Don Quichotte et les moulins à vent :
Le mythe de l’autogestion
La majorité des hommes et des femmes sont contraints de vivre sous le capitalisme. En raison du rapport de force qui lui est défavorable sous le capitalisme, le prolétariat est contraint à ne penser sa libération qu'à travers ses conditions immédiates d'existence. À vrai dire, le prolétariat est prisonnier d'un système qui ne lui laisse que peu d'occasions de s'échapper.
En finir avec le capitalisme est la principale tâche du prolétariat. Mais pour éliminer un système aussi puissant qui se défendra avec acharnement et qui ne laissera pas les exploitéEs s'organiser, il faut plus que de bonnes intentions : il faut établir une nette séparation à tous les niveaux (théorique - pratique - organisationnelle) avec la bourgeoisie. Tant que domine la bourgeoisie, cette séparation est toujours à recommencer. Elle n'est ni spontanée, ni innée au sein du prolétariat ; elle nécessite de revenir plus d'une fois sur des questions qui semblaient résolues, de revoir, de refaire.
Utopie et révolution
Dès ses débuts comme théorie révolutionnaire du prolétariat, le marxisme s'est distingué du socialisme utopique, en particulier celui des adeptes de Proudhon (1809-1865) puis plus tard ceux de Bakounine (communistes libertaires et anarcho-syndicalistes), sur les questions centrales des buts, des moyens et des objectifs de la révolution. Cette démarcation entre anarchistes et communistes, entre socialisme utopique et socialisme scientifique se poursuit encore de nos jours, bien que sous des formes différentes.
Dans l'histoire du prolétariat et de la lutte pour le communisme, dans l'histoire du mouvement révolutionnaire prolétarien en général, peu de questions ont fait l'objet d'autant de débats que celle qui touche le contenu de la période qui devrait suivre le capitalisme pour nous mener au communisme. Tout à s'opposant sur cette question, anarchistes et communistes ont au moins une chose en commun : l'objectif d'une société libre, égalitaire débarrassée de toutes formes d'exploitation, sans État. Mais de ce but, les anarchistes en ont fait une utopie ; les communistes, un projet révolutionnaire. C'est là une différence fondamentale qui se répercute dans tous les sphères de l'activité révolutionnaire.
De l'expérience historique, les communistes dégagent l'enseignement suivant : à savoir qu'il est incontournable pour le prolétariat d'exercer une dictature intégrale sur la bourgeoisie dans tous les domaines et à toutes les étapes du développement de la révolution. Tout changement important du système de propriété au cours de l'histoire, tant lors de la substitution du système féodal à l'esclavagisme que pendant celle du capitalisme au féodalisme, a invariablement commencé par la prise du pouvoir pour ensuite, en s'appuyant sur la force du pouvoir conquis, procéder à la transformation sur une vaste échelle de la propriété, et à la consolidation et au développement du nouveau système de propriété.
En quoi consiste la dictature du prolétariat ? C'est Marx qui nous donne la formulation la plus lapidaire : « Ce que j'ai apporté de nouveau, c'est 1) de démontrer que l'existence des classes n'est liée qu'à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes mène nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes. »
À cette conception, les communistes libertaires opposent leur propre vision d'un socialisme anti-autoritaire qui se veut « une transformation radicale de la société concrétisant le socialisme spontané des travailleurs, réalisant les aspirations égalitaires et libertaires maintes fois exprimées dans les luttes de classe des exploités et dans les luttes émancipatrices des femmes et des opprimés ». Ce projet serait réalisable parce que « les rapports de production, le rapport salarial sont brisés, que les grands moyens de production sont socialisés, collectivisés à la base et non étatisés, que l'autogestion se substitue au rapport dirigeants/dirigés, et qu'ainsi la division de la société en classes antagonistes est remplacée par une communauté humaine en réunification, socialement et politiquement égale et libre ». Enfin, le socialisme anti-autoritaire serait une « démocratie authentique, parce que l'appareil d'État - c'est-à-dire l'appareil de domination des classes exploiteuses - est brisé, remplacé par une organisation fédéraliste de la société et par l'autogestion généralisée exercée sur toutes les grandes décisions, la souveraineté collective en acte, la démocratie "de bas en haut" ou "de la périphérie vers le centre", le pouvoir aux assemblées de base et à leurs conseils librement associés ». « Il s'en suit que le nouveau pouvoir ne sera pas exclusivement le pouvoir du prolétariat - même s'il y pèse de façon décisive - et encore moins sa dictature... ».
