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Comment éviter la naissance d’une nouvelle bourgeoisie à l’intérieur d’un parti communiste au pouvoir ?

Lorsque la bourgeoisie actuelle analyse les révolutions du dernier siècle, elle le fait à sa façon. L'Homme est, de par sa nature, un loup pour l'Homme. Cela, tout bon bourgeois le sait. En poussant cette analyse plus loin, la bourgeoisie en vient à décrire les leaders révolutionnaires comme des dictateurs sans scrupules, assoiffés de pouvoir et se servant de la crédulité des masses afin d'assouvir leurs bas instincts. Mao et Staline, entre autres, sont décrits comme des monstres se nourrissant du sang de leur peuple. Le culte de la personnalité est d'ailleurs présenté comme un fait incontournable dès qu'un parti communiste prend le pouvoir. Les communistes transforment leurs leaders en demi-dieux et ces derniers s'accrochent au pouvoir jusqu'à leur mort. C'est toujours le cas, l'Homme étant ce qu'il est.

Cette vision caricaturale et sans nuances est caractéristique d'une analyse métaphysique. En effet, le courant métaphysique voit les choses comme immuables, éternelles. S'il y a un changement, celui-ci ne peut provenir que de l'effet de forces extérieures. Ainsi, pour la bourgeoisie, la nature humaine serait demeurée pratiquement la même depuis l'aube de l'humanité. C'est pourquoi il semble impossible au prolétariat de prendre réellement le pouvoir. La nature humaine étant mauvaise, il y aura toujours quelqu'un pour s'emparer du pouvoir à ses propres fins. Il vaut donc mieux laisser le contrôle de la société entre les mains extérieures et neutres du libre marché. Le capitalisme, de toutes façons, se base sur la loi de la sélection naturelle, qui est incontournable ! Cela aussi, tout bon bourgeois le sait. L'échec des révolutions russe et chinoise confirme d'ailleurs tout cela.

Face à de telles « évidences », quel est le travail des révolutionnaires, aujourd'hui ? L'analyse métaphysique bourgeoise se contente de tracer une image très superficielle des révolutions du dernier siècle. Ceci lui permet de rejeter du revers de la main toutes ces riches expériences et de continuer à exploiter la population mondiale sans problème de conscience. Les révolutionnaires, elles et eux, ne doivent pas se contenter d'une si piètre analyse. Marx, Engels et Mao, par leurs écrits, ont légué à l'humanité un outil d'analyse bien plus puissant que la métaphysique : le matérialisme dialectique. Ce dernier ne perçoit pas les choses comme immuables. L'approche métaphysique date d'une époque où les sciences en étaient à leurs premiers pas et se contentaient de classer les choses, les plantes et les animaux dans des catégories bien spécifiques et sans liens entre elles.

Le matérialisme dialectique va beaucoup plus loin, étudiant les choses sous leur vrai jour : sous la force des contradictions internes, toute chose est poussée vers la transformation, vers le changement. L'une des grandes découvertes de Marx, c'est que la nature humaine n'est pas immuable, mais est plutôt conditionnée par les rapports de production. Le système économique capitaliste place les êtres humains dans des rapports inégaux (bourgeois-prolétaires, manuelLEs-intellectuelLEs...) Dans ce contexte, il ne faut pas s'étonner du fait que les gens recherchent le pouvoir, la domination et la richesse. Les recherches anthropologiques démontrent d'ailleurs clairement que des peuples vivant d'autres rapports de production se comportaient bien différemment des capitalistes actuels.

Toutefois, les maoïstes ne peuvent se permettre d'oublier les erreurs des révolutions passées, sous peine de reproduire, dans l'avenir, ces mêmes erreurs. Bien au contraire, les maoïstes, parce qu'ils se basent sur une approche matérialiste dialectique, sont probablement les mieux placés pour analyser ces erreurs. Ils doivent le faire avec le plus de rigueur possible. Lénine disait d'ailleurs : « L'attitude d'un parti politique en face de ses erreurs, est un des critériums les plus importants et les plus sûrs pour juger si ce parti est sérieux et s'il remplit réellement ses obligations envers les masses laborieuses. Reconnaître ouvertement son erreur, en découvrir les causes, analyser la situation qui lui a donné naissance, examiner attentivement les moyens de corriger cette erreur, voilà la marque d'un parti sérieux, voilà ce qui s'appelle, pour lui, remplir ses obligations, éduquer et instruire la classe, et puis les masses. » (Œuvres choisies, t. 2, p. 725)

