L'« économie solidaire » : une économie de l'ordre social
Depuis la « Marche des femmes contre la pauvreté » de 1995, le projet de l'économie sociale est devenu un sujet incontournable pour quiconque est préoccupé, en théorie ou en pratique, par les problèmes sociaux au Québec. Les préoccupations telles qu'elles sont exprimées à ce sujet, devraient cependant laisser la place à une lutte concrète contre ce nuage de fumée qui nous vient des sphères politiques supérieures et qui, loin d'être confiné aux limites de la province, a pris diverses formes pour « emboucaner » le champ des idées dites « de gauche » à travers le monde.
Plus près de nous, les directions des mouvements syndical, populaire et communautaire se sont tournées vers cet « idiome sacré » pour déterminer les orientations de leurs mouvements et les pousser plus loin dans la collaboration avec l'État. Très peu de débats ont été effectués à l'intérieur des structures syndicales et populaires afin d'approfondir le sens et la portée de ce projet d'envergure symbolisé par le vocable d'économie sociale. Pendant deux ans, on a préféré organiser des débats-spectacles qui ont donné toute la marge voulue aux promoteurs de la collaboration de classes : citons, pour ne nommer qu'eux : Nancy Neamtan - ancienne marxiste-léniniste, dirigeante communautaire recyclée dans la business du partenariat et qui a dirigé le « Chantier de l'économie sociale » mis sur pied par le gouvernement québécois au dernier sommet socio-économique ; puis, Pierre Paquette, ex(?)-trotskiste et actuel secrétaire général de la CSN. Ces nouveaux spécialistes se sont employés à expliquer ce que serait l'économie sociale avec un vernis progressiste.
Cet écran de fumée d'une économie sociale « progressiste » a eu comme conséquence d'occulter une réalité contradictoire : à savoir que l'économie sociale est maintenant reconnue dans la nouvelle réforme de la Sécurité du revenu du gouvernement québécois, comme secteur de création d'emplois en pleine effervescence. Cette dernière manœuvre permet ainsi à l'État dirigé par le Parti québécois, de couper honorablement dans les prestations d'aide sociale. On assistera bientôt à des « parcours individualisés vers l'emploi », qui sont en fait des projets d'institutionnalisation de la misère sociale et humaine, cautionnés lâchement par un troupeau d'acteurs sociaux qui veulent consolider et figer le prolétariat québécois dans une voie sans issue.
Pour tout avouer, les débats-spectacles sont maintenant terminés. Nous sommes depuis quelques semaines à l'heure de l'implantation de l'économie sociale. Les opportunistes locaux et régionaux ont donné du répit à leurs ordinateurs qui demandaient grâce l'an dernier. Les projets « Plumeaux, chiffon et compagnie... » ont démarré. Les balais et les râteaux ont été achetés. Et l'économie sociale est en voie de devenir une réalité concrète. Plusieurs centaines d'assistés sociaux et d'assistées sociales sont déjà en train d'aider les personnes âgées ou encore les personnes démunies à ramasser les feuilles l'automne ou à déblayer les cours durant la saison d'hiver.
Dans certaines régions, on a invité la petite-bourgeoisie à se la couler douce durant l'été et à embaucher un chômeur (sous-payé, bien sûr !) pour effectuer les menus travaux. « Pour aider la plupart des personnes sans-emploi, qu'elles soient assistées sociales, chômeuses ou sans statut (sic !), il n'y a pas de meilleur soutien que de leur permettre de démontrer leur potentiel et leur volonté de travailler », pouvait-on lire récemment dans une publicité distribuée à Châteauguay. Les amis de la classe dominante ont maintenant bon espoir que l'ordre sera respecté et qu'ils puissent consommer en toute quiétude.
