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L'art et la révolution : le débat se poursuit

Dans le dernier numéro d'Arsenal, nous avons souhaité ouvrir un débat sur l'art et la révolution en publiant un texte critique envers le courant réaliste socialiste qui nous avait été soumis par un membre du Collectif d'Agitation Culturelle et Politique, Henri Saint-François [1]. Sa publication fut précédée d'une brève introduction, dans laquelle nous tentions de rétablir le lien dialectique entre la forme et le contenu dans le travail culturel.

Suite à cette polémique, un camarade du Groupe Poésie Combattante nous a fait parvenir ce commentaire, que nous publions afin de poursuivre le débat, suivi par une nouvelle réplique d'Henri Saint-François.

La rédaction

Révolutionnart

Comme la révolution, la question de l'art dérange. S'arrêter pour y réfléchir demande un effort; plus, du travail. En lisant le numéro 4 de la revue Arsenal, je me suis senti appelé par votre invitation à participer au débat. Malheureusement, il semble que ce débat s'est polarisé entre les tenants du contenu, la rédaction de la revue, et les tenants du contenant, Henri Saint-François du Collectif d'Agitation Culturelle et Politique. À ces deux notions, certes importantes dans le domaine des arts, j'en ajouterais une troisième qui ne me semble pas avoir été traitée à sa juste valeur : le lien social entre l'art et les rapports de production. C'est donc sur ces trois plans (propos - esthétique - rapport social) que j'entreprends ma réflexion.

C'est un lieu commun chez les militants politiques de dire qu'un artiste ou une œuvre n'est pas neutre. À quoi tient cette partialité? Au contenu de l'œuvre, c'est-à-dire à son propos politique. Ce n'est pas dans l'esthétique d'une œuvre que transparaît son idéologie, même si elle peut y être liée. La justesse d'un propos politique, Mao l'a très bien démontré, se mesure à son impact :

« Est juste :

  1. ce qui favorise l'union du peuple de toutes les nationalités de notre pays et non ce qui provoque la division en son sein;
  2. ce qui favorise la transformation et l'édification socialistes et non ce qui nuit à cette transformation et à cette édification;
  3. ce qui favorise le renforcement de la dictature démocratique populaire et non ce qui sape ou affaiblit cette dictature;
  4. ce qui favorise le renforcement du centralisme démocratique et non ce qui le sape ou l'affaiblit;
  5. ce qui favorise le renforcement de la direction exercée par le Parti communiste et non ce qui rejette ou affaiblit cette direction;
  6. ce qui favorise la solidarité internationale socialiste et la solidarité de tous les peuples pacifiques et non ce qui porte préjudice à ces deux formes de solidarité. » [2]

Ainsi, la pièce musicale Opus 74 écrite par Sergueï Prokofiev lors du 20e anniversaire de la révolution d'Octobre répond à ces critères. C'est une œuvre dont la justesse du contenu est remarquable. Prokofiev y fait chanter des extraits du Manifeste du parti communiste écrit par Marx et Engels. Les œuvres créées dans les pays impérialistes qui ont un contenu juste ont plutôt tendance à répondre aux critères 1) et 6) comme ce fut le cas pour la plupart des œuvres d'André Gide ou d'Anatole France.

Pour qu'une œuvre puisse être considérée artistique, le contenu se doit de passer par la métaphore. Si le propos politique est présenté de façon directe, sans métaphore, c'est un traité ou un manifeste qui est offert, et non une œuvre d'art. La définition même de la métaphore pose problème; le Petit Robert nous donne : « Figure de rhétorique, procédé de langage qui consiste à employer un terme concret dans un contexte abstrait par substitution analogique, sans qu'il y ait d'élément introduisant formellement une comparaison. » Cette définition est la plus souvent reprise, probablement à tort. Cette façon de voir la métaphore enlève à cette figure toute sa puissance. Je préfère l'expression un mot pour un autre de Jean Tardieu [3], que Jacques Lacan donne comme définition de la métaphore [4]. Si celle-ci peut paraître floue, elle a l'avantage de toucher le centre du problème de la métaphore, son renvoi d'une signification à une autre. Le glissement de sens qui s'opère à même le signifiant, qui lui-même représente le sujet pour un autre signifiant, est un élément essentiel du domaine artistique.