Ainsi, nous devons admettre que plusieurs leaders de partis communistes sont demeurés au pouvoir durant de très longues périodes, souvent jusqu'à leur mort :

  • En Chine, Mao a pris la direction du Parti en 1927. Lorsque le Parti a pris le pouvoir en 1949, il est demeuré à la tête de l'État jusqu'à sa mort en 1976, sauf durant une brève période (de 1960 à 1963). Mao a donc été à la tête du Parti durant 46 ans, dont 24 ans à la tête de l'État.
  • En URSS, Staline a été au pouvoir de 1929 à sa mort en 1953, soit durant 24 ans. Brejnev, pour sa part, a été au pouvoir durant 16 ans (1966-1982).
  • La Corée du Nord a été dirigée par Kim Il-Sung durant 46 ans, de 1948 à sa mort en 1994.
  • À Cuba, Castro est au pouvoir depuis 1959, soit depuis 44 ans, et y demeurera probablement jusqu'à sa mort.
  • Au Vietnam, Hô Chi Minh est demeuré à la tête de l'État de 1945 à sa mort en 1969, soit durant 24 ans.
  • En Albanie, Enver Hoxha a été le secrétaire général du parti communiste au pouvoir durant 37 ans, de 1948 à sa mort en 1985.
  • En Bulgarie, Todor Jivkov est demeuré à la tête de l'État durant 18 ans, de 1971 à 1989.
  • En Yougoslavie, le maréchal Tito a dirigé le pays durant 39 ans, de 1941 à sa mort en 1980.

Cette énumération ne se concentre que sur les secrétaires généraux, que sur les numéros 1 du parti, mais le même phénomène peut sûrement se confirmer également chez les autres membres du gouvernement. Plusieurs chefs d'État se réclamant, à différents niveaux, du communisme, ont donc dirigé leur parti durant de très longues périodes. Certains d'entre eux, pour y parvenir, se sont servis du culte de leur personnalité. Sur la base de ces faits, les bourgeois crieront immédiatement à l'absence de démocratie et de liberté et mettront ces révolutions sur le même pied que les dictatures fascistes. Il n'est pas rare de voir des « experts » bourgeois parler du communisme et du nazisme comme étant deux choses similaires. Certains dirigeants d'États capitalistes sont eux aussi demeurés longtemps au pouvoir et le culte de la personnalité a aussi été utilisé par certains de ces dirigeants, mais les bourgeois préfèrent l'oublier.

Les anarchistes, quant à eux, se serviront de ces exemples pour démontrer que le problème vient du principe même d'un parti. Pas de parti, pas de leaders. Pas de leaders, pas de problèmes ! Et lorsque le capitalisme sera renversé, l'être humain se libérera automatiquement. Cette approche idéaliste ne tient pas compte du fait que les rapports de production demeureront et qu'ainsi, les bases mêmes du capitalisme résisteront. Les anarchistes ne voient pas que lorsque la bourgeoisie sera vaincue, les séquelles du capitalisme seront bien présentes et que le travail ne fera que commencer afin de se diriger vers une société plus égalitaire. Ils ne voient pas que l'être humain ayant été aliéné par des siècles d'exploitation, il faudra une longue période de transition afin de redonner à tous et à toutes leur plein potentiel. Cette période de transition ne pourra s'accomplir sans une direction efficace. Seul un parti très solide sera à même de travailler à l'élimination complète et définitive des rapports capitalistes. Sans un tel parti, la bourgeoisie reprendra inévitablement le pouvoir, à un moment ou à un autre. Il est impossible de vaincre un ennemi aussi bien organisé sans la dictature du prolétariat, appuyée par une direction solide venant du parti travaillant à la révolution.

C'est ici que le matérialisme dialectique peut nous servir. Le travail des maoïstes n'est pas de compter le nombre d'années de pouvoir de chacun des leaders communistes, ni même de crier au scandale lorsque le culte de la personnalité est utilisé afin de maintenir un leader et une organisation au pouvoir. Le travail des maoïstes, c'est d'analyser en profondeur les bases du capitalisme afin de bien comprendre son fonctionnement, puis de chercher les moyens qui permettront à une organisation de véritablement travailler à la construction du communisme.

