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ENTREVUE RÉALISÉE PAR EL DIARIO INTERNACIONAL AVEC JOSÉ SURRA, DU MOUVEMENT DE LIBÉRATION NATIONALE TUPAMAROS

« L'objectif du MRTA était de rendre les armes »

José Surra est originaire de l'Uruguay et est un militant du Movimiento de Liberación Nacional (MLN) Tupamaros. Il milite au sein du MLN dès le début des années 60. Au moment où il est arrêté en 1969, il est un dirigeant bien en vue d'une colonne urbaine de la guérilla. Il passe ensuite deux années en prison, où il fait face à la torture. Après avoir été relâché en 1972 sous de strictes conditions qui lui proscrivent toute liberté d'action, José Surra doit s'exiler.

Les autorités le conduisent de la prison directement jusqu'à l'aéroport. Son exil l'amène d'abord au Chili, sous Salvador Allende, où il s'intègre et participe à la lutte de classes. Avec d'autres camarades tupamaros en exil, José Surra devient instructeur militaire d'une des organisations de la gauche chilienne.

Un grave accident survenu alors qu'il enseigne l'utilisation d'explosifs lui fait perdre la vue, qu'il ne recouvrira que quelques années plus tard. En septembre 1973, le général sanguinaire Pinochet, appuyé par la CIA nord-américaine, fomente son fameux coup d'État militaire. José Surra doit s'exiler pour une deuxième fois.

Il se rend d'abord à Panama, puis en Europe. Il vit présentement en Belgique où il est toujours actif au sein des comités de solidarité avec les luttes de libération en Amérique latine.

L'entrevue que nous avons réalisée avec lui porte sur le MRTA et les événements qui se sont déroulés à l'ambassade du Japon à Lima. Surra y aborde le caractère contre-révolutionnaire du MRTA. Il souligne clairement le fait que l'objectif premier du commando dirigé par Cerpa Cartolini était de capituler face au régime de Fujimori.

D'autre part, Surra se démarque clairement de la « direction historique » du MLN en Uruguay et de tous ceux qui tentent, de façon opportuniste, de faire du MRTA un exemple d'héroïsme et d'action révolutionnaires en Amérique latine.

En dépit des divergences que nous pouvons avoir avec un certain nombre d'arguments avancés par Surra, nous croyons que son point de vue très clair sur le MRTA et sur la lutte armée au Pérou, est fort pertinent. Voici ce que nous avons recueilli.

El Diario Internacional : Que pensez-vous de la prise de l'ambassade japonaise et son dénouement tragique ?

José Surra : Je vais vous donner mon opinion personnelle, qui diffère de celle de l'exécutif du Movimiento de Liberación Nacional (MLN) Tupamaros. Mais avant tout, je veux rendre hommage à ces jeunes qui ont perdu la vie alors qu'ils luttaient pour un monde meilleur. Malheureusement, ces jeunes sont morts à cause d'une stratégie erronée. J'ai toutefois une opinion bien différente à l'égard de ceux qui en sont les initiateurs.

Pour répondre à votre question, je dirais d'abord qu'il faut savoir analyser concrètement une situation concrète, comme Lénine nous l'a si bien enseigné. Il y a eu certains aspects positifs dans cette action : le principal est qu'elle a forcé la presse internationale à parler de la dictature féroce que Fujimori et les forces armées péruviennes font régner, et de leur système où on enterre les gens alors qu'ils sont encore vivants.

Ceux d'entre nous en Europe qui suivons de près ce qui se publie sur le Pérou savons très bien qu'il y a une entente tacite pour ne pas divulguer quelque information que ce soit sur la guerre populaire et sur le Parti communiste du Pérou (PCP) qui la dirige. C'est là le résultat de la stratégie de contre-information élaborée par les Nord-Américains et mise en pratique par leur homme de main au sein du gouvernement péruvien, le narcotrafiquant Montesinos.

Il est triste de voir la presse supposément démocratique se plier à de tels objectifs ; mais c'est encore pire de voir une certaine presse « de gauche » agir de la même façon, voire même être encore plus soumise à cette stratégie.

Le deuxième aspect positif qu'on peut en retirer, c'est que tout ça a démontré une fois de plus la validité de la guerre de guérilla. La dictature est incapable de tout contrôler partout et en même temps, et l'élément de surprise joue toujours en faveur de ceux qui la défient. Ce sont là les points positifs qu'on peut retirer de cette action. Toutefois, dès le début, nous avons quant à nous dénoncé son manque d'objectifs révolutionnaires.

« L'objectif du MRTA était de rendre les armes »

Pourquoi avons-nous dit ça ? D'abord parce que nous connaissions déjà la stratégie et le programme du MRTA, de même que sa pratique. Mais surtout, dès le début, les premiers communiqués qu'ils ont publiés ont clairement montré que leur objectif central n'était pas tellement de libérer quelque 400 des plus de 6 000 prisonnières et prisonniers politiques que compte le Pérou, mais bien d'établir un dialogue de paix, dans le but de rendre les armes, et de maintenir intact le régime capitaliste au Pérou, en échange de quelques sièges au Parlement.

