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La loi impérialiste Helms-Burton et le mythe du socialisme cubain

L'article qui suit, qui porte sur la stratégie états-unienne vis-à-vis Cuba et la nature du régime castriste, est paru dans un petit journal publié à Detroit, appelé Communist Voice (vol. 2, n° 5, 1er octobre 1996). Ce journal présente le point de vue d'une organisation éponyme, formée pour l'essentiel d'ex-membres du défunt Marxist-Leninist Party des États-Unis. L'analyse qu'on y trouve, et qui réfute les prétentions « révolutionnaires » de Fidel Castro et de la direction cubaine, nous apparaît extrêmement intéressante, rejoignant en outre nos propres positions sur le sujet. Communist Voice se présente comme étant une organisation marxiste-léniniste et considère que « l'anti-révisionnisme » est aujourd'hui la clé pour revitaliser la théorie et la pratique communistes. Bizarrement, elle reste toutefois silencieuse sur l'expérience pratique la plus avancée de lutte contre le révisionnisme dans l'histoire du mouvement communiste international - celle de la révolution culturelle en Chine - et sur la théorie qu'elle a permis de développer. Pour ce qu'on en connaît, l'organisation Communist Voice nous semble également assez éloignée des luttes révolutionnaires actuelles qui se développent justement sur la base d'une rupture avec le révisionnisme, au Pérou et aux Philippines notamment. Malgré ces faiblesses évidentes, nous croyons qu'il faut s'intéresser de près au travail de cette organisation, dont voici les coordonnées : CV, P.O. Box 13261, Harper Station, Detroit, MI 48213-0261, U.S.A.

Socialisme Maintenant!

Depuis la défaite du régime de Batista en 1959, l'impérialisme américain tente de restaurer sa domination sur l'île de Cuba. Il y a près d'un an, le président des États-Unis, Bill Clinton, donnait sa bénédiction au projet de loi réactionnaire présenté par les sénateurs Jesse Helms et Dan Burton, et qui vise à resserrer l'embargo américain sur Cuba. Pourtant, la révolution à Cuba est morte depuis déjà bien longtemps. Castro et les autres dirigeants cubains ont adopté le socialisme en façade tout en consolidant dans les faits le capitalisme d'État, sous l'aile bienveillante du défunt social-impérialisme soviétique. Depuis la disparition du bloc de l'Est, les bureaucrates capitalistes au pouvoir à Cuba ont entrepris des réformes visant à transformer l'économie cubaine en une véritable économie de marché. Les efforts de Clinton et compagnie pour étrangler Cuba surviennent à un moment où les dirigeants castristes élargissent au capitalisme mondial les opportunités d'exploiter la main-d'œuvre et les ressources de Cuba. Cette ouverture ne satisfait pas l'administration Clinton, qui voudrait bien voir s'installer un gouvernement totalement soumis à l'impérialisme yankee, avec l'appui de la droite cubaine en exil. Pour réaliser ses désirs, le gouvernement des États-Unis est même prêt à irriter les autres pays capitalistes, qui ont été vexés par les mesures prévues dans la loi Helms-Burton, en particulier en ce qui a trait aux sanctions disciplinaires visant certains investissements à Cuba.

La loi Helms-Burton

Clinton s'est fait élire en prétendant se démarquer de la ligne dure des administrations précédentes de Reagan-Bush. Pourtant, rien n'a changé, même que pendant la campagne de 1992, Clinton s'est aplati devant les groupes réactionnaires d'exilés cubains tels la Cuba-American National Foundation, qui l'a récompensé en contribuant la somme de 120 000 $ à son fonds de campagne et ce, malgré ses grandes affinités avec les Républicains. De même, Clinton a tenté d'en arriver à une entente avec les supporters de Helms-Burton, l'administration ayant mis de côté ses inquiétudes à propos de certaines dispositions de la loi - ce qui a éventuellement pavé la voie à l'obtention d'un vote majoritaire au congrès.