Commençons par faire un rapide survol des fondements du capitalisme tels qu'analysés par Marx. Lorsque l'humanité, grâce notamment à l'élevage, a été en mesure d'augmenter suffisamment sa productivité pour créer des surplus, elle s'est retrouvée avec une marchandise qu'il était possible d'échanger contre une autre. Le troc n'étant pas toujours chose simple, l'argent a ensuite fait son apparition afin de faciliter les échanges. À cette époque, on produisait de la marchandise pour se procurer de l'argent afin d'acheter une autre marchandise dont on avait besoin :

M è A è M'

Quand cette formule en est venue à s'inverser :

A è M è A',

c'est-à-dire quand quelqu'un s'est servi de l'argent pour acheter des moyens de production (incluant la force de travail des ouvriers) qui lui permettaient d'obtenir plus d'argent, on a assisté à la naissance du capitalisme. Cette pratique s'est généralisée avec le début de la révolution industrielle dans l'Angleterre du XVIIIe siècle.

Quand un capitaliste vend une chaise, le prix de vente inclut les coûts tels que l'électricité, l'usure des machines, le loyer... En fait, il doit inclure dans le prix des marchandises les montants nécessaires afin que la production puisse se poursuivre. Le secret de l'enrichissement du capitaliste, c'est que la force de travail de l'ouvrier ou de l'ouvrière produit plus de richesses en une journée que ce qu'il faut pour reproduire cette force. L'ouvrier-ère produit plus de richesses que ce dont il a besoin pour vivre ! Comme le capitaliste n'a d'autre obligation que celle de redonner à l'ouvrier la part de richesses nécessaire à sa survie (afin qu'il puisse continuer de travailler pour le capitaliste et qu'il puisse aussi avoir des enfants afin de garantir qu'il ne manque pas de main-d'œuvre pour l'avenir), il peut, en toute légalité, garder le reste. C'est ainsi qu'apparaît la plus-value, unique source d'enrichissement du capitaliste.

Du même coup, la formule A è M è A' condamne le capitaliste à produire toujours plus de valeur. Le capitalisme est basé sur une augmentation continuelle des profits. Deux grandes phases caractérisent le développement du capitalisme et la recherche incessante de profits.

Phase 1 du capitalisme :

Au début, le capitaliste parvient à augmenter ses profits de deux façons :

1. par la coopération qui peut s'installer quand plusieurs ouvriers se retrouvent dans la même fabrique ;

2. par l'allongement de la journée de travail (plus-value absolue).

Ici, les réformistes (syndicats, partis bourgeois « de gauche »...) commencent à demander un meilleur partage de la richesse. En appliquant une longue suite de réformes, il serait possible, selon eux, d'améliorer graduellement le sort des ouvriers afin que le partage soit plus équitable entre le prolétaire et le bourgeois.

Pourtant, toute cette richesse vient du travail de l'ouvrier ! Elle devrait donc lui appartenir. L'ouvrier-ère est dépossédéE d'une partie du produit de son travail.

Phase 2 du capitalisme :

L'augmentation de la plus-value absolue se heurte à l'épuisement du travailleur et au fait que les journées n'ont que 24 heures. Le capitalisme entre alors dans une autre phase : l'augmentation de la plus-value relative.

1. Le machinisme augmente la productivité, ce qui diminue le temps de travail nécessaire pour reproduire la force de travail de l'ouvrier. En effet, l'ouvrier a alors besoin de beaucoup moins de temps qu'auparavant pour fabriquer la quantité de produits nécessaires à sa survie.

Il faut cependant noter que ces machines ne sont pas en mesure de créer de la plus-value parce que, puisque les concurrents exercent une forte pression afin que le prix des marchandises soit le plus bas possible, le bourgeois aura tendance à n'inclure dans le prix des marchandises que la part d'usure des machines dont elles sont responsables. Puisque la plus-value ne peut être produite que par le travail des humains, si le capitaliste congédie une part de ses employéEs afin de les remplacer par des machines, à long terme ses profits baisseront. Afin de remédier à ce problème, les entreprises grossissent sans arrêt (multinationales, monopoles, concentration des capitaux) afin de courir après les profits perdus. Elles doivent donc trouver d'autres humains à exploiter (mondialisation).

2. L'organisation (travail à la chaîne, salaire à la pièce) rive l'ouvrier-ère à son travail et en augmente l'intensité.

À partir de ce moment, l'activité de l'ouvrier est réglée par le mouvement des machines. Il perd son expérience, son savoir-faire, sa créativité, donc son humanité. Ici, la division sociale du travail augmente : d'un côté, le capital semble détenir tout le génie des progrès techniques et scientifiques; de l'autre côté, l'ouvrier semble relégué au rôle d'accessoire. D'un côté, le pôle des « intellectuels », de l'autre, le pôle des « manuels ». Les rapports de production sont alors polarisés à leur extrême. À ce moment, l'ouvrier est toujours dépossédé d'une partie du produit de son travail, mais, en plus, l'on crée deux catégories d'êtres humains : ceux qui ont les connaissances nécessaires au bon fonctionnement de l'entreprise, et ceux qui sont tout juste bons à exécuter les ordres qu'on leur donne.

