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ÉLECTIONS OU RÉVOLUTION ?

L’exemple du Brésil

L'élection de « Lula » à la présidence du Brésil il y a quelques semaines a beaucoup fait parler au Canada et au Québec, en particulier du côté de la gauche officielle qui tente actuellement de s'organiser sur la scène électorale et pour qui le succès du Parti des travailleurs (PT) brésilien constitue en quelque sorte un encouragement à aller de l'avant. Suivant la montée en puissance du mouvement anti-mondialisation depuis le sommet de l'OMC tenu à Seattle en décembre 1999, certainEs voient l'élection de Luís Inácio da Silva comme faisant partie du même phénomène. Le succès du PT a certes quelque chose à voir avec la radicalisation du mouvement de lutte des masses opprimées. Mais plutôt que d'en représenter une sorte de prolongement ou d'aboutissement sur la scène politique, l'arrivée au pouvoir de la gauche au Brésil risque plutôt d'en constituer l'éteignoir. C'est là, en tous cas, ce que pensent nos camarades brésiliennes et brésiliens, dont nous publions ici le point de vue. Le premier texte, « Farce électorale et simulacre de changement », nous a été communiqué par le Centre brésilien de solidarité avec les luttes des peuples (CEBRASPO), une organisation anti-impérialiste basée à Rio de Janeiro. Quant au deuxième, il s'agit d'un éditorial paru dans le numéro de janvier d'un nouveau journal mensuel publié en soutien aux luttes populaires et à la révolution de démocratie nouvelle au Brésil, A Nova Democracia. Nous vous en présentons ici quelques extraits, que nous avons traduit et légèrement adapté du portugais, en espérant ainsi favoriser le débat sur quelques questions centrales du processus révolutionnaire, notamment celles de l'État, de l'électoralisme et du parlementarisme.

La rédaction d'EN AVANT!


Farce électorale et simulacre de changement

Une des grandes questions que la démocratie révolutionnaire doit résoudre et clarifier dans notre pays est de montrer à quel point le processus électoral brésilien est un élément clé au maintien du système d'exploitation et d'oppression au service de l'impérialisme. Les récentes élections, tout comme l'ensemble des événements qui les ont entourés, fournissent un matériel abondant pour y répondre correctement. D'autant plus que l'État et ses différentes institutions - du Parlement jusqu'aux médias - n'ont jamais glorifié autant que maintenant les élections comme étant l'expression de la « démocratie brésilienne », voire même du « renforcement et de la maturation de la démocratie ».

De manière générale, l'ensemble des partis politiques ont hurlé à pleins poumons que les élections ont été une « grande fête de la démocratie ». Tout l'appareil électoral a été mis à profit pour mobiliser les électrices et électeurs et les amener à exercer leur « devoir de citoyen ». Il est de notoriété publique que depuis que les militaires ont été exclus de l'administration de l'État, le marketing électoral n'a cessé de promouvoir les programmes des différents candidatEs comme étant autant de moyens d'atteindre le paradis. On nous inonde de publicités dans lesquelles les gens sont bien vêtus et apparaissent comme étant bien nourris et en bonne santé, sur fond de paysages qui respirent le bonheur total...

Le Tribunal supérieur des élections (TSE) n'a reculé devant rien pour faire valoir la modernisation de l'appareil électoral et les nouveautés technologiques qu'il a mises en place comme le bulletin de vote électronique, utilisant à satiété cet inoubliable jingle qu'on a entendu jour et nuit à la radio et à la télé, « Vote Brasil, chegou a hora ! » (« L'heure est venue de voter pour le Brésil ! »). On n'avait jamais vu cette institution tenter à ce point de renforcer son image démocratique.

Tous les moyens imaginables ont été utilisés pour nous convaincre que « notre Brésil » est désormais à des années-lumière de la sombre époque du régime militaire fasciste, qui assurait pourtant le pouvoir aux mêmes bourgeois, aux mêmes propriétaires fonciers et aux mêmes impérialistes qu'aujourd'hui. De manière générale, les commentateurs politiques, les éditorialistes et autres analystes ont été unanimes à encenser le caractère démocratique des élections et - fait rare - la maturité de la population.

