OCTOBRE 1917-1997
Une révolution socialiste
En 1914, a fait rage une des pires guerres que l'humanité ait connu jusqu'alors ; elle embrasa toute l'Europe et le monde entier. Les deux grands camps impérialistes qui s'opposaient comprenaient principalement, d'une part, l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie et d'autre part, l'Angleterre, la France, la Russie, l'Italie et, plus tard, les États-Unis. Des milliers, des millions d'ouvrières et ouvriers, paysannes et paysans allaient se faire massacrer sur le champ de bataille pour les intérêts des différents impérialistes et cela, avec le support des sociaux-chauvins traîtres.
Le capitalisme avait monopolisé la richesse dans les mains d'une minorité : l'époque du capitalisme concurrentiel était maintenant révolue. Pour faire fructifier les possibilités du capital qui s'accroissaient incroyablement, il n'y avait qu'une solution : l'exportation des capitaux vers les colonies. Mais en 1914, le « butin » à partager s'était considérablement rétréci. Il n'y avait plus de zones vierges pour permettre l'exportation des capitaux. On se devait de regarder dans la cour du voisin. Dans un tel contexte, seule la guerre était envisageable pour les bourgeoisies impérialistes.
On aurait espéré que le mouvement ouvrier socialiste travaille à mettre fin à cette guerre impérialiste. Mais il était divisé : il y avait ceux qui appuyaient les appétits impérialistes de leur bourgeoisie sous n'importe quel prétexte, les sociaux-chauvins ; et ceux qui étaient opposés à leur bourgeoisie, les internationalistes, qui voulaient en découdre avec les guerres impérialistes.
En Russie, les forces social-chauvines regroupaient les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (S-R). Les forces internationalistes comptaient dans leurs rangs les bolchéviks, Lénine à leur tête, et quelques mencheviks et S-R dissidents. Alors que les traîtres et opportunistes sociaux-chauvins appuyaient la « défense nationale », les bolchéviks mettaient de l'avant le « défaitisme révolutionnaire ».
La Russie était un pays riche des ressources les plus diverses. Elle bénéficiait de la confiance des banquiers et industriels anglais, américains et français qui fournissaient des capitaux contribuant pour une large part au développement des mines, de l'industrie du textile et des usines d'armements. Le prolétariat russe tripla de 1880 à 1893. Ce prolétariat, en 1905, devint un des plus combatifs au monde en menant une révolte qui fut malheureusement réprimée. Mais ce n'était que partie remise...
En 1917, la situation devenait intenable sur le champ de bataille ; les soldats russes, dont 10 millions de paysans, en avaient assez des privations. La vie n'était pas meilleure pour les ouvriers et paysans hors des lieux de combats. La révolution menaçait d'éclater.
La révolution bourgeoise de Février
À partir du 14 février, tout alla très vite. Ce jour-là, à l'appel du Parti bolchévik, 60 entreprises virent les ouvriers arrêter le travail et manifester en criant « À bas l'autocratie ! À bas la guerre ! ». Le 23 février, date qui, en Russie, correspondait au 8 mars dans les autres pays occidentaux et où les femmes célébraient la Journée internationale des femmes, les ouvrières du textile quittèrent leur travail et prirent la rue, rencontrant devant elles les forces de l'ordre sans qu'il n'y eut encore d'affrontements. Elles en avaient assez des privations dues à la guerre et des longues queues pour se procurer du pain qu'elles ne pouvaient pas avoir ; il n'y avait pas assez de main-d'œuvre pour produire le pain. Les ouvriers renchérirent le lendemain. Le pouvoir tsariste donna l'ordre à l'armée de tirer sur les manifestants et manifestantes. La majorité des soldats refusa et se solidarisa avec les ouvrières et les ouvriers. Ce fut le déclenchement de la révolution de Février.
La bourgeoisie russe fut prise par surprise. Les puissances anglaise et française, aussi. Pour toute cette coterie, il valait mieux une révolution où les bolchéviks et internationalistes seraient tenus à l'écart. La bourgeoisie manœuvra de telle manière que la révolution ne déborda pas. Elle déposa le tsar et prit le pouvoir à travers le Comité provisoire de la Douma.
Les ouvriers et paysans aussi prirent le pouvoir à travers les soviets. Ceux-ci proliférèrent dès les débuts de l'insurrection de Février. Lors de la révolution de 1905, des soviets avaient aussi vu le jour. Le Soviet des députés ouvriers de Pétrograd prit des mesures de réorganisation et d'approvisionnement et assura son autorité sur les régiments. Ces soviets étaient largement soutenus par les masses. Ils réalisaient l'alliance des ouvriers et des paysans, au pouvoir. Certains regroupaient des ouvriers ; d'autres, des soldats d'origine surtout paysanne.
Or, ces derniers étaient dirigés par les sociaux-chauvins, les S-R et les mencheviks. Ils prirent une position traître en remettant le pouvoir à la bourgeoisie, moyennant quelques garanties insignifiantes. De plus, ils avaient une position erronée sur l'attitude face à la guerre impérialiste : les sociaux-chauvins voulaient continuer la guerre, alors que l'immensité du peuple n'en voulait plus. Ils ne pouvaient, politiquement, s'appuyer que sur une partie insignifiante de la classe ouvrière, l'aristocratie ouvrière, et la petite-bourgeoisie des villes qui profitaient des surprofits de l'impérialisme. Ce que le peuple souhaitait, c'était vivre sans la guerre.
