BREF RETOUR SUR LES DERNIÈRES ÉLECTIONS FÉDÉRALES
L'abstentionnisme, une cinglante défaite pour le régime bourgeois
Pendant cinq longues semaines, on nous a répété à la journée longue qu'on vivait un moment historique; que nous étions enfin confrontés à un « vrai choix »; qu'il fallait saisir l'occasion de nous « exprimer » et de décider dans quel type de société on veut vivre; que la lutte était chaude et qu'en conséquence, notre vote allait certainement compter. Mais malgré toutes les incantations des propagandistes du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise, et même les tournées de bars effectuées par les candidates et candidats du Bloc au Québec pour « inciter les jeunes à aller voter » (!), le taux de participation aux dernières élections fédérales a continué de chuter, n'atteignant cette fois-ci que 60,9% [1], ce qui en fait le taux le plus bas de toute l'histoire du Canada.
Le 28 juin, pas moins de 8 811 410 électeurs et électrices ont donc choisi de rester chez eux ou de faire autre chose - faire la lessive, aller travailler, sortir les vidanges, enfin, n'importe quoi qui soit plus utile que d'aller déposer leur bout de papier dans l'urne. On peut mesurer l'ampleur du phénomène quand on compare ce résultat au nombre de votes obtenus par le parti qui a terminé au premier rang, à savoir le Parti libéral avec 4 949 432 voix.
Cela, malgré le fait que la réunification du Parti conservateur mettait en danger - c'est du moins ce qu'on nous a dit - les « valeurs fondamentales » de la société canadienne, d'une part; et que le fameux scandale des commandites avait fait monter un fort vent de mécontentement (et de changement) au sein de la population, d'autre part. Vraisemblablement, nous sommes pas mal nombreuses et nombreux à avoir jugé que le véritable changement ne passait pas par la boîte de scrutin et que tout bien considéré, les différences entre les partis qui se sont livrés au jeu électoral n'étaient vraiment pas si grandes que ça.
Bien plus que le résultat lui-même (la réélection d'un gouvernement libéral, cette fois-ci minoritaire), ce taux d'abstention sans précédent constitue sans aucun doute le fait marquant du dernier scrutin. D'autant plus qu'il témoigne d'un phénomène qui va en s'accentuant et surtout, qui s'inscrit dans la durée (voir le tableau ci-contre).

Au point, d'ailleurs, où la bourgeoisie canadienne s'en inquiète de plus en plus ouvertement. Les élections constituent en effet un des mécanismes les plus importants par lesquels le système capitaliste, dont elle profite si bien, réussit à acquérir une certaine légitimité aux yeux de la majorité exploitée (ceux et celles qui se trouvent dans une position subordonnée et qui, dans les faits, n'ont aucun pouvoir de décision). En voyant le taux de participation décliner constamment, il devient de plus en plus difficile, pour la bourgeoisie, de justifier telle ou telle politique, ou encore tel ou tel état de fait, en disant simplement que cela émane de la « volonté du peuple »; que c'est le résultat d'un mandat qu'on a confié au gouvernement ayant été élu; et que par conséquent, il vaudrait mieux attendre le prochain scrutin pour tenter de changer les choses, plutôt que de revendiquer et de descendre dans la rue. De fait, les élections sont devenues un des principaux piliers du maintien de la « paix sociale », si chère à la bourgeoisie (et qui nous coûte si cher, à nous prolétaires...).
Élections Canada, l'organisme qui supervise la tenue des élections au fédéral, a commencé à se pencher sur ce problème, mais il est loin d'y avoir trouvé des solutions. On parle entre autres d'abaisser à 16 ans l'âge d'obtention du droit de vote (le Directeur général des élections, Jean-Pierre Kingsley, pense qu'il serait plus facile de faire participer les jeunes lorsqu'ils sont encore à l'école et que de ce fait, ils acquérraient peut-être déjà l'habitude du « devoir civique »), ou encore de permettre aux gens de voter par Internet (avec les mêmes machines qu'en Floride, peut-être?)... Comme on le voit, il n'y a là rien qui soit susceptible d'inverser la tendance de fond qui s'est dessinée depuis une trentaine d'années.