La meilleure illustration de ce glissement de sens est la toile de René Magritte, Ceci n'est pas une pipe :

L'objet présenté n'est bel et bien pas une pipe, mais la représentation d'une pipe; aucun fumeur ne pourrait s'en servir. Comme la métaphore est nécessaire à l'œuvre d'art, les œuvres révolutionnaires doivent aussi composer avec elle. La pièce de théâtre de Bertolt Brecht, Sainte Jeanne des Abattoirs, est l'une des grandes réussites du genre :

La Neige commence à tomber

La neige commence à tomber,
À cet endroit, qui va rester?
Resteront toujours comme avant
Les cailloux et les pauvres gens. [5]

La figure de sainte Jeanne d'Arc appartient traditionnellement au nationalisme chrétien français, mais grâce au glissement de sens qui s'opère chez Brecht, elle devient la métaphore du combat internationaliste des communistes. Jeanne se bat au côté de la classe ouvrière et participe à sa lutte.

La question du contenu ayant été abordée, passons au contenant. Henri Saint-François défend dans son texte l'avant-gardisme esthétique. Il écrit : « L'art révolutionnaire, lui, est caractérisé justement par sa supériorité esthétique. » [6] Or historiquement, l'originalité esthétique n'a pas toujours été un critère déterminant de l'art. Au contraire, l'Antiquité et le Moyen Âge ont présenté un art où l'habilité d'un poète ou d'un peintre se percevait dans sa capacité à exécuter des canons le plus précisément possible. Le nombre considérable d'œuvres d'art qui sont consacrées à Jésus peuvent en témoigner. Alors pourquoi la révolution de la classe ouvrière ne mériterait-elle pas une aussi grande production artistique ?

L'originalité artistique est apparue historiquement à la Renaissance avec la génération des humanistes dont la Pléiade faisait partie. Ce fut d'abord très mal vu et ensuite cette façon de faire a gagné en popularité. Tellement, qu'en France l'originalité a été au centre de ce qu'on a nommé « la querelle des anciens et des modernes ». Ce critère artistique va de pair avec la destruction du féodalisme et la montée de l'art bourgeois. Il a dominé l'esthétique des œuvres en Occident depuis le siècle des lumières. Ce n'est pas un hasard si la montée de l'originalité coïncide avec la montée du capitalisme. Les échanges marchands qui entourent l'art nécessitent une production importante et la concurrence qui accompagne ces échanges demande un produit neuf et original à offrir aux acheteurs. Les innovations artistiques comme le dadaïsme ou l'abstraction en peinture ont peut-être choqué une génération de bourgeois, mais les bourgeois de la génération suivante ont intégré ces éléments au marché artistique. Il n'est pas question de s'opposer à toute initiative esthétique, seulement il faut voir dans quel cadre ces avancées se sont produites. Elles sont des produits de l'histoire et doivent être reconnues comme tel. Le poète David Riffin publiait en 2002 un poème pour le moins particulier :

Meuble

partir de Le
vaisselles du cerne
vide jusqu'au des
buffet debout assiettes
devant pied érigent
devant l'autre aux
avant assis extrémités
après l'assiette du
plein le ventre vaste
vide d'après buffet
un
devant l'avant buffet
assis debout vaste
jusqu'autre
de plein pied aux
partir extrémités.
jusqu'à Érige
plein des
ventre assiettes :
de partir cerne
autre le. [7]

Ce poème, qui témoigne de la difficulté de travailler pour une chaîne de restauration, a une forme avant-gardiste. Cependant, l'innovation du texte de David n'aurait pas la même importance si elle ne se liait pas à son propos et à l'histoire. Il a entre autres lu Marcel Proust, Francis Ponge, James Joyce et les surréalistes. Ainsi, il se situe historiquement à la suite de ce qui s'est fait. L'originalité en art n'a de valeur que dans l'inscription qu'elle laisse dans l'histoire.