Les masses reconnaissaient leur pouvoir dans les soviets et cela, malgré l'attitude fausse de leur direction. Lénine comprit avec exactitude la situation. Pour lui, il devenait impératif d'éliminer la bourgeoisie du pouvoir parce que celle-ci ne pouvait aller plus loin dans la révolution. Les soviets réalisaient l'alliance des ouvriers et des paysans. Pour Lénine, ceci était suffisant pour dire que la révolution démocratique avait déjà réalisé ce qu'elle était capable de faire. Et il fallait aller plus loin. Le pouvoir devait aller aux soviets. Lénine lutta à l'intérieur même de son parti pour faire passer ce mot-d'ordre et cette appréciation de la situation. Il le réussit non sans heurts.
« Tout le pouvoir aux soviets ! »
Le capitalisme impérialiste montrait de plus en plus son caractère belliqueux ; il se démasquait à la face des masses russes. Les ouvriers aspiraient au socialisme et ils voulaient du pain. Durant le mois d'avril, les ouvriers descendirent dans la rue pour arrêter la guerre. Les mencheviks et les S-R montrèrent toute leur traîtrise en entrant dans le gouvernement de coalition de la bourgeoisie. Ils repoussaient, par là même, le mot-d'ordre de Lénine : « Tout le pouvoir aux soviets ». Ils firent pire. Ils appelèrent à une manifestation pour soutenir leur politique, mais ce fut un fiasco ; grâce à l'agitation et à la propagande des bolchéviks, les 500 000 personnes crièrent « Contre la guerre, pour le pouvoir aux soviets ». En juillet, un bataillon rebelle de l'armée envisagea une action contre le gouvernement provisoire, même si les bolchéviks la jugèrent prématurée. Mais la direction du mouvement de masse échappa aux bolchéviks et réclama, devant le Palais Tauride où siégeait le Soviet, que celui-ci prenne le pouvoir. Le gouvernement prit peur et fit appel aux troupes fidèles pour réprimer le peuple. Les bolchéviks furent alors mis hors-la-loi et Lénine dut entrer en clandestinité. Le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets » devint secondaire. Pour construire un véritable pouvoir prolétarien, les bolchéviks devaient rallier les masses à leur mot-d'ordre « Contre la guerre ». Les grèves se généralisèrent.
Par ailleurs, les paysans de Russie voulaient la terre et la liberté. La République de Février ne leur avait pas donné cette terre. Dans les campagnes, ils s'organisèrent eux-mêmes pour exproprier les biens seigneuriaux et confisquer les terres. Les soldats d'origine paysanne qui refusaient de continuer la guerre amenaient leurs armes à la campagne pour organiser le mouvement de la révolution agraire.
De son côté, la bourgeoisie s'était rendu compte que la révolution de février avait déchaîné une force terrible. Certains bourgeois organisaient le sabotage de l'industrie pour mieux discréditer le pouvoir qui, normalement, aurait été le sien, mais qui était trop faible face à un torrent qui menaçait de se déverser. D'autres, plus vindicatifs appuyèrent Kornilov qui voulait faire un putsch et implanter une dictature de fer. Mal leur en prit. Kérenski, qui était le chef de fil des opportunistes et était chef du gouvernement de coalition, voyant que, sur sa droite, la bourgeoisie et les propriétaires fonciers l'abandonnaient, fit appel aux soviets pour le secourir. Les soviets créèrent le « Comité de lutte populaire contre la contre-révolution ». Les bolchéviks, qui étaient les seuls en mesure de mettre en mouvement les soldats des garnisons et les ouvriers en armes, acceptèrent d'entrer dans ce comité à la condition qu'on arme le peuple et qu'on libère les prisonniers politiques, ce qu'ils obtinrent. Plusieurs bolchéviks furent alors libérés, dont Kamenev et Staline, membres du comité central du parti.
Le 29 août, le coup d'État subit la défaite. C'était un tournant dans la révolution ; à partir de ce moment, plusieurs soviets votaient le passage du pouvoir aux soviets. Après coup, la bourgeoisie escomptait un redoux ; l'hiver viendrait et le peuple se calmerait. Peut-être reviendrait-on à la situation antérieure où les ouvriers et paysans étaient peu turbulents. Mais Octobre 17 s'en venait...
La Révolution socialiste d'Octobre
Depuis la Finlande où il était en clandestinité, Lénine fulminait. Le Parti bolchévik dirigeait maintenant le Soviet de Pétrograd depuis le 31 août et celui de Moscou depuis le 5 septembre. Il fallait, selon lui, convaincre les soviets d'organiser l'insurrection. « Ayant obtenu la majorité dans les soviets [...] des deux capitales, les bolchéviks peuvent et doivent prendre le pouvoir. Ils le peuvent car la majorité agissante des éléments révolutionnaires de la population des deux capitales suffit à entraîner les masses, à vaincre l'adversaire [...], à conquérir le pouvoir et à le garder car, en proposant sur le champ une paix démocratique, en donnant sur l'heure la terre aux paysans, en restaurant les institutions démocratiques et les libertés mutilées et brisées par Kérenski, les bolchéviks formeront leur gouvernement que personne ne pourra renverser. » La bourgeoisie était pour la guerre et s'accommodait des relents du féodalisme à la campagne. Seul le Parti bolchévik pouvait résoudre les contradictions sociales de l'heure.