Dans ce « monde enchanté », on en vient à croire que c'est l'argent qui crée la richesse. La formule devient :

A è A'

Par exemple, quand une banque verse des intérêts, on a l'impression que l'argent s'est multiplié par lui-même. On ne voit plus que c'est par le travail des ouvrières et des ouvriers du monde entier que cette richesse est créée.

À long terme, le capitalisme :

1. crée les conditions matérielles nécessaires à la venue du communisme, en augmentant la productivité, ce qui permet de produire suffisamment de marchandises pour que tous y aient accès ;

2. crée un ouvrier aliéné :

- le produit de son travail ne lui appartient plus,

- il est dépossédé de toute la richesse créative de son travail au profit du pôle « capital » (pôle intellectuel).

Le prolétaire a donc l'impression que toutes les richesses viennent de la bourgeoisie et qu'il n'est, pour sa part, qu'un simple outil qu'on peut échanger sans problème contre un autre. Il en vient à ne plus voir qu'il est le seul producteur de ces richesses. C'est pourquoi la période de transition entre le capitalisme et le communisme est si importante et si ardue. Le travail du parti au pouvoir consistera alors à travailler sur les fondements mêmes du capitalisme (l'ouvrier-ère dépossédéE d'une partie du produit de son travail ; polarisation des rapports de production).

L'une des tâches d'un parti communiste après la prise du pouvoir, est de s'assurer que chaque ouvrier pourra se réapproprier la plus-value que le capitaliste lui volait. Ceci a d'ailleurs été tenté lors des révolutions antérieures. En URSS, sous Lénine, puis sous Staline, les entreprises avaient été nationalisées afin qu'elles appartiennent à l'État plutôt qu'à quelques capitalistes. Un plan avait aussi été élaboré afin de définir ce qui devait être produit ainsi que la façon de répartir ces produits de façon équitable à l'ensemble de la population.

Dans les faits, toutefois, l'URSS n'a jamais réussi à atteindre le communisme. Les raisons de cet échec sont sûrement multiples. De nombreux facteurs extérieurs peuvent être présentés comme faisant partie des causes possibles : pauvreté extrême de la population russe lors de la prise du pouvoir, productivité très faible contrairement à des pays plus avancés économiquement, guerres impérialistes... Une analyse matérialiste dialectique ne peut, cependant, se contenter de ces facteurs externes. Mao disait : « Dans un processus de développement complexe d'une chose ou d'un phénomène, il existe toute une série de contradictions ; l'une d'elles est nécessairement la contradiction principale, dont l'existence et le développement déterminent l'existence et le développement des autres contradictions ou agissent sur eux. Ainsi, dans la société capitaliste, les deux forces en contradiction, le prolétariat et la bourgeoisie, forment la contradiction principale [...] Par conséquent, dans l'étude de tout processus complexe où il existe deux contradictions ou davantage, nous devons nous efforcer de trouver la contradiction principale. Lorsque celle-ci est trouvée, tous les problèmes se résolvent aisément. » (Textes choisis, pp. 117 et 119)

Staline, en 1936, affirmait que cette contradiction principale n'existait plus puisque la nationalisation était complétée et qu'un plan gérait la production et la distribution : « Plus de classe de capitalistes dans l'industrie. Plus de classe de koulaks dans l'agriculture. Plus de marchands et de spéculateurs dans le commerce. De sorte que toutes les classes exploiteuses ont été liquidées. » (Sur le projet de constitution en URSS, novembre 1936) Ainsi, puisque les classes exploiteuses étaient considérées comme éliminées, la lutte révolutionnaire n'avait plus sa place en URSS et il suffisait de continuer à augmenter la productivité pour se diriger vers le communisme (approche révisionniste). Pourtant, les inégalités persistaient et obligèrent Staline à utiliser un appareil répressif très imposant afin de maintenir la ligne du parti.

