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Le fascisme, ce n'est pas que la violence

[On assimile souvent] violence ouverte contre le mouvement ouvrier et fascisme. Cette violence est effectivement un caractère du fascisme, mais pas le seul. Si bien qu'on peut avoir cette violence sans fascisme à proprement parler (par exemple la répression tsariste dans les années 10, la répression américaine du mouvement noir - Panthers - dans les années 70...). Le danger, du coup, est de ne pas voir le fascisme en croissance tant qu'il n'est pas passé à l'acte violent [...]. Sommes-nous ainsi armés pour le combattre ?

Il faut donc approfondir notre définition du fascisme. Je le comprends comme la combinaison de trois aspects différents, combinaison qui du coup peut prendre des formes historiques particulières :

Aspect idéologique

Le fascisme est une idéologie radicale de la petite-bourgeoisie. Coincée entre un capitalisme au stade impérialiste (qu'ils appellent cosmopolite) qui la fait exister, mais l'écrase, et une classe ouvrière qui lui fait peur (mouvement ouvrier affirmant ses objectifs indépendants de destruction du capitalisme), la petite-bourgeoisie se voit comme le sauveur de la nation, par la restauration des valeurs nationales censées être le fond commun. Le fascisme consiste finalement en une gestion politique réactionnaire des frustrations liées au capitalisme. Malgré qu'il s'appuie plus sur les fantasmes que sur la raison, on peut y reconnaître un discours à la fois ultra-nationaliste et des valeurs-refuges qui renvoient plus au féodalisme qu'au capitalisme (contre l'anarchie et la démocratie bourgeoises, l'État tentaculaire, pour la religion, la hiérarchie, le chef, la virilité, le soldat-conquérant), combinées avec des évocations de libération sociale (contre l'exploitation et l'écrasement des petits par les gros, contre la domination américaine...).

C'est cette idéologie radicale qui permet d'une part une base de masse (en offrant une perspective sociale) et d'autre part d'apparaître comme un recours (fermeté, apparence de cohérence dans la critique des maux du capitalisme). C'est bien sûr du pipeau car il n'y a pas d'idéologie cohérente entre celles de la bourgeoisie et du prolétariat, mais c'est justement l'illusion de la petite-bourgeoisie que de le croire.

Aspect politique

Le fascisme propose un autre modèle d'alliance de classe que celui de la démocratie bourgeoise (qui ne peut garantir son statut à la petite-bourgeoisie en période de crise). Autour de la petite-bourgeoisie traditionnelle (commerçants, artisans, petits fonctionnaires, paysans moyens) s'agrègent les parties de la classe ouvrière les plus démunies face au capitalisme (chômeurs, précaires, lumpen). Ces couches sont attirées par une perspective « anticapitaliste » autre que la dictature du prolétariat (qui leur fait peur, qu'elles ignorent ou qu'elles réprouvent moralement) dans une période où le capitalisme démocratique ne leur promet que chute et abandon. Se rallient aussi les fractions de la bourgeoisie les plus enclines à mater le mouvement ouvrier (cadres de l'armée, patronat réactionnaire). Cette alliance peut fonctionner un moment même au pouvoir, dans la mesure où la centralisation de l'appareil économique, sa militarisation et la répression redonnent emploi et « paix » sociale. Mais nous savons que cela ne peut durer. La fuite en avant idéologique, le besoin d'expansion capitaliste poussent à la guerre contre les mouvements ouvriers et les démocraties bourgeoises. De plus, si la petite-bourgeoisie croit diriger, c'est au fond l'idéologie et la politique bourgeoises qui dominent : celle d'un capitaliste monopoliste d'État sans démocratie bourgeoise. La fusion monopole/État l'a bien montré en Allemagne.

Aspect violence

Dans les domaines politique, économique et idéologique, ce qui séduit dans le fascisme, c'est la radicalité de la solution qu'il propose, qui paraît à même de terrasser le mal capitaliste. Il y a un lien entre le projet fasciste et les moyens qu'il se donne : l'écrasement de toute opposition, prolétarienne ou démocratique bourgeoise. Et nous savons jusqu'où cela va...

De plus, la démocratie bourgeoise étant une forme de domination plus souple, elle est aussi stable et utile à l'impérialisme. Le fascisme doit donc rapidement s'imposer par la force, contre l'économie (tendance au libre jeu du marché) et le politique (les deux voies dans la lutte antifasciste : pour la restauration de la démocratie bourgeoise et pour la révolution prolétarienne contre tout capitalisme).

La violence est donc bien un caractère, et choisi et imposé, du fascisme. Mais cette violence ne peut être cachée ou latente durant la montée du fascisme (où elle ne s'exerce que contre quelques minorités, d'où la prophétie de Brecht : quand ils sont venus me chercher, il n'y avait plus personne pour me défendre).

Donc, [...] il faut la combinaison de ces trois aspects : une idéologie très réactionnaire, une base de masse, des moyens violents. C'est cette combinaison qui en fait quelque chose de particulièrement dangereux et pernicieux. Toute dictature, toute répression n'est donc pas fasciste par nature, même si forcément aujourd'hui, elle en reprend des aspects.

Par contre, je crois voir dans le projet du FN d'implantation populaire et sociale un projet authentiquement fasciste, même s'il n'a pas de milice constituée et s'il garde les dehors de la concurrence démocratique contre les autres structures en place. De même, le pouvoir actuel est essentiellement démocratique bourgeois, même s'il emprunte répression et arsenal juridique aux périodes les plus fascistes de l'histoire de France (39-43).

Seule une analyse de classe des composantes politiques de la bourgeoisie peut nous permettre de les combattre efficacement : ne pas se tromper d'ennemi principal [...] mais savoir combattre spécifiquement les ennemis auxiliaires quand ils grandissent (le FN dans certaines cités par exemple). Analyser le FN comme fascisant ou non doit nous éveiller aux tâches spécifiques qui en découlent (quelles alliances contre lui, sur quels axes...).

Tiré du journal Partisan, publié par Voie prolétarienne
(n° 116, 15 janvier 97, BP n° 48, 93802 Epinay/Seine cedex, France)

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 2)

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