Le 10 octobre, Lénine entra à Pétrograd et fit voter une résolution majoritaire du Comité central du Parti bolchévik. Seul Zinoviev et Kamenev votèrent contre. Pire, ils ébruitèrent l'affaire dans la presse. L'insurrection était fixée au 24 octobre par le Comité militaire révolutionnaire (CMR) de Pétrograd, soit à la veille du IIe congrès des soviets. Trotski s'opposa à cette décision, préférant attendre la tenue du congrès, ce qui aurait été une tactique très nuisible à l'insurrection. Le congrès s'ouvrit le 25 octobre, le lendemain de la révolution qui a vu la prise d'assaut du Palais d'hiver où siège le gouvernement provisoire. Lénine fut élu président du Conseil des commissaires du peuple par le congrès. La révolution était victorieuse.
Le 29 septembre 1917, Lénine écrit : « En Russie, le grand tournant de la révolution est incontestablement arrivé. Dans ce pays paysan, [...] un soulèvement paysan grandit. Les bolchéviks seraient traîtres à la paysannerie [NDLR - s'ils n'agissaient pas], car tolérer qu'un gouvernement [...] écrase le soulèvement paysan, c'est perdre toute la révolution. » Et en octobre 1917, « dans tout le pays, le soulèvement paysan se déchaîne » (Lénine, Œuvres complètes, tome 26, pp. 71, 76 et 187).
Il y avait un soulèvement révolutionnaire à la campagne et si le gouvernement « républicain démocratique » de Février le réprimait, cela ne pouvait qu'ouvrir la porte aux réactionnaires voulant rétablir le pouvoir tsariste. Les troupes tsaristes du général Koltchak menaçaient à tout moment. Mais d'un autre côté, le gouvernement était dans l'impossibilité de soutenir le soulèvement.
Même si, jusqu'à un certain point, la bourgeoisie n'y perdrait pas d'un point de vue anti-féodal, elle s'était déjà trop compromise politiquement avec les forces féodales et la bourgeoisie était constituée pour une de ses fractions de propriétaires fonciers embourgeoisés qui n'avaient pas du tout intérêt à voir triompher la révolution agraire à la campagne.
Les bolchéviks étaient là et ils étaient les seuls capables de mener jusqu'au bout les tâches démocratiques révolutionnaires (la révolution agraire et la question nationale). Ils étaient les seuls à mettre de l'avant les mots d'ordre concrets, justes du point de vue des revendications des masses. Le pain, la paix, la terre, le droit à l'autodétermination, la fin de la guerre, voilà ce que les masses exigeaient. Seule la révolution socialiste pouvait résoudre la question démocratique et les questions concrètes.
Si la prise de pouvoir à Pétrograd fut simple vue l'état de déliquescence du pouvoir bourgeois, il ne faut pas l'attribuer comme l'ont fait certains historiens, à une poignée de bolchéviks. Le soulèvement paysan, un mouvement des masses, a sonné le déclenchement de la révolution socialiste et, historiquement, le parti bolchévik ne pouvait faire autrement que remplir sa tâche. Nous sommes très loin d'un coup d'État.
Malgré ce qu'en disent les experts bourgeois, entre autres François Furet le dernier en date, le caractère de masse d'Octobre était évident. Il y avait eu en février les grèves à Pétrograd. Puis les femmes avaient emboîté le pas en prenant la rue. Les ouvriers et soldats les appuyaient. Les paysans s'étaient lancés dans la prise des terres partout en Russie. C'était un véritable mouvement de masse en ébullition, hésitant d'abord entre le pouvoir au gouvernement provisoire ou aux soviets puis s'emparant du mot-d'ordre bolchevique pour résoudre les contradictions de classe de l'heure, contre la guerre, pour le pain et pour la terre aux paysans. La conquête de la majorité dans les soviets par les bolchéviks était le fruit d'une prise de conscience politique.
La transition socialiste vers le communisme
De nombreux experts bourgeois et plein d'opportunistes de tout acabit prétendent encore que la Révolution d'Octobre ne fut pas une révolution socialiste, qu'elle fut plutôt une quelconque révolution bourgeoise. Lénine, en son temps, eut à se défendre à ce niveau contre les mencheviks et les S-R, entre autres, au moment où il devenait urgent de mettre sur pied la Nouvelle politique Économique (NEP). Ces derniers disaient que « la révolution était allée trop loin » et que les reculs de la NEP prouvaient qu'on n'assistait qu'à « une révolution bourgeoise ». Lénine n'allait pas se gêner pour leur répondre : « Permettez-nous de vous mettre au mur pour cela. Ou veuillez bien vous abstenir d'exprimer vos opinions, ou bien, si vous tenez à les exprimer à un moment où nous nous trouvons dans des conditions bien plus difficiles que sous le coup de l'offensive des Blancs, excusez-nous si nous vous traitons comme les pires et les plus dangereux des gardes-blancs. » (Lénine, Discours du 29 mars 1922)
Pour Lénine, la NEP devait permettre de passer de « l'alliance militaire » du prolétariat et de la paysannerie pauvre à « l'alliance économique ». Elle ne remettait donc pas à plus tard la révolution socialiste. « Les capitalistes établissent la liaison économique avec les paysans afin de s'enrichir, toi, tu dois établir une liaison avec l'économie paysanne pour consolider la puissance économique de l'État prolétarien. »(Ibid.)
