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Bref retour sur la fin du siège de l'ambassade japonaise à Lima

Au moment où nous étions à boucler notre premier numéro, les troupes d'élite du dictateur Fujimori prenaient d'assaut l'ambassade du Japon à Lima et y liquidaient les membres du commando du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (le MRTA), qui détenaient quelque 72 otages. À la dernière minute, nous avons donc décidé de consacrer notre premier éditorial à cet événement malheureux : d'abord pour dénoncer comme il se devait le geste meurtrier du despote qui dirige ce pays d'Amérique latine, mais aussi pour faire ressortir les limites, voire le caractère objectivement contre-révolutionnaire de l'action du MRTA, de même que la complicité de cette organisation dans la lutte « antiterroriste » menée par l'État péruvien et la CIA nord-américaine. Un deuxième article, repris et traduit du journal El Diario Internacional, analysait plus en profondeur l'histoire du MRTA et critiquait ses grandes conceptions politiques.

Si la presse internationale et les gouvernements des pays impérialistes se sont pour la plupart réjouis du dénouement de l'affaire et n'ont pas manqué d'en féliciter leur « bon ami » Fujimori, le massacre perpétré par le gouvernement péruvien a généralement ému les masses ouvrières et populaires de par le monde. Surtout lorsqu'on a su que les membres du commando du MRTA avaient pour la plupart accepté de se rendre et qu'ils avaient finalement été assassinés de sang froid, après avoir déposé les armes, par des militaires qui avaient sans doute reçu l'ordre de ne faire aucun prisonnier.

Certains otages n'ont eux-mêmes pas manqué de dénoncer la cruauté de ceux qui les ont libérés, et qui se sont acharnés à mutiler et à dépecer les corps de leurs victimes. Ceux-ci ont par la suite été brûlés et leurs cendres dispersées par les militaires, avant même que quelque autopsie puisse être pratiquée ou que leurs familles puissent les récupérer. Fujimori et ses hommes de main souhaitaient ainsi que la vérité ne puisse jamais être faite sur la manière dont toute l'opération s'est terminée.

Cette émotion qui s'est manifestée un peu partout était pleinement justifiée, et nous la partageons entièrement. Mais elle ne justifie toutefois pas le moins du monde l'action de certaines organisations qui se sont appuyées sur elle pour décerner le statut de « martyrs de la révolution » aux membres du commando tupacamariste et pour présenter le MRTA comme étant une organisation révolutionnaire et anti-impérialiste, au mépris de l'histoire et de la vérité.

Comme nous l'avons expliqué en détails, notamment dans les pages de Socialisme Maintenant! (ancienne formule, n° 83, février 1997) ainsi que par la diffusion et la traduction d'articles parus dans la presse révolutionnaire péruvienne, l'action du MRTA, pour spectaculaire qu'elle fut, ne visait pas tant à libérer un certain nombre de prisonnières et de prisonniers politiques (ce qui, en soi, aurait constitué un objectif politique acceptable bien que limité à celles et ceux du MRTA) qu'à promouvoir l'idée d'un processus de paix au Pérou, qui puisse régler le « problème de la violence politique », tel que le commando du MRTA l'a lui-même exprimé.

De fait, c'est toute l'histoire de cette organisation qui se situe dans un tel cadre. Depuis ses propres origines au sein de l'APRA (le parti social-démocrate au pouvoir de 1985 à 1990) jusqu'à la prise de l'ambassade du Japon il y a quelques mois, le MRTA n'a jamais cessé de se situer dans le cadre des luttes de pouvoir qui divisent la classe dominante péruvienne et de multiplier les initiatives en vue d'en arriver à un accord de paix et d'obtenir sa réintégration dans la « société civile ». À de nombreuses reprises, le MRTA a même collaboré ouvertement avec les autorités pour les aider à « éradiquer la guérilla maoïste » dirigée par le Parti communiste du Pérou, se mettant pour ce faire à la tâche.

Le MRTA n'a jamais été autre chose qu'une variante « armée » du vieux révisionnisme, qui ne sert qu'à tromper les masses et à les détourner de la voie de la révolution. Il n'est donc pas étonnant que toute la variété des révisionnistes et des opportunistes se soient emparés du massacre de Lima, de sorte à masquer leur propre banqueroute.

Traîtres, victimes ou héros ?