L'objectif principal de la loi est de ruiner l'économie cubaine et par le fait même, forcer l'évincement du régime castriste au profit d'un gouvernement « traditionnel » qui rencontrerait l'appui de la Maison Blanche et du Congrès. Ainsi, la loi prévoit explicitement qu'une des conditions à la levée de l'embargo est la formation d'un nouveau gouvernement dont ni Castro, ni son frère Raul ne feraient partie. De plus, elle donne rétroactivement force de loi à tous les embargos précédents, que seul le Congrès pourra désormais modifier. Jusqu'ici, plusieurs aspects de l'embargo pouvaient être supprimés à la seule discrétion du président.

Mais les mesures les plus importantes sont celles qui visent les capitalistes étrangers qui font des affaires à partir de propriétés ayant autrefois appartenu à des entreprises américaines. Ce « trafic » est défini comme étant l'achat, la vente, le transfert et le fait de faire du profit à partir des anciennes propriétés américaines. Les nouveaux propriétaires et leurs familles peuvent être interdits de séjour aux États-Unis ou même poursuivis devant la justice américaine. La loi est donc une tentative de soumettre les entreprises étrangères aux lois américaines. Ces dispositions étaient la source du désaccord du président américain qui craint les mesures de représailles du capital mondial qui, par la voie des gouvernements capitalistes d'Europe, du Canada, du Japon et d'Amérique latine, a vite condamné les dispositions de la loi Helms-Burton. Même si elle applique ces mesures, l'administration Clinton a utilisé toutes les zones grises de la loi pour retarder l'entrée en vigueur de certaines dispositions, entre autres celles ayant trait à d'éventuelles poursuites judiciaires.

Des désaccords parmi la bourgeoisie

Alors que Clinton et le Congrès tentent d'apaiser la droite cubaine, une section de la bourgeoisie demeure critique par rapport à la politique de l'embargo et voudrait bien l'adoucir. Ce n'est pas qu'elle souhaite l'allégement des souffrances des masses cubaines, mais plutôt qu'elle croit que l'impérialisme américain pourrait mieux servir ses intérêts s'il y avait ouverture. Elle s'oppose à la persécution de la droite pour des raisons de convenance, plus de trente ans d'embargo n'ayant pas permis d'accélérer la chute de Castro - même que ce dernier a pu cimenter son pouvoir en jouant sur les sentiments des masses contre les menaces américaines. De plus, les adversaires bourgeois de l'embargo notent qu'il n'y a pas présentement à Cuba une force organisée capable de présenter un réel défi à Castro. De là, leur analyse à l'effet que les intérêts des États-Unis seraient mieux servis si les multinationales américaines pouvaient pénétrer à l'intérieur du pays, même avec Castro dans la paysage - l'entrée des compagnies américaines étant potentiellement une grande source d'influence pour l'impérialisme américain.

Cette fraction de la bourgeoisie voit les entreprises des autres pays s'installer à Cuba et y faire des affaires. Elle craint que les entreprises américaines ne soient évincées de ce marché. Ces vues sont exprimées entre autre par Wayne S. Smith, un important analyste de Cuba qui y fut ambassadeur de 1958 à 1961. Dans un article publié par la revue Foreign Affairs, Smith conclut que l'embargo contre Cuba « complique les relations entre les États-Unis et leurs principaux partenaires commerciaux et empêche les entreprises américaines d'accéder à une part du marché cubain. Celui-ci n'est pas très grand, mais des études récentes estiment que les États-Unis pourraient rapidement y faire plus de 7 milliards de dollars en affaires annuellement. » [1] Dans un autre article, Pamela S. Falk, directrice du « sous-comité de l'Ouest » de la Chambre des représentants, souligne que des entreprises géantes comme GM, la Bank of Boston, Sears et des grandes chaînes hôtelières sont déjà allées en mission de reconnaissance à Cuba. Pour une, AT&T voudrait bien participer à la privatisation des télécommunications cubaines (une affaire évaluée à plusieurs milliards de dollars). L'article cite aussi le PDG de Ingersoll-Rand, un géant du secteur de la construction, qui affirme que « l'embargo est une perte de temps et d'argent pour le contribuable ». [2]

