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Anarcho-syndicalisme, ouvriérisme et économisme :

La NEFAC et son virage syndicaliste

Ceux et celles qui suivent les activités de la Fédération des communistes libertaires du Nord-Est (mieux connue sous l'acronyme NEFAC) ou qui lisent régulièrement le journal Le Trouble ont pu constater que depuis environ un an les luttes syndicales y prennent de plus en plus de place, au point d'apparaître comme étant ni plus ni moins que la voie par laquelle passera l'émancipation de la classe ouvrière. Les pages du Trouble foisonnent de comptes-rendus des luttes syndicales ; on y trouve également une recension systématique des grèves et des lock-out, dans le cadre d'une chronique intitulée « Sur les lignes ». [1]

Parallèlement, des militantes et militants de la NEFAC ont commencé à s'investir dans un travail de solidarité avec les syndiquéEs en conflit : ce fut le cas l'été dernier au Vieux-Port de Montréal de même qu'à Québec, dans le cadre des conflits qui se sont déroulés notamment dans les secteurs de l'alimentation et du commerce et celui de l'automobile (garages et concessionnaires). En outre, la NEFAC fait activement campagne en faveur du mot d'ordre de grève générale qui circule actuellement en milieu syndical pour protester contre le projet de « ré-ingénierie de l'État » du gouvernement Charest.

Présente au Québec, en Ontario et dans quelques États du Nord-Est des États-Unis, la NEFAC est une des organisations les plus visibles dans la mouvance anarchiste. Elle se rattache à une tradition particulière de l'anarchisme qui vise consciemment à l'atteinte d'une société sans classes dans laquelle les besoins humains seront satisfaits selon le principe établi par Marx : « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Depuis son apparition il y a maintenant près de cinq ans, les militantes et militants de la NEFAC ont joué un rôle actif dans toute une série de luttes ayant parfois débordé le cadre strict imposé par le mouvement syndical officiel intégré à l'appareil d'État, notamment lors du Sommet des Amériques tenu à Québec en avril 2001.

Un tournant économiste et réformiste

Le virage récemment entrepris par la NEFAC découle d'une réflexion amorcée au printemps 2002 sur le prolétariat et la lutte des classes, qui l'a conduite à vouloir se défaire d'une certaine forme « d'apathie » qui caractérise selon elle l'anarchisme en Amérique du Nord, et à se « salir les mains » - « to move from the paper tiger of analysis into the muddied struggle of the real world » (« Which Way for the Class War ? », in The Northeastern Anarchist, nº 8, automne-hiver 2003). Apparemment, cela procède donc de bonnes intentions, notamment d'une volonté de réaffirmer la centralité du prolétariat dans la lutte pour mettre fin au capitalisme et faire naître une société nouvelle, « sans classes, sans État et non-hiérarchique », comme le veut la NEFAC. Sauf que dans les faits, ce tournant syndicaliste, pour autant qu'on puisse en juger jusqu'à maintenant, constitue un net recul par rapport à ses acquis antérieurs et retarde totalement par rapport à la nécessité, que nous reconnaissons d'emblée, de développer un mouvement de lutte qui sache réellement s'attaquer au pouvoir de la bourgeoisie - un mouvement révolutionnaire, dans son essence et dans sa forme.

La ligne actuellement défendue par la NEFAC et la pratique qu'elle développe en conséquence nous ramènent en fait au même type d'ouvriérisme et d'économisme qui caractérisent la gauche opportuniste et que nous avons pour notre part combattu au début des années 90, à l'époque où un courant qui allait éventuellement redonner vie au vieux Parti communiste canadien au Québec avait tenté de nous imposer telle approche [2]. Sur la forme, la NEFAC se démarque évidemment des révisionnistes : elle n'hésite pas à critiquer les directions syndicales les plus vendues et corrompues et adopte un style vindicatif qu'on ne retrouve pas nécessairement dans les pages de journaux comme La Voix du peuple ou L'aut'journal, toujours soucieux de maintenir « l'unité », même avec les bureaucrates syndicaux les plus détestables. Sauf que comme on peut le voir avec la campagne qu'elle mène en faveur de la grève générale contre le gouvernement Charest, ça ne prend pas beaucoup de temps pour que ce soient les hautes directions syndicales qui fixent et déterminent l'agenda, y compris de ceux comme la NEFAC qui savent pourtant se montrer critiques envers elles.