Octobre n'était pas qu'une révolution bourgeoise. Et Lénine n'a pas, non plus, inventé une nouvelle étape de capitalisme d'État entre le capitalisme et le socialisme, comme certains opportunistes le prétendent. Pour toutes ces médisances, on utilise cette même phrase de Lénine : « Aucun communiste non plus n'a nié, semble-t-il, que l'expression de République socialiste des soviets traduit la volonté du pouvoir des soviets d'assurer la transition au socialisme mais n'entend nullement signifier que le nouvel ordre économique soit socialiste. »
Cette phrase étant tirée de Sur l'infantilisme de gauche et les idées petites-bourgeoises, elle permet d'accuser ceux qui ne sont pas d'accord de gauchisme. Pourtant, si l'on poursuit la lecture du texte, on découvre la définition de ce qu'est véritablement la transition socialiste pour Lénine dans le paragraphe qui suit la première citation :
« Mais que veut dire le mot transition ? Ne signifie-t-il pas, appliqué à l'économie, qu'il y a dans le régime en question des éléments, des fragments, des parcelles, à la fois de capitalisme et de socialisme ? Tout le monde en conviendra. Mais ceux qui en conviennent ne se demandent pas toujours quels sont précisément les éléments qui relèvent de différents types économiques et sociaux qui coexistent en Russie. Or, là est toute la question.
Énumérons ces éléments :
1) l'économie patriarcale, c'est-à-dire, dans une très grande mesure, l'économie naturelle, paysanne ;

2) la petite production marchande (cette rubrique comprend la plupart des paysans qui vendent du blé) ;

3) le capitalisme privé ;

4) le capitalisme d'État ;

5) le socialisme.
La Russie est si grande et d'une telle diversité que toutes ces formes économiques et sociales s'y enchevêtrent étroitement. Et c'est ce qu'il y a de particulier dans notre situation. »
Ce que Lénine dit, c'est qu'une formation sociale n'est pas homogène. Quand il y eut la révolution française, ce n'est pas toute l'économie française qui est devenue capitaliste du jour au lendemain. Par contre, le gouvernement français a tout fait pour que se développe le capitalisme. En Russie, il y avait des éléments de socialisme mais aussi d'autres formes économiques. Les éléments de socialisme n'auraient jamais existé sans Octobre. Quel aurait été l'intérêt d'une révolution capitaliste ou démocratique bourgeoise d'établir des éléments de socialisme ?
L'introduction d'une nouvelle organisation sociale de la production ne se fait pas en un jour. Lénine a bien assimilé cette phrase de Marx :
« Ce à quoi nous avons affaire ici, c'est une société communiste non pas telle qu'elle s'est développée sur les bases qui lui sont propres, mais au contraire, telle qu'elle vient de sortir de la société capitaliste ; une société, par conséquent, qui, sous tous les rapports, économique, moral, intellectuel, porte encore les stigmates de l'ancienne société des flancs de laquelle elle est issue. »
(Marx, Critique du programme de Gotha)
En Russie, le capitalisme existe, mais à peine ; le pays est encore majoritairement un pays de petits producteurs. La socialisation des forces productives est à peine entamée, surtout à la campagne. Dans un tel cadre, les ennemis de classe ont une base magnifique pour saboter le pouvoir des soviets. Le socialisme demande l'inventaire de toutes les ressources du pays. On ne fait pas une planification sans connaître les ressources disponibles. Dans cette voie, le capitalisme d'État représente un progrès parce qu'il abolit le capitalisme privé, la petite production marchande ainsi que l'économie patriarcale et que par la suite, il unifie l'économie nationale, ce qui contribue à la socialisation des forces productives.
Graduellement, ce capitalisme d'État, qui a l'avantage de lier l'intérêt privé, l'intérêt commercial privé d'une part, et son contrôle par l'État, d'autre part, le moyen de subordonner l'intérêt privé à l'intérêt général, doit évoluer vers la forme coopérative, ce qui est nécessaire et suffisant à la construction socialiste, bien qu'il ne soit pas pour autant achevé. La coopérative et encore moins le capitalisme d'État n'abolissent le régime marchand. Néanmoins, ce régime marchand est différent de celui du capitalisme parce qu'il est soumis au régime socialiste. Cette transition qui se nourrit du capitalisme d'État ne peut se faire que si le régime socialiste est dominant, c'est-à-dire que le pouvoir politique est dans les mains du prolétariat et de la paysannerie pauvre, cette dernière comprenant presqu'exclusivement des semi-prolétaires. Ultérieurement, le régime marchand disparaît et dorénavant, il n'est plus utile de passer par le marché pour assurer la distribution des biens, la redistribution se faisant sans intermédiaire par un organisme central.
La politique au poste de commande
Le capitalisme n'est pas apparu du jour au lendemain après une révolution. Le pouvoir politique de la bourgeoisie était préalable à son plein développement. Après les révolutions bourgeoises s'enchevêtraient différentes formes économiques allant de l'économie patriarcale (l'agriculture familiale de subsistance), passant par la petite production marchande, celles-ci étant soumises au capitalisme privé qui s'en nourrissait. L'économie patriarcale donnait ses fils et ses filles aux usines capitalistes qui en faisaient leur main-d'œuvre. La petite production marchande déversait des produits qui contribuaient à nourrir les prolétaires ou les usines capitalistes avant qu'ils soient consommés. Mais ces formes économiques s'éteignaient devant la croissance du capitalisme privé qui avait le support privilégié de l'État bourgeois. Le pouvoir bourgeois était préalable au développement des rapports de production capitalistes tout comme l'est devenu, pour un certain temps, le pouvoir prolétarien face aux rapports de production socialistes.