Finalement le dernier point que je voulais soulever, et peut-être le plus important, est celui des liens qu'entretient l'art avec les rapports de production. Deux questions se posent sur ces liens :

  1. De quelle classe est issu l'artiste?
  2. Quels sont les moyens de production mis au service de l'œuvre?

Il est rare que l'on se demande de quelle classe sociale est issu un artiste. Pourtant la place qu'il occupe dans la société est garante de son intérêt pour la révolution. Le propos d'un artiste peut être très radical, mais si celui-ci est bourgeois, il y a de bonnes chances pour que son implication révolutionnaire en reste à la parole. Théodore Patate, qui a publié 50 sonnets poches, appartient au prolétariat et même si ses poèmes ne prétendent pas être révolutionnaires, ils témoignent de sa condition sociale :

le garde-manger

dès que mon ventre sent de la faim le ressac
il m'entraîne en courant vers le garde-manger
et sa haute tablette comme un oranger
dont les fruits sont en fer en boîtes ou en sacs

fruits tapis dans l'obscur delà la porte fermée
venus occultement de lampes aladines
fruits enchantés : corned beef boîtes de sardines
canne du vieux pois chiche en silence germée,

je veux vous engloutir fruits d'acier au cœur mou!
et d'un coup sec j'ouvre la porte en grand remous
les vivres empilés perdant leur équilibre

déferlent sur ma tête, â morne pluie de rocs!
sonné à coups de conserves mon crâne vibre
mon cœur vacille et je tombe mort sous le choc [8]

Le souhait énoncé lors de la révolution culturelle était que le peuple exerce lui-même l'art. Ainsi le point de vue de la classe ouvrière gagnerait du terrain. Au delà des grands noms retenus par l'histoire de l'art bourgeoise, qui se concentre sur les individus, il y a des millions de personnes inconnues qui proposent leurs œuvres. Souvent ces gens présentent des produits plus intéressants que ceux dont on fait la publicité à l'école ou dans l'hebdomadaire Voir. Je suggère à ceux que ça intéresse d'aller écouter de la musique sur soundclick.com où toutes les chansons sont gratuitement données par les artistes qui ne demandent qu'à être découverts.

Le dernier aspect de cette question est les moyens qui servent à faire les œuvres. Nous avons déjà vu dans le cas d'Eminem, de Shania Twain ou de Céline Dion, des prolétaires devenir vedettes internationales. Le problème n'est pas la classe à laquelle appartenaient ces personnes avant d'être célèbres, mais plutôt les moyens de production qui ont fait d'eux ce qu'ils sont. Il y a une différence considérable entre les studios de René Angélil ou de Dr. Dre et les locaux à 20-30$/l'heure qui ont servi à l'enregistrement des albums de Arme au Poing, Boolimik Foodfight et même des Béruriers Noirs.

Le poème qui suit est de Myriam Lamoureux :

La difficulté

Encore fallait-il écrire
puisque rien n'a arrêté la vie
ici
Une marche de tambours
quand le temps sera si lourd
les éclats ne viennent pas tous du soleil.
C'est la saison des guerres
sur un parapluie de pierres
le monde régit le temps qu'il fait.
Le voisin se plaint
inespéré mois de marie
des prières sans effets
Entre le tonnerre et la bombe
l'indifférence est
la difficulté de ce siècle. [9]

Ce poème a été publié dans un recueil tiré à 60 exemplaires. Ces copies ont été imprimées pour un total de 120$ soit 2$ par copie. Ils ont été vendu 1$ chacun, donc en-dessous du coût de production. De plus le recueil Poèmes Clandestins porte ce titre parce qu'il n'a pas été déposé à la Bibliothèque nationale et qu'il n'a pas d'ISBN. Son rapport à la production artistique de son époque est ainsi révolutionnaire. Connaissez-vous beaucoup de producteurs de livres qui seraient prêts à perdre de l'argent pour rendre la poésie accessible?