S'il est indiscutable que plusieurs capitalistes remettent en question l'embargo sur Cuba, cela ne veut toutefois pas dire que cette politique n'en a plus pour longtemps. L'embargo exerce encore aujourd'hui un attrait certain pour la bourgeoisie, qui n'a guère confiance au gouvernement castriste pour protéger ses intérêts et ce, malgré toutes les concessions que ce dernier accorde aux investisseurs étrangers. Il n'est pas non plus évident que l'intérêt des entreprises pour Cuba sera assez fort pour les amener à forcer les politiciens comme Clinton et Dole à mettre de côté leur intérêt personnel et à se contenter d'un « communisme affaibli » comme c'est le cas pour la Chine, dont l'énorme potentiel du marché a poussé la bourgeoisie américaine à s'abstenir de sa traditionnelle hystérie anticommuniste. Mais le marché cubain n'a vraiment pas la même importance que le marché chinois.

Il n'y a évidemment pas que les entreprises anxieuses de conquérir le marché cubain qui s'opposent à l'embargo. Des militants progressistes s'opposent eux aussi aux différentes souffrances qu'il impose aux masses cubaines, de même qu'aux autres mesures émanant des États-Unis qui visent à soumettre Cuba. Mais ce serait une grave erreur de croire que la levée de l'embargo résoudrait les problèmes qui confrontent les masses cubaines. Ce qu'il faut, c'est non seulement s'opposer aux brimades américaines mais aussi au régime castriste et au capitalisme d'État qu'il a développé. Le levée de l'embargo signifierait en fait le début de la pénétration des multinationales américaines à Cuba et leur participation à l'exploitation des travailleurs cubains. Les militants qui veulent vraiment soutenir les masses cubaines doivent bien sûr s'opposer à l'embargo, mais dans une perspective de lutte contre l'exploitation des masses, contre le capitalisme d'État et les entreprises étrangères qu'il accueille à bras ouverts.

L'ouverture aux investissements étrangers

Malgré sa façade de pays socialiste, Cuba vit depuis longtemps sous un système de capitalisme d'État. Lorsque le gouvernement Castro négocie avec les multinationales étrangères afin qu'elles investissent à Cuba, il ne fait que démontrer la nature de classe de l'ordre social cubain. Tout comme les autres régimes révisionnistes de l'ancien bloc de l'Est et de la Chine, les dirigeants cubains ont cru trouver à travers les réformes menant à l'économie de marché et l'ouverture aux investissements capitalistes de l'Occident, un moyen de sortir du marasme économique dans lesquels leur pays se trouve. Naturellement, Castro prétend inviter les firmes étrangères afin de sauver le « socialisme », mais à Cuba, le capitalisme d'État est de plus en plus remplacé par des mesures ouvertement capitalistes. Les dernières années ont démontré que dans les anciens pays révisionnistes, les investissements occidentaux et les réformes n'ont pu répondre aux besoins de masses et qu'ils n'avaient rien à voir avec le socialisme. Au contraire, le niveau général de qualité de vie s'est abaissé et le fossé entre riches et pauvres s'est accru.

Mais Castro fait tout ce qui est en son pouvoir pour faire de Cuba un paradis pour les exploiteurs de partout. Une loi adoptée en 1995 permet aux intérêts étrangers de posséder des entreprises dans à peu près tous les secteurs de l'économie cubaine. Avant l'adoption de cette loi, le contrôle étranger était limité à 49 % même si en pratique, le gouvernement permettait souvent une propriété étrangère majoritaire. Les révisionnistes cubains font ce qu'ils peuvent pour rendre Cuba profitable aux entreprises étrangères. Les politiques en matière de taxation sont généreuses ; les capitaux peuvent aisément sortir du pays, les employeurs étrangers sont exemptés de l'application du code du travail. Le gouvernement a même accepté de payer pour la construction d'infrastructures afin d'aguicher les investisseurs étrangers à participer à de nouvelles associations économiques ou à d'autres déjà existantes [3]. Dans le secteur du tourisme - une zone où les investissements étrangers sont fortement représentés -, on constate des retours sur l'investissement de 100 % et ce, en moins de cinq ans.