En Russie, cependant, les nouveaux rapports socialistes souffraient du manque de socialisation des forces productives. Les rapports socialistes avaient pour tâche de réaliser cette transformation qualitative des forces productives. Mais, même dans un pays développé, la socialisation des forces productives demanderait à être perfectionnée pour satisfaire l'établissement de nouveaux rapports socialistes advenant une révolution et eux, dans un rapport dialectique, travailleraient à reconstruire le caractère social des forces productives.
La lutte des classes et la prise du pouvoir sont préalables au développement d'un mode de production et à sa réalisation pleine et entière. Une vision politique des choses est ce qui permet de bien saisir la réalité concrète en évolution. Un rapport de production ne s'explique pas sans qu'on n'en connaisse son fondement politique : quelle est la classe qui domine ? C'est cet angle politique qui nous permet de bien saisir le sens et la portée de la révolution socialiste d'Octobre 17.
Les opportunistes ont une vision économiste de la lutte des classes. Quand ils voient la Russie du début du siècle, ils y voient un pays arriéré économiquement à un faible niveau de développement des forces productives. Pour eux, ce qui compte c'est l'aspect quantitatif. Ils empruntent les yeux du capitaliste pour qui seul compte le quantitatif. Ils n'envisagent pas que les forces productives puissent se développer qualitativement de façon socialiste. Tout comme en ce qui concerne l'exploitation des ouvriers, ils n'y voient qu'un faible salaire (son aspect quantitatif), mais oublient complètement le rapport d'exploitation d'une classe par une autre qu'est le salariat, c'est-à-dire l'aspect qualitatif ; en d'autres termes, l'aspect politique.
La lutte de classe (sous son aspect politique), la lutte pour le pouvoir, tout cela n'est pas essentiel pour les opportunistes. Ce qui compte consiste en l'augmentation salariale et en l'amélioration matérielle du niveau de vie.
« Les "économistes" pensent que n'importe quel conflit entre les classes constitue déjà une lutte politique : c'est pourquoi les "économistes" reconnaissent la "lutte de classes" dans la lutte pour obtenir une augmentation de salaire de 5 p. 100, mais ils refusent de voir la lutte de classes plus élevée, plus développée, à l'échelle de la nation, pour des objectifs politiques. De la sorte, les "économistes" reconnaissent la lutte de classes embryonnaire, et ne la reconnaissent pas vraiment sous sa forme développée. »
(Lénine, Œuvres complètes, tome 19, pp. 119-120)
La révolution d'Octobre n'a pas permis une augmentation de salaire significative donc, elle n'est pas socialiste ! On nous accusera de caricaturer. À peine.
Lénine analysait les choses et les phénomènes en ayant en tête les rapports de classe. Il voyait l'angle politique comme étant prioritaire. Dès 1905, il décrivait comme suit l'enchevêtrement entre la révolution démocratique et la révolution socialiste :
« Le prolétariat doit faire jusqu'au bout la révolution démocratique, en s'adjoignant la masse paysanne, pour écraser par la force la résistance de l'autocratie et paralyser l'instabilité de la bourgeoisie. Le prolétariat doit faire la révolution socialiste en s'adjoignant la masse des éléments semi-prolétariens de la population, pour briser par la force la résistance de la bourgeoisie et paralyser l'instabilité de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie. »
(Lénine, Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique-bourgeoise)
Février 1917 achevait la révolution bourgeoise pour Lénine. On y assistait à une dualité de pouvoir. Il y avait deux gouvernements : le gouvernement principal, véritable, effectif de la bourgeoisie, le « gouvernement provisoire » et, à côté, un gouvernement représenté par le Soviet des députés ouvriers et soldats de Pétrograd et d'ailleurs, qui n'avait pas en mains les organes du pouvoir d'État, mais s'appuyait directement sur la majorité indéniable du peuple, sur les ouvriers et les soldats en armes. Cette révolution n'avait pas seulement balayé la monarchie tsariste, mais touchait de très près la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Cette dualité de pouvoir ne pouvait plus durer.
« La "dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie" est déjà réalisée dans la révolution russe, car cette "formule" ne prévoit qu'un rapport entre les classes, et non une institution politique déterminée matérialisant ce rapport, cette collaboration. "Le soviet des députés ouvriers et soldats" : telle est la "dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie", déjà réalisée par la vie. »
(Lénine, Œuvres complètes, tome 24, pp. 34-35)
La révolution démocratique est réalisée, la révolution socialiste doit maintenant s'affirmer et mener à bien les tâches démocratiques qui ne pouvaient être pleinement réalisées antérieurement. En septembre 1917, Lénine affirme :
« La question nationale et la question agraire sont à l'heure actuelle les questions fondamentales pour les masses petites-bourgeoises de la population de la Russie [...]. Et, sur ces deux questions, le prolétariat [...] est seul capable de mener [...] la politique résolue et vraiment "démocratique révolutionnaire" qui assurerait [...] une véritable explosion d'enthousiasme révolutionnaire dans les masses [...] »
(Lénine, Œuvres complètes, tome 26, p. 93)
Lorsque le coup d'État de Kornilov aura échoué et que la représentation bolchevique aura significativement crû aux soviets (ils obtiendront la majorité au début octobre), Lénine pourra remettre de l'avant le mot-d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets » (tel que défendu en avril 1917, mais momentanément abandonné de juillet à septembre), et faire voter par le Parti bolchévik l'insurrection le 25 octobre (5 novembre nouveau style).
La dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre
Qu'est-ce qui distingua le nouveau pouvoir prolétarien de tout ce qu'il y avait eu antérieurement ?
« La vérité est que l'État bourgeois, qui exerce la dictature de la bourgeoisie au moyen de la république démocratique, ne peut avouer à la face du peuple qu'il sert la bourgeoisie ; il ne peut dire la vérité, il est obligé de ruser. L'État du type de la Commune, l'État soviétique, au contraire, dit ouvertement et sans détour la vérité au peuple : il déclare qu'il est la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre, et précisément par cette vérité, il gagne à soi des dizaines et des dizaines de millions de nouveaux citoyens, accablés dans n'importe quelle république démocratique et que les soviets associent à la vie politique, à la démocratie, à la gestion de l'État. »
(Lénine, Œuvres complètes, tome 28, p. 313)
L'État soviétique avait ceci de particulier qu'il n'avait ni police, ni armée distincte du peuple, ni bureaucratie toute-puissante placée au-dessus du peuple. Le prolétariat en armes exerça, pour un temps, le pouvoir. C'était la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre. Elle se justifiait parce qu'« on ne peut d'un coup exproprier tous les propriétaires fonciers et tous les capitalistes d'un pays de quelque importance. Ensuite, l'expropriation à elle seule, en tant qu'acte juridique ou politique, est loin de résoudre le problème, car il faut destituer en fait les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, les remplacer en fait par une autre gestion - gestion ouvrière - des usines et des domaines. Il ne saurait y avoir d'égalité entre les exploiteurs qui, durant de longues générations, s'étaient distingués par leur instruction, par leur train de vie et par les habitudes acquises, et les exploités dont la masse, même dans les républiques bourgeoises les plus avancées et les plus démocratiques, reste accablée, inculte, ignorante, craintive, divisée. Longtemps après la révolution, les exploiteurs conservent nécessairement une série de réels et notables avantages : il leur reste l'argent (impossible de le supprimer d'un coup), certains biens mobiliers, souvent considérables ; il leur reste des relations, des habitudes d'organisation et de gestion, la connaissance de tous les "secrets" de l'administration (coutumes, procédés, moyens, possibilités) ; il leur reste une instruction plus poussée, des affinités avec le haut personnel technique (bourgeois par sa vie et son idéologie) ; il leur reste une expérience supérieure de l'art militaire (ce qui est très important), etc., etc. [...] La transition du capitalisme au communisme, c'est toute une période historique. Tant qu'elle n'est pas terminée, les exploiteurs gardent inéluctablement l'espoir d'une restauration, espoir qui se transforme en tentatives de restauration. »(Lénine, Œuvres complètes, tome 28, p. 262)
Il importait d'exercer la dictature du prolétariat sur la bourgeoisie, qui, du fait de ses avantages acquis, pouvait reprendre le pouvoir à tout moment, profitant de la moindre faiblesse. Les bourgeois allaient tenter de s'incruster partout. Le régime socialiste avait besoin d'administrateurs ; seuls les bourgeois connaissaient l'administration et cela prenait un certain temps pour former les ouvriers à l'administration. On avait besoin de gens instruits ; seule la bourgeoisie avait pu profiter de l'instruction. Les bourgeois pouvaient saboter la production et pouvaient même joindre le Parti communiste, prendre des postes dirigeants en trompant les communistes sincères. L'expérience communiste a montré qu'il était très facile de citer Marx, Engels et Lénine (et plus tard Mao) pour leur faire dire tout le contraire du marxisme. Il pouvait être facile de profiter des divergences au sein même du prolétariat et les exploiter dans un sens qui ne convenait pas à l'intérêt général du socialisme.
« La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. La force de l'habitude chez les millions et les dizaines de millions d'hommes est la force la plus terrible. Sans un parti de fer, trempé dans la lutte, sans un parti jouissant de la confiance de tout ce qu'il y a d'honnête dans la classe en question, sans un parti sachant observer l'état d'esprit des masses et influer sur lui, il est impossible de soutenir cette lutte avec succès. »
(Lénine, Œuvres complètes, tome 31)
L'alliance entre les ouvriers et les paysans pauvres
Les premiers temps du régime furent difficiles. Les puissances capitalistes étrangères ne pouvaient tolérer que les ouvriers aient établi un régime qui limita la liberté du marché et empêcha les capitalistes d'accaparer des profits comme bon leur semblait. Très vite, après la fin de la Première guerre, les puissances alliées se coalisèrent et envoyèrent leurs troupes pour porter assistance aux régiments tsaristes encore existants pour combattre les bolchéviks. Les Anglais, les Français, les Polonais, les Tchécoslovaques et d'autres envahirent la Russie et tentèrent de lui faire payer son départ du camp capitaliste.
Une longue guerre civile, qui finit en octobre 1922 quand le dernier territoire soviétique fut libéré en Extrême-Orient, rendit très difficile les conditions d'établissement du socialisme. La guerre civile obligea le ravitaillement des villes qui virent leur industrie fortement affaiblie. En 1921-22, la capacité de production industrielle en Russie fut de 34,7 p. 100 de celle de 1913. Les industries des villes n'eurent rien à échanger à la campagne pour que celle-ci fournisse la nourriture des ouvriers urbains. Même que, pour ce qui est de l'industrie de fabrication des moyens de production agricoles, le taux évoqué plus haut fut de 17,6 p. 100.