C'est que tout comme les révisionnistes, la NEFAC part du principe que les syndicats attirent spontanément les militantes ouvrières et militants ouvriers les plus avancéEs politiquement (disons plutôt, les plus radicales et radicaux et disposéEs à combattre toute forme d'exploitation et d'oppression, pour ne pas heurter les sensibilités de ceux et celles qui rejettent le concept « d'avant-garde ») et même qu'ils contribuent, pour ainsi dire, à les former et à les faire se développer ainsi. C'est ce qu'exprime très clairement une militante de la NEFAC de l'État du Vermont, dans le cadre d'un dossier spécial sur « l'anarchisme en milieu de travail » (« Anarchists in the Workplace ») récemment paru dans la revue de la Fédération : « Through participation in labor unions, workers acknowledge class interests and develop class consciousness. » (« Class Struggle in the Green Mountains : Vermont Workers' Center », in The Northeastern Anarchist, nº 8, automne-hiver 2003)

Pour la NEFAC, il appert donc que les syndicats, en soi, sont d'authentiques organisations prolétariennes et ce, indépendamment de leur composition de classe réelle, de leur degré d'intégration à l'appareil d'État et de la ligne politique qu'ils défendent. « The trade union movement, poursuit le même article, is the most important mass movement the working class has built. » On pourrait certes questionner ce postulat, eu égard aux gigantesques organisations révolutionnaires à caractère de masse que le prolétariat a également générées au cours des 150 dernières années, mais admettons pour un instant que ce soit exact : il n'en reste pas moins qu'on doit quand même analyser concrètement ce qu'il en est aujourd'hui advenu. Et à l'évidence, les syndicats des grands pays impérialistes comme les États-Unis et le Canada ne sont plus ce qu'ils ont déjà été. Nous avons déjà montré, à cet égard [3], que les salariéEs provenant de couches sociales non-prolétariennes (essentiellement de la petite-bourgeoisie) comptent désormais pour 40 % des effectifs du mouvement syndical canadien. (En corollaire, les couches les plus exploitées du prolétariat sont aussi celles qui sont le plus faiblement syndiquées.)

Mais plus important encore, c'est que le rôle désormais rigoureusement encadré et institutionnalisé du mouvement syndical comme co-gestionnaire du capital fait en sorte que ce dernier attire, « éduque » (si tant est qu'on puisse parler d'éducation dans ce cas-ci) et organise non plus seulement les ouvrières et ouvriers qui veulent défendre leurs intérêts de classe face au(x) patron(s) comme c'était le cas il y a un siècle (ce phénomène existe encore, certes, mais devient de plus en plus marginal), mais aussi les petitEs bourgeoisES, les privilégiéEs et toute cette variété de carriéristes qui aspirent à devenir des dirigeantEs dans le cadre de la société bourgeoise.

Il n'est pas dit que les révolutionnaires n'aient aucun rôle à jouer à l'intérieur du mouvement syndical - ni encore moins sur les lieux de travail : dès lors qu'on y a repéré cette tendance, désormais minoritaire mais qui existe néanmoins, à s'unir et à se battre contre l'exploitation capitaliste, on doit certes l'encourager, la soutenir et chercher à l'approfondir. Mais il faut exclure d'emblée de telle intervention tout ce qui pourrait contribuer à faire renaître cette illusion comme quoi le mouvement syndical serait « la seule force ultimement capable d'unir les diverses luttes en une riposte unie », comme l'affirment les révisionnistes [4], ou qu'il puisse servir de « point de rencontre pour planifier le renversement du capitalisme et construire un nouveau monde », comme le suggère la NEFAC [5]. L'intervention des révolutionnaires dans les syndicats n'a de sens que si elle contribue à amener les prolétaires les plus militantEs à rejeter la chape de plomb que constitue la perspective syndicaliste étroite et à se joindre à la bataille plus vaste visant à détruire l'État bourgeois et tout l'appareil de domination que le capitalisme impérialiste a réussi à développer. Mais à l'évidence, tel n'est pas (ou plus ?) l'objectif poursuivi par la NEFAC.