Comme l'ont écrit deux politologues dans une intéressante étude commandée par Élections Canada il y a deux ans, la baisse de la participation électorale, si elle n'a rien d'exceptionnel (en ce sens qu'elle rejoint des tendances similaires qui se développent dans la plupart des grands pays impérialistes), « n'en demeure pas moins préoccupante » [2]. L'un de ses auteurs, Lawrence LeDuc, fut en outre un des rares commentateurs politiques à prédire que le taux de participation allait encore baisser, à la veille du dernier scrutin.
Traditionnellement, les défenseurs du système électoral bourgeois, dont toute la gauche bien-pensante, ont voulu expliquer ce phénomène par « l'apathie » des masses, voyant dans l'abstention le résultat d'une « dépolitisation » néfaste (néfaste pour qui? on devrait pourtant se le demander). Au lendemain des dernières élections provinciales ayant eu lieu en octobre 2003 en Ontario, où le taux de participation fut encore plus faible (56,5%), les camarades de la Coalition ontarienne anti-pauvreté (l'OCAP) ont correctement réfuté cet argument méprisant : « Contrairement à ce que prétendent certains snobs, le large groupe d'abstentionnistes n'est pas constitué de moutons stupides et apathiques. On parle ici de pauvres et de travailleurs et travailleuses qui font quotidiennement de lourds sacrifices et travaillent très fort pour combler les besoins de leurs familles. Ces gens, en réalité, sont capables d'agir de façon extrêmement vigoureuse lorsque quelque chose se produit qui leur apparaît significatif et important. » [3]
Un sondage conçu par les auteurs de l'étude mentionnée plus haut et mené par le Centre de recherche Decima en avril 2002 auprès d'un échantillonnage élevé de non-votantEs révèle d'ailleurs que seulement 24,2% de celles-ci et de ceux-ci ont invoqué des motifs relevant de l'apathie ou de l'indifférence, pour justifier leur non-participation. Une forte majorité des répondantEs (61,8%) ont plutôt expliqué leur décision par une perception négative, soit à l'égard des politicienNEs, du gouvernement, des candidatEs, des partis et/ou des chefs de parti eux-mêmes. Il faut avoir un esprit particulièrement tordu pour y voir là un phénomène de « dépolitisation ».
Commentant le résultat des élections fédérales, « l'alternative de gauche » officielle au Québec (d'ici à ce qu'elle se fasse supplanter par l'Option citoyenne de Françoise David), à savoir l'UFP, s'est plaint elle aussi de la baisse du taux de participation, car pour elle, « la légitimité de nos institutions démocratiques dépend de la participation des citoyens et des citoyennes » [4]. Quant aux révisionnistes du Parti communiste canadien, dont l'adhésion au système électoral et au parlementarisme bourgeois est si profonde qu'elle les amène, bon an mal an, à se précipiter pour obtenir leur maigre part du vote habituelle (à peu près 0,03%, ce qui fait quand même pas mal de zéros), ils ont préféré faire l'impasse sur cette question, se contentant au passage de reprocher aux masses leur « anticommunisme », qui expliquerait en partie leur piètre résultat. [5]
Horreur!, s'écrie donc en chœur toute la cohorte des réformistes, des trotskistes et des faux « communistes » : Nos institutions sont en péril! Notre système fait face à un « déficit démocratique »! Mais de quelles institutions, de quel système et de quelle démocratie parle-t-on ici? À l'évidence, on se réfère ici aux institutions, au système et à la démocratie bourgeoises.
Évidemment que la démocratie prolétarienne, on le sait bien, est toujours en « déficit », dans un système où le pôle dominant est constitué par ceux et celles qui détiennent le capital (et par conséquent, le gros bout du bâton). Mais si tant est qu'elle existe, cette démocratie populaire, ce n'est jamais et ce ne sera jamais dans les couloirs feutrés des parlements, ni dans ce geste parfaitement inutile et absolument dépolitisant (dans le plein sens du terme) qui consiste à déposer, une fois à tous les quatre ans, un bulletin de vote dans l'urne en pensant ainsi que les rapports sociaux qui fondent la société dans laquelle on vit pourraient se voir transformés. La démocratie populaire, elle existe et elle ne peut se développer qu'ailleurs, autrement, dans la rue, dans les luttes, dans l'expression de la solidarité entre exploitéEs, et surtout dans la construction d'organisations autonomes et indépendantes de la bourgeoisie, y compris d'organisations (et d'un parti) révolutionnaires qui prendront sérieusement en charge la tâche de renverser le pouvoir de la minorité dominante.