Sur la scène publique, les vitrines publicitaires de l'économie sociale (les Neamtan et Paquette) laissent leur place de temps à autre aux promoteurs locaux et régionaux qui peuvent vanter, tantôt leurs projets de « restaurant alternatif », ou encore leurs projets d'aide domestique qui ont été mis en place pour colmater les brèches ouvertes par le virage ambulatoire et les milliers de coupures de postes dans le domaine de la santé. S'il n'y a plus de grands débats-spectacles, c'est qu'ils ne sont plus nécessaires politiquement car les appels d'offre ont été lancés par Madame Harel et ses fonctionnaires et l'argent a été dépensé pour l'instant. « Bien sûr, l'économie sociale n'est pas aussi progressiste qu'on l'espérait », diront certains promoteurs. « Mais que voulez-vous, il y a des étapes à franchir avant qu'on puisse obtenir ce qu'on veut. »
Le technocrate et le populiste
Sur le terrain concret des luttes sociales et politiques, nous avons de nouveaux ennemis à combattre : des organisateurs de l'action communautaire dans la sphère publique (des CLSC en l'occurrence) et les vieux politicailleurs (le Parti québécois en compte par centaines !) qui, sur la scène provinciale ou encore sur la scène municipale, ont accumulé capital financier et politique pour se maintenir dans le jeu. Rien de nouveau dans la désignation de ces adversaires, pourrions-nous dire !
Ce qu'il y a de nouveau, c'est l'amalgame de ces deux catégories (organisateurs communautaires et politiciens locaux) à qui on a confié discrètement la tâche de remettre « le Québec à l'ouvrage ». Dans les centres locaux d'emploi, développés par la ministre Harel, ces opportunistes pourront faire de bonnes affaires dans chacune des régions. Et ils sont bien sûr encouragés par les centrales syndicales, qui ne s'en priveront pas non plus puisque le bienheureux Pierre Paquette a déjà annoncé l'intention du Fondaction de la CSN de financer des projets d'économie sociale. La FTQ veille au grain également.
Imaginons le portrait un instant ! Un individu parmi le prolétariat le plus exploité sera tenu de se rendre aux bureaux de la Sécurité du revenu, pour y rencontrer un fonctionnaire probablement antipathique qui le reconnaîtra d'emblée comme étant en mesure de travailler. Dans un « parcours individuel », il sera soumis à un programme d'insertion et il sera dans l'obligation de travailler dans un projet d'aide domestique ou encore, dans un restaurant populaire pour aider des personnes de la même classe ou de la catégorie plus vulnérable de la petite-bourgeoisie. Et ce dans des conditions déplorables aux niveaux salarial et social.
Les gestionnaires de ces projets (traduisons : les petits boss) seront soit des organisateurs de CLSC ou encore les petites vedettes de la scène politique locale et régionale. On cumulera ces projets par milliers. Des statistiques complaisantes en matière de création d'emploi seront compilées. Et seront diffusés les bilans démagogiques sur la nouvelle vigueur du tissu social. On organisera de nouveau des conférences-spectacles où les Paquette et Neamtan viendront se péter les bretelles en compagnie des députés péquistes. L'économie sociale, c'est ça et rien d'autre. C'est un mélange pervers de technocratie et de populisme pour servir les intérêts de l'État capitaliste. C'est aussi une forme vulgaire de programmes sociaux qui enchaînent, comme jamais depuis longtemps, le prolétariat québécois.
Certains l'ont déjà compris à l'intérieur du mouvement communautaire. Des travailleurs honnêtes ont bien vu que l'économie sociale est un nouveau gadget de technocrate utilisé pour faire passer les coupures sur le dos des exploités-es. Et ils l'ont dit. C'est alors que depuis quelques mois, certaines directions du mouvement populaire ont développé une nouvelle tactique pour faire avaler la pilule. « Et si on se retirait des chantiers de l'économie sociale ? », laisse-t-on entendre. Comme à l'habitude, la levée de boucliers qu'on nous promet n'arrive jamais et nos supposés défenseurs s'écrasent lamentablement.