En conclusion, pour savoir si une œuvre peut se prétendre révolutionnaire ou pas, il faut s'attarder à plus que le propos ou l'esthétique. La valeur d'une œuvre d'art dans l'optique de la révolution dépend de l'effet produit par son propos politique, du rapport à l'histoire qu'entretient son esthétique et de la place qu'elle occupe dans les rapports de production d'une époque donnée.

S.L.


La mort aux lèvres II

Précisions

« Mais je crois que la tendance doit ressortir de la situation et de l'action elle-même, sans qu'elle soit explicitement formulée, et le poète, n'est pas tenu de donner toute faite au lecteur la solution historique future des conflits sociaux qu'il décrit. »

F. Engels

« [...] Certaines périodes d'extrême développement de l'art sont sans lien direct avec l'évolution générale de la société, ni avec la base matérielle et l'ossature de son organisation. »

K. Marx

1) Avant de poursuivre le débat sur la corrélation entre les dimensions artistique et révolutionnaire, et dans quelle mesure elles interagissent entre elles, j'aimerais signifier mon appréciation face à votre ouverture d'esprit sur le sujet, malgré la critique acerbe de ma verve à votre égard sur quelques points. Ce n'est que dans l'ouverture totale des carcans qu'un débat peut s'articuler véritablement et rester pertinent.

2) Le premier point à éclaircir est celui qui touche la forme et le fond dans l'acte de créer. Cette facette est la première faille que vous amenez contre mon texte, et vous avez totalement raison de le faire, cette nuance est fondamentale et j'avais totalement oublié de le préciser.

Dans ma classification sur l'art, faite dans La mort aux lèvres II, nous avons l'art du divertissement, l'art pertinent et l'art révolutionnaire; la forme et le fond prennent différentes places, se collent, se mélangent et interagissent dans l'œuvre. L'art du divertissement est un foutoir sans nom, et ne vaut pas la peine d'être débattu plus longuement. L'art pertinent, quant à lui, joue sur les deux facettes, soit le fond et la forme - tout dépend de l'œuvre, c'est littéralement du cas par cas. Pour chaque cas, une facette prédomine sur l'autre, par exemple, les peintures ou les affiches de la GRCP [10] sont, pour la plupart, toutes pertinentes quant au fond, et non à la forme. L'inverse existe aussi, la poésie des surréalistes est pertinente quant à la forme d'écriture, avec l'arrivée du jet automatique, dans ce cas c'est le fond qui est délaissé. Mais pour ce qui est de l'art révolutionnaire, ce sont les deux facettes poussées à l'ultime, qui font que c'est une œuvre authentiquement révolutionnaire. [11]

Mais il ne faut pas que cela porte à confusion, le message n'a pas à être purement politique sur le fond, et la forme peut elle aussi être subversive, parce que « [...] l'efficacité révolutionnaire des peintres d'avant-garde, loin de venir d'un pathos idéologique, procédait directement de la radicalité et de l'importance de leurs démarche artistique ». [12] De plus, comme le dit si bien Laurent-Michel Vacher, nous avons « raison de railler la nullité et l'indigence des soi-disant "réalismes" socialisants qui ont voulu se politiser en renonçant au dynamisme libérateur de la progression stylistique : ils ont perdu le sens dialectique qui permet de voir dans l'évolution de la production artistique d'authentiques révolutions culturelles et idéologiques qui reposent avant tout sur le travail dans le matériaux esthétique ». [13] Pour conclure, il n'y a pas de meilleur argument, que de donner de bons exemples visuels. L'un des grands artistes révolutionnaires du milieu cinématographique, pour ne nommer que celui là, nul autre que Charles Chaplin, qui par son génie de la mise en scène révolutionna le monde comique, tout en gardant une lame acérée en tout temps, pour crier au monde sa haine des injustices. Le tout fait avec la plus exquise exactitude. Il existe aussi Claude Gauvreau, qui est le plus pur dans sa démarche esthétique et révolutionnaire, autant dans sa poésie que dans son théâtre, et je terminerais même cet aphorisme par ses propres mots : « Il faut poser des actes d'une si complète audace, que même ceux qui les réprimeront devront admettre qu'un pouce de délivrance a été conquis pour tous. » [14]

3) Vous dites aussi que je sous-estime le point de vue de classe, je dois dire que cela m'insulte, car je considère qu'un artiste qui n'est pas anti-bourgeois, ne mérite même pas d'oxygène. De plus, si ma connaissance du marxisme est exacte, le but ultime du communisme est d'éliminer toutes les classes sociales, pour ainsi détruire l'aliénation et libérer le travailleur. Si vous êtes d'accord jusque là, couper les chaînes du prolétaire signifie justement pour lui, le fait de se désengager de son titre de subalterne pour ainsi devenir un homme libre, tout simplement.