Mais ce qu'on essaie de faire passer comme étant une analyse objective n'est en réalité rien de plus qu'une tentative de manier les faits dans le but d'étoffer la thèse en vogue qui prétend qu'on assiste au renforcement de la démocratie. Les médias et les analystes se réjouissent du fait que le nouveau président se soit engagé à respecter les engagements pris par le Brésil auprès du FMI ainsi que le cadre budgétaire de l'État, à contrôler l'inflation, à assurer la stabilité de la monnaie, etc. Les médias jouent ainsi sur deux plans : d'une part, ils font pression sur le nouveau gouvernement pour l'amener effectivement à agir de manière « responsable » ; d'autre part, ils laissent savoir à la population que le gouvernement a déjà pris tel ou tel engagement allant en ce sens, de façon à montrer que le cours qu'il s'apprête à suivre est inéluctable.

Il faut porter une attention particulière à ce qui se dit et s'écrit présentement, parce qu'on nous cache la vérité. Il faut analyser chaque annonce et décortiquer chaque point de vue en tenant compte des intérêts des différentes classes qui composent la société brésilienne et du caractère de classe de l'État, du système politique, des institutions, des partis politiques et des personnalités qui les dirigent. L'État brésilien est l'instrument des classes réactionnaires depuis plus d'un siècle déjà ; il s'est développé à partir de l'héritage du système esclavagiste jusqu'à évoluer lentement mais sûrement dans le cadre d'un système qu'on peut aujourd'hui qualifier de capitalisme bureaucratique. Pendant toute cette période, il n'a jamais cessé de maintenir les masses populaires sous un régime d'exploitation féroce, restreignant autant que possible leurs droits et libertés et maintenant le pays dans une condition semi-coloniale. La domination du pays de même que la misère et le désœuvrement de notre peuple trouvent leur racine dans les fondements même du système dans lequel on vit.

Un système marqué depuis la Première Guerre mondiale par la domination des monopoles et de l'impérialisme nord-américain, et qui n'a cessé de se renforcer jusqu'à aujourd'hui. La grande bourgeoisie brésilienne, de concert avec la classe des grands propriétaires terriens, a trouvé à réaliser ses propres intérêts en se mettant au service de l'impérialisme. En quelques décennies, elle a façonné un État qui n'a de démocratique que le nom, et dont la forme s'est adaptée en fonction des exigences nécessaires au maintien de sa domination. À travers les multiples crises de domination elles-mêmes générées par les crises économiques, par la lutte entre les classes antagoniques et par les contradictions entre les diverses fractions des classes dominantes, l'État brésilien s'est adapté, mais sans que cela ne remette jamais en cause les fondements du système. C'est ainsi qu'on a vu se succéder de rares et brèves périodes de libertés démocratiques, suivies ensuite par de longues périodes où régnait un régime militaire de type fasciste.

La démocratie impérialiste

La démocratie dans notre pays n'a jamais été autre chose qu'un simulacre et une caricature. Durant tout le XXe siècle, les États-Unis sont intervenus à de multiples reprises et dans plusieurs pays au moyen d'invasions militaires, de coups d'État, d'assassinats de dirigeantes et de dirigeants, sans parler des innombrables guerres, et ce, toujours dans le but d'assurer la mainmise sur le pouvoir d'État des classes réactionnaires qui leur étaient alliés. Avec la fin de la guerre froide et pour préparer le terrain à l'implantation de l'idéologie et des politiques néo-libérales, les États-Unis se sont soudainement faits les champions de la défense des « droits humains » et des « élections libres ». C'est désormais par ce moyen que passe le maintien de leur domination. En soi, cela en dit long sur le véritable caractère de la démocratie impérialiste que l'on connaît.