Nous ne pouvons que critiquer radicalement les propos médiocres des promoteurs de l'économie sociale qui chez certains et certaines laissent entrevoir la possibilité de reculer dans ce projet. Leur discours n'est pas conséquent avec leur pratique. On pourrait même ajouter que leur discours renferme des contradictions assez grossières. Françoise David, par exemple, dans une lettre récente adressée aux membres de la Fédération des femmes du Québec, laissait entendre que les nouvelles orientations gouvernementales devraient être « révisées ». Deux choix s'offrent, selon elle :
« Ou bien nous refusons la définition réductrice de l'économie sociale qui nous est proposée par le gouvernement du Québec. Dans ce cas, nous continuons à mettre de l'avant une autre vision de l'économie. [...] Ou bien nous acceptons de faire nôtre la vision du chantier de l'économie sociale et nous tentons d'influencer au mieux le processus d'acceptation des projets. »
(Françoise David, lettre datée du 25 septembre 1997)
Une tergiversation aussi confuse revient à soutenir les projets d'économie sociale dans leur forme actuelle. Des critiques aussi faibles, qui n'en sont pas dans les faits, méritent d'être dénoncées sans réserve. D'ailleurs, le discours de Françoise David est le même qui est emprunté par Yves Vaillancourt ou par d'autres chercheurs universitaires de l'Institut national de recherche scientifique qui ont soudainement été dans l'obligation de reconnaître « certaines faiblesses » dans l'exécution des projets du chantier d'économie sociale.
Dans certains cas, on a poussé le délire jusqu'à lancer un appel à une mobilisation générale en faveur d'une orientation progressiste de l'économie sociale, dans la mesure où elle pourrait constituer une alternative de taille au néolibéralisme. Il s'agirait plutôt d'une vision surréaliste. Pouvons-nous imaginer des milliers de prolétaires syndiqués-es, chômeurs-ses ou sur l'aide sociale réclamer un secteur d'emploi, qui serait préservé des rapports sociaux et économiques de production tels que dictés par l'impérialisme contemporain ? Il s'agit d'un degré d'idéalisme rarement inégalé dans les débats politiques au Québec.
Mais tout n'a pas été aussi médiocre dans les débats sur l'économie sociale. Heureusement ! Cependant, les critiques articulées dans les mouvements sociaux n'ont pas eu le tranchant nécessaire pour exercer un rapport de force faisant contrepoids à l'opportunisme et à l'idéalisme qui nous sont servis par la nouvelle aristocratie ouvrière du Québec. Certaines critiques ont porté sur le néolibéralisme contenu dans le projet des Paquette et Neamtan et ont fait office de courants de gauche à l'intérieur du mouvement communautaire. D'autres critiques ont été effectuées par la Fédération de la santé et des services sociaux (anciennement la FAS-CSN) qui voyait à juste titre dans l'économie sociale, une manière de sabrer dans le marché du travail institutionnel. D'autres également ont fait une critique dans le but de préserver les prémisses de l'action communautaire autonome.
Si ces critiques ont eu le mérite de secouer quelque peu le consensus corporatiste, elles n'ont pu se transformer en courant soutenu au niveau politique. Comment expliquer cette faiblesse ? Nous pouvons soutenir deux raisons. Premièrement, les courants s'opposant à l'économie sociale ne se sont pas inscrits dans la perspective d'un travail de masse au sein du prolétariat exploité. Ensuite, les oppositions se sont inscrites à l'intérieur de ces mouvements et non à l'extérieur. Elles ont tout juste été des orientations critiques à l'égard des directions ou de certains groupes sociaux qui militent en faveur de l'économie sociale. Dans ce sens, le rapport de force était nettement insuffisant.
