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Du noir au rouge !

« Pour l’instant, mes idées étaient encore confuses, je cherchais ma voie. Je discutai à maintes reprises de l’anarchisme et de ses possibilités en Chine. J’étais alors en faveur de beaucoup de ses propositions. » [1]

Mao Zedong
1918

Nombreuses et nombreux dans l'organisation doivent se demander comment un individu se revendiquant de l'anarchisme peut en arriver à adopter le drapeau rouge du communisme. Les causes sont nombreuses. Elles portent autant sur l'analyse de la société (matérialisme versus idéalisme) que sur les principes organisationnels (centralisme démocratique et démocratie directe). Sans entrer dans une étude sophistiquée et pédante, ce texte se propose de répondre au possible questionnement des camarades du Parti communiste révolutionnaire (comités d'organisation) sur mon orientation politique.

La première phrase d'Engels dans Socialisme utopique et socialisme scientifique exprime de façon univoque ce qu'est le socialisme. « Le socialisme est une prise de conscience. » [2] Sujet - verbe - complément. Aussi simple que cette affirmation puisse apparaître, elle dissimule le long cheminement qui a mené à l'élaboration des principes du marxisme. D'expérience en expérience, ces principes se sont formés dans la lutte. À chaque étape de ce combat entre prolétaires et bourgeois, la pratique est venue corriger la théorie. Il en va de même pour mon expérience. Depuis que je suis conscient de la déchirure de classes qui existe dans la société, il n'y a pas un seul jour où je n'ai pas serré mon poing gauche en maudissant le monde des patrons, des boss et des riches. Ce monde ingrat n'est rien d'autre que le résultat du mode de production capitaliste. Étant conscient de l'amère réalité qu'est le capitalisme, je sais pertinemment que ce système n'a pas toujours existé et que tôt ou tard, il tombera. « Le capitalisme crée ses propres fossoyeurs » [3], c'est ce que souligne Marx dans le Manifeste. Moi, je me considère comme un de ses fossoyeurs. Le spectacle répété de la société bourgeoise m'a amené à remettre en question la vie. Maintenant j'ai compris une chose. Ce n'est pas la vie qu'il faut remettre en question mais bien la société capitaliste qui altère cette vie. Il faut reprendre le contrôle de cette vie. Par conséquent, il faut éliminer le capitalisme.

Éliminer le capitalisme ? Voilà déjà une bonne chose à faire. Cependant, que mettre à la place de ce système une fois qu'il sera détruit ? En tant que militant anticapitaliste, la question n'a jamais cessé de me préoccuper. CertainEs parlaient du communisme et d'autres d'anarchisme. Tant qu'à moi, je préférais l'anarchisme. Peut-être un peu par impatience, je ne voyais pas l'utilité d'une période de transition et le mot « dictature », même s'il était accompagné du mot « prolétariat », me rebutait. Je souhaitais l'abolition des classes sociales et de l'État. Pour moi, l'anarchisme semblait le moyen le plus rapide d'y arriver. À quoi bon conserver l'État, cet appareil de domination d'une classe sur un autre, après la révolution ? N'est-il pas risqué de confier une série de privilèges politiques à un parti, même révolutionnaire ? Bref, la question de l'État et du pouvoir était au centre de mes préoccupations. En lisant sur l'anarchisme et le communisme, je me suis rendu compte de plusieurs points en commun entre les deux courants. En approfondissant les thèses anarchistes, j'en suis venu à un étrange rapprochement entre le communisme et l'anarchisme : l'anarcho-communisme (plate-formiste). Ce courant intègre de nombreux éléments d'analyse marxistes (par exemple, les classes sociales) mais refuse de voir la nécessité d'un État prolétarien. À la place de celui-ci, il est proposé de créer une fédération des communes et des syndicats. Plus on lit sur ce courant, plus on se rend compte que les différences entre communisme et anarcho-communisme sont plutôt de l'ordre du vocabulaire employé pour décrire une même chose !!! Pour les anarcho-communistes, le mot État est remplacé par fédération... Dans un texte de F. Engels cité par Lénine, ce dernier se moque des anarchistes en disant : « Ces gens s'imaginent pouvoir changer la chose en modifiant le nom... » [4]