Ces citations sont tirées du Manifeste pour une alternative libertaire de l'organisation française du même nom (Alternative libertaire, AL). De celles-ci se dégage la vision communiste libertaire de la transition au communisme qui a au moins le mérite d'avoir été couchée sur papier. AL affirme 1) qu'il n'y a pas de société de transition étatisée entre le capitalisme et le communisme ; et 2) que l'autogestion pratiquée à grande échelle assure cette transition.
Nous allons nous attarder à ces deux éléments en démontrant que les théories anarchistes, lorsque mises à l'épreuve, s'avèrent en tous points en contradiction avec la réalité objective. Que la doctrine anarchiste, comme l'écrivait Lénine il y a plus de 100 ans, « n'a rien apporté sinon des généralités contre l'exploitation. Ces phrases sont en usage depuis plus de 2 000 ans. Il manque : a) la compréhension des causes de l'exploitation ; b) la compréhension du développement de la société qui conduit au socialisme ; c) la compréhension de la lutte des classes comme force créatrice de la réalisation du socialisme. »
Luttes revendicatives et lutte révolutionnaire
Battue dans sa forme ouverte de refus de faire de la lutte politique, l'utopie anarchiste de la révolution sociale sans révolution politique, de la création d'une société sans classes sans une phase où le prolétariat exerce sa direction politique sur l'ensemble des masses (i.e. la dictature du prolétariat), est réapparue sous le couvert de la fusion des luttes revendicatives et de la lutte révolutionnaire, comme si l'une et l'autre étaient une seule et même chose, prenaient une seule et même forme.
Contrairement aux anarchistes, les marxistes ont toujours bien pris soin de distinguer la lutte revendicative des masses (menée pour conserver ou arracher un gain, une amélioration à la bourgeoisie, donc pour la contraindre à agir en contradiction avec ses intérêts immédiats) et la lutte révolutionnaire menée par les communistes et le prolétariat afin de conquérir le pouvoir politique, éliminer la bourgeoisie et son État, instaurer la dictature du prolétariat pour ensuite avancer vers le communisme. Entre ces deux formes de luttes, il existe un saut qualitatif que le mouvement libertaire ignore complètement, se refuse à faire ou s'avère incapable de faire.
Pour le mouvement anarchiste, il suffit que les luttes revendicatives dépassent le cadre imposé par le pouvoir des classes dominantes et soient de moins en moins compatibles avec le capitalisme, pour que surgissent spontanément des « contre-pouvoirs » à la base qui vont contester l'État. Pourtant, toute l'expérience historique de la lutte pour le communisme a montré, en nous le faisant payer cher par la mort de milliers et de milliers de révolutionnaires, que la révolution ne surgit pas de la multiplication des luttes revendicatives, aussi radicales soient-elles (on a qu'à penser à l'Argentine), mais qu'elle nécessite l'unification de différents facteurs objectifs : 1) une crise économique et politique qui touche toutes les classes ; 2) l'incapacité de la bourgeoisie de conserver intacte sa domination ; 3) l'incapacité pour le prolétariat et les masses populaires de vivre comme avant ; et d'un facteur subjectif : 4) l'existence d'une direction politique révolutionnaire, d'un parti communiste.
En ne distinguant pas la lutte révolutionnaire de la lutte revendicative, le mouvement anarchiste est amené à osciller entre les actions directes (propagande par le fait) et une stratégie anarcho-syndicaliste articulée autour d'un suivisme du mouvement ouvrier organisé et d'une exaltation de toutes les luttes menées par les syndicats. Cette alternance se reproduit significativement dans toute l'histoire de l'anarchisme (de la Bande à Bonnot au syndicalisme révolutionnaire en France, des attentats à l'anarcho-syndicalisme en Espagne, etc.).
Un petit détour historique nécessaire
Selon les communistes libertaires, la lutte revendicative et sociale débouche sur la socialisation des moyens de production, qui ne serait pas la concentration de ceux-ci aux mains de l'État, mais possession collective par l'ensemble de la société, autogestion de la production dans sa globalité, et autogestion de chaque unité par ceux et celles qui s'y emploient. Sur papier tout est beau, mais une question essentielle demeure : si le gouvernement était aboli, l'économie collectivisée, autogérée, est-ce que l'exploitation et le capitalisme seraient éliminés ?