Pour illustrer nos propos, il serait intéressant d'examiner un texte de Mireille Audet, Louise Boivin, Marc-André Houle et Denis Roy qui a circulé pendant près d'un an dans le but d'opposer un contrepoids à la cabale de Neamtan et Cie. Bien qu'il soit juste, dans l'ensemble, d'identifier le phénomène de l'économie sociale comme une création de l'État québécois souscrivant aux orientations émises par l'OCDE et que par conséquent, il ne soit pas un secteur d'emploi issu du mouvement communautaire, il n'en demeure pas moins que les conclusions de leur analyse, présentées sous forme de revendications alternatives à l'économie sociale, comportent certains dangers à révéler :
« L'action politique de défense des droits et en faveur de la justice économique et sociale reste plus que jamais essentielle. L'État est actuellement le passage obligé de nos revendications et la cible de notre action précisément parce qu'il est encore le seul moyen dont nous disposons pour garantir des droits sociaux universels. Il n'est nullement question d'en faire une religion ni de revenir à une conception du "tout à l'État". Il faut interpeller cet État qui asseoit sa légitimité sur la prétention d'agir dans l'intérêt général. C'est autant un objectif de lutte que celui de construire un rapport de force contre le néolibéralisme. »
(Audet, Boivin, Houle, Roy, L'économie sociale et l'économie solidaire. Pour ou contre le néolibéralisme ?, non daté)
Cet extrait démontre, à notre sens, que l'alternative proposée est elle aussi marquée par une confusion politique. Regardons-y de plus près : « L'État est actuellement le passage obligé de nos revendications. » Devant cette affirmation, deux questions s'imposent : en a-t-il déjà été autrement et pourrait-il en être autrement ? Pourrions-nous envisager une lutte concrète s'inscrivant dans la défense résolue des droits économiques et sociaux des personnes exploitées sans affronter l'État ? Si cela a été possible dans le passé, c'est qu'on a regardé uniquement du côté des anarchistes qui nous ont souvent donné des exemples d'idéalisme absurde, dans lesquels le souhait de voir disparaître l'État capitaliste ne devenait réalité qu'en faisant disparaître simplement ce phénomène de leurs idées. Voyons plus loin : « Il [l'État] est le seul moyen dont nous disposons pour garantir des droits sociaux universels. »
L'État est-il un moyen dont nous disposons ou au contraire, est-il un moyen dont dispose le capital ? Il s'agit d'une question à laquelle il faut répondre de nouveau car la confusion est très forte aujourd'hui sur cette question. Poursuivons dans la même veine : « Il n'est nullement question d'en faire une religion ni de revenir à une conception du tout à l'État. » Encore là, une autre question s'impose : le mouvement ouvrier avait-il une conception, dans l'histoire, du tout-à-l'État ou si au contraire a-t-il pris l'État « à bras le corps » pour obtenir gain de cause ? Et lorsqu'on refuse le « tout à l'État », quelle stratégie doit-on employer, quelles visées avons-nous ?
Le risque est grand de tomber dans le paradis métaphysique de « l'État de cohabitation » tel qu'envisagé par les membres de Solidarité populaire Québec ou encore par le professeur Vaillancourt. Cette étiquette désigne une nouvelle forme étatique qui serait en développement actuellement et qui favoriserait un partenariat continu entre les appareils d'État traditionnels et des « agents intermédiaires de la société civile ». Pour tout dire, le projet de l'économie sociale en est une des formes les plus achevées à ce jour.
Devant une confusion politique aussi forte, dont la cause probable est le parcours politique des auteurs ou encore le parcours objectif du courant de la gauche du mouvement populaire, une évidence nous apparaît. Nous croyons que non seulement, il est possible de critiquer l'État capitaliste à l'extérieur des mouvements sociaux et syndicaux, mais qu'il est de notre devoir d'agir ainsi. Le mode d'action et d'intervention de ces mouvements ne possède pas, à l'heure actuelle, le ressort politique nécessaire pour générer une critique sociale radicale, une condition indispensable à une action radicale de transformation des rapports sociaux.
Le point de départ de cette critique sociale, c'est la lutte des classes. Nos analyses, nos critiques doivent donc être guidées par la conscience de classe. Il s'agit d'une condition sine qua non pour sortir des lieux communs et des concepts à la mode qui nous enlisent et nous éloignent de la lutte concrète qui s'impose. Et c'est à partir de cette position, que la conception de l'État capitaliste devient plus claire. On ne recourt pas à l'État. On ne peut envisager différentes positions du genre : « plus d'État » ou « moins d'État » au gré de nos humeurs politiques. L'État est autoritaire et dispose de plus de marge de manœuvre qu'avant, compte tenu de la faiblesse du mouvement ouvrier. Il faut donc renverser cet état de fait par une mobilisation générale du prolétariat dans une direction juste de renversement de l'État capitaliste.