Évidemment, les points en commun entre l'anarchisme et le communisme sont nombreux. Il ne faut jamais oublier que ces deux courants ont quasiment la même origine. Ils sont tous les deux issus de la révolution industrielle. Ils prennent tous la part de cette nouvelle classe qu'est le prolétariat. Jusqu'en 1872, les anarchistes et les communistes étaient tous regroupés au sein de la 1ère Internationale ouvrière. Il est donc absurde de dire que les anarchistes et les communistes n'ont rien en commun. Il s'agit plutôt des bourgeois et des prolétaires qui n'ont rien en commun. Anarchistes et communistes partagent un même ennemi : la bourgeoisie. Cependant les moyens diffèrent beaucoup entre les deux factions. Cette différence quant aux moyens a principalement son origine dans la façon d'analyser la société capitaliste. Le marxisme pose les contradictions du mode de production capitaliste avec plus de réalisme que l'anarchisme. Les deux grandes découvertes de Marx, soit le matérialisme historique et la plus-value, expliquent l'exploitation capitaliste en partant des bases matérielles de celle-ci et non en se référant à l'idéologie qui la justifie. Cette façon concrète d'appréhender les rapports sociaux du capitalisme marque une différence marquée avec l'idéalisme propre à l'anarchisme. Les idées ne dominent pas le monde. Il s'agit plutôt du contraire. Ce sont les conditions matérielles qui déterminent les idées. À des classes sociales déterminées, il y a des consciences sociales déterminées. Les anarchistes tendent à nier que les êtres humains sont avant tout déterminés par les conditions de vie liées à leur classe sociale. Ils préfèrent à tort voir les êtres humains comme des individus indépendants et libres dotés d'une raison capable de juger du bien et du mal peu importe les conditions extérieures. Bien évidemment, cette vision de l'être humain amène à refuser de considérer les réalités et les contraintes liées à chaque classe sociale. Les anarchistes finissent donc par rendre coupable chaque personne individuellement pour des rapports sociaux qui sont indépendants de leur volonté. Dans cette logique, on peut aboutir à porter le jugement que le type qui travaille au McDo à 7 piasses de l'heure est considéré comme complice des horreurs de cette multinationale. Cet exemple permet de voir à quel point l'analyse anarchiste de la société est parfois totalement détachée de la réalité comme le salariat...

D'où vient donc ce détachement de la réalité ? Une analyse de classes peut nous fournir de bonnes explications sur ce phénomène. Si on se penche sur l'origine de classe de ceux et celles qui adoptent l'anarchisme comme idéologie, on se rend compte que beaucoup sont issus de la petite-bourgeoisie. D'ailleurs, la majeure partie de ses théoriciens-nes était d'origine petite-bourgeoise ou d'origine seigneuriale. Il ne suffit de penser qu'à Proudhon, Bakounine ou Kropotkine. Ce caractère petit-bourgeois peut expliquer certaines faiblesses de l'anarchisme. Celles-ci se résument à un détachement face aux contraintes matérielles. Le fait d'appartenir à une classe plus privilégiée favorise l'adoption d'un point de vue plus idéaliste. Les petit-bourgeois, étant moins contraints par le capitalisme, ont tendance à croire que l'ensemble des êtres humains est capable de résister à l'influence des conditions matérielles. Les petit-bourgeoisEs ont plus tendance à lutter pour des principes. Quant à eux, les prolétaires se foutent du principe en autant que la lutte débouche sur des victoires. Dans La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », Lénine fournit une bonne analyse des comportements et des attitudes propre à la petite-bourgeoisie dans le milieu révolutionnaire. Il s'en prend à ce qu'il appelle le révolutionnarisme petit-bourgeois. Voici ce qu'il en dit :

« Le petit exploitant qui, en régime capitaliste, subit une oppression continuelle et, très souvent, une aggravation terriblement forte et rapide de ses conditions d'existence et la ruine, passe facilement à un révolutionnarisme extrême, mais incapable de se montrer conséquent, organisé, discipliné et ferme. Le petit-bourgeois pris de rage devant les horreurs du capitalisme est un phénomène social propre, comme l'anarchisme, à tous les pays capitalistes. L'instabilité de ce révolutionnarisme, sa stérilité, la propriété qu'il a de se changer rapidement en soumission, en apathie, en vaine fantaisie, et même en engouement "enragé" pour telle ou telle tendance bourgeoise "à la mode", tout cela est de notoriété publique. » [5]