Répondre à cette question est primordial car c'est la base de toute la conception du monde des communistes libertaires depuis Proudhon qui revendiquait que la société pouvait se développer sur la base des rapports entre producteurs et entre producteurs et consommateurs, indépendamment de l'État. Prenant appui sur cette notion, Bakounine a ensuite développé l'idée d'un fédéralisme se développant sue la base de compagnies ou d'associations ouvrières, liées les unes aux autres, mais libres et indépendantes de leurs décisions, la propriété y étant gérée sur une base collectiviste.
Pour répondre à notre questionnement, il faut trouver dans l'histoire un exemple suffisamment complet pour en tirer des enseignements. Cet exemple existe-t-il ? Oui, il existe dans la guerre civile espagnole (1936-1939) qui a fourni l'exemple le plus poussé de communes anarchistes autogérées, qui touchèrent à la fois l'agriculture et l'industrie, la campagne et la ville, sur une échelle de masse. Malgré toutes les précautions à prendre devant la courte durée de cette expérience, beaucoup d'enseignements peuvent en être tirés d'autant plus que les anarchistes l'utilisent comme exemple et en ont fait quelque chose à eux, « leur révolution ». Pourtant, comme on va le voir, l'ironie de l'histoire a voulu - comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir - que les anarchistes en Espagne fassent le contraire de ce que leur prescrivait leur doctrine d'école ; par le fait même, ils se sont avérés incapables d'offrir une direction capable de mobiliser les masses lorsque qu'ils ont été confrontés aux principaux problèmes de la transformation du capitalisme en communisme.
En Espagne, juste avant l'attaque de la bourgeoisie dirigée par Franco, les anarchistes étaient à la direction du plus important syndicat de masse (la CNT comptait plus d'un million de membres) et ils disposaient d'un appareil politique, malgré ce qu'ils peuvent prétendre, avec la Federacion Anarquista Ibérica (FAI). En position dominante, les anarchistes avaient la capacité organisationnelle et la possibilité de diriger les masses prolétariennes et paysannes à l'assaut de l'État bourgeois, ce qu'ils ont refusé de faire conformément à leur apolitisme doctrinaire. La guerre civile espagnole a donc été imposée par la bourgeoisie, privant le prolétariat et la paysannerie de l'initiative.
Dès les premiers jours de la guerre civile, le vide laissé en terrain républicain par la fuite des autorités patronales et administratives a permis au prolétariat et à la paysannerie de s'emparer facilement du pouvoir économique ; mais une fois cela acquis, il restait à résoudre le problème de sa défense et le maintien de la nouvelle société. Qui dépendaient de la construction d'un réel pouvoir prolétarien capable à la fois de consolider les avancées et de battre les ennemis !
Avec l'autogestion, la production a-t-elle échappé aux lois du capitalisme ?
Les anarchistes espagnols croyaient, comme les libertaires d'aujourd'hui, qu'un système de communes autonomes autogérées, faiblement liées les unes aux autres, était l'alternative au capitalisme et au marxisme. Ainsi, ils et elles croyaient que dès qu'ils auraient collectivisé les villages à la campagne et les lieux de travail dans les villes, ils auraient, pour ainsi dire, supprimé les inégalités, le capitalisme, l'argent, le gouvernement, l'État. Mais ceci s'est avéré inexact.
Les camarades anarchistes auraient dû pourtant savoir que lorsque la production est le fruit de petites (ou grosses) entreprises indépendantes, qu'elles soient dirigées par un/une capitaliste ou par un collectif de travailleurs et de travailleuses, cette production ne mène pas à plus de liberté, mais au contraire est la base la plus ferme du développement de l'exploitation et du capitalisme. L'autogestion dans le cadre du fédéralisme prônée par les anarchistes, c'est permettre que des milliers d'entreprises, usines et prolétaires soient liéEs, non pas par un plan consciemment décidé et discuté, mais par les seules forces du marché qui à travers les résultats de milliers de transactions entre ces petits groupes régénèrent constamment le capitalisme, la division entre pauvres et riches et finalement aboutissent aux monopoles.