Il y a bien sûr le MRTA lui-même qui a joué la carte des « martyrs » - surtout, il faut le dire, à l'étranger. Dans une entrevue accordée au quotidien allemand Junge Welt au lendemain de l'assaut, la porte-parole européenne du MRTA, Norma Velazco, promettait que « dès les prochains jours, il y aura[it] des actions de représailles à travers tout le Pérou », ajoutant que son organisation s'y était bien préparée. Toutefois, rien de tout cela ne s'est finalement concrétisé.

De même, l'annonce par la représentation internationale du MRTA, début avril, de la formation d'un nouveau mouvement, portant le nom de « Bloc de combat international », a fait long feu. Ce « bloc », regroupant en principe « plusieurs organisations révolutionnaires » d'Amérique latine (non identifiées), devait se joindre au MRTA, « dans la jungle péruvienne », pour mener avec lui la lutte politico-militaire, dans l'éventualité où l'État refuserait de libérer les prisonnières et prisonniers politiques. Encore là, il ne s'agissait que d'un « bluff », destiné à mettre un peu de poids dans les négociations qui se poursuivaient encore entre le régime et le commando qui maintenait le siège de l'ambassade.

Dans le « communiqué n° 16 » qu'elle a publié quelques heures après l'assaut des troupes fujimoristes, la Direction nationale du MRTA déclarait que « les membres du commando Edgar Sanchez ne sont pas morts, ils ont atteint le statut de héros et seront toujours avec nous dans nos mobilisations et nos actions ». Cette idée a rencontré un certain écho dans des milieux influencés par le romantisme petit-bourgeois, notamment chez les anarchistes, en particulier dans certains pays européens, où des actions ont été organisées en l'honneur des « martyrs du MRTA ».

Le 28 avril, dans un dix-septième communiqué, la représentation internationale du MRTA élevait le dirigeant du commando tupacamariste, Nestor Cerpa Cartolini, au même rang qu'Ernesto Che Guevara, assassiné il y a 30 ans en Bolivie. Malgré les réserves qu'on puisse avoir sur l'action et les idées du « Che », cette comparaison apparaît à tout le moins comme étant une grossière exagération, encore là susceptible d'impressionner certains courants politiques idéalistes.

D'autres courants, dont on aurait pu s'attendre à ce qu'ils fassent preuve d'un peu plus de discernement compte tenu de leurs acquis politiques, ont eux aussi plongé dans ce marais. C'est le cas notamment du Front de libération révolutionnaire et populaire de Turquie (DHKC), dont la déclaration de solidarité répète que les « 14 révolutionnaires péruviens ont donné leur vie dans la lutte pour la démocratie, l'indépendance, la justice et la dignité ». Le DHKC ajoute : « Ces martyrs de la révolution, ces enfants honorables du peuple, vivront toujours dans le cœur du peuple péruvien et des peuples du monde. »

Les quelque 60 cadres du Parti communiste du Pérou que le MRTA se vante ouvertement d'avoir liquidé au cours des 13 dernières années ne mériteraient-ils pas eux aussi d'être qualifiés de héros et de martyrs ? Et ce sont ceux qui les ont assassinés qu'il faudrait chérir comme étant des « révolutionnaires honorables » ?

Il est vrai que parmi les 14 membres du commando du MRTA, il en est un certain nombre dont les motivations étaient certes honnêtes et qui ont cru donner leur vie pour la cause du peuple. Mais s'agissant du MRTA comme organisation et de ses dirigeantes et dirigeants, comment peut-on en arriver à masquer ainsi le rôle véritable que cette organisation joue dans le processus révolutionnaire péruvien et à la présenter pour ce qu'elle n'est pas ?

Oui, il faut le dire clairement : des militantes et des militants, des jeunes surtout, sont morts pour une cause erronée ; des jeunes qui, comme nous l'avons souligné dans notre éditorial, « auraient pu autrement servir beaucoup mieux la révolution, et peut-être plus longtemps ».

Ici au Canada, certaines et certains ont également voulu s'emparer de l'action du MRTA pour faire la promotion de leur ligne réformiste et révisionniste. À Montréal, un « Comité de solidarité avec le Pérou », formé spécialement pour l'occasion (à noter ici le choix des mots : on ne parle pas de solidarité avec le peuple péruvien, mais avec le Pérou en général), a notamment occupé pendant quelques heures le consulat péruvien.