Au cours des 20 dernières années, notre pays a expérimenté de nombreux plans mis de l'avant par les différents partis, qui visaient tous à sauver et à perpétuer le système d'exploitation. Dans un contexte général marqué par l'absence de démocratie, sinon l'absence de droits tout court, le système électoral brésilien a toujours servi à maintenir une apparence démocratique au régime. Il s'est avéré être le moyen par lequel telle ou telle fraction des classes dominantes s'est vue autorisée à gérer l'exploitation et la soumission du pays. Lorsqu'elles deviennent incapables de gouverner comme avant, les classes dominantes soumises à l'impérialisme doivent s'évertuer à trouver, d'une élection à l'autre, une « nouvelle alternative » qui soit mieux en mesure de tromper les masses. Avec la crise économique qui s'accroît et l'absence de possibilité d'une sortie de crise nationale - étant donné le caractère mondial de la crise du capitalisme -, les contradictions entre les différentes fractions des classes dominantes deviennent de plus en plus aiguës et peuvent potentiellement entraîner de nouvelles crises encore plus fortes. Les classes dominantes n'arrivent plus à s'unir comme elles le faisaient auparavant, lors des périodes d'expansion ; elles se voient forcées de réaliser certaines manœuvres plus risquées. Néanmoins, la grande question à laquelle elles doivent toujours faire face consiste à garder le contrôle sur les masses exploitées et à étouffer leur révolte. Les classes dominantes cherchent à canaliser l'insatisfaction des masses vers les mécanismes institutionnels et à faire en sorte qu'elles restent confinées à l'intérieur des limites du système. C'est ainsi que les élections apparaissent comme étant un formidable moyen de contrôler les masses, avec la création continuelle de nouveaux partis politiques, l'encadrement de l'opposition, la domestication des partis de gauche et la mise en place d'une série de règles et de procédures qui permettent l'expression d'une fausse démocratie.

Notre société est divisée en classes. Les classes dominantes, dû au fait qu'elles possèdent les principaux moyens de production, exercent le pouvoir politique et dominent les autres classes. Elles les exploitent systématiquement et les oppriment par tous les moyens pour assurer leur domination. L'État n'est autre chose que l'instrument administratif, bureaucratique, policier et militaire qui leur permet de perpétuer cet état de fait. Dans le cadre des élections, les partis politiques participent et concourent à trouver la meilleure manière de gérer le système et ce, peu importe qui les dirige et quels secteurs de la population ils réussissent à rallier et à faire parader avec les photos de leurs dirigeants... Tout en participant à la défense du système de domination et à sa légitimation, les partis politiques prétendent qu'ils vont apporter des changements favorables aux classes populaires. Présentement au Brésil, il est plus crucial que jamais, pour assurer la perpétuation du système d'exploitation et d'oppression cruel que le peuple subit et la soumission de la nation, de donner au régime une légitimité démocratique : c'est essentiellement ce à quoi sert la farce électorale.

L'État, ses institutions, la presse et les partis politiques représentent les intérêts de la grande bourgeoisie et des grands propriétaires terriens au service de l'impérialisme, principalement nord-américain. Les principaux partis politiques et la classe politique en général expriment à un degré ou à un autre les intérêts des différentes fractions qui composent les classes dominantes ; ils se succèdent à la tête de l'appareil d'État en fonction du développement des crises économiques et politiques. En occultant constamment la vérité, les médias participent à cette grande opération qui vise à offrir au régime au visage « démocratique ».

Mais le fait est que ce que nous connaissons n'est pas la démocratie. Les défenseurs du régime se voient obligés de crier à tue-tête que les votes nuls et les abstentions ont diminué, afin de cacher la réalité. De fait, il y a une tendance profonde au rejet de la farce électorale, qui exprime elle-même un clair rejet du système d'exploitation et d'oppression ainsi que de la domination du pays. Il y a présentement une forme de répression sophistiquée à l'encontre du droit et de la liberté de parole. Premièrement, les médias utilisent leur monopole pour manipuler l'opinion publique avec les instituts de recherche et de sondage. Ensuite, on conditionne, voire on contraint les électeurs à exercer à tout prix leur droit de vote, et à voter en particulier pour tel ou tel candidat. Ce que la bourgeoisie appelle le droit de vote constitue en fait une obligation, qu'on tente de faire passer pour un droit.