Parmi toutes les formes de partenariat entre entreprises cubaines et capitalistes, il y a celle des échanges contre la dette. Cuba a beaucoup emprunté aux pays occidentaux dans les années 70. Dans les années 80, lorsqu'il fut incapable d'effectuer ses paiements sur la dette contractée, le gouvernement castriste s'est mis à brader les entreprises d'État en échange d'un allégement de la dette. Par exemple, une compagnie mexicaine a pu acquérir une partie d'une compagnie de textile cubaine grâce à une entente qui prévoit qu'une partie des gains d'exportation serviraient à réduire la dette vis-à-vis le Mexique [4].

Les nouvelles politiques du gouvernement cubain ont entraîné plus de 5 milliards de dollars en investissements directs, ce qui est énorme à l'échelle de Cuba, dont le produit national brut atteignait environ 15 milliards en 1992. Selon Jorge Perez-Lopez, il y avait environ 100 associations économiques mixtes (« joint ventures ») en 1993 [5]. L'investissement étranger dans le tourisme a joué un rôle majeur dans le déclassement de la canne à sucre (l'exportation traditionnelle de Cuba), à titre de principale source de revenus (la baisse du niveau de production du sucre étant aussi un autre facteur) [6].

Parmi les ententes d'investissements les plus importantes, il y a celle de la compagnie canadienne Sherritt International, qui a investi 500 millions de dollars dans l'exploration minière et pétrolière, l'industrie du sucre ainsi que d'autres secteurs. Dans le secteur du tourisme, les investisseurs étrangers proviennent surtout du Canada, de l'Espagne, de l'Allemagne, des Pays-Bas et de la Colombie. Le magnat des hôtels aux États-Unis, Donald Trump, s'est dit anxieux de participer à cette ruée vers l'or. On dit que plus de 1 300 représentants d'entreprises américaines ont déjà rencontré des officiels cubains, malgré l'embargo. Même si elles sont présentement interdites par l'embargo, ces rencontres ont tout de même donné des ententes non-formelles évaluées à plus de 10 milliards de dollars, ce qui est gigantesque eu égard à la taille de l'économie cubaine. Ces ententes indiquent non seulement l'intérêt des entreprises américaines, mais aussi celui des dirigeants cubains qui placent leurs espoirs non pas dans le socialisme mais dans un mélange de capitalisme cubain et étranger.

Les réformes économiques et les entreprises cubaines

Parallèlement à cette ouverture vers les capitalistes étrangers, il y a eu l'adoption de réformes vers une économie de marché. Les dirigeants cubains, en plus d'avoir offert aux capitalistes étrangers la propriété des entreprises d'État, l'ont aussi offert à de petits groupes de l'élite bureaucratique locale. Les soi-disant sociedades anonimas sont dans les faits des compagnies d'État données en privé à de grands dignitaires du parti. Ces compagnies opèrent en dehors du prétendu plan central du gouvernement. Elles couvrent leurs propres revenus et conservent tous les profits, ce qui n'est guère différent des entreprises capitalistes « normales ». Ces entreprises sont loin d'être uniquement de petites entreprises. Elles jouent en outre un rôle d'importance dans l'industrie du tourisme. Certaines d'entre elles augmentent même leur pouvoir à travers l'imbrication de leur direction avec celles d'autres entreprises similaires. Elle offrent des parts d'entreprise à l'élite cubaine et aux investisseurs étrangers et peuvent se développer dans différentes branches de l'économie.

