au pouvoir.
Les Libéraux, faut-il le rappeler, ont profité du ressentiment populaire - par ailleurs hautement justifié - à l'endroit du Parti québécois pour se hisser aux commandes. Le cheval péquiste était on ne peut plus usé par deux mandats consécutifs faits de politiques anti-populaires, et même par quelques épisodes de franche corruption, qu'une certaine presse complice a préféré faire oublier mais qui avaient peu à envier, sur le fond, face au fameux scandale des « commandites » qui occupe actuellement la scène politique fédérale. Si le Parti libéral était bel et bien « prêt », comme le voulait le désormais célèbre slogan, à assurer l'alternance, il a été élu sans enthousiasme aucun parmi la population.
Le PLQ se targue d'avoir reçu un « mandat clair », ayant raflé près de 46 % de l'ensemble des suffrages exprimés. Mais avec un taux de participation spectaculairement à la baisse, la réalité est que seulement 32 % des électeurs et électrices inscritEs lui ont donné leur appui [1]. Il va sans dire que dans ces circonstances, le nouveau gouvernement n'a pu bénéficier de cette sorte de « chance au coureur » qu'on accorde habituellement au parti qui s'amène en disant vouloir changer les choses pour le mieux et régler les problèmes légués par son prédécesseur...
Mais soutien populaire ou pas, le gouvernement Charest, comme n'importe quel gouvernement qui se consacre à ce pourquoi il est là - i.e. à gérer les affaires de la bourgeoisie -, a néanmoins procédé très rapidement à l'annonce et à la mise en place d'une série de mesures qui allaient donner le ton à ce qui allait suivre à l'automne. Il est hautement significatif à cet égard qu'une des premières décisions prises par les Libéraux - et qui n'a d'ailleurs fait l'objet que de peu de critiques de la part du PQ et des grandes organisations syndicales qui allaient ensuite se mobiliser fortement contre lui - fut de remettre en question la promesse qu'ils avaient faite à l'effet d'introduire une prestation minimale à l'aide sociale (le barème plancher) pour plutôt en diminuer le budget général de 200 millions $. Toutes ces mesures se situant dans le cadre d'un plan plus général ouvertement déclaré, présenté sous le vocable d'une « ré-ingénierie » de l'État et qui n'est en fait rien d'autre que la mise à jour (ou « modernisation ») des politiques et mécanismes par lesquels la bourgeoisie exerce son pouvoir au Québec et qui lui servent à reproduire et rentabiliser son capital.
Puis, comme on le sait, c'est à l'automne que tout a déboulé : Charest et ses sbires ont déposé une série de projets de loi qui ont finalement été adoptés en catastrophe à la mi-décembre et dont la pièce-maîtresse - celle qui possédait la plus haute charge symbolique - fut certes la modification des dispositions du Code du travail (le fameux article 45) dans le but de faciliter la sous-traitance et d'exercer de nouvelles pressions, à la baisse évidemment, sur les conditions des travailleurs et travailleuses qui bénéficiaient jusque là d'une certaine protection syndicale.
La réaction aux projets du gouvernement Charest a rapidement pris une formidable ampleur. Des dizaines, voire des centaines de manifestations et d'actions de toutes sortes ont été organisées par le mouvement syndical et ont culminé, le 11 décembre, dans le cadre d'une journée nationale d'action organisée à l'appel de la CSN, la FTQ et la CSD. Parmi toutes ces actions, dont certaines ont mobilisé jusqu'à quelques dizaines de milliers de personnes, il y a eu non seulement des manifestations plus traditionnelles comme celle du 29 novembre devant l'Assemblée nationale, mais aussi des actions beaucoup plus vigoureuses, comme on n'a plus nécessairement l'habitude d'en voir en milieu syndical : blocages de routes, actions-éclair contre tel ou tel ministre, et même la fermeture des ports de Montréal, Trois-Rivières, Québec et Bécancour. Des actions exemplaires, donc ; un mouvement de résistance juste et nécessaire, qu'on a rapidement associé au « réveil » d'un mouvement syndical endormi depuis trop d'années déjà.