Démocratie pourrie et fascisme sophistiqué

La propagande croissante et incessante en faveur des élections exerce une pression qui pousse les gens à voter, et éventuellement à voter pour un candidat bien précis. Les publicistes du régime prétendent ne vouloir qu'aider les gens en leur apprenant à voter correctement. De cette manière, le droit et la liberté de choisir en viennent à disparaître et n'existent plus que sur papier. Toute cette orchestration machiavélique révèle la peur qui habite les cercles dirigeants, qui craignent de se voir rejetés par les masses populaires. Après tout, il y a 38 millions de personnes qui les ont rejetés aux élections de 1998, puis encore 30 et 28 millions cette années, lors des premier et deuxième tours : c'est l'équivalent de l'Argentine au grand complet... De fait, la « grande démocratie » dont on ne cesse de parler exclut pas mal de gens. On gonfle également le ballon d'une défaite de l'oligarchie. Mais où est-elle donc passé ? Où se cache-t-elle ? Les Paulo Maluf, Orestes Quercia, Newton Cardoso, Brizola - on pourrait en nommer bien d'autres - continuent à occuper la scène politique, comme ils le font depuis tant d'années. Drôle de défaite, qui voit les perdants continuer à commander la danse ! De fait, l'oligarchie continue à dominer la vie politique, à façonner les politiciens à son service, à les manipuler et à en développer de nouveaux quand le besoin s'en fait sentir.

Cette thèse pourrie qui postule la fin de l'oligarchie vise à protéger ses nouveaux représentantEs et à masquer sa domination qui se perpétue. Lorsqu'Antônio Carlos Magalhães a été forcé de démissionner, on s'est empressé de clamer que c'en était fait du pouvoir des colonels. Par la suite, lorsque les médias, contrôlés par le palais présidentiel, ont décidé de crucifier le candidat rebelle, ils n'ont pas hésité à le salir, en affirmant que son parti n'était pas vraiment ce qu'il disait être, et qu'il ne s'agissait en fait que d'un parti régional en voie de disparition. Mais le résultat du scrutin a montré que le parti de Magalhães, le PFL, est un de ceux qui a connu la plus forte progression, tout juste après le Parti des travailleurs. Intéressant, non ? On voit bien qu'il n'y a pas une once de démocratie dans le processus qu'on nous présente comme tel.

La farce de la démocratie dans notre pays ne peut conduire qu'à la déception et à un simulacre de changements. Un système qui est lié jusqu'à la moelle à l'impérialisme et qui est défendu par une confrérie de fripouilles, de suceurs de sang et de meurtriers ne peut se transformer en démocratie. Un tel système doit être renversé et totalement aboli : c'est là une tâche qui appartient aux masses exploitées et opprimées, qui devront ensuite construire en lieu et place un nouvel État et une nouvelle démocratie. L'élection de Luis Inácio Lula dans le cadre d'un tel processus pourri et corrompu a suscité l'espoir d'un changement pour plusieurs Brésiliennes et Brésiliens, lui qui a pourtant reçu la bénédiction de Dom Roberto Marinho, Antônio Carlos Magalhães, Sarneys et bien d'autres personnages du passé dont les mains sont tachées du sang des démocrates brésiliens.

Ce qu'on appelle la démocratie et qu'on ne cesse d'embellir dans la propagande n'est en réalité qu'une sinistre farce, qui ne peut faire oublier la misère, la faim, la maladie, l'indignité et la violence policière qui affectent des dizaines de milliers de Brésiliennes et de Brésiliens. Votre « démocratie » n'a été créée que pour satisfaire les intérêts du capital financier international et des propriétaires terriens. Le peuple brésilien, que vous avez accusé tant de fois d'être tout simplement « incapables de voter », vous osez le présenter maintenant comme étant un électorat mature.

Messieurs, vous vous trompez vous-mêmes ! Les principaux moyens de production au Brésil appartiennent toujours aux mêmes mains ; la domination impérialiste nord-américaine pénètre le vieil État pourri et ses « honorables institutions » jusque dans ses entrailles. Le processus électoral et les récentes élections sont un reflet fidèle de la décrépitude du système.

Avec l'élection du nouveau gouvernement vont tomber les dernières illusions qui obscurcissent encore l'horizon. Personne ne pourra jamais étouffer les aspirations du peuple brésilien à la liberté. Et pour les réaliser, nul doute que ce dernier saura remuer ciel et terre.