L'organisme central du tourisme, Cubanacan, est un exemple de ces grandes compagnies. Cubanacan n'a pas seulement construit des hôtels et créé d'autres entreprises de tourisme, mais elle s'est liée dans le business de l'importation en faisant la promotion de plus de 27 compagnies étrangères. Cimex, une autre de ces entreprises, détient 48 filiales et une douzaine d'entreprises associées à travers 17 pays [7]. Elle contrôle sa propre flotte de bateaux, ses raffineries de sucre et ses compagnies d'exportation. Cette entreprise utilise une partie de ses gains pour spéculer sur le marché boursier international. Les sociedades anonimas compétitionnent entre elles afin d'obtenir les investissements étrangers. Un exemple de ces compétitions est la lutte qui se mène entre Cubanacan et Gaviota d'une part, et la compagnie nationale d'aviation d'autre part pour la domination des voyages aériens.

Dans l'agriculture, les fermes d'État sont dans les faits disparues. Ces fermes occupaient plus de 80 % des terres cultivables. Les réformes de 1993 ont divisé les fermes en coopératives compétitives qui ont le droit d'utiliser la terre comme elles le veulent, sans aucune restriction. Originalement, ces fermes devaient vendre à l'État tout ce qu'elles ne consommaient pas. Elles peuvent maintenant vendre leur production directement au marché. Les membres de ces coopératives n'ont pas le même salaire que dans les fermes d'État mais bénéficient d'une part de leurs gains.

Dans une société qui se dirige vers le socialisme, les coopératives agricoles peuvent servir de transition entre la petite ferme privée et la culture à grande échelle, propriété du peuple tout entier. Mais les coopératives cubaines ne poussent pas la société vers la socialisation de la propriété ; elles sont conçues pour accroître la compétition entre groupes de fermiers, ce qui mène à un élargissement du fossé entre les membres des coopératives plus performantes et celles qui le sont moins. L'agriculture cubaine se dirige donc vers des formes de coopération qui sont utilisées dans plusieurs pays capitalistes.

Le gouvernement cubain a donné de plus en plus de place à la petite entreprise. Avant les récentes réformes, il y avait déjà plus de 100 000 petites fermes fonctionnant à côté du secteur d'État. En 1994, le gouvernement est revenu à une politique utilisée dans le milieu des années 80 qui permettait la vente libre des surplus des petites fermes. Cette expérience avait très rapidement mené au mercantilisme extrême et avait dû être temporairement interrompue par le régime. Mais le retour au marché libre démontre que ce n'est pas la vente libre en soi qui dérangeait le gouvernement, mais plutôt le fait que le plan du milieu des années 80 n'avait pu atteindre ses objectifs d'approvisionnements ; cela avait fait en sorte que les produits de l'agriculture s'étaient retrouvés à être vendus au marché par des spéculateurs à des prix exorbitants.

Les petites entreprises de service, artisanales et manufacturières ont elles aussi reçu plus de latitude. Une large partie de la population ajoute un supplément à son revenu avec de telles entreprises individuelles. Le gouvernement cubain estime qu'environ 20 % des quatre millions d'individus composant la force de travail en 1991 participaient aux petites entreprises. En outre, on examine en ce moment la possibilité d'accorder le droit aux individus de mettre en commun leurs ressources afin de constituer de plus grandes entreprises qui pourraient même embaucher des salariés [8]. En fait, l'embauche de main-d'œuvre est déjà relativement étendue à Cuba.

La solution de Castro à la crise du secteur étatique réside dans l'expansion du secteur privé. Les officiels cubains préparent des mises à pied massives dans l'appareil d'État, dont la fermeture des entreprises déficitaires. À mesure que l'État s'amenuise, le secteur privé devra prendre la place. Castro ouvre ainsi la voie à la formation d'entreprises d'envergures qui seront construites à partir des biens de l'État, ainsi qu'à une large section de petits producteurs petits bourgeois.