L'artiste n'a donc pas pour tâche de lui rappeler à tout bout de champs un être soumis, mais il est là pour le faire vibrer et lui faire ressentir la vie sans chaîne. Et là, vous allez me dire, qu'avant la libération, le prolétaire doit avoir une conscience de classe, pour ainsi qu'il s'unisse avec ses frères et sœurs pour la lutte finale; mais ce rôle ne doit pas être imputé à l'artiste, mais aux militants révolutionnaires. Ce n'est pas innocent quand je dit que « l'artiste prend le champ de l'imagination et le révolutionnaire celui de la raison »; que l'artiste ait une conscience de classe est important, mais de là à en faire un critère essentiel pour définir l'artiste révolutionnaire, il y a une énorme marge. Mais prêchons par l'exemple : Rimbaud était pour la Commune, Baudelaire s'est fait condamner par la censure pour avoir choqué, par quelques poèmes, les mœurs bourgeoises, Picasso était un rouge notoire, le mouvement Dada fut très actif lors de la révolution spartakiste, le groupe Refus Global était libertaire et Gauvreau l'annonce lui-même lors de La Nuit de la poésie de 1970, l'I.S fut la source d'inspiration de Mai 1968, sans parler de l'importance théorique capitale pour la mise à jour de l'idéologie révolutionnaire occidentale et le groupe surréaliste excommunia Dali, parce qu'il avait parodié Lénine sur quelques toiles. Dali est l'un des rares exemples d'artiste de grand talent qui était un idiot politique et un génie esthétique, mais de toute façon lorsque Dali s'éloignait de la subversion, pour aller se vendre et faire le fanfaron devant la haute bourgeoisie cultivée, il s'éteignait tranquillement.

Mais là ou vous marquez certains points, c'est que c'est totalement vrai de dire que les anciennes avant-gardes esthétiques ont sous-estimé l'angle de classe. Ils visaient uniquement l'académisme, et c'est justement pour cela que les grands artistes révolutionnaires se font maintenant accrocher aux murs bourgeois, mais ce sont les bourgeois les pires, ils portent sur leurs murs un virulent crachant qui leur est dédié. Et c'est pour éviter cette récupération systématique que la nouvelle avant-garde esthétique, qui n'existe pas encore, doit, comme l'énonce Vacher :

« L'art d'aujourd'hui, s'il veut rester - et telle est bien l'intention consciente de plusieurs des artistes québécois - contestataire, subversif, révolté, doit prendre pour cible les nouveaux conformismes de la nouvelle bourgeoisie, les nouveaux poncifs de notre nouvelle tradition moderniste. Pour l'instant, l'ennemi n'est plus l'académisme stylistique et moral. C'est au contraire le libéralisme - tant formel qu'idéologique. » [15]

4) « L'art ne peut rien faire pour empêcher la montée de la barbarie. Il est incapable, à lui seul, de conserver, dans et contre la société, la disponibilité de son domaine. Pour sa protection et son développement, l'art dépend de la lutte pour l'abolition du système social qui engendre la barbarie comme étape potentielle, comme forme potentielle de son progrès. Le sort de l'art reste lié à celui de la révolution. En ce sens, c'est vraiment une exigence interne de l'art que descendre l'artiste dans la rue - pour défendre la cause de la Commune, de la révolution bolchevique, de la révolution allemande de 1918, des révolutions chinoise ou cubaine, de toutes les révolutions qui portent une chance de libération historique. Mais, ce faisant, l'artiste quitte le domaine de l'art pour entrer dans le plus vaste univers dont l'art fait antagoniquement partie, l'univers de la pratique radicale. » [16]