Plus loin, il analyse l'attitude propre à la petite-bourgeoisie dans le mouvement ouvrier : « Ils [les petits producteurs] entourent de tous côtés le prolétariat d'une ambiance petite-bourgeoise, ils l'en pénètrent, l'en corrompent ; ils suscitent constamment au sein du prolétariat des récidives de défauts à la petite-bourgeoisie : manque de caractère, dispersion, individualisme, passage de l'enthousiasme à l'abattement. » [6]

Il ne faut pas voir dans cette analyse une dénonciation de l'implication de la petite-bourgeoisie dans le mouvement révolutionnaire. L'implication de la petite-bourgeoisie est même cruciale pour la réussite de la révolution. Par rapport à cette même question de la petite-bourgeoisie, Lénine concède un rôle important aux intellectuels bourgeois et petit-bourgeois : « Quant à la doctrine socialiste, elle est née des théories philosophiques, historiques, économiques élaborées par les représentants instruits des classes possédantes, par les intellectuels. Les fondateurs du socialisme scientifique contemporain, Marx et Engels, appartenaient eux-mêmes, par leur situation sociale aux intellectuels bourgeois. » [7]

Fait à noter, Lénine lui-même était d'origine petite-bourgeoise. La possibilité d'une rupture avec sa classe d'origine pour adopter un point de vue prolétarien n'est donc pas remise en question. Il n'est toutefois pas dit que cela est facile ! Revenons à nos oignons, Lénine ne tente pas de dénoncer l'implication de la petite-bourgeoisie. Il se résume plutôt à faire une analyse de classe pour démontrer ce qui caractérise l'attitude des petits-bourgeois dans le mouvement révolutionnaire. Lénine explique la tendance néfaste de la petite-bourgeoisie à plus facilement s'imposer dans les mouvements révolutionnaires par leurs connaissances et leur rhétorique. Il est possible de faire un rapprochement avec l'attitude des hommes face aux femmes dans les assemblées syndicales ou étudiantes où les hommes ont tendance à monopoliser le micro ! Lénine note aussi leurs défauts qui peuvent se résumer à l'instabilité et au manque de fermeté. Ceci s'explique principalement par le fait qu'ils/elles sont placéEs dans une position chancelante entre la bourgeoisie et le prolétariat. Ils se considèrent parfois prolétaires et à d'autres moments ils se sentent plus bourgeois. Évidemment, ceci est lié à la place qu'ils occupent dans les moyens de production. Ils ont des conditions de vie supérieures au prolétariat et inférieures à la bourgeoisie. Pour le petit-bourgeois, il y a aussi toujours cette possibilité d'accéder à la bourgeoisie et le risque de « sombrer » dans le prolétariat. Il va sans dire qu'avec l'appauvrissement de la société que nous connaissons avec la mondialisation, une bonne partie de la petite-bourgeoisie peut s'attendre à une « drop » sociale ! En tombant dans le prolétariat, ils/elles iront donc grossir les rangs des mouvements révolutionnaires. Par conséquent, ce problème de l'implication de la petite-bourgeoisie dans le mouvement prolétarien se posera avec plus en plus de vigueur dans les années à venir. Pour faire synthèse, on peut dire que l'anarchisme est l'expression révolutionnaire de la petite-bourgeoisie. Son manque de détermination et l'absence de projet clair sont directement en relation avec sa situation chancelante de classe qui balance entre la bourgeoisie et le prolétariat. Il suffit d'aller dans un comité de grève dans le milieu étudiant pour constater cette timidité propre à certainEs « révolutionnaires » petit-bourgeois. Ils ont peur d'agir et de compromettre leur carrière tout en prônant une lecture radicale de la société. Cette tendance à l'irrésolution semble aussi le propre de l'anarchisme retrouvé dans le mouvement de contestation anti-mondialisation.