De 1917 à 1918, le régime soviétique fut obligé de réquisitionner la nourriture à la campagne. Les paysans collaborèrent parce qu'ils savaient qu'il en allait de la survie du régime soviétique et que celui-ci était préférable au régime antérieur. C'est lui qui avait éliminé les propriétaires fonciers et avait permis aux paysans de s'emparer de la terre. Le régime soviétique mourrait et les paysans perdraient leurs terres.
Mais en 1921, la Russie a vécu une sévère famine. Le poids des réquisitions devint de plus en plus lourd pour les paysans qui cachaient une part de plus en plus substantielle des provisions pour ne pas que le régime puisse s'en emparer. Étant obligé de nourrir la ville, le régime se voyait de plus en plus dans l'obligation d'accroître les mesures de répression à la campagne. Mais, dans un pays où la majorité de la population était paysanne, une telle politique ne pouvait faire long feu. De surcroît, elle risquait de remettre en question le fondement politique du nouveau régime, l'alliance entre les ouvriers et les paysans pauvres. Car pour Lénine : « Pour vaincre, il faut assurer l'alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, en développant par tous les moyens les échanges entre la ville et la campagne. »
Une nouvelle politique s'imposa dans la pratique concrète. Il s'agissait de mettre sur pied la Nouvelle politique économique qui solidifierait les relations d'échange entre la ville et la campagne. Lénine indiquait :
« Nous construisons notre économie en rapport avec les paysans. Nous devons la refaire maintes fois et l'organiser de la sorte qu'une liaison soit établie entre notre travail socialiste dans la grande industrie et l'économie rurale et le travail quotidien de tout paysan... »
(Lénine, La révolution bolchéviste..., p. 272)
C'était, jusqu'à un certain point, une concession aux marchés. D'une part, on visait à accorder des concessions à des entreprises capitalistes étrangères, et, d'autre part, on rétablissait les relations marchandes à la campagne. Bien sûr, on introduisit des mesures pour tenir une comptabilité serrée de la production à la campagne, ce qui est déjà un plus du point de vue des relations socialistes à consolider. On visait un axe économique : l'alliance technique entre l'industrie et l'agriculture. On devait pourvoir cette dernière en moyens de production qui devaient améliorer la production agricole, donc les échanges entre la ville et la campagne, ce qui était préalable à l'établissement d'un socialisme intégral sans aucun échange marchand.
Jusqu'en 1928, seuls les paysans riches (koulaks) avaient suffisamment de capitaux pour se procurer des moyens de production. Ils pouvaient donc accroître leur production, s'enrichir davantage, prêter de l'argent aux paysans pauvres et moyens et accroître la dépendance de ceux-ci. Cette situation, si elle se poursuivait, ne pouvait que miner l'alliance entre les ouvriers et les paysans pauvres, c'est-à-dire, politiquement, la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre. D'autre part, la politique mise de l'avant après la mort de Lénine ne fut pas exempte d'erreurs. La situation dans les villes s'améliora significativement. Les ouvriers eurent un plus grand pouvoir d'achat et l'industrie légère de biens de consommations se développa. Cependant, on sous-estima l'importance de développer les moyens de production qui devaient être livrés à la campagne. La rareté et le prix élevé de ces moyens production ne pouvaient que défavoriser les paysans pauvres. De plus, on ne développait pas un financement adéquat pour supporter la production des paysans pauvres et, dans de telles circonstances, ceux-ci se voyaient obliger d'emprunter auprès des Koulaks. L'emphase devait être mis sur l'industrie lourde et les grands projets pour développer l'industrie des moyens de production. Il fallait de l'électricité et des métaux pour développer la base industrielle qui allait permettre de renforcer l'alliance entre ouvriers et paysans pauvres.
Trois solutions furent proposées : 1) maintenir le statu quo et laisser les Koulaks faire la pluie et le beau temps à la campagne, ce qui voulait dire permettre le développement d'une bourgeoisie capable de renverser le régime (la solution de Boukharine) ; 2) rendre les échanges économiques de plus en plus défavorables pour la campagne, ce qui devait permettre à l'industrie nationale d'accroître sa productivité mais qui pousserait la paysannerie pauvre à s'éloigner du régime soviétique (Trotski) ; et 3) éliminer les Koulaks en collectivisant les fermes en coopératives tout en maintenant des échanges économiques acceptables entre la ville et la campagne et développer l'industrie lourde, ce qui était plus propice à la consolidation de l'alliance ouvrière-paysanne. La troisième solution fut choisie.
Le rôle du parti dans la révolution
La Révolution d'Octobre, dont nous célébrons le 80e anniversaire cette année, était certes une révolution des masses mais elle était surtout la première révolution socialiste. Elle s'inspirait bien sûr de l'expérience éphémère de la Commune de Paris mais, ce qui n'était alors qu'une entreprise embryonnaire, devenait en Russie une réalité pour des millions d'hommes et de femmes. Elle ne se résumait pas à l'établissement d'un pouvoir socialiste à la seule échelle d'une ville mais à l'échelle d'un pays tout entier qui comprenait une majorité paysanne. Elle avait appris de l'échec de la Commune, en ce sens qu'elle savait la nécessité de l'établissement de la dictature du prolétariat (et de la paysannerie pauvre) nécessaire pour la survivance du nouveau pouvoir, pouvoir qui préparait l'extinction graduelle des classes et de l'État, ce dernier étant toujours un outil de domination d'une classe sur une autre.