Certains et certaines ont voulu y voir la réaffirmation de la « toute-puissance » et de « l'immense potentiel » du mouvement syndical. Il est vrai que celui-ci dispose de moyens et de capacités organisationnelles considérables, qui ne servent malheureusement que trop souvent à « organiser » la soumission des travailleurs et des travailleuses aux capitalistes qui nous dominent - qu'on pense à ces milliers de démarcheurs, libérés syndicalement à chaque année en février, pour vendre des actions du Fonds de solidarité de la FTQ (même chose avec le « Fondaction » de la CSN). Et il est tout aussi vrai que les actions de décembre, tout au moins en apparence, tranchaient avec ce qu'on a connu ces dernières années, alors que les très nombreux coups de poing sur la table des Massé, Laviolette et cie n'étaient généralement suivi que de tractations et de négociations de coulisses. Cette fois-ci, les hautes directions syndicales ont daigné organiser, ou à tout le moins ont laissé s'organiser, de vraies actions militantes et rassembleuses.
Nous préférons, quant à nous, y voir la puissance et le potentiel des travailleurs et des travailleuses elles-mêmes, d'abord et avant tout, plutôt que celle des organisations qui les encadrent et les représentent. Les événements qui se sont déroulés depuis la mi-décembre ont au contraire montré de nouveau, si besoin était, l'immense potentiel... de paralysie des grandes centrales syndicales.
Le mot d'ordre de grève générale : un effet d'engourdissement
Aussi juste et légitime qu'il ait été, le mouvement de résistance qu'on a connu en novembre et décembre derniers n'a pas suffi à faire reculer le gouvernement Charest. Les projets de loi contestés ont tous été adoptés, grâce en particulier à l'utilisation de l'odieuse procédure du « bâillon ». Par la force des choses - l'arrivée de la période des Fêtes aidant - le mouvement s'est donc plus ou moins effrité. Dès lors s'est posée la nécessité de reprendre et de poursuivre la lutte à un niveau plus élevé, surtout que les Libéraux n'ont pas semblé rassasiés, au moins dans un premier temps, par la victoire qu'ils ont remportée en décembre (en témoigne l'annonce téméraire qu'ils ont faite, dès le retour des Fêtes, de leur volonté de relancer l'impopulaire projet de construction d'une centrale thermique dans la région du Suroît, qui avait d'abord été mis de l'avant par le PQ).
C'est ainsi qu'est apparue l'idée, largement reprise, d'une éventuelle grève générale, suivant une variété de modalités (24 heures ou illimitée ; du secteur public seulement ou dans l'unité avec le secteur privé ; dispersée ou menée conjointement par toutes les centrales ; etc.). La CSN, la FTQ et la CSQ ont toutes trois annoncé qu'elles allaient consulter leurs membres à ce sujet. Et tout ce que le Québec compte de militantes et de militants de gauche semble s'être rabattu là-dessus, systématiquement.
Ainsi, le mensuel « indépendantiste et ouvrier » (et désormais ouvertement péquiste, faut-il le préciser) L'aut'journal, après avoir conclu des mobilisations de décembre que « la concertation a[vait] vécu », s'est prononcé en faveur d'une telle « journée de grève générale illégale contre les politiques du gouvernement Charest » [2]. L'Union des forces progressistes (l'UFP) s'y est également montrée favorable, parlant de « grève politique » pour exiger le retrait des projets de loi adoptés par les Libéraux. Il n'est jusqu'aux camarades de la NEFAC (la Fédération des communistes libertaires du Nord-Est) qui ont consacré l'éditorial du numéro de février du journal Le Trouble à cette question, se prononçant elles et eux aussi en faveur de ce moyen de pression.
Certes, dans l'état actuel des choses, une telle action constituerait une réponse pleinement méritée aux plans destructeurs du gouvernement Charest. Mais le fait de mettre de l'avant la grève générale comme mot d'ordre central (voire unique) et de se concentrer principalement sur sa très hypothétique réalisation ne peut avoir pour effet que d'étouffer la résistance des travailleurs et des travailleuses, qu'on vise pourtant à mobiliser, et surtout à les déposséder de leur lutte.