CEBRASPO : www.cebraspo.cjob.net.


Quelle révolution sociale, messieurs ?

Le nouveau gouvernement vient tout juste d'être mis en place et de faire entendre ses premières déclarations officielles. La culture politique actuelle, qui domine non seulement au Brésil - dont le processus électoral est particulièrement pourri -, obéit à sa propre logique. L'écart considérable entre les promesses électorales des différents partis et candidatEs et la réalité de l'exercice du pouvoir, ainsi que l'hypocrisie et la démagogie dont témoigne ce phénomène font désormais partie du folklore. Le processus politique officiel de ce pays constitue une imposture réactionnaire. On dit souvent qu'on n'entend jamais autant de mensonges que lors d'une campagne électorale, durant une guerre ou après une partie de pêche... cela n'a jamais été aussi évident que ce l'est maintenant. Alors, mettons de côté les discours pré-électoraux des politiciens, et jugeons-les plutôt sur leurs paroles et sur leurs actes, une fois qu'ils occupent le pouvoir.

Une fois passées les festivités qui ont vu le Parti des travailleurs (PT) et ses militantes et militants célébrer leur victoire dans l'euphorie et les masses espérer un véritable changement, le temps est maintenant venu d'effectuer le dur retour à la réalité. Il n'est pas difficile de constater la fracture profonde qui existe entre ce que la bourgeoisie et les classes réactionnaires ont à offrir et les aspirations que les masses ont exprimées avec tant d'enthousiasme.

Le discours d'investiture de Luís Inácio da Silva, qui comme nouveau porte-parole des classes dominantes, se présente comme incarnant la volonté de changement, a montré plus que n'importe quel autre geste l'électisme idéologique du PT. Dans son discours d'investiture il y a huit ans, son prédécesseur, Cardoso, avait abordé les mêmes thèmes : réduction des inégalités, lutte contre la faim et la misère, réalisation de la réforme agraire, et finalement, mise en place de « réformes structurelles ». Cardoso a conclu son dernier mandat en affirmant avoir réalisé ses objectifs - ce pourquoi les médias l'ont d'ailleurs encensé -, en particulier d'avoir réussi à remodeler et à moderniser le vieil appareil d'État. Le fait que le nouveau président doive à nouveau afficher les mêmes objectifs révèle à quel point il s'agissait là d'un mensonge.

Contrastant avec les nominations qu'il a annoncées dans le domaine économique - en particulier celle d'Enrique Meireles à la tête de la Banque centrale - et au voyage qu'il a effectué aux États-Unis et à la rencontre qu'il a tenue avec George W. Bush, Luís Inácio a surtout fait porter son discours sur les questions sociales. De tout ce dont il a parlé, la question de la réforme agraire est sans doute celle où l'éclectisme dont il fait preuve s'est le plus manifesté. Le président a ainsi défendu l'idée qu'à son avis, la réforme agraire pouvait être conduite en associant côte à côte les paysannes et paysans sans terre, les petits propriétaires, les membres des coopératives, les moyens et les grands producteurs ainsi que la grande industrie agro-alimentaire. Vaste programme, où cohabitent en même temps les chats et les souris... Ainsi en est-il également du programme Fome Zero (Échec à la faim), présenté comme étant une priorité, qui inclut l'établissement du salaire minimum à 230 réaux d'ici quatre mois, et qui recèle lui aussi d'énormes contradictions. Le nouveau gouvernement se situe toujours dans la logique traditionnelle des classes dominantes qui n'ont jamais voulu combattre la misère en faisant autre chose que de distribuer quelques aumônes. Ainsi, ce nouveau projet, qui se situe bien dans l'air du temps, prévoit l'émission d'une carte à puce destinée aux affaméEs et aux démuniEs grâce à laquelle on contrôlera la distribution de la charité, ce qui accentuera encore plus le corporatisme et la dépendance envers l'État.