Ayant vu en quoi le caractère petit-bourgeois de l'anarchisme explique son détachement de la pratique, il est maintenant plus facile de comprendre l'indétermination du programme anarchiste. Bien que certains grands anarchistes, je pense à Malatesta, Archinov et Makhno, plus particulièrement, aient tenté de clarifier les objectifs du mouvement anarchiste qui peuvent se résumer à une reconnaissance de la lutte de classe, du syndicalisme révolutionnaire comme la méthode principale de lutte et de la nécessité d'une « Union générale des anarchistes » basée sur l'unité théorique, l'unité tactique et la responsabilité collective. [8] Cependant, ce courant est loin de faire l'unanimité dans les milieux anarchistes. L'idée de la « synthèse », instiguée par Sébastien Faure, est beaucoup plus répandue. En résumé, il s'agit d'unir les types d'anarchismes les plus disparates et hétéroclites dans une synthèse. Toutes les conceptions sont incorporées sur le principe de se réclamer de l'anarchisme ! Les tenants de la synthèse, Molly Steimer, Fleshin et autres s'opposent d'ailleurs à la théorie de classe prônée par les plate-formistes en disant : « maintenir que l'anarchisme n'est qu'une théorie de classe c'est le limiter à un seul point de vue » [9]. Encore aujourd'hui, le point de vue (!) de la synthèse est dominant. Les plate-formistes sont tenus pour être « dogmatiques » puisqu'ils n'acceptent que la théorie de classes... Voilà qui démontre bien l'individualisme petit-bourgeois et l'absence de concertation au sein du mouvement anarchiste. Tout le monde pense ce qu'il veut sans jamais tenter de rapprochement. Les scissions se multiplient autant que les points de vue. Résultat : le mouvement se retrouve fractionné devant une bourgeoisie plus unie que jamais ! Il m'apparaît clair que ce trait du mouvement anarchiste est le plus évocateur de son aspect fondamentalement petit-bourgeois. Préférant les querelles d'idées à l'unité, leur mouvement ne peut que stagner. « ...Plusieurs organisations anarchistes ne sont même pas capables de traverser le stade du petit cercle d'étude et de discussion, incapables d'influence sur le milieu militant. » [10] Cette constatation semble tout à fait juste. Ces querelles, discussions et débats finissent toujours sur une impossibilité de s'entendre sur la définition même de l'anarchisme. Pas étonnant que le projet anarchiste soit si flou et qu'il ne semble pas rejoindre les ouvriers et les ouvrières qui préfèrent quelque chose de clair et de concret.

L'absence de détermination du projet anarchiste (sa ligne politique abstraite) a inévitablement des influences sur son organisation. Celle-ci est plutôt déficiente. Au sein du mouvement anarchiste, les gens font un peu ce qu'ils/elles veulent sans rendre de compte à personne. Il n'est pas rare de voir quelqu'un omettre nonchalamment de faire une tâche qu'il avait été mandaté de faire. Le tout finit souvent en laxisme. Une minorité, la « minorité agissante » (concept fort à Bakounine mis en opposition à l'avant-garde des rouges), accomplit tout le travail pendant que les autres se relancent dans des débats à ne plus finir. L'exemple est plus frappant dans le milieu étudiant où l'activisme prend toutes les allures d'un « trip » de jeunesse. Les réunions sont plutôt l'occasion de rencontrer du monde et de passer du bon temps (fumer un joint, prendre un café, comme dirait Jean Leloup). Sans nier le fait qu'il est plaisant de militer et de fréquenter des nouvelles personnes, il est tout de même important de garder en tête son objectif révolutionnaire premier. Loin de moi de vouloir me faire les orthodoxes moralisateurs, il reste tout de même que personne ne peut réfuter ce militantisme estudiantin et festif. Bien sûr, il n'est pas exclusif de ceux et celles qui se réclament de l'anarchisme. Cependant, on peut nettement l'attribuer à la petite-bourgeoisie. Ce mode de vie « activiste » nécessite du temps pour flâner (ce que les pauvres n'ont pas) et de l'argent pour se payer des consommations (ce que les pauvres n'ont pas). Selon les dires de Normand Baillargeon [11], professeur d'anthropologie et anarchiste, le « life-style activism » serait très répandu au sein du mouvement anarchiste. Il le dénonce d'ailleurs comme étant une forme de sectarisme. Pour être anarchiste, les critères sont tellement nombreux que cela demande de changer son style de vie et sa consommation personnelle en fonction de cela. Baillargeon dit que ce fait amène les anarchistes à se replier sur eux-mêmes au lieu d'aller propager leurs idées.

