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Sur la question des revendications immédiates

Le texte publié dans le premier numéro du bulletin EN AVANT! et qui portait sur la question des revendications immédiates, a certes de gros mérites. Entre autres, il nous montre qu'il ne faut pas confondre les revendications immédiates avec un « programme minimum » qui, dans les faits, ne servirait qu'à créer des étapes inutiles entre la situation d'aujourd'hui et la période socialiste. Il est clair que le « programme minimum » est quelque chose que les organisations qui ont sombré dans le révisionnisme le plus infâme utilisent lorsqu'elles vont parader dans le cirque des élections bourgeoises, et cela, dans l'espoir à peine voilé de faire les singes dans l'édifice du crétinisme parlementaire. Évidemment, après avoir mérité un score ridicule en bas de 1 %, elles vont nous dire que leur participation s'est faite dans une perspective non électoraliste et qu'elle ne servait qu'à populariser leurs idées. Elles diront aussi que ce sont les luttes populaires et ouvrières qui vont faire avancer les choses. Encore là, elles ne parleront pas de révolution (il ne faut pas espérer l'impossible) : ce mot effraierait leur petite base électorale de quelques milliers de personnes au Canada.

Que sont donc les élections dans un régime bourgeois ? Il s'agit essentiellement d'une opération marketing de vente d'idées sans contenu mais avec un emballage attrayant. Il s'agit donc d'un marché. Dans un régime marchand, on ne peut pas échapper à ces lois. Il ne s'agit pas d'un débat et d'une réflexion collective pour améliorer le sort des gens ordinaires, travailleurs/euses avec ou sans emploi. D'ailleurs, le niveau d'intelligence déployé dans une ligne ouverte radiophonique portant sur la politique bourgeoise réussit rarement à dépasser celui de la tribune d'amateurs/trices de sports. Plein d'idées ridicules sont lancées en vrac, sans analyse, et on prend celles qui semblent les plus marketing.

Le « progamme minimum » d'une organisation révisionniste, voire trotskyste (le programme de transition se démarque à peine de cette conception), va chercher quelques idées à la mode qui pourront être vendeuses. La scène où les révisionnistes et les trotskystes interviennent est celle des élections, où on vend des idées. Un mot-d'ordre qui servirait à mobiliser effectivement les masses dans une action revendicatrice, ça ne les intéresse pas parce que ce n'est pas leur lieu d'intervention. À l'époque de Lénine, où les tâches de la révolution bourgeoise n'avaient pas encore été remplies, la revendication même d'un parlement se posait pour contrer le pouvoir autocratique tsariste. Y participer pouvait avoir un sens. Aujourd'hui, se retrouver au parlement revient à s'éloigner des masses. Pourquoi baser toute son activité à y aller alors que notre perspective est plutôt de se lier avec les masses ?

Nos camarades népalaises et népalais nous ont indiqué la voie récemment. Dans les années 80, il fallait abolir le régime monarchiste sans-parti du prachayat en revendiquant l'établissement du parlementarisme. Une fois que le parlement a été établi et a révélé son inutilité à satisfaire les revendications des masses, il ne fallait pas s'attarder à l'édification d'un « programme minimum » et entrer dans un marché d'idées à la manière bourgeoise ; il fallait passer rapidement à une étape de guerre populaire révolutionnaire avec des structures nouvelles de pouvoir populaire. Perdre son temps à se faire élire dans un parlement discrédité n'aurait entraîné que le dégoût des masses pour l'action du Parti communiste du Népal (maoïste).

Ceci dit, nos camarades ne se sont pas cantonnés qu'à professer de vagues incantations sur une société socialiste à venir et à vouer un culte aux armes. Au contraire, ils et elles se sont liés aux masses, ont fait enquête sur leurs besoins immédiats et ont réussi à lier intelligemment la perspective stratégique de la guerre populaire et du socialisme et les revendications immédiates. Le PCN(M) a élaboré une série de 40 revendications qu'il a soumises au gouvernement comme base de négociations. Ce sont des revendications très « basics », mais le gouvernement népalais était dans l'impossibilité de les satisfaire. C'est tout le contraire des revendications d'accommodements que les syndicats et groupes communautaires amènent comme base de dialogue avec les gouvernements d'ici. D'ailleurs, les syndicats et groupes communautaires partent avec l'idée qu'il faut une base de dialogue acceptable pour le gouvernement (ou le patron lors de conflits de travail) pour élaborer leurs demandes. Or, il faut partir des besoins des masses et de ceux de la révolution.

Le programme actuel du Parti communiste révolutionnaire (comités d'organisation) ne comporte pas de revendications immédiates. C'est un plan stratégique où on retrouve sa conception de l'action révolutionnaire dans un pays impérialiste, i.e. la guerre populaire prolongée. Aussi, on y trouve des définitions de ce qu'il entend être le socialisme et le communisme, une caractérisation rapide des classes qui s'affrontent au Canada et son positionnement sur des questions qui intéressent la stratégie révolutionnaire dans un pays comme le Canada (question nationale, question femme). Le programme du PCR(co) répond à deux questions : 1) à quoi croyons-nous ? 2) comment allons-nous y arriver ? À la première question, il répond en parlant du socialisme et du communisme et à la seconde, il parle de la guerre populaire, du rôle qu'y jouera la classe ouvrière, la colère des masses, l'armée révolutionnaire et le parti. La première question aurait pu aussi se formuler « ce que nous voulons ». Par contre, vue la perspective temporelle de longue durée, le socialisme et le communisme ne peuvent pas être confondus avec des revendications immédiates voulues dans le court terme ; ils font plus partie d'une orientation, d'une forme de croyance, que d'un besoin.