Alors donc, on se trouve désormais avec un gouvernement libéral minoritaire au pouvoir, dirigé par Paul Martin, qui sera ni plus ni moins au service des riches que son prédécesseur l'a été, ou que son successeur le sera, plus tôt que tard. On a vu, avec le débat qui a entouré la présentation du Discours du trône il y a quelques semaines, que cette nouvelle situation donnera ouverture à bien des marchandages et à toutes sortes de calculs politiques : les partis d'opposition voudront-ils vraiment prendre le risque de renverser le gouvernement Martin et de retourner en élection? Le Bloc québécois, pour un, peut-il espérer pouvoir faire mieux que le résultat qu'il a obtenu le 28 juin (i.e. 54 députéEs sur une possibilité de 75), si jamais un nouveau scrutin avait lieu au cours des prochains mois? Voilà qui alimentera certes les chroniques politiques, mais qui sera de peu d'intérêt, somme toute, pour les travailleurs et les travailleuses.
Car peu importe le résultat des intrigues et des complots qu'ils ne manqueront pas de tramer, le fait est qu'aucun des partis qui sont représentés au Parlement ne remettra jamais en question ces réalités fondamentales du Canada, à savoir la division de la société en classes, l'oppression des peuples et nations autochtones, et la concentration absolue du pouvoir (économique, social et politique) aux mains de la minorité bourgeoise. Dans six mois, un an, deux ans, voire quatre ans (qui sait?), quand on sera appelé de nouveau à exercer notre « devoir de citoyen » et qu'on assistera encore à une autre belle campagne de marketing, où tout un chacun prétendra faire mieux que l'autre, on pourra se dire, encore une fois, que plus « ça change », et plus c'est pareil...
À l'occasion du dernier scrutin, notre organisation, le PCR(co), a fait campagne en faveur du boycott des élections. La propagande que nous avons déployée dans plusieurs villes au Québec a fait valoir un contenu politique extrêmement clair, à mille lieux de la confusion et des approximations qui caractérisent la gauche électoraliste - celle qui refuse d'appeler le capitalisme par son nom et surtout, d'indiquer ce que ça prendrait pour s'en débarrasser.
Nous avons ainsi pu rejoindre des dizaines de milliers de prolétaires et parler à des centaines et des milliers d'entre elles et d'entre eux, pour constater que le dégoût envers les politiciens bourgeois et le système qu'ils défendent est partagé par un très grand nombre. Alors que les réformistes et les révisionnistes veulent étouffer ce sentiment légitime en ramenant les gens dans le giron des élections, nous essayons, au contraire, de l'approfondir, jusqu'à en faire un véritable sentiment de révolte et de révolution.
Pour quiconque souhaite sincèrement arrêter le bras meurtrier du capitalisme et lutter pour un changement véritable, il est inutile de se perdre dans la construction d'une énième « alternative » électoraliste ou dans une hypothétique tentative de « démocratiser » les mécanismes qui assurent la domination politique de la bourgeoisie (telle une éventuelle réforme du mode de scrutin). En fait, il n'est rien de mieux et de plus urgent à faire que d'organiser, avec tout le sérieux et la détermination que ça implique, le mouvement en direction de la révolution.
Eric Smith
1) Le taux officiel initialement publié par Élections Canada (60,5%) a été majoré de quelques points, après qu'on eût repéré et effacé les noms qui apparaissaient en double sur la liste électorale.
2) Jon H. PAMMETT (Université Carleton) et Lawrence LEDUC (Université de Toronto), Pourquoi la participation décline aux élections fédérales canadiennes : un nouveau sondage des non-votants, www.electionscanada.ca, mars 2003, p. 4.
3) OCAP, « The More You Vote for Change The More Things Stay as They Are », communiqué du 3 octobre 2003 [notre traduction].
4) UFP, « Un non massif du Québec à la corruption et au chantage des libéraux fédéraux », communiqué du 29 juin 2004.
5) CPC, « A significant victory against Big Business parties », communiqué du 1er juillet 2004. Il semble bien que l'électorat canadien, à juste titre, n'ait pas cru aux promesses du « chef communiste » André Parizeau qui, avec toute la fougue qui le caractérise (!), s'était engagé à augmenter le salaire minimum de quelques dollars, si on daignait l'élire.
(paru dans la revue Arsenal n° 4)
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