Mais tout ça n'est qu'une des facettes de l'histoire du déploiement du capitalisme à Cuba. Avec sa désastreuse économie et la chute du bloc soviétique, le marché noir, qui a une longue histoire à Cuba, a pris des proportions gigantesques. La production des entreprises d'État cubaines ayant fortement diminué, le marché noir est devenu la plus grande source de ventes au détail. Le gouvernement cubain estime que les ventes au marché noir représentaient 17 % des ventes au détail de Cuba en 1990. Deux ans plus tard, elles en composaient les deux tiers ! [9] Bien qu'il ne soit pas clair si la remontée partielle de l'économie ces dernières années ait permis de diminuer la part du marché noir, il n'en demeure pas moins que ce phénomène est un facteur d'importance à Cuba et ce, malgré le fait que périodiquement, les dirigeants cubains punissent certains excès.

Du capitalisme d'État au capitalisme privé

Avant même la mise en place des récentes réformes, Cuba n'était pas un pays socialiste, ni en voie de le devenir. Les entreprises d'État cubaines ont toujours été de nature capitaliste d'État. Sous Castro, Cuba a développé un système d'aide sociale étendu qui a bénéficié aux masses, mais la société est demeurée divisée entre exploiteurs et exploités. Contrairement aux pays capitalistes typiques où la propriété privée est dominante, les principaux moyens de productions appartiennent à l'État. Mais cette propriété est dans les faits la propriété collective des dirigeants de l'État et du parti. La richesse produite par les entreprises d'État sert à maintenir les inégalités entre les quelques privilégiés de l'élite bureaucratique et les millions de travailleurs.

Une des caractéristiques de l'économie marxiste est qu'elle fonctionne à l'intérieur d'un tout assujetti à un plan central de l'État. À Cuba, un tel plan central existait mais était en pratique constamment bafoué. Malgré qu'elles soient propriétés d'État, les entreprises se sont développées en singeant plusieurs traits de la propriété privée capitaliste. Les entreprises devaient survivre en comptant largement sur leurs propres ressources, ce qui a créé des formes de compétition anarchiques en ce qui a trait au matériel nécessaire à la production. Aussi, les entreprises échangent massivement entre elles des fournitures en dehors du contrôle de l'État. De même, les entreprises facturent au-dessus des prix officiels de l'État.

Sur cette base, le gouvernement s'est retrouvé à sanctionner de plus en plus l'autonomie des entreprises, et cette autonomie a pavé la voie aux récentes mesures qui permettent aux entreprises d'État de devenir propriété d'individus. En d'autres mots, le capitalisme d'État cubain est devenu l'antichambre du capitalisme cubain. Malgré qu'il y ait encore un plan central, les réformes en ont grandement diminué l'influence car presque tous les produits des entreprises d'État sont exemptés du plan.

La direction prise par le capitalisme d'État à Cuba a longtemps été tributaire de son lien de dépendance au révisionnisme soviétique. Dès les premières années qui ont suivi la révolution, les conseillers soviétiques ont conçu le plan économique de Cuba en le modelant avec les principes qui guidaient l'économie soviétique. De plus, par son intégration au bloc économique soviétique, Cuba s'est retrouvé maintenu dans sa dépendance de ses exportations de sucre, un des traits les plus caractéristiques de son arriération, déjà présent sous l'ancienne domination américaine. Le déficit du commerce extérieur avec le bloc de l'Est a en outre largement contribué au problème de la dette. Éventuellement, l'effondrement des régimes capitalistes d'État de ces pays a plongé l'économie cubaine dans une crise profonde.

Démasquons le révisionnisme cubain !

Même si Cuba adopte une après l'autre des réformes d'économie de marché et si sa prétention d'être un pays socialiste s'effeuille, le point de vue dominant dans la gauche est de glorifier son système de capitalisme d'État. Ces positions sont véhiculées par des organisations trotskisantes ou révisionnistes, comme le Socialist Workers Party (SWP) (au Canada, la « Ligue communiste ») et le Workers World Party (WWP), qui applaudissent chacun des mouvements du régime castriste et continuent à voir dans Cuba un modèle de socialisme. D'autres groupes, même s'ils ont certaines réserves vis-à-vis du régime, continuent à maintenir que Cuba est essentiellement un pays socialiste et soutiennent son soi-disant anti-impérialisme. Nonobstant la forme, ces points de vue doivent être combattus.