Sur les questions internationales, Luís Inácio dit considérer la ZLÉA, ainsi que d'autres initiatives similaires telles le Mercosur et l'Union européenne, comme étant un moyen de combattre le protectionnisme. Il considère comme étant un fait accompli et sanctionne la participation du Brésil à cette entente, qui représente pourtant rien de moins que l'asservissement de la nation brésilienne. Le nouveau président se prononce également en faveur d'une « solution négociée » au Moyen-Orient et pour l'application de toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU, sans distinction aucune, incluant celles qui autorisent les agressions et les abus de la part des États-Unis, en particulier dans le cas de l'Irak et aussi en ce qui concerne l'occupation de la Palestine par Israël.

Luís Inácio a finalement conclu son discours en réaffirmant que la création d'emplois représentait pour lui une « véritable obsession ». Cela semble contredire l'avertissement qu'il a lancé en même temps à ceux et celles qu'il juge vraisemblablement comme étant imprudents et aventuristes et qui souhaitent des changements rapides et réels. « Le changement, affirme en effet Lula, est un processus graduel et continu ; ce ne peut être simplement le résultat de nos fantasmes volontaristes. » Ou encore, pourrions-nous ajouter, de nos simples « obsessions »... De toutes manières, le fait d'affirmer être ainsi obsédé par la création d'emplois ne veut pas dire grand chose, surtout si on ne dit mot sur quel type d'emplois on veut créer, et à quel prix. En fait, toute la question de l'emploi est au cœur de l'accord que Lula veut conclure avec le grand capital : il souhaite établir un climat de paix sociale favorable à la marche des affaires, spécialement en introduisant la notion de flexibilité. Suivant les diktats du Fonds monétaire international, le nouveau président affirme que la création d'emplois découlera essentiellement de l'établissement d'un climat favorable au développement économique, et rien d'autre.

L'ensemble de la droite traditionnelle, qu'il s'agisse de celle qui s'affiche comme telle ou celle qui se déguise sous le drapeau de la modernité, a d'ailleurs réagi avec modération aux premières déclarations du nouveau gouvernement, lui offrant même ouvertement son soutien.

De tous les discours que nous ayons entendus ces derniers jours, le plus intéressant reste certainement celui de Jose Dirceu, lorsqu'il s'est adressé pour la première fois à la Chambre des représentantEs. Dans son intervention, l'ex-président du PT a en effet affirmé que le nouveau gouvernement allait mener rien de moins qu'une « révolution sociale » au Brésil.

En ne considérant que les faits objectifs qui se sont produits jusqu'à maintenant, et sans même anticiper sur la suite des choses, on peut d'ores et déjà affirmer que les propositions de changement évoquées par le nouveau gouvernement ne dépasseront pas le stade de la rhétorique. Ce qui est sûr et irréfutable, c'est que les bases matérielles sur lesquelles les politiques économiques du gouvernement s'appuient sont celles de la bourgeoisie, et en particulier de la bourgeoisie impérialiste. Le discours de Jose Dirceu vise à faire taire les mécontentEs, à aplanir les divergences, à gagner du temps et à endormir les espoirs de ceux et celles qui considèrent qu'avec la stratégie électorale prônée par le PT, le Brésil est en train de vivre une telle « révolution ».

Tout bien considéré, nous sommes finalement d'accord avec deux des aspects soulevés par le nouveau gouvernement. Le premier, c'est le fait que nous vivons actuellement un événement historique. Une longue période de la lutte des classes dans notre pays vient en effet de se conclure. Le deuxième, c'est que le Brésil a réellement besoin d'une révolution. Car seule la révolution pourra transformer la réalité brutale de notre pays, et libérer le peuple et la nation de l'oppression et de la misère. C'est elle, et elle seule, qui permettra l'émergence du pouvoir direct des masses exploitées et opprimées, ainsi que des petits et moyens propriétaires qui leur seront alliés. La révolution fera naître quelque chose de nouveau, en opposition et à la place des vieilles institutions bourgeoises et féodales décadentes de cet État pourri au service de l'impérialisme. Mais cette révolution, c'est bien sûr une toute autre histoire que celle dont on parle actuellement dans les cercles du pouvoir...

A Nova Democracia, Vol. 1, n° 6, janvier 2003
www.anovademocracia.com.br

(paru dans le bulletin En Avant! n° 2)

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