Si l'on analyse bien les fondements du capitalisme, il est impossible d'affirmer que les classes exploiteuses disparaissent lorsqu'elles perdent la propriété des moyens de production. En effet, les rapports de production polarisés (manuels-intellectuels) demeuraient très présents en URSS. Staline s'appuyait beaucoup sur les cadres afin d'organiser le fonctionnement de cette société. Les cadres, possédant les connaissances qui faisaient défaut au prolétariat, pouvaient donc se placer en situation de force dans les industries et à l'intérieur même du parti, créant ainsi une nouvelle bourgeoisie.

Sur ce point, Mao a permis au mouvement révolutionnaire de faire un gigantesque bond en avant en affirmant que la nouvelle bourgeoisie se formait à l'intérieur même du parti. En lançant la Grande révolution culturelle prolétarienne (GRCP), Mao appela la population à détruire les symboles qui perpétuaient la vieille idéologie bourgeoise dans les domaines de la culture, de l'art et de l'enseignement. Puis, il demanda à la population, et principalement aux Gardes Rouges formés surtout d'étudiantEs et de lycéenNEs de faire feu sur le quartier général, puisque c'est à l'intérieur du parti que l'ennemi était en train de réapparaître.

La GRCP était absolument nécessaire afin d'empêcher le renouvellement de la bourgeoisie. Toutefois, elle n'était pas suffisante. Détruire les symboles idéologiques bourgeois ainsi que les personnes qui luttent à nouveau pour réintroduire le système d'exploitation capitaliste peut permettre de ralentir la renaissance de l'ennemi, mais ce n'est pas suffisant pour éliminer le mal à la racine.

La Chine n'a pas réussi à établir des rapports de production égalitaires, même si des tentatives avaient été faites en ce sens. Tant que le prolétariat ne se sera pas réapproprié les connaissances lui permettant de gérer et de développer la production, les cadres demeureront dans une position avantageuse qu'ils tenteront de conserver et la bourgeoisie continuera de réapparaître.

De plus, Mao demanda à la population de s'attaquer à la nouvelle bourgeoisie ayant élu domicile à l'intérieur du parti parce qu'il savait que, sans un parti extrêmement solide à la direction du pays, la marche vers le communisme était impossible.

Comment parvenir à bâtir et à maintenir un parti fort et solide idéologiquement ? Comment éviter la renaissance de la bourgeoisie à l'intérieur de ses rangs ? Pour y parvenir, il faut revenir aux fondements du capitalisme. Ce sont les rapports de production qui sont à la base de l'existence de la bourgeoisie dans les industries. Lorsque quelques individus s'approprient les connaissances leur permettant de se placer au-dessus des autres employéEs, ils s'approprient du même coup le pouvoir et auront, la plupart du temps, tendance à tout faire pour le conserver. C'est la raison pour laquelle, durant la période de transition, l'une des tâches des communistes sera de permettre aux prolétaires de se réapproprier ces connaissances afin de participer, eux et elles aussi, à la gestion et au développement de la production.

À l'intérieur du parti, les mêmes lois matérialistes s'appliquent. Si certains individus occupent les fonctions de direction leur vie durant, non seulement les prolétaires qui le désirent ne pourront accéder à ces postes afin de participer pleinement à la gestion de l'État, mais les membres de la direction du parti auront naturellement tendance à conserver leurs postes privilégiés.

Ici, il faut faire la distinction entre la peur des leaders et les risques que font courir à la révolution des rapports hiérarchiques rigides et qui semblent éternels. SeulEs les anarchistes peuvent penser venir à bout d'un système aussi bien organisé que le système capitaliste sans l'aide d'un parti bien structuré et sans l'aide d'individuEs (leaders) qui peuvent prendre la direction. Le problème ne réside pas dans le fait que certaines personnes dirigent l'État lors de la période de transition, tout comme une industrie a besoin de gens pour s'occuper de la gestion et du développement. Le problème, c'est plutôt lorsque les postes de direction deviennent des postes privilégiés puisque le but est alors de conserver ce poste ou de monter encore plus haut dans la hiérarchie.

Une personne doit avoir une force idéologique vraiment hors du commun pour occuper de telles fonctions toute sa vie tout en maintenant le cap sur la destruction des rapports de production capitalistes. Croire que la majorité des membres du parti demeureront solides idéologiquement sans que les rapports hiérarchiques ne soient transformés à l'intérieur du parti comme à l'intérieur des industries, c'est laisser tomber le matérialisme dialectique de Marx pour l'idéalisme bourgeois ! C'est croire que les idées sont la base de tout et que les conditions matérielles viennent en second.