N'eut été du rôle dirigeant du Parti bolchévik, la révolution russe n'aurait jamais eu lieu. Ce n'était pas tant leurs idées géniales, leur compréhension tactique ou les capacités intellectuelles de leurs dirigeants qui expliquaient les succès des bolchéviks. C'était plutôt leur lien avec les masses et leur compréhension des besoins du peuple qui permettait aux bolchéviks d'exercer un rôle dirigeant dans la révolution. Le Parti bolchévik était le parti d'avant-garde de la classe ouvrière et comprenait ses intérêts objectifs.
L'histoire de la Révolution d'Octobre a montré que Lénine et le Parti bolchévik ont su comprendre quels étaient les besoins du peuple. Ils comprirent que celui-ci voulait en découdre avec les guerres impérialistes et qu'il voulait la paix et du pain. Ils saisirent le sens du mouvement paysan révolutionnaire à la campagne et ils trouvèrent nécessaire de déclencher la révolution en Octobre pour l'appuyer. Nous sommes loin du portrait bourgeois qui tend à dépeindre le peuple russe comme étant une masse ignorante manipulée par Lénine.
Ce furent les masses conscientes organisées dans les soviets qui prirent le pouvoir. Seul, peut-être, le parti aurait pu prendre le pouvoir mais non le conserver, car « ce qui fait la force d'un État, selon nous, c'est la conscience des masses. L'État est fort quand les masses savent tout, peuvent juger de tout et le font sciemment. » (Lénine) Le parti, en tant qu'avant-garde du prolétariat, position qu'il n'avait pu acquérir qu'en ayant une véritable liaison avec les masses, guida le prolétariat dans l'exercice de son pouvoir. Il démontra que la tâche principale dans un pays ayant une forte paysannerie était de renforcer l'alliance entre les ouvriers et les paysans pauvres. Cette tâche était nécessaire pour le renforcement de la dictature du prolétariat et de la paysannerie pauvre contre la bourgeoisie qui menaçait à tout moment de retrouver son paradis perdu.
Il fallait avoir une vision politique de la lutte de classes. Certains éléments du parti n'étaient pas clairs là-dessus et cela menaçait son efficacité dans l'exercice de son rôle dirigeant. En son sein, il y eut des luttes de lignes contre l'opportunisme, et ce ne fut qu'aidé par la doctrine de Marx, comprise dans son sens véritablement révolutionnaire, qu'il put avancer.
« En éduquant le parti ouvrier, le marxisme éduque une avant-garde du prolétariat capable de prendre le pouvoir et de mener le peuple tout entier au socialisme, de diriger et d'organiser un régime nouveau, d'être l'éducateur, le guide et le chef de tous les travailleurs et exploités pour l'organisation de leur vie sociale, sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie. »
(Lénine, L'État et la révolution)
La lutte que Lénine a menée pour le recentrage du marxisme dans sa voie la plus révolutionnaire a pu servir par la suite de guide aux révolutions ailleurs dans le monde. L'expérience de Lénine a servi à appuyer un nouveau marxisme, plus prêt de ce que Marx concevait, le marxisme-léninisme. Le marxisme avait été utilisé par les opportunistes pour lutter contre Marx. Il fallait le marxisme-léninisme pour revenir à Marx. La Révolution d'Octobre, par la pratique, en a montré la force. Par la suite, le marxisme-léninisme-maoïsme permettra de répéter le même processus dans la science de la révolution ; c'est-à-dire lutter contre l'opportunisme et se saisir du véritable noyau révolutionnaire.
La révolution russe et l'expérience de la dictature du prolétariat en Russie nous ont appris beaucoup de choses à faire et à ne pas faire. Il faut un parti prolétarien s'inspirant des expériences du passé, mais les analysant sous l'angle des intérêts du prolétariat. Il faut se méfier des révisionnistes qui analysent le passé avec l'œil du bourgeois ou du petit-bourgeois ; ils défendent des intérêts qui n'ont rien à faire avec ceux du prolétariat. Dans nos analyses, il ne faut jamais oublier l'angle politique, la question du pouvoir. L'expérience chinoise a permis d'avancer dans la voie de l'évitement des erreurs. On sait que la bourgeoisie peut joindre le parti et le saboter. On sait que la dictature du prolétariat est ce qui est central au socialisme. On sait qu'il est toujours possible de vaincre parce que nous avons la cause des opprimés-es de notre côté, mais qu'il faut une analyse rigoureuse de la réalité dans laquelle nous sommes.
C'est en s'inspirant de l'expérience révolutionnaire du prolétariat, en s'éduquant au marxisme-léninisme-maoïsme, en se liant avec les masses qu'il est dorénavant possible d'exercer la dictature du prolétariat, c'est-à-dire le pouvoir des opprimés-es et exploités-es sur les bourreaux et tyrans de l'humanité. L'avant-garde ne doit jamais désarmer ; ses ennemis sont plus prêts qu'elle ne le pense. Le renversement du prolétariat s'est fait en Russie et c'est à l'intérieur du parti que se sont retrouvés les pires ennemis de la classe ouvrière.
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 3)
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