La nature de l'État capitaliste
La confusion qui existe autour de la nature de l'État capitaliste en révèle plusieurs autres. La gauche du mouvement populaire (c'est le même constat dans le mouvement syndical) étant dans l'incapacité ou se refusant à reconnaître la vraie nature de l'État, se perd dans toutes sortes de discours confus, contradictoires et en revient même à de vieux concepts timorés et anachroniques, faute de pouvoir trouver mieux.
Cette confusion l'amène ainsi à utiliser la même terminologie que l'aristocratie ouvrière lorsqu'elle aborde la question de la pauvreté. C'est ainsi qu'on parle de plus en plus de la défense de la citoyenneté, au lieu de parler de la défense des intérêts des prolétaires. On revient aussi au concept de la « société civile » au lieu de parler en termes de classes. On parle aussi (ce n'est pas une vieillerie, cette fois !) de lutte contre le néolibéralisme.
Ce néologisme renferme de nombreux pièges importants, dont le principal est celui de chercher à revenir à une forme plus appropriée de l'État capitaliste vis-à-vis des intérêts du prolétariat. Comme si cela était possible ou encore que cela avait existé. Or, ce qu'il y a de nouveau dans le libéralisme donc dans le capitalisme, c'est que l'autoritarisme de l'État est plus fort. C'est la principale distinction qui vaut la peine d'être rapportée. Parler de néolibéralisme revient inévitablement à sombrer dans la nostalgie d'un État-providence qui n'a jamais existé. Il s'agissait plutôt d'un État qui a fait face à un prolétariat mieux armé politiquement à cette époque, davantage influencé par les idées révolutionnaires ce qui a eu pour conséquence de lui permettre de faire certains gains au chapitre des politiques sociales.
Dans le courant de la gauche incluse dans les mouvements sociaux, on décèle les orientations perverses de l'impérialisme actuel sans y mettre la volonté de toucher le cœur de la contradiction, le nœud concret. Il faut donc chercher à y voir clair.
Dans L'État et la révolution, Lénine disait :
« Selon les professeurs et publicistes petit-bourgeois et philistins - qui se réfèrent abondamment et complaisamment à Marx ! - l'État a précisément pour rôle de concilier les classes. Selon Marx, l'État est un organisme de domination de classe, un organisme d'oppression d'une classe par une autre ; c'est la création d'un "ordre" qui légalise et affermit cette oppression en modérant le conflit des classes. Selon l'opinion des politiciens petits-bourgeois, l'ordre est précisément la conciliation des classes, et non l'oppression d'une classe par une autre ; modérer le conflit, c'est concilier, et non retirer certains moyens et procédés de combat aux classes opprimées en lutte pour le renversement des oppresseurs. »
(Lénine, L'État et la révolution, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1966, p. 8)
Nous devons retenir cet enjeu car il s'agit selon Lénine du point de départ de la déformation du marxisme. Bien qu'aujourd'hui, nous ne puissions parler de déformation du marxisme proprement dit en ce qui concerne les orientations de l'économie sociale, nous sommes en mesure toutefois de soutenir qu'une conception idéaliste de l'État et une institutionnalisation de cette conception est à la base de la promotion et de l'application de l'économie sociale. Ce qu'on croit en mesure de soutenir, c'est que le désastre causé par la lutte des classes peut, dans la même foulée, être corrigé, par cette même structure, ce même État capitaliste au service des intérêts de la classe dominante. Comment peut-on effectuer ce tour de force ? Par une forte alliance entre différents acteurs : le gouvernement, les directions syndicales, le mouvement communautaire qui se sont donnés un point de convergence en lançant le défi qu'on doit renforcer l'État, quitte à forcer la main aux masses. Par ailleurs, la voie est libre aux promoteurs de l'économie sociale, puisqu'une conception erronée de l'État tel qu'envisagée par ses opposants, place les deux camps dans une même représentation sociale et repousse à plus tard une véritable lutte pour l'émancipation du prolétariat.