Dans le bilan qu'il a fait de son implication en solidarité avec les travailleurs et travailleuses du Vieux-Port de Montréal à l'été 2003, le groupe anarchiste Bête noire (membre de la NEFAC) expliquait clairement l'objectif réellement poursuivi par les anarcho-communistes (du moins, ceux et celles qui sont regroupéEs au sein de la NEFAC), tout en tentant d'égratigner au passage les marxistes-léninistes des années 70 : « Des initiatives comme celle de notre groupe, en termes de solidarité avec les luttes du travail, ne sont pas nouvelles, mais il y a eu absence de ce type d'action depuis une vingtaine d'années au Québec. Si nous revenons un peu dans le passé, il s'agissait surtout de groupes marxistes-léninistes dans les années 70 et 80 qui ont été les derniers soi-disant révolutionnaires à s'impliquer dans les luttes du travail. Nous pensons que notre approche est différente et meilleure que la leur était. Alors que ces vieux m-l ne voyaient pas le potentiel des mouvements autonomes et auto-organisés du prolétariat et que, pour eux, le mieux était de les canaliser dans l'avancement du parti, nous pensons qu'au contraire la force de notre classe réside dans sa capacité de mener elle-même ses combats, au sein de ses propres organisations de masse, sans la superposition d'un parti d'avant-garde à ces organisations (syndicats, groupes communautaires, etc.). Simplement, les m-l étaient présentEs dans les luttes pour faire grandir le parti, nous sommes dans les luttes pour faire grandir les luttes. » (« Un été mémorable... au Vieux-Port », texte du « Comité pour l'émancipation du travail » du groupe anarchiste Bête noire publié dans le numéro 19 du journal Le Trouble, septembre 2003)

Passons sur le fait que ces camarades considèrent que globalement, les syndicats et groupes communautaires constituent des organisations de masse qui appartiennent en propre au prolétariat (ce qui, d'un point de vue général, est parfaitement inexact). Et passons aussi sur le fait qu'en réalité, les organisations m-l des années 70 - et en particulier celle qui s'est sans doute le plus impliqué dans les luttes syndicales, à savoir le Parti communiste ouvrier (PCO) - ont au contraire souvent pêché par le biais inverse, i.e. qu'elles ont fait passer leur propre construction au second plan, derrière le développement des luttes immédiates en elles-mêmes. La conclusion à laquelle en arrive le groupe Bête noire, que nous avons soulignée en gras, est on ne peut plus édifiante : « nous sommes dans les luttes », non pas pour faire avancer la révolution, mais « pour faire grandir les luttes » ; il s'agit là d'un aveu terrible - celui du réformisme le plus plat, ou sinon d'une conception absolument contre-productive de la révolution (vue comme étant uniquement l'addition et « l'agrandissement » des luttes menées dans le cadre d'organisations intégrées au capitalisme et à l'appareil d'État et qui, justement, n'auront jamais la capacité ni la volonté d'en arriver là).

Quant à nous, qu'il soit dit que nous ne sommes pas présentEs dans les luttes simplement pour « faire grandir le parti » au sens strict du terme, comme les camarades de la NEFAC le reprochent aux m-l. Nous y sommes pour faire avancer les conditions qui permettront à la lutte révolutionnaire de se développer, ce qui implique - il est vrai - de rassembler les militantes et les militants d'avant-garde au sein d'une organisation forte qui elle-même pourra servir de quartier général aux forces révolutionnaires. Et comme on peut le lire dans notre programme (voir ci-contre), cela n'a rien à voir, ni de près ni de loin, avec une quelconque forme de « substitution » ou d'étouffement de l'initiative révolutionnaire des masses.

Le parti et l'action révolutionnaire des masses
(Extraits du Programme du PCR[co])

Le rôle du parti est [...] d'aider les masses prolétariennes à diriger elles-mêmes leur propre mouvement, leurs propres organisations, de sorte à ce qu'elles soient éventuellement en mesure de diriger la société tout entière. Dans le cas où telles organisations ne sont pas entièrement inféodées à l'État, cela pourra impliquer de mener certaines luttes pour les démocratiser, pour écarter la ligne bourgeoise, faire triompher la ligne prolétarienne et éventuellement les conquérir. Dans le cas où au contraire elles le sont (inféodées à l'État), le parti aidera les masses à s'en débarrasser et à les détruire.