Dans le deuxième communiqué du MRTA, celui du 20 décembre, on pouvait lire clairement que son objectif était de faire « un premier pas vers une solution globale au problème de la violence politique, par la voie du dialogue et un accord de paix permanent ». Le MRTA y suggérait également qu'avec l'aide des diplomates qu'il gardait en otage, il était possible d'élaborer « un calendrier détaillé des étapes préalables à la conclusion d'une solution intégrale ». Au même moment, le commando du MRTA rendait publique une « déclaration des prisonniers de guerre » - faisant référence aux diplomates et aux autres otages qu'il détenait - dans laquelle ces derniers rapportaient que leurs geôliers leur avaient déclaré vouloir « non seulement la libération de leurs prisonniers [du MRTA] » mais aussi qu'ils visaient à « ouvrir la voie à une solution politique intégrale, dans le cadre d'un processus de paix plus global ».

Conséquemment, les otages demandaient au gouvernement « d'aller dans cette direction ». En conclusion de son communiqué n° 2, le MRTA révélait ce que nous savions en fait depuis très longtemps : à savoir que « cette offre de dialogue proposée par le MRTA n'est pas nouvelle ; nous l'avons faite et répétée à de nombreuses reprises tout au long de notre existence ».

Au cas où on aurait encore eu quelque doute, le troisième communiqué du MRTA, signé pour la première fois par Cerpa Cartolini, insistait à nouveau sur cet objectif central : « Nous croyons qu'[...]on comprendra le bien-fondé de nos demandes et qu'à long terme, on pourra atteindre une paix intégrale et durable. Nous sommes prêts à assumer nos responsabilités et à travailler en ce sens. »

En d'autres mots, qu'une telle « paix intégrale et durable » se concrétise sous un régime capitaliste d'exploitation sans merci pour le peuple travailleur, ou qu'elle se réalise sous un régime anticapitaliste voué à l'abolition de l'exploitation des ouvriers, voilà une question qui n'est jamais même venue à l'esprit des dirigeants du MRTA.

Permettez-moi d'ajouter que le premier paragraphe de la déclaration de Cerpa Cartolini était consacré à attaquer la guérilla du PCP et ce, dans les mêmes termes que ceux généralement utilisés par la bourgeoisie péruvienne et latino-américaine, suivant en cela les diktats de la contre-information des États-Unis. Cerpa y déclarait : « Nous n'acceptons pas qu'on continue à nous associer au Sentier lumineux, une organisation que nous avons condamnée à maintes reprises en raison de l'utilisation irrationnelle de la violence qu'elle préconise et qui affecte le peuple lui-même. »

Avec une telle stratégie, la prise de l'ambassade était vouée à l'échec. En endossant de tels communiqués, le MRTA ne faisait en fait que signer son propre arrêt de mort. C'est ce que nous avons dit dès le début de cette opération ; et malheureusement, la suite des événements nous a donné raison.

« Le MRTA est entré dans un processus de décomposition »

EDI : Pour quelle raison, selon vous, Fujimori a-t-il refusé de conclure un « accord de paix durable » avec le MRTA ?

José Surra : Pour atteindre un accord de paix, il faut que chacune des parties ait un poids comparable, ce qui n'est pas le cas du MRTA. Ses dirigeants sont soit morts, soit en prison ou en exil, et le reste de ses forces est entré dans un processus accéléré de décomposition.

D'autre part, cet événement a été vu par Fujimori comme étant une occasion en or de rétablir sa cote, à un moment où il voyait ses appuis diminuer tant aux niveaux national qu'international. À court terme, la solution militaire s'est avérée pour lui profitable, à tout le moins provisoirement. Il était évident qu'il ne pouvait y avoir aucune sorte d'accord de ce genre.

EDI : Selon vous, le MRTA est-il un groupe révolutionnaire ? Comment le décririez-vous en termes idéologiques ?

José Surra : On peut considérer un groupe comme étant révolutionnaire lorsque son action s'inscrit dans le cadre d'une stratégie elle-même révolutionnaire, visant la prise du pouvoir. Ce n'est pas le cas du MRTA. Peut-être pourrions-nous le définir comme étant un groupe centriste, qui utilise un discours de gauche tout en ayant une pratique réformiste. C'est d'ailleurs cette pratique du MRTA qui l'a conduit à s'engager dans le combat contre les forces de la guérilla du PCP.

Le MRTA a même assassiné un nombre important de ses propres partisans qui avaient rompu avec lui à cause de certaines divergences avec sa direction et qui se rapprochaient du PCP. Ce type d'actions fait que le MRTA ressemble finalement plus à une contre-guérilla qu'à quoi que ce soit d'autre.

« Les négociations sont une chose, les accords de paix en sont une autre »

EDI : Croyez-vous que les négociations et d'éventuels accords de paix avec des régimes comme celui de Fujimori peuvent être favorables aux masses opprimées ?