Le sectarisme, le manque de cohésion, l'absence de projet commun clair et l'organisation déficiente, tout ça n'est pas pathologique à l'anarchisme. La pratique nous force à voir cette triste réalité, c'est-à-dire que tous ces problèmes sont plutôt normaux si on considère les fondements de l'idéologie anarchiste. Tous ces problèmes sont imbriqués les uns dans les autres. L'absence de projet commun clair entraîne un manque de résolution et d'organisation. À son tour le manque d'organisation provoque un manque de cohésion. Ceci fait en sorte ensuite que c'est une « minorité agissante » qui se tape toute la job et ce, bien sûr, en subissant une critique de fer des autres anarchistes et en se faisant traiter d'autoritaire à la moindre tentative de diriger une lutte. Ironiquement, il arrive un phénomène assez étrange dans le mouvement anarchiste. Je nommerais ce phénomène le « combat de coqs ». Il s'agit à toute fin pratique du mode de sélection des chefs dans le mouvement anarchiste. C'est un tabou mais oui, il y a des leaders dans le mouvement anarchiste. Moi-même, je fus un de ces « leaders malgré moi ». Ça m'a pris du temps à l'admettre. La théorie des coqs est bien simple. Étant donné que personne ne veut déléguer de mandats et de charges à personne, ce qui ce passe c'est que des personnes s'improvisent leaders au hasard des situations. Il y a un petit problème cependant, parfois il y a plus qu'une personne qui veut être leader. On assiste alors à une bataille de coqs où c'est la personne qui gueule le plus fort et qui a le plus de charisme qui prend les décisions pour le groupe. Ce type de situation arrive surtout dans les moments critiques où des décisions doivent être prises rapidement. Ce genre d'organisation peut sembler ridicule quand on pense qu'il serait bien plus démocratique et logique de choisir par vote des responsables révocables et mandatés avant qu'arrivent les situations critiques. Une autre caractéristique du combat de coqs : bien souvent les anarchistes les plus résolus tombent dans la contradiction la plus totale, c'est-à-dire qu'ils se mettent à vouloir imposer leur définition de l'anarchisme aux autres et le tout en s'opposant au concept d'autorité. Pour nier l'autoritarisme, la plupart des anarchistes refusent d'avoir un titre formel, cependant certains prennent plus d'influence que d'autres dans le mouvement et deviennent des coqs anarchistes, des petits seigneurs anarchistes. Pour assurer la suprématie de leur point de vue, ils utilisent le contrôle social implicite (stigmatisation, rire, regard accusateur, ton de la voix) contrairement au contrôle social explicite (la matraque, le poivre de cayenne et autres armes). Cette forme de contrôle social porte souvent à employer les attaques personnelles. On cherche à atteindre la réputation de quelqu'un plutôt que ses idées et conceptions. Ce phénomène est amplifié d'autant plus que le milieu anarchiste est passablement replié sur lui-même. N'oublions pas, le principe de base de l'anarchisme, le groupe d'affinité, est calqué sur le modèle des relations entre pairs (amis). Ceci a pour conséquence bien souvent que les anarchistes vont plutôt s'associer sur une base d'amitié plutôt que sur une base politique. Par conséquent, il est donc logique que les querelles personnelles l'emportent sur les débats politiques. Dans ce contexte, le milieu militant est voué à se scléroser. Sans vouloir jouer les devins, on peut déjà s'attendre à ce que la plupart des anarchistes universitaires abandonnent leur idéaux en quittant l'école et, pour ce qui touche les anarchistes non-universitaires, la plupart cesseront de se revendiquer de l'anarchisme vers l'âge de trente ans : ce qui semble l'âge limite de la plupart des anarchistes à Montréal. Le fait de constamment repartir à zéro et ce, sans principe organisationnel et idéologique clair entraîne bien des militantEs à abandonner le militantisme ou bien à rejoindre le mouvement communiste révolutionnaire. Cette projection rejoint celle de l'article L'anarchisme : l'impasse d'un courant idéaliste paru dans SOCIALISME MAINTENANT ! : « Une réponse marxiste révolutionnaire adéquate devrait ramener des gens actuellement influencés par l'anarchisme dans les rangs de la révolution communiste. » [12]