Ce que nous tenterons de mettre en lumière, c'est que malgré l'incroyable héroïsme des militants et militantes libertaires, le projet anarchiste a échoué en Espagne parce que les bases matérielles qui ont donné naissance au capitalisme, aux classes sociales, à l'État des capitalistes, sont compatibles avec la production, même collectivisée. L'anarchisme a échoué parce qu'il voyait dans les petits groupes affinitaires ou de production (assemblées de base) des unités auto-suffisantes, alors que seul le prolétariat dans sa totalité - en construisant son parti et en menant la lutte révolutionnaire - peut en arriver à contrôler et diriger l'économie, restreindre le droit bourgeois et par le fait même surmonter sa propre exploitation (ce qui est le contenu de la dictature du prolétariat). Finalement, l'anarchisme a échoué parce qu'il n'a pas réussi à comprendre la liaison entre la liberté et l'activité révolutionnaire des masses ; par le fait même, il est le reflet de l'idéologie bourgeoise du « chacun pour soi ».
Plus particulièrement, les forces du capitalisme (les lois du marché) se sont rapidement affirmées dans les communes dirigées par les anarchistes. Ces forces n'étaient pas principalement liées aux difficultés de la guerre civile espagnole, mais aux relations économiques (ou l'absence de relations économiques) entre les communes. L'incapacité des communes à surmonter les inégalités, tout comme d'autres problèmes, a été notée par tous les commentateurs sérieux, de diverses tendances, de la guerre civile et même par certains dirigeants de la CNT. Cela ne peut être nié, sauf par ceux et celles qui transforment l'Espagne en un Eldorado de la révolution mais qui se refusent à étudier ce qui s'est réellement produit.
Cette incapacité de surmonter les inégalités ne veut pas dire que les communes furent un échec. Certaines ont bien fonctionné, d'autres pas ; positivement, elles permettaient aux masses de prendre en charge les choses en démontrant que les prolétaires pouvaient continuer la production sans les patrons. Mais cela ne demeure à cette étape qu'un moyen de lutte, rien d'autre.
Abolir l'État
Prendre le contrôle des usines et des différents lieux de travail est une étape incontournable dans un processus révolutionnaire. Mais s'y arrêter signifie nécessairement que l'on ne comprend pas les exigences de la révolution et les tâches à accomplir pour réellement abolir le capitalisme. Comme l'expliquait Lénine, ce qu'il s'agit de faire, c'est de « passer de la tâche la plus simple, qui est de poursuivre l'expropriation des capitalistes, à une tâche beaucoup plus complexe et plus ardue : créer des conditions dans lesquelles la bourgeoisie ne puisse ni exister, ni se reformer à nouveau ».
Pour le prolétariat, il est nécessaire de réprimer la bourgeoisie et la contre-révolution, d'exproprier la grande bourgeoisie, notamment les banques, les grandes industries et les réseaux de communication ; de nationaliser les richesses immobilières et mobilières, la terre, le sous-sol et les eaux ; de développer la propriété sociale et collective des principaux moyens de production ; de constituer, dans toutes les unités de production, une direction qui agira dans l'intérêt général du prolétariat, i.e. dans le but de satisfaire les besoins collectifs et de servir la révolution mondiale ; de gérer les entreprises selon un plan national et des plans locaux qui assignent les tâches à accomplir, allouent les ressources et déterminent la destination des produits.
Cela exige un État prolétarien, puisque les rapports de production ne pourront être transformés complètement et à tous les niveaux du premier coup ; par conséquent, les classes subsisteront. Il va aussi subsister des formes de petite production (pensons aux milliers de PME), tout comme il y aura maintien de la répartition selon le travail, et non selon les besoins. Des inégalités persisteront, par exemple entre celles et ceux qui dirigent et celles et ceux qui exécutent.
La théorie anarchiste lors de la guerre civile, comme aujourd'hui, était allergique à toute forme d'État, de centralisme et à la planification centrale. Pour l'anarchisme, le centralisme et la démocratie à la base sont incompatibles. Placés devant la nécessité de faire fonctionner les communes entre elles, les anarchistes n'ont pas vu que la révolution exigeait dans un premier temps une centralisation stratégique reposant sur l'initiative à la base. Au lieu de prendre en main directement (d'autorité, dirions-nous) et de façon globale l'ensemble des forces productives, ils et elles ont préféré laisser aller les choses en espérant que la coordination si nécessaire entre communes serait facilement établie grâce à « l'aide mutuelle » ou « la coopération volontaire » ou, au pire, par un fédéralisme le plus faible possible.