5) Voilà la réponse aux commentaires faits lors de l'introduction de mon texte dans le dernier Arsenal. J'espère avoir éclairci quelques bémols malgré la brièveté de ce texte. En somme, l'art et la révolution poursuivent un but similaire, par des moyens qui leur sont propres, pour le dépassement du réel, ils sont donc frères. Mais dès que l'artiste veut faire de la politique concrète, il cesse d'être un artiste et devient un citoyen en colère comme tous les autres. Bien sûr, ici, tout est une question de cas par cas, et la solution ultime n'existe pas. Seules des pistes d'orientation peuvent être prises pour aider le débat à vivre et les prises de position catégoriques n'ont aucune légitimité.

Le seul marxiste-léniniste qui traite de façon adéquate l'art, c'est l'ouvrage Littérature et Révolution de Léon Trotski, je vous rassure tout de suite, je ne suis pas trotskiste, mais à ma connaissance, c'est le seul ouvrage sérieux. Sa seule lacune, c'est qu'il se concentre seulement sur la littérature et la poésie. Cette dernière reste dans le domaine artistique, mais pas la littérature. [17] Et donc, nous n'avons aucune prise de position précise sur la peinture, le cinéma, le théâtre, la sculpture, l'architecture, la danse, etc, qui soit un temps soit peu tangible, il est donc naturel de dire que le MLM n'a aucune lanterne pour éclairer ce thème, il faut donc en sortir. Vous allez me dire : le réalisme socialiste, mais il est beaucoup trop borné pour être pris en compte. Le réalisme n'est qu'un genre parmi tant d'autres. Il est donc impertinent pour vouloir comprendre la marche de l'art depuis l'essor de la bourgeoisie jusqu'à nos jours.

Henri Saint-François
Collectif d'Agitation Culturelle et Politique (CACP)




1) Henri SAINT-FRANÇOIS, « La mort aux lèvres II », Arsenal, n° 4, novembre 2004, p. 27.

2) Mao ZEDONG, « De la juste solution des contradictions au sein du peuple », dans Cinq essais philosophiques, Beijing, Éditions en langues étrangères, 1976, p. 226.

3) Un mot pour un autre est également le titre d'une pièce de théâtre de Tardieu.

4) Jacques LACAN, « L'instance de la lettre dans l'inconscient, ou la raison depuis Freud », dans Écrits, t. 1, Paris, Éditions du Seuil, 1999.

5) Bertolt Brecht, Poèmes, t. 3 (1930-1933), Paris, L'Arche Éditeur, 1966.

6) H. SAINT-FRANÇOIS, op. cit., note 1, p. 29.

7) David RIFFIN, « Meuble », dans Guerre Ouverte, publié par le Groupe Poésie Combattante.

8) Théodore PATATE, 50 sonnets poches, précédés de Intérieurs, Sainte-Foy, Thomas Kearns, 2002.

9) Myriam LAMOUREUX, « La difficulté », dans Poèmes Clandestins, publié par le Groupe Poésie Combattante.

10) GRCP : La Grande révolution culturelle prolétarienne en Chine.

11) Pour un exemple visuel, voir L'hommage à Rosa Luxembourg, de Jean-Paul Riopelle.

12) Charles DELLOYE, « Borduas et l'automatisme : art et révolution au Canada français », Les Temps modernes, Vol. 27, n° 304, novembre 1971, p. 701.

13) Laurent-Michel VACHER, Pamphlet sur la situation des arts au Québec, Montréal, L'Aurore, 1975, p. 85.

14) Claude GAUVREAU, La charge de l'orignal épormyable, Montréal, L'Hexagone, 1992, p. 205.

15) Laurent-Michel VACHER, op. cit., note 13, p. 59.

16) Herbert MARCUSE, Contre-révolution et révolte, Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 152.

17) Pour bien saisir cette nuance importante voir Jean-Paul SARTRE, Qu'est-ce que la littérature?

(paru dans la revue Arsenal n° 5)

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