Une autre conception du programme est celle du Black Panthers Party qui partait davantage de revendications immédiates dans la formulation de leur programme en dix points. Le BPP fut très actif dans la communauté noire américaine de la fin des années 60. Il se réclamait de Malcolm X, de Mao Zedong et de Che Guevara. Le programme posait deux questions 1) ce que nous voulons ; 2) ce en quoi nous croyons. Par contre, rien dans le programme ne dit comment ils allaient l'obtenir. Sur la question du rôle de la lutte armée, entre autres, on parle du principe juste de l'autodéfense dans la communauté noire. On dit que ce droit se trouve dans la constitution américaine (le troisième amendement). Ceci dit, même si le programme des BPP avait des limites, il eût quand même la qualité de pouvoir mobiliser largement les masses afro-américaines et d'obtenir l'assentiment de plusieurs radicaux/ales euro-américainEs.

Les bolchéviques, lors de la révolution de 1917, partaient d'un certain enlignement général. Cependant, avec les multiples bouleversements dans la situation politique de l'année en question, il suffit de quelques revendications précises pour mobiliser très largement les masses. Il y eut « Tous les pouvoirs aux Soviets », du pain, la paix et la terre. Ces mots d'ordre simple mobilisèrent les larges masses qui reconnaissaient cependant que les bolchéviques avaient raison dans la nécessité de la révolution armée pour changer les choses.

En Chine, Mao Zedong, pour bien comprendre la situation du pays, effectua une enquête dans les campagnes. Il vit que, indépendamment du Parti, un mouvement paysan révolutionnaire se dessinait avec ses propres revendications. Cependant, isolé et laissé à lui-même, il n'aurait pas la chance de s'étendre dans toute la nation et de se lier aux forces du prolétariat et de la révolution mondiale. C'est en se liant avec ce mouvement que le Parti communiste chinois le renforça et, par le fait même, se renforça lui-même.

Lorsqu'il s'agit de poser la question des revendications immédiates des masses, il importe donc de faire enquête parmi elles pour savoir ce qu'elles veulent réellement. Il ne s'agit pas d'aller dans une brasserie de quartier populaire et écouter les racontars de quelqu'un qui vient d'écouter une ligne ouverte à la radio et qui répète les niaiseries qui s'y disaient pour se rendre intéressant. Il y a des luttes et revendications réelles dans lesquelles les masses se reconnaissent. On fait l'enquête, non seulement en écoutant mais aussi en proposant et en agissant.

Ceci dit, il peut arriver des moments où des revendications qui sortent d'on ne sait où parmi des intellectuelLEs petitEs-bourgeoiSEs sont reprises par une partie importante des masses les plus avancées. À l'occasion, elles peuvent avoir des travers réformistes. Par contre, elles mettent mal à l'aise une fraction importante de la classe dominante et permettent de mieux unir la classe ouvrière et le camp populaire en général. Actuellement, il y a le débat de Michel Chartrand sur le revenu de citoyenneté qui interpelle largement. Des expertEs bourgeoiSEs aimeraient bien une sorte d'allocation universelle qui permettrait d'abolir la majorité des programmes sociaux et d'éliminer un nombre important de fonctionnaires. En même temps, il y a le besoin immédiat d'un minimum de revenu pour vivre décemment. Il importe donc de formuler une revendication immédiate de telle manière qu'on ne tombe pas dans les débats réformistes. Ceci dit, tactiquement, certaines propositions venant de réformistes peuvent être plus intéressantes que d'autres. Mais ceci ne doit pas se retrouver dans un programme communiste.

S'il est impératif qu'il y ait des revendications immédiates dans un programme communiste et que celles-ci servent à organiser effectivement la colère populaire, encore faut-il qu'elles répondent à certains critères. De un, il est clair que ces revendications doivent être en rupture avec le pouvoir bourgeois. Elles ne doivent pas renforcer le régime de domination comme les revendications d'accommodement le font si bien. De deux, elles doivent être organisantes i.e. permettre d'organiser des luttes et des alliances populaires viables. Ensuite, elles doivent être simples et concrètes pour que les masses puissent se les approprier rapidement. D'autres critères peuvent aussi s'appliquer.

À première vue, pour un communiste, les revendications immédiates semblent quelque chose de secondaire parce que le socialisme va d'emblée les satisfaire une fois son établissement. Or, pour les gens du peuple, notre soutien à une ou plusieurs revendications immédiates et notre engagement à en faire triompher la cause pourront être déterminants à savoir si oui ou non, ils et elles s'engageront avec les communistes. L'adhésion au programme communiste résulte, bien sûr, d'une prise de conscience que le capitalisme ne satisfera pas l'ensemble des revendications immédiates des masses sous peine d'aller à son encontre et que seule la société communiste ouvrira la voie à une plus grande émancipation. Mais une révolution ne se fait pas qu'avec des communistes ; elle se fait avec des masses qui acceptent de s'associer à des communistes pour faire triompher des choses auxquelles elles croient.

La détermination des revendications immédiates peut apparaître bien banale ; elle relèverait du domaine de la simple tactique. En fait, elle est très difficile. Elle demande une liaison avec les masses, des questionnements et débats constants, des essais et erreurs, des défaites et des victoires aux lendemains peu évidents, tout pour décourager le simple mortel.

Pour ce qui est de l'inclusion des revendications telles que suggérées par le texte soumis dans le premier bulletin, il y a encore place au débat. Il y a importance d'en inclure mais il y a aussi importance de faire une enquête plus approfondie. Certes, un programme peut changer avec le temps. Il est l'état de la synthèse de la stratégie et des mots-d'ordre que nous pensons pertinents pour une période et une situation précise.

- M. L.

(paru dans le bulletin En Avant! n° 2)

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