L'État capitaliste peut bien être un monstre, mais c'est un monstre qui n'est pas simplement apparu comme par magie. L'État apparaît lorsque la société se divise en classes aux intérêts irréconciliables, et il est toujours l'État de la classe dominante, i.e. la bourgeoisie sous le capitalisme. Cette division entre classes antagoniques est elle-même le fruit du développement de la production ; cette production et les forces qui la permettent sont sous le contrôle d'une classe, celle des capitalistes.
Les révolutions du siècle dernier nous ont enseigné que le prolétariat ne peut espérer renverser la situation qu'en s'érigeant en classe dominante. En se refusant d'appuyer l'État du prolétariat et la démocratie prolétarienne (dictature du prolétariat) dans la phase de transition au communisme, tout simplement en niant la nécessité même de cette transition, le mouvement anarchiste a été par la force des choses amené à participer, défendre et ménager l'État capitaliste. Confronté au besoin de coordination et de planification touchant tout le prolétariat et la paysannerie, les anarchistes ont peu à peu été dans l'obligation d'adopter les plans de leurs adversaires, entre autres ceux de la bourgeoisie libérale. Il ne s'agissait pas ici d'un repli tactique pour favoriser des alliances avec d'autres forces afin de battre l'armée bourgeoise (ce qui est admissible et même dans ce cadre nécessaire), c'est que tout simplement les anarchistes n'avaient aucune idée indépendante au sujet de la façon d'accomplir la centralisation nécessaire.
On pourrait nous opposer que les communes en Espagne ont eu peu de temps pour se développer. Pourtant, pendant plus d'une année, les anarchistes ont eu à peu de choses près les mains libres pour construire et développer les communes dans les régions d'Aragon et Levant et dans le bastion industriel de Barcelone et dès le début, les difficultés reliées à la planification et à la centralisation se sont fait sentir. Il y a de bonnes raisons de croire que le problème se serait seulement amplifié si l'expérience avait perduré.
Éliminer les inégalités
Dans son manifeste, Alternative libertaire affirme que le fédéralisme conduit à une « structuration stabilisée de la société ». La coordination de la production est assurée par des fédérations et des branches. Justement, lors de la guerre civile espagnole, un des objectifs des communes, fixé par les anarchistes eux-mêmes, était d'assurer l'égalité des participants et participantes ; et un des instruments privilégiés pour atteindre cet objectif était les fédérations et branches. Les militants et militantes anarchistes croyaient que les conditions de vie entre les communes s'égaliseraient rapidement sur la base de « l'aide mutuelle ». Encore ici, il faut admettre que cela ne s'est pas produit.
Dans les campagnes, les communes se sont organisées de manières très différentes. Dans certains cas, les marchandises de la commune étaient centralisées dans un entrepôt ; dans d'autres, ce n'était pas le cas. Très rapidement, des disparités se sont établies de commune en commune, d'usine en usine. Certaines communes pouvaient compter sur un revenu nettement supérieur aux communes plus pauvres.
Mais où donc était passée « l'aide mutuelle » que devaient se porter entre elles les communes ? La réponse est simple : les communes, de crainte de voir revenir les propriétaires fonciers récupérer leurs terres, étaient plutôt enclines à envoyer les excédents vers les villes et au front plutôt qu'une à l'autre. Pour assurer le ravitaillement du front et des villes, les colonnes de miliciens anarchistes ont été utilisées (petit détail, ces colonnes de miliciens chargées d'assurer le ravitaillement des villes et dont les membres ne faisaient pas partie des communautés, n'étaient-elles pas comme une sorte de force armée séparée de la population - et n'est-il pas vrai que cette séparation d'une force armée d'avec le peuple est à la base de... l'État ?). Mais quand le temps est venu de s'attaquer aux disparités entre communes - tâche trop fastidieuse, trop sensible et trop complexe pour être accomplie par les colonnes mobiles de milice - très peu a été fait. C'est précisément ce qui est arrivé en Aragon et en Levant, les deux régions où la collectivisation des terres avait été poussée le plus loin et cela, même si les fédérations régionales avaient pris très au sérieux (c'était même vu comme étant une tâche principale) la redistribution entre communes. Les variations entre communes reflétaient probablement des inégalités historiques, mais elles reflétaient aussi le rôle mineur joué par la redistribution organisée par les fédérations.