Naturellement, les apologistes du révisionnisme cubain proclament que les dirigeants cubains organisent présentement une retraite temporaire, qu'ils n'abandonnent pas le socialisme. C'est aussi ce que dit Castro lui-même, qui présente les actuelles concessions au capitalisme comme étant une « période spéciale » du socialisme. Mais tout cela est absurde. Le marxisme reconnaît que dans sa lutte pour établir le socialisme, une société révolutionnaire peut être dans l'obligation d'effectuer des retraites temporaires et maintenir des vestiges de l'ordre ancien. Mais, la soi-disant « retraite temporaire » à Cuba se poursuit depuis plusieurs décennies, depuis en fait qu'on y a consolidé le capitalisme d'État. La forme ouvertement capitaliste en vogue aujourd'hui, est purement le passage d'une forme de capitalisme à une autre.

Mais les apologistes de Cuba ne se préoccupent guère des effets du révisionnisme cubain. Par exemple, un membre du groupe Chicago Worker's Voice, qui a toujours minimisé la notion d'anti-révisionnisme, affirme qu'il était nécessaire pour Castro de former une alliance avec le social-impérialisme soviétique afin de combattre les pressions de l'impérialisme américain. Voilà un bon exemple d'une mauvaise utilisation de la possibilité théorique de faire des concessions déplaisantes au capitalisme, transformée en apologie des concessions - des concessions qui à Cuba ont cimenté le chemin du capitalisme d'État tout en nuisant au mouvement révolutionnaire.

Au lieu d'encenser le castrisme, il est temps pour les révolutionnaires conséquents de combattre son influence. L'idéal du socialisme a été traîné dans la boue par les révisionnistes soviétiques et chinois ainsi que par les révisionnistes cubains qui suivent désormais leurs pas. Pour les vrais communistes, prétendre que la société cubaine est « socialiste » sape la possibilité d'inspirer les masses. Soutenir les masses cubaines ne veut pas seulement dire combattre l'impérialisme américain, mais aussi encourager nos frères et sœurs de classe à constituer leur propre organisation indépendante, opposée à Castro et aux dirigeants révisionnistes. Seule la construction d'une telle alternative peut sauver la cause du socialisme à Cuba et permettre de constituer une véritable opposition révolutionnaire face à l'impérialisme. Seule une alternative anti-révisionniste peut construire le mouvement communiste et défendre les besoins immédiats des travailleurs cubains contre les mesures d'austérité et les ravages des politiques du marché.

Démasquer le révisionnisme cubain est une tâche vitale qui confronte tous ceux et celles qui se tiennent sous la bannière du socialisme et des idéaux marxistes-léninistes.

D'un camarade de Detroit
Traduit et adapté de Communist Voice


1) Wayne S. Smith, « Cuba's Long Reform », Foreign Affairs, mars/avril 1996, p. 111.

2) Pamela S. Falk, « Eyes on Cuba », Foreign Affairs, mars/avril 1996, p. 14.

3) Eckstein, Susan Eva, Back from the future: Cuba under Castro, p. 103, Princeton University Press, 1994.

4) Ibid., p. 104.

5) Perez-Lopez, Jorge-F., Cuba's second economy: From behind the scenes to center stage, p. 156, Transaction Publishers, 1995.

6) Foreign Affairs, mars/avril 1996, p. 17.

7) Eckstein, p. 70.

8) Foreign Affairs, mars/avril 1996, p. 103.

9) Perez-Lopez, p. 143.


[Article paru dans le journal Socialisme Maintenant!, n° 83, février 1997.]
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