En ce qui me concerne, on peut dire que j'ai maintenant accompli cette rupture difficile. Une froide analyse de classe du mouvement anarchiste m'a convaincu de l'incapacité de ce dernier à mener des luttes cohérentes et organisées. La pratique déficiente des anarchistes découlant des positions floues et timides, l'absence de programme clair et par conséquent d'unité sont autant de preuves de cette incapacité. Cependant, je suis loin de sombrer dans le pessimisme face à la révolution. Cette expérience anarchiste m'a permis d'aiguiser mon esprit d'analyse et d'améliorer ma praxis. Bien que maintenant très critique de l'anarchisme, je suis loin de le renier catégoriquement. Je me sens toujours solidaire de beaucoup de conceptions anarchistes. Le refus de l'oppression et de l'autorité injustifiée me caractérisent tout autant. Bien que je critique sévèrement le courant anarchiste, il serait odieux de ne pas le décrire dans ce qu'il a de plus positif. Tout compte fait, le cri de désespoir des anarchistes est préférable au silence et à la paix sociale caractéristique de notre société. Ne l'oubliez pas, les anarchistes étaient en train de démolir les clôtures et de lancer des cocktails molotov au sommet des Amériques. Les anarchistes sont pour la violence révolutionnaire. Il faut aussi garder à l'esprit la critique anarchiste contre l'opportunisme. Comme Lénine le dit en se référant à la IIe Internationale : « L'anarchisme a été le châtiment pour les erreurs opportunistes du mouvement ouvrier. » Plus que ça, l'anarchisme est aussi une critique radicale du parlementarisme bourgeois. Il dénonce le caractère de classe de cette institution. « Votez bien, votez rien » est leur slogan. Il dénonce la participation au gouvernement bourgeois et l'électoralisme si chèrement défendus par le flanc gauche de la bourgeoisie (UFP, PCQ, etc.). Il faut voir dans la réponse anarchiste à la société actuelle un bon réflexe face à l'opportunisme et à l'électoralisme ambiant. Ce courant traduit bien l'indifférence de plus en plus forte face à la politique bourgeoise. Par contre, cet écœurement dépasse rarement le seuil de la résistance. L'absence d'un projet clair à opposer à la politique bourgeoise est le talon d'Achille de l'anarchisme.

Opposer un programme politique révolutionnaire et prolétarien à la bourgeoisie m'apparaît le grand défi à venir. Devant le constat d'échec de l'anarchisme, il est nécessaire de se pencher sur le communisme. CertainEs anarchistes devraient d'ailleurs abandonner leurs préjugés sur le socialisme et se lancer dans une étude plus poussée de ces principes. Évidemment, je comprends les réticences que le communisme peut susciter chez la plupart d'entre eux et elles. J'étais moi-même très hostile au communisme avant d'approfondir mon étude. L'effondrement de l'URSS et l'influence de la propagande anti-communisme sont quelques-uns des faits qui expliquent ce blocage devant le communisme souvent étiqueté de totalitaire. Les défenseurs du communisme sont souvent représentés comme des êtres diaboliques et manipulateurs. À la rigueur, Marx et Engels sont tolérés. Che Guevara est arboré sur toutes les t-shirts des anars et des communistes. Cependant, en ce qui concerne Lénine ou Mao, il s'agit d'horribles tueurs d'enfants et de tyrans aux yeux injectés de sang. Par contre, ils se refusent à analyser les tueries des contre-révolutionnaires, des tsars et des bourgeois dans les révolutions. En plus de l'auréole de préjugés non-fondés sur les penseurs-ses du marxisme, rares sont ceux et celles qui comprennent les concepts-clefs de la théorie communiste, par exemple l'idée de l'avant-garde. Pour la plupart, l'avant-garde est perçue péjorativement comme une élite éclairée qui sait tout et qui se pense supérieure aux masses. Cette conception est tout à fait erronée. L'avant-garde n'est rien d'autre qu'un terme employé pour déterminer les personnes les plus politisées au sein du prolétariat. Il s'agit des personnes qui ont développé une conscience de leur oppression et qui veulent rallier leurs semblables vers une lutte de libération. L'avant-garde ne peut agir seule, elle doit se lier aux masses. Il ne va pas sans dire que cette conception de l'action révolutionnaire s'oppose à Bakounine et à son idée de la « minorité agissante ». Ce dernier défend l'idée qu'une minorité doit combattre le système malgré l'absence d'appui des masses. Un autre point litigieux, la question de la dictature du prolétariat. À première vue, le terme « dictature » nous apparaît opposé au projet d'émancipation des travailleurs-ses. Ce malentendu est un classique dans le milieu militant. L'idée de la dictature du prolétariat n'est nullement opposée à la démocratie. Au contraire, il s'agit plutôt d'une application plus cohérente de la démocratie, si on entend la démocratie par le pouvoir de la majorité sur la minorité. Il est aussi utopique de penser qu'au lendemain de la révolution la bourgeoisie aura cessé d'exister et qu'elle ne menacera plus de remettre en place le régime capitaliste. L'État, étant un instrument de domination d'une classe sur une autre, une fois la prise de pouvoir d'État accomplie par le prolétariat, ce dernier servira à mater le camp de la réaction tout en élargissant la démocratie au sein du camp de la révolution. ConscientEs que les mentalités issues du capitalisme et la présence de la bourgeoisie risquent de demeurer un certain temps après la révolution, les communistes prévoient une période de transition visant à agir sur les conditions matérielles (organisation du travail et redistribution des produits du travail) de manière à éliminer les bases de la division de la société en classes. Pour reprendre les termes d'Engels, pour passer « du gouvernement des Hommes à l'administration des choses ». La dictature du prolétariat mise en rapport avec la dictature de la bourgeoisie apparaît donc comme une véritable libération de la classe opprimée et majoritaire. L'objectif de ce texte n'est évidemment pas de résumer l'ensemble des principes du marxisme-léninisme-maoïsme. Pour mieux comprendre ceux-ci, il y a de nombreuses lectures qui expliquent dans les détails les moindres aspects de la théorie communiste.