Le même phénomène s'est produit dans les usines collectivisées de Barcelone, qui était le centre principal des communes industrielles anarchistes. Les prolétaires avaient le contrôle des usines, mais sur la base des mêmes principes anarchistes appliqués à la campagne, il a été impossible d'établir une coopération durable.
Plus concrètement, la théorie anarchiste a amené les prolétaires à considérer leur usine comme étant la possession de ceux et celles qui y travaillaient au lieu de la considérer comme la propriété de l'ensemble du prolétariat. Alors que le chômage était élevé, les prolétaires des usines collectivisées ont plus souvent qu'autrement procédé à améliorer leurs propres conditions de travail (meilleurs salaires, programmes sociaux) plutôt de répartir leurs avantages avec les autres prolétaires. Tout comme dans les communes agraires, une grande disparité s'est maintenue entre prolétaires avec un emploi et prolétaires sans-emploi, entre prolétaires des secteurs névralgiques (donc mieux payéEs) et ceux et celles des secteurs secondaires.
Devant la difficulté d'organiser la coopération durable entre les usines collectivisées à Barcelone, comment les anarchistes ont-ils réagi ? En dépit de leurs déclarations contre l'argent, ils se sont servis des mêmes outils que le capitalisme, notamment une banque centrale du travail, un conseil économique, le crédit, les achats en espèces, la demande, etc. Non seulement ils ne pouvaient éliminer la comptabilité, l'argent, ils ont aussi dû organiser des formes d'opérations bancaires et financières.
Un des effets les plus marquants de la polarisation croissante entre les lieux de travail collectivisés a été la perte d'indépendance pour un bon nombre d'entre eux. Les lieux de travail collectivisés les plus pauvres n'ayant pas les fonds nécessaires pour payer les salaires, ceux-ci ont obtenu ces fonds en hypothéquant l'équipement de leur lieu de travail ainsi que le matériel qui y était entreposé au gouvernement catalan bourgeois. Un à un, les lieux de travail sont ainsi passés des mains des prolétaires aux mains de la bourgeoisie sans que celle-ci n'ait à jouer aucun rôle, sauf celui de prêteur sur gage.
Suppression de l'argent
Jetons un coup d'œil à l'argent. Les anarchistes avaient cru que prendre le contrôle des lieux de travail et des villages suffirait pour supprimer l'argent. Par exemple, dans Binéfor, comme dans 450 autres villes collectivisées d'Aragon, l'argent a été déclaré aboli. Une économie basée totalement sur l'échange étant impraticable, le comité a donc procédé à l'émission de bons de 5, 6 et 7 pesetas. La valeur de tout le travail masculin était fixée à 7 pesetas par jour et pour les femmes... 5 pesetas. La vieille devise n'ayant pas été saisie, le marché noir s'est épanoui.
Ainsi, après avoir annoncé que l'argent était supprimée, le comité local de la commune autonome a procédé à l'émission de bons locaux qui ont fonctionné pour les gens du pays comme de l'argent. Ironiquement, le fait que ces bons jouaient le même rôle que l'argent ne semble pas avoir frappé les anarchistes. Pour eux et elles, l'argent, c'était les billets de banque nationaux, alors que la devise locale n'en n'était pas du tout, à leurs yeux. L'émission par plusieurs communes de bons de valeurs différentes a eu comme conséquence de rendre plus difficiles les échanges entre communes. Beaucoup de personnes dans les communes en sont venues à penser qu'une monnaie nationale n'était peut-être pas une si mauvaise chose. Le point principal ici est que les anarchistes ont lutté contre les aspects extérieurs de l'argent - un billet de banque émis par les institutions financières des capitalistes - et non pas contre les rapports sociaux et de production qui engendrent l'argent.
Encore une fois, il faut préciser que le problème n'est pas que les anarchistes ont échoué à accomplir l'impossible - l'abolition immédiate de l'argent. Du point de vue de la théorie marxiste, il n'est pas étonnant que l'argent ne puisse être aboli immédiatement. Le problème n'est pas dans les mesures pratiques prises (rationnement des biens de première nécessité, gratuité de certains services, etc.) non plus. Le problème se trouve dans la théorie anarchiste elle-même. Quand la réalité objective est venue défaire tous les dogmes des anarchistes, ceux-ci se sont retrouvés devant un choix difficile : prendre le contrôle de l'économie et assurer la dictature du prolétariat en alliance avec la paysannerie, ou laisser la bourgeoisie reprendre le contrôle ; et c'est la seconde option qui l'a emporté car pour eux, la centralisation était synonyme d'autorité, celle-ci équivalent à leurs yeux au capitalisme.