Nous aurions pu, nous qui sommes connus dans la région montréalaise comme étant de fervents supporters de la guerre populaire au Pérou, nous associer et participer à une telle action, si son objectif avait été simplement de dénoncer la répression exercée par le régime fujimoriste et l'intervention criminelle de l'impérialisme yankee qui le soutient, voire la complicité scandaleuse du gouvernement canadien. Mais pour les animateurs et animatrices de ce nouveau comité, l'heure n'était pas à la construction d'un véritable front anti-impérialiste. Il fallait, ainsi que le rappelle le communiqué qu'ils ont diffusé le 6 mai, reconnaître que Nestor Cerpa Cartolini et ses camarades sont de véritables « héros », qu'ils constituent désormais « un exemple de lutte pour la jeunesse » et qu'ils ont « semé la graine de l'espoir dans la conscience des peuples du monde entier ».

À ces militants et militantes du « Comité de solidarité avec le Pérou », nous disons : le véritable espoir vient de la lutte révolutionnaire qui se poursuit inlassablement depuis déjà plus de 17 ans au Pérou ; les vrais héros sont les masses qui persistent sur la voie de la révolution et qui défient courageusement un des régimes les plus répressifs de toute l'Amérique latine ; l'exemple à suivre, c'est celui que nous offre le glorieux Parti communiste du Pérou, qui dirige le processus révolutionnaire en appliquant le marxisme-léninisme-maoïsme à la situation concrète qui prévaut dans ce pays ! Voilà pourquoi nous avons préféré souligner, au moyen d'une manifestation tenue devant le même consulat le 17 juin dernier, le Jour de l'héroïsme, qui commémore l'action héroïque des prisonnières et des prisonniers du PCP qui par centaines ont donné leur vie pour l'avenir de la révolution, lors des massacres de 1986 et 1992.

Certains se démasquent, d'autres se taisent ; d'autres, finalement, se démarquent

L'action du commando du MRTA aura également eu comme effet d'amener certaines organisations qui jusque là disaient appuyer le PCP et la guerre populaire à se démasquer et à dévoiler leurs vraies couleurs. Parmi elles, mentionnons le Workers World Party des États-Unis, qui a présenté le siège de l'ambassade sous un jour favorable et qui, après l'assaut des troupes de Fujimori, a lui aussi déclaré que « le mouvement ouvrier international et le mouvement de libération contre la misère et l'exploitation au Pérou se souviendront toujours de ces camarades morts au combat ». (Workers World, 01/05/97)

Du côté du Revolutionary Communist Party (RCP), également des États-Unis (historiquement connu pour le soutien qu'il accordait au PCP mais qui, depuis trois ans, ne cesse de salir le prestige de ce parti en le présentant comme étant paralysé par des luttes de lignes incessantes et qui nie l'étape de l'équilibre stratégique désormais atteinte par la guérilla), on n'est pas allé jusqu'à soutenir l'action du MRTA ; mais on s'est toutefois bien gardé de présenter une critique la moindrement sérieuse de cette organisation et de l'action qu'elle a menée.

Le Committee to Support the Revolution in Peru (CSRP) dirigé par le RCP a en outre diffusé une déclaration dans laquelle il proposait que « l'indignation suscitée à l'échelle internationale par le massacre sanglant perpétré par le régime péruvien, appuyé par les États-Unis, soit transformée en action politique ». Mais par «;action politique », le CSRP n'entendait en fait que la lutte pour les droits démocratiques. Nulle part son communiqué faisait-il état d'une quelconque critique du révisionnisme du MRTA, se contentant d'affirmer de manière neutre que les actions de ce mouvement « ne font pas partie de la stratégie du PCP ».

À noter toutefois que le CSRP a pourtant pris la peine, toujours dans le même communiqué, de reprendre sa propagande habituelle à l'effet qu'« une ligne politique a émergé des rangs du PCP, appelant à l'arrêt de la guerre populaire », ce qui est tout à fait inexact, à moins de considérer que Fujimori, le véritable auteur des « lettres de paix » attribuées au président du PCP, et celui-là même qui les a rendues publiques devant l'assemblée des Nations unies à New York, soit membre de ce parti...

Heureusement, de nombreuses organisations, tout comme plusieurs militantes et militants mieux avisés-es, ont pour leur part su voir clair dans toute cette affaire. Nous présentons, ci-contre, certains extraits parmi les plus intéressants de ce que nous avons pu lire suite à la fin tragique du siège de l'ambassade japonaise. Parmi ces points de vue, il vaut la peine de mentionner celui de José Surra, un militant du Mouvement de libération nationale Tupamaros de l'Uruguay, dont nous reproduisons en entier l'entrevue qu'il a accordée au journal El Diario Internacional (voir page 28).

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 2)

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