Il faut admettre qu'il ne sera pas facile de modifier les rapports hiérarchiques à l'intérieur du parti, tout comme il ne sera pas facile de modifier les rapports de production capitalistes, mais ce n'est qu'à ce prix qu'il sera possible d'arracher les racines mêmes du capitalisme et de l'exploitation de l'humain par l'humain.

Les maoïstes devront donc se mettre à la tâche afin de créer des organisations permettant aux leaders de jouer un rôle actif dans le travail révolutionnaire, mais permettant également un certain roulement afin que les gens occupant des postes de direction soient au service du prolétariat. Si les dirigeants communistes savaient qu'après quelques années ils retourneront travailler parmi les masses, leur comportement serait sûrement différent. Quand un leader syndical sait qu'en continuant de gravir les échelons, il finira par occuper un poste gouvernemental important, il en vient à oublier son rôle principal : la défense des membres du syndicat. C'est alors qu'il change de classe sociale et participe à la renaissance de la bourgeoisie à l'intérieur même de son organisation. Un leader communiste au pouvoir est soumis aux mêmes lois matérialistes que le leader syndical !

De plus, si les masses prolétariennes savaient qu'il leur est possible de participer directement aux tâches de direction du parti au pouvoir, elles finiraient par voir ce parti comme un outil qui leur appartient plutôt que comme l'ennemi qui dirige tout et organise tout et qui est donc responsable de tous les problèmes. Sans cela, il est impossible d'entrevoir la disparition de l'État.

Le culte de la personnalité des leaders communistes doit aussi être analysé de la même façon. Faire d'un individu un être à part en le décrivant comme surdoué, comme Celui que les masses doivent suivre, en exposant statues et photos géantes dans tout le pays, c'est contribuer à la conservation des rapports qui sont à la base de l'exploitation capitaliste, c'est participer au renouvellement de la bourgeoisie. Les masses doivent être éduquées à la politique et à la gestion de la société. Elles doivent se réapproprier le rôle de construire la société de demain en contribuant activement à la direction du parti révolutionnaire. Ceci ne peut être fait tout en maintenant un culte idéaliste autour de certaines personnes considérées comme des dirigeants élus jusqu'à leur mort. Ce type de culte contribue à conserver les rapports capitalistes dans lesquels certaines personnes valent plus que d'autres puisqu'elles ont la connaissance pour faire avancer les choses.

Dire de Marx, de Lénine ou de Mao qu'ils ont contribué magnifiquement au mouvement révolutionnaire, ce n'est que justice. Écrire sur les affiches de la GRCP que « le président Mao est notre étoile salvatrice » (Ramsay, La Chine à l'affiche, p. 92) ou parler de la « toute puissante pensée-gonzalo » ou du président Gonzalo comme étant « le plus grand marxiste-léniniste-maoïste » (Parti communiste du Pérou, Ne votez pas, mais boycottez les élections régionales et municipales !, cité dans En Avant! no 1, novembre 2002), c'est installer des gens dans des rapports inégaux qui ne peuvent qu'engendrer, à plus ou moins long terme, la renaissance de la bourgeoisie et du capitalisme.

Les tâches qui attendent les révolutionnaires du prochain siècle ne sont pas aisées. La différence entre l'admiration, l'encouragement, l'appui à un leader du parti et le culte de la personnalité n'est pas toujours facile à faire. De plus, construire un parti révolutionnaire fort et bien dirigé idéologiquement tout en évitant la renaissance de la bourgeoisie est une tâche difficile et semée d'embûches. Y parvenir sur papier est impossible. C'est par l'expérience et par l'analyse de celle-ci qu'il sera possible de construire une organisation qui repose sur des rapports différents, plus égalitaires. Ce n'est qu'à ce prix que la bourgeoisie disparaîtra définitivement. Il faut donc se mettre à la tâche dès maintenant afin que le PCR puisse se construire, puis travailler au véritable communisme. L'organisation devra se pencher sur des statuts du Parti permettant la formation politique des masses afin, par la suite, de les faire participer directement aux tâches de direction. Les postes de direction doivent être perçus comme des postes temporaires afin que les gens qui les occupent se voient comme des personnes au service du prolétariat plutôt que comme des individuEs qui gravissent les échelons de la hiérarchie pour leurs propres profits. Elle devra aussi dénoncer les tendances qui peuvent mener au culte de la personnalité à l'intérieur de l'organisation tout comme pour les organisations maoïstes du reste de la planète. C'est en construisant le PCR sur ces bases solides que le mouvement révolutionnaire parviendra à faire un nouveau bond en avant.

Émile Parent

(paru dans le bulletin En Avant! n° 3)

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