La dictature du prolétariat
Le marxisme identifie le besoin d'une période de transition relativement prolongée entre le début de la révolution sociale et l'accomplissement d'une société sans classes qui a éliminé le gouvernement, l'argent, etc. Pendant cette période, les prolétaires doivent apprendre à diriger la société, surmontant de ce fait le capitalisme. Aussi, les forces productives doivent être développées suffisamment pour éliminer les risques de pénuries pour les masses. Durant cette période, la division de la société en classes devra être surmontée dans la pratique avant que le prolétariat puisse se passer de l'utilisation d'une machine révolutionnaire d'État.
Comme l'enseigne Lénine, « ...lors de toute transition du capitalisme au socialisme la dictature est nécessaire pour deux raisons essentielles ou dans deux directions principales. D'abord, on ne peut vaincre et extirper le capitalisme sans réprimer impitoyablement la résistance des exploiteurs, qui ne peuvent être dépouillés d'emblée de leurs richesses, des avantages de leur organisation et de leur savoir, et qui par conséquence, ne manqueront pas de multiplier, pendant une période assez longue, les tentatives en vue de renverser le pouvoir exécré des pauvres. Ensuite, même s'il n'y avait pas de guerre extérieure, toute grande révolution en général, et toute révolution socialiste en particulier, est impensable sans une guerre intérieure, c'est-à-dire sans une guerre civile... »
Comme il est dit dans le programme du PCR(co) : « L'État, qui continue à exister tout au long de la période socialiste mais qui progressivement en vient à "dépérir", doit associer de plus en plus les masses à l'exercice du pouvoir, en aménageant, entre autres choses, les conditions qui leur permettront de le faire : à savoir du temps (par la réduction du temps de travail), la prise en charge collective des tâches domestiques, l'attribution générale de moyens (encre, papier, salles de réunions, information...) qui permettront leur libre expression, etc.
« Il doit aussi voir à détruire les privilèges historiquement associés aux fonctions de direction, notamment par l'élection et la révocabilité des dirigeantes et dirigeants, l'adoption d'un mode de rémunération qui ramène leurs conditions de vie à celles des masses prolétariennes, et la participation des cadres au travail productif.
« À long terme, il s'agit de permettre à chacun et à chacune de développer sa capacité à diriger, et pas seulement au niveau d'une usine ou d'un quartier (même si nécessairement, cela passe aussi par là) ; mais surtout au niveau de la société tout entière, de la planification et la direction générale qu'elle prend.
« Pour que telle participation soit possible, et surtout pour qu'elle soit autre chose que toutes les consultations-bidon que les capitalistes et leurs gouvernements organisent uniquement pour nous donner l'impression que nous avons notre mot à dire sur l'administration de la société (alors qu'en fait, ce sont eux et eux seuls qui prennent toutes les décisions, et ils le font uniquement dans leurs propres intérêts), l'État doit se transformer lui-même, et surtout développer de nouveaux organes dirigeants, basés sur la participation des masses. »
DésarméEs devant les tâches de la révolution, sans une théorie qui ne soit pas un dogme mais un guide pour l'action, le mouvement anarchiste ressemble à Don Quichotte, grand lecteur de romans de chevalerie, qui décide un jour de partir à l'aventure, de conquérir la gloire par de valeureux exploits et de sauver le monde. Comme tant d'autres avant lui, il va poursuivre jusqu'au bout sa quête, bercé par ses illusions, vivant reclus dans ses rêves, réinventant le monde. Comme Don Quichotte luttant contre des troupeaux de moutons qu'il prendra pour des armées ennemies, des moulins devenus des géants, le mouvement anarchiste est demeuré trop longtemps à la surface des choses : lorsqu'il pensait abolir les inégalités, elles sont réapparues ; quand il pensait avoir aboli l'argent, le voilà qui réapparaît ; on pensait avoir fait son affaire à l'État, et pourtant les prolétaires sont obligés de lui hypothéquer les machines. En prêtant plus attention à la forme plutôt qu'au fond, ne tirant aucune leçon du passé, l'anarchisme a démontré ses limites, qu'il nous faut absolument dépasser.
Christophe Jacobson
(paru dans la revue Arsenal n° 2)
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