Systématiquement, le parti encouragera les masses à se doter d'organisations authentiquement prolétariennes, entièrement autonomes de l'État et des multiples réseaux qu'il organise et contrôle. Ces nouvelles organisations, qu'il générera lui-même au besoin - notamment celles qu'il créera pour regrouper et organiser les femmes et les jeunes -, se retrouveront d'emblée au cœur même de la lutte pour la révolution prolétarienne. Parce qu'elles seront de nature fondamentalement différente des organisations de masse traditionnelles qui sont liées par mille et un fils à l'appareil d'État, ces nouvelles organisations emprunteront en outre de nouvelles formes, pas nécessairement usuelles au Canada. Le parti appellera à la mise en place de Soviets, i.e. de conseils révolutionnaires, grâce auxquels les masses pourront s'organiser et s'exprimer sur une stricte base de classe. L'ensemble de ces organisations s'inscriront dans la construction et le développement de tout un réseau, autour du parti et de l'armée révolutionnaire, qui sera appelé à constituer l'embryon du nouveau pouvoir.

L'impasse du mouvement amorcé à Seattle

Après l'immense succès des mobilisations qui ont marqué la tenue du sommet de l'OMC en 1999 à Seattle, le mouvement anarchiste a connu une envolée certaine dans la plupart des pays capitalistes avancés, notamment en Amérique du Nord - cela, dans le cadre plus général du grand mouvement de lutte contre la mondialisation. Celui-ci a atteint son apogée en l'an 2000 et 2001, avant de devoir faire face à la contre-offensive impérialiste qui a fait suite aux attentats du 11 septembre. Au Canada, ce phénomène de reflux est apparu on ne peut plus clairement lors des mobilisations contre la tenue du sommet du G8 à Kananaskis en juin 2002, tout juste un an après le Sommet des Amériques : tant en termes de nombre que de « radicalité », le mouvement anti-mondialisation n'était plus que l'ombre de ce qu'il avait été.

Ce recul a été en outre durement ressenti dans le milieu militant québécois. Il a forcé et force encore les militantes et militants les plus radicaux, dont bon nombre de sympathisantes et sympathisants anarchistes, à se poser un certain nombre de questions cruciales quant à l'avenir du mouvement généralement identifié comme étant anticapitaliste, et parfois anti-impérialiste. Des questions apparemment aussi simples que : qui sont nos ennemiEs, et qui sont nos amiEs ? Qui sont les exploitéEs, et comment peut-on développer leur force et leur organisation pour en arriver à l'emporter face à un ennemi aussi puissant ? Comment remporter des victoires ? Et même : qu'est-ce qu'une victoire ?

Poser toutes ces questions, y compris même si on en reste dans le cadre strict du mouvement anti-mondialisation, c'est déjà poser les questions fondamentales de la stratégie et de l'organisation révolutionnaires. Nous y apportons, pour notre part, certaines réponses, qui bien sûr ne font pas l'affaire des anarchistes, et qui tournent autour de la nécessité de préparer minutieusement et intensivement la révolution, avec tout ce que ça comporte (un parti, une armée et l'action révolutionnaire des masses). Du côté des anarchistes, toutefois, une chose est sûre : c'est que la stratégie des « groupes d'affinité », de la mise sur pied de petits groupes et comités autogérés, qui poussent au maximum et avec parfois beaucoup de courage la résistance contre le capitalisme et l'exploitation mais qui agissent sans plan ou stratégie commune visant la destruction du pouvoir de la bourgeoisie, a clairement fait son temps.

C'est là où le virage syndicaliste de la NEFAC apparaît comme étant un désolant faux-fuyant : plutôt que de considérer sérieusement la question de la révolution et de prendre le débat à bras le corps à ce sujet, il s'agit d'un repli pur et simple, même si enrobé d'un vernis radical (i.e. un discours favorable à la lutte de classe).


Un débat éclairant

(E.S.) - Au lendemain des mobilisations syndicales contre les projets de loi adoptés par le gouvernement Charest à la mi-décembre, le Centre des médias alternatifs du Québec (CMAQ) a été le théâtre d'un débat fort intéressant sur le rôle des syndicats, qui nous a permis de voir comment cette question divise les milieux anarchistes. Le premier interlocuteur, « Tony », y fait référence à la manifestation organisée par les centrales devant l'Assemblée nationale au moment où le gouvernement s'apprêtait à imposer le « bâillon » pour forcer l'adoption de ses projets de loi. Celui qui lui donne la réplique, « Nicolas » (ou « Phébus »), est connu comme étant un militant bien en vue (pour ne pas dire un dirigeant) de la NEFAC. D'autres militantEs se sont joints au débat, dont voici quelques extraits (le débat intégral peut être lu sur le site Web du CMAQ à l'adresse suivante : www.cmaq.net/fr/node.php?id=14861).