Le mot d'ordre de grève générale repose sur l'idée que les grandes organisations syndicales (qui sont seules en mesure de le réaliser) constituent la seule et unique force capable de mener la lutte contre le pouvoir de la bourgeoisie - alors qu'en fait, on sait très bien qu'elles en sont partie prenante. Ainsi, c'est essentiellement parce qu'elles ont senti que leur rôle privilégié dans la gestion du capital était remis en question par le gouvernement Charest (qui a cru, un temps, qu'il pourrait se passer d'elles) qu'elles ont remué ciel et terre pour le préserver. Tel est le sens de toutes les déclarations qu'on a entendues et réentendues jusqu'à la nausée dans la bouche des Massé et Carbonneau, qui n'ont cessé de déplorer la fin de la paix sociale et d'en appeler au rétablissement du « dialogue » avec le gouvernement.
D'ailleurs, le gouvernement libéral, qui est certes moins fou qu'il en a l'air, semble avoir d'ores et déjà réajusté le tir. D'une part, il a décrété une pause et pourrait même adopter certaines mesures compensatoires, à caractère « social », dans son prochain budget, distribuant quelques bonbons ici et là pour panser les plaies. D'autre part, il a annoncé début février qu'il tiendrait une série de consultations sectorielles ce printemps, qui déboucheront à la fin juin ou en septembre sur un forum national impliquant patronat, syndicats et autres « organisations de la société civile », un peu sur le modèle des grands sommets naguère tenus par l'ancien gouvernement péquiste et qui lui avaient permis, on s'en souviendra, d'obtenir l'appui des centrales syndicales à son fameux objectif du « déficit zéro ».
Tout comme le PQ, qui a chaudement salué cette initiative, les grandes centrales ont tout de suite annoncé qu'elles y participeraient, tout en disant poursuivre en même temps leurs interminables consultations sur une éventuelle grève. « Il n'y aura pas de grève générale demain matin, mais nous voulons être prêts si nous devons la faire », a ainsi déclaré le président de la FTQ Henri Massé, tout en précisant : « Nous sommes toujours sur nos gardes et nous ne prenons rien pour acquis. Mais si le gouvernement veut composer avec nous, on verra. » Ce qu'on voit très bien, en fait, c'est que ça commence à ressembler drôlement à un enterrement de première classe.
Entre-temps, plusieurs organisations - y compris des syndicats - ont mis à leur agenda la journée du 14 avril, qui marquera le premier anniversaire de l'élection du gouvernement Charest. À Montréal, le Comité des sans-emploi et la CLAC-logement ont appelé à une journée d'action et comptent organiser eux-mêmes une action de protestation. Les deux groupes soutiennent avec raison qu'il ne faut jamais attendre les mots d'ordre des hautes directions syndicales avant d'agir. En effet, s'il avait fallu qu'on se soumette à leur « leadership » en avril 2001 lors du Sommet des Amériques, on en serait peut-être encore aujourd'hui à tourner en rond dans le stationnement du Colisée de Québec...
La résistance populaire contre le gouvernement Charest doit se poursuivre et s'intensifier et ce, peu importe la direction qu'emprunteront les grandes organisations syndicales. Les masses travailleuses, comme l'ensemble des exploitéEs, ont maintes fois prouvé leur capacité d'initiative et leur très grande créativité lorsqu'il s'agit de défendre leurs intérêts et leurs conditions d'existence.
Ce sera la grève générale, ou ce sera autre chose : l'important restera toujours qu'elles apprennent à se diriger elles-mêmes et qu'elles n'attendent rien d'un quelconque « sauveur suprême » (fut-il accoutré d'une ceinture fléchée fraîchement tissée). Ce faisant, elles renforceront d'autant leur capacité à mener le combat qui leur permettra de gagner enfin leur véritable émancipation.
Eric Smith
1) Selon les données officielles publiées par le Directeur général des élections, seulement 70,4 % des inscrites et inscrits ont effectivement participé au scrutin : il s'agit là du taux de participation le plus faible à avoir été enregistré lors d'élections générales au Québec depuis... 1927 ! À titre de comparaison, le taux de participation moyen des scrutins tenus depuis le début de ce qu'on a appelé la « révolution tranquille » (i.e. de 1960 à aujourd'hui) est de 80 %.
2) « Oui ! à la grève générale et à l'action politique », in L'aut'journal, nº 226, février 2004.
(paru dans la revue Arsenal n° 2)
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