En synthèse, la nécessité de se doter d'une organisation révolutionnaire solide et décidée devient de plus en plus évidente. Les mesures prises le gouvernement canadien (C-36, C-42), l'augmentation du budget militaire pour étouffer le mouvement anti-capitaliste et anti-impérialiste augmentent et nous contraignent à nous organiser de façon plus efficace et cohérente. Présentement, le mouvement anarchiste semble de plus en plus incapable d'une pratique révolutionnaire sérieuse. L'effritement, les scissions, le manque d'unité théorique sont autant de symptômes qui indiquent que l'anarchisme se dirige vers une impasse. Les militantEs influencéEs par l'anarchisme doivent amorcer une sérieuse réflexion sur l'avenir de la lutte sociale. La répression risque de s'intensifier, il faudra alors agir dans la plus grande clandestinité et s'organiser conséquemment. Pour l'instant, il n'y a rien qui semble démontrer une quelconque volonté d'aller vers cette voie ! En ce qui concerne le Parti communiste révolutionnaire (comités d'organisation), sa ligne politique et son organisation sont prometteurs d'une lutte révolutionnaire qui s'impose de plus en plus. L'OTAN l'a d'ailleurs elle-même remarqué, selon eux, « les 30 premières années du XXIe siècle constitueront une période d'insurrections révolutionnaires » [13].

« Tout jugement inspiré par une critique vraiment scientifique est pour moi le bienvenu. » [14]

- Michel Bérubé


1) SNOW, E., Étoile rouge sur la Chine, Paris : Stock, 1965, p. 85.

2) ENGELS, F. Socialisme utopique et socialisme scientifique, Paris : Éditions sociales, 1973.

3) MARX, K., et ENGELS, F., Le manifeste du Parti communiste.

4) LÉNINE, L'État et la révolution, Paris : Éditions du Progrès, 1969, page 80.

5) LÉNINE, La maladie infantile du communisme, le « gauchisme », p. 30.

6) Ibid, p. 52.

7) LÉNINE, Que faire ?, p. 38.

8) HEALTH, N., Introduction historique à la Plate-forme d'organisation des communistes libertaires, site Internet de la NEFAC : www.nefac.net

9) Ibid.

10) LECLERC, MARTIN, « L'anarchisme : l'impasse d'un courant idéaliste », SOCIALISME MAINTENANT ! n° 8.

11) BAILLARGEON, N., L'anarchisme, Montréal : éditions les élémentaires - une encyclopédie vivante, 2000, pages 121-123.

12) LECLERC, MARTIN, « L'anarchisme : l'impasse d'un courant idéaliste », SOCIALISME MAINTENANT ! n° 8.

13) Projet de programme du Parti communiste révolutionnaire (comités d'organisation).

14) MARX, K., « Préface de la première édition du Capital », Le Capital, Paris : Édition garnier-flammarion, 1969, p. 38.

(paru dans le bulletin En Avant! n° 2)

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