Tony : [...] 5 heures et quart, nous sommes déjà des milliers. Des manifestantEs renversent la clôture sensée tenir la foule en respect et commencent à avancer. La première ligne de policiers cède, non sans tenter d'intimider ceux qui tentent de se frayer un chemin. Cependant les gens continuent d'avancer et atteignent les marches qui mènent vers l'entrée principale. Évidemment, l'escouade anti-émeute se déploie. Sur la ligne de front, on peut voir des syndiquéEs (de la base), des étudiantEs et des militantEs de gauche. Le momentum est bon, les esprits sont combatifs et on se prépare à tenter une percée, à investir le Parlement. Pris de panique devant cette initiative non-approuvée par le président Massé, le service d'ordre de la FTQ arrive en trombe et c'est là que tout se gâte...

Sitôt les fiers à bras du président arrivés, ceux-ci commencent à ordonner aux gens de descendre, de reculer. Les récalcitrants se font intimider, menacer et rudoyer. Une militante se fait même cracher au visage à trois reprises par un membre du service d'ordre de la FTQ, ce qui entraîne une bousculade et la colère de plusieurs. « Vous êtes pire que la SQ », lancera un syndiqué d'une cinquantaine d'années. Dans la cohue, un jeune travailleur non-syndiqué militant au sein de la gauche depuis plusieurs années se fait même empoigner par des fiers à bras qui lui disent qu'ils vont le livrer à la police. Tout cela, sous les yeux des agents de la SQ, probablement morts de rire de voir que les gros bras de la FTQ allaient eux-mêmes mâter l'incursion du petit contingent unissant travailleuses et travailleurs syndiqués, étudiantEs et militantEs de tous acabits. Un des membres du service d'ordre tentera de calmer le jeu en demandant aux gens d'attendre. « Nous avons prévu de quoi », « tantôt on va y aller », insiste-t-il. Le mot se passe rapidement. Plusieurs sont sceptiques, mais puisqu'il serait stupide de faire dérailler une initiative combative émanant du mouvement syndical même, les partisans de l'action directe acceptent d'attendre et de passer le temps en lançant des balles de neige sur les flics.

Finalement la grande offensive ne viendra jamais. Outre l'action de quelques syndiqués cagoulés qui ont lancé des projectiles remplis de peinture jaune sur le Parlement, fracassant au passage quelques fenêtres, la manif demeurera calme. [...]

En avril 2001, lors du Sommet des Amériques, ONG et syndicats nous ont démontré à quel point leur peur de la violence, de la répression et de la controverse médiatique peut les amener à poser des gestes d'une naïveté politique déconcertante lorsque ceux-ci ont dirigé la marche des peuples vers un parking de Limoilou situé à des kilomètres de distance du lieu où se discutait le sort des populations des Amériques. Encore là, les services d'ordre syndicaux ont tenté d'intimider et de discréditer les gens qui souhaitaient aller vers le périmètre pour dénoncer la parodie de démocratie qu'était le Sommet des Amériques. Heureusement, des milliers de gens ne les écoutèrent pas et se dirigèrent vers l'action, vers là où les choses se passaient. [...]

Nicolas : L'attitude de certains goons de la FTQ est impardonnable. Ça n'a pas d'allure et on ne devrait jamais tolérer cela. Maintenant, je continue de me demander ce que ça aurait donné de rentrer de force dans le Parlement. [...] Il y a déjà pas mal de syndiquéEs à la base qui rushent avec l'image de violence qui s'est dégagée des premières actions de la FTQ dans le mouvement, je ne suis pas sûr qu'ils et elles auraient approuvé. Qu'on le veuille ou non, pour aller plus loin (et dépasser le coup d'éclat), il va falloir mobiliser pas mal plus large.