José Surra : Les négociations sont une chose, les accords de paix et le dialogue en sont une autre. On peut négocier avec « le diable et sa grand-mère », dans la mesure où nous sommes dans une position de force, où nous nous assurons de ne céder aucun acquis et où nous refusons de renoncer à nos objectifs stratégiques.

Toutefois, les accords de paix dont les réformistes, les ONG et les organisations bourgeoises et impérialistes font constamment la promotion reposent toujours sur une même prémisse, fondamentale, à savoir qu'il ne faut pas toucher au système capitaliste dominant.

En dernière analyse, l'affaire se termine toujours ainsi : si vous voulez avoir quelques sièges au Parlement, voire même former le gouvernement, on va vous laisser faire, mais à condition que la politique économique reste dictée par le FMI et la Banque mondiale et que les bases économiques du capitalisme demeurent intactes. C'est là la condition sine qua non au dialogue et aux accords de paix. Ceux qui entrent dans cette dynamique ne pourront finir que comme l'armée sandiniste. Ils finiront par réprimer leur propre peuple, puisque tôt ou tard, les masses opprimées finiront toujours par se révolter contre l'injustice et l'exploitation capitaliste.

« La gauche latino-américaine devrait se servir de sa tête... »

EDI : Que pensez-vous de la soi-disante gauche latino-américaine qui a essayé de présenter la récente action du MRTA comme étant révolutionnaire ?

José Surra : Le triomphalisme et l'impressionnisme sont à la fois un grand défaut ainsi qu'une grande qualité de notre peuple. Cela a conduit à des actes sublimes, tel le débarquement du Granma à Cuba, mais aussi à des ratages frustrants, comme la prise de l'ambassade japonaise.

Pour mieux expliquer mon point de vue, permettez-moi de faire un peu d'histoire. Rappelons-nous Oulianov, cet homme qui avait tenté, sans succès, d'éliminer le tsar de Russie au moyen d'une bombe. Il avait été arrêté puis condamné à mort.

Lors des funérailles, son frère cadet avait dit des choses très dures sur son compte et avait condamné son action individualiste, d'aucune utilité pour la lutte de libération des masses pauvres de Russie.

Les camarades du défunt avaient répliqué en servant un barrage d'insultes à cet indolent frère d'Oulianov. L'histoire allait plus tard découvrir ce jeune homme sous le pseudonyme de Lénine.

Ce dernier ne s'est pas laissé emporter par le sentimentalisme. Il s'est servi de l'action et de la mort de son frère bien-aimé comme d'un exemple par la négative. Lénine a préféré travailler à construire un parti révolutionnaire marxiste, dont chacune des actions allaient être liées à une claire stratégie vers la conquête du pouvoir.

L'analogie avec la situation qui prévaut au Pérou va de soi. Chacun doit choisir son camp, la stratégie qu'il juge la meilleure : celle du MRTA, basée sur le triomphalisme et l'impressionnisme ; ou le travail patient de construction d'un parti révolutionnaire qui développe une stratégie de guerre populaire, comme celle que le PCP a commencée à Chuschi en 1980.

Il y a quelques jours, un politicien du Partido de Liberación argentin était à Bruxelles pour y faire la promotion du triomphalisme du MRTA. Il était mal informé lui aussi, affirmant en outre que la guérilla maoïste n'avait mené aucune action durant tout le temps où s'est déroulé le siège de l'ambassade.

J'aimerais qu'on publie les statistiques compilées par les ONG péruviennes et diffusées sur le site Internet du gouvernement péruvien. Ainsi, tout le monde pourra voir l'énorme différence entre les actions de l'une et l'autre organisation. Quelques jours après la fin du siège, le journal La República publiait un rapport des services de renseignement qui mettait les autorités en garde contre la résurrection de la guérilla du PCP à Lima et dans la zone centrale péruvienne.

Le même rapport soulignait que le PCP avait mené pas moins de 175 actions militaires pendant la durée du siège, soit environ deux par jour et ce, rien que dans la zone centrale. Comparons ceci avec le MRTA, qui n'a réalisé qu'une seule action au cours des six derniers mois.

Quelques jours plus tard, un commando du PCP faisait sauter le commissariat de police du district d'Ato-Vitarte et distribuait des tracts dans lesquels on expliquait que cette action s'inscrivait dans le cadre de la mobilisation des marchands ambulants, que le gouvernement ne cesse de réprimer et auxquels il refuse toute possibilité de gagner leur vie.

Nous avons donc deux dynamiques bien différentes. D'une part, la stratégie impressionniste promue par les médias, totalement inutile du point de vue de la prise du pouvoir ; d'autre part, l'autre stratégie, enracinée parmi les luttes et les préoccupations des masses, et qui pose clairement la question du pouvoir. La gauche latino-américaine devrait se servir de sa tête autant que de son cœur.

(Entrevue publiée par El Diario Internacional, n° 39, juin 1997, traduite en français par Socialisme Maintenant!)

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 2)

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