L'occasion à ne pas manquer, ce n'est pas le remake cheap de la prise du Palais d'hiver (désolé pour le cynisme), c'est la possibilité d'une grève générale de masse, public-privé, pour faire reculer le gouvernement. Me semble que ça ressemble de moins en moins à un wetdream d'anars, que c'est une perspective réelle et concrète. Elle est là la force potentielle du mouvement ouvrier, pas dans des actions violentes minoritaires (entéka, pas seulement). [...]

Par ailleurs, je continue d'avoir un malaise avec cette soirée là parce que je sais que ce que vous avez essayé de faire, ça m'aurait dégoûté si ça avait été des maos. Ça ressemble drôlement à de l'avant-gardisme et du substitionnisme (i.e. se substituer aux gens). [...]

Tony : Qu'est-ce que ça aurait donné? Aurais-tu oublié cher Phébus que la combativité d'un mouvement se construit aussi dans l'action et non seulement dans le discours, l'organisation et la promesse d'une grève générale qui, en passant, aurait du être appelée avant l'adoption des projets de loi et non après. [...]

Pierre Gravel, porte-parole du Front commun des citoyens de Berthier : Massé, ce cher Massé (comme les autres d'ailleurs), n'est-il pas celui-là même qui quelques jours avant le déclenchement de la dernière élection provinciale a dit et je cite : « Quand on regarde ça dans son ensemble, les réalisations du Parti québécois, c'est plutôt positif » ? C'est le même bonhomme qui a dit dernièrement qu'il n'était pas contre les hausses de l'Hydro. (Faut préciser ici que la FTQ a plus de 20 000 travailleurs à Hydro Québec et que probablement qu'aux yeux de Massé, un poseur de ligne mérite plus de considération qu'un laveur de plancher ou encore une aide-cuisinière. [...]) J'imagine qu'entre deux verres de scotch, assis loin du vrai trafic, dans les opulentes officines de la FTQ, il doit être à se dire en se masturbant les méninges qu'au fond le Parti libéral c'est pas si pire, que l'ADQ ça aurait été pire encore. [...]

J'aimerais que Massé aille dire aux familles qui ont vu des leurs mourir sur des listes d'attentes tant en oncologie qu'en chirurgie cardiaque que les politiques du PQ c'est plutôt positif !

J'aimerais qu'il aille prétendre la même connerie aux « waitress » à qui un bon matin le PQ est venu dire qu'il avait décidé d'imposer leurs pourboires afin de pouvoir continuer à subventionner full-pin les grosses, grasses et obèses entreprises du Québec Inc.

Qu'il aille dire que le PQ a bien gouverné syndicalement parlant à tous ceux et celles qui ont dû subir des négociations contrôlées à coup de décrets. [...]

Nos syndicats [...] sont devenus ni plus ni moins que des sous-traitants d'idées du gouvernement, des loques, des pleutres, qui coûte que coûte se doivent de faire avaler à leurs membres ce que leur dicte le gouvernement comme ordre du jour. [...]

Eric Smith



1) Une lectrice du Trouble, qui a remarqué ce phénomène, questionnait ainsi son collectif : "Je m'inquiète depuis quelques temps d'un certain changement dans le contenu de votre publication. En fait, tout ce qu'on lit ou presque dans les derniers numéros ce sont des informations sur les luttes syndicales [...]. J'ai bien peur qu'avec votre virage vers ce type de contenu vous tombiez dans le piège du réformisme. " (nº 19, septembre 2003) Autrefois indépendant, Le Trouble est présentement engagé dans un processus d'unification avec la NEFAC.

2) Les lecteurs et lectrices intéresséEs à en savoir plus sur la lutte de lignes que nous avons alors traversée peuvent lire cet article paru dans le numéro 8 (été 2002) de notre ancienne revue Socialisme Maintenant! : « Action socialiste (1986-2000) : Petite histoire d'une riche expérience ».

3) Dans un texte du groupe Action socialiste publié en 1994 et intitulé « Perspectives pour le prolétariat canadien ».

4) Projet de résolution sur « Le Canada, la riposte et les tâches du Parti » présenté au 34e congrès du Parti communiste canadien, tenu en janvier dernier à Montréal.

5) « Unions must serve [...] as rallying points for the planning of the overthrow of capitalism and the building of a new (anarchist) world » (« Anarchist Workers on Tour », in The Northeastern Anarchist, nº 8, automne-hiver 2003).

(paru dans la revue Arsenal n° 2)

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