Le cas de Jean-Louis Laville : les orientations politiques de l'économie sociale
Pour comprendre vraiment les orientations politiques de l'économie sociale, il faut lire l'analyse de Jean-Louis Laville, sociologue français du CNRS. Laville est en quelque sorte le penseur de l'économie sociale, la référence sur qui on se repose lorsqu'on cherche la légitimité intellectuelle suffisante pour « manœuvrer dans le débat ». Soulignons que la revue Nouvelles pratiques sociales dirigée par Yves Vaillancourt a devancé son colloque annuel l'an dernier, afin de profiter du passage du professeur Laville à Montréal. Laville fait partie de ce troupeau de penseurs idéalistes qui ont déformé le socialisme et qui entretiennent l'illusion d'un État se définissant comme une instance neutre pouvant être influencée adéquatement si le ton juste, si l'argument valable est exprimé. Il fait partie des penseurs qui, après s'être enthousiasmé de la dissolution du bloc de l'Est, ont indiqué la nécessité d'une révision de positions en faveur de la social-démocratie.
Au début des années 90, ces penseurs (Laville, Caillé, Ferry, Rosanvallon, Paridjis, etc.) ont développé en toute quiétude une série de postulats qu'ils ont présentés comme des propositions dégageant des pistes de solutions pour l'État capitaliste, afin de faire face à l'appauvrissement de la classe ouvrière et du prolétariat. N'eût été du développement de la crise économique et de la crise sociale dans les pays européens et américains, ils auraient probablement attendu encore plusieurs années avant de s'insérer davantage dans les structures étatiques pour y développer des projets technocratiques d'une manière conséquente.
Or justement, cette crise économique, politique et sociale a commencé à inquiéter les appareils d'État qui n'étaient plus en mesure de retenir les « débordements de pauvreté » avec des lois comme le RMI en France, la Tax Reform aux États-Unis ou encore la loi 37 au Québec. Il fallait trouver d'autres idées, et rapidement ! C'est alors que l'idée de l'économie solidaire ou sociale est entrée en scène. On a repris une idée aussi vieille, voire anachronique, que la citoyenneté ou la société civile. On l'a revampée et inscrite dans une pléthore de propositions tout aussi incompatibles les unes que les autres avec les besoins réels du prolétariat.
À titre d'exemple, pensons au revenu minimum garanti, une proposition du Belge Van Paridgis, qui selon ses calculs serait de 300,00 $ par mois pour les prolétaires québécois. Belle avancée pour l'émancipation de notre classe ! Ajoutons la proposition de la réduction du temps de travail avec réduction de salaire, leitmotiv actuel du Parti socialiste français. Dans ce troupeau, Monsieur Laville se distingue puisque le projet d'économie sociale est favorable à une orientation minimaliste de l'État capitaliste en matière de programmes sociaux, dans la mesure où un financement, pris à même l'économie faite dans le secteur public, est donné aux projets d'économie sociale. Et ce, pour une période limitée puisque ces projets devraient devenir autonome sur le plan financier. Une aubaine pour le Capital !
Si on tente d'aller au-delà de la stratégie politique envisagée par la social-démocratie, nous devons examiner un peu plus les thèses idéologiques qui sont utilisées ici. Premièrement, il vaut la peine de remarquer la manière dont Monsieur Laville qualifie la crise à laquelle nous faisons face d'une manière quasi-permanente.
« Il s'agit d'une crise de la modernité au sens où celle-ci s'est définie à partir de la révolution française [...] La modernité [...] a soulevé un problème nouveau puisque l'ensemble des citoyens étaient confrontés à la nécessaire intervention de rapports qui devaient obéir à ces principes. Comment au delà de l'affirmation de ceux-ci, peut-on arriver à ce que ces citoyens libres et égaux en droit, puissent vivre de manière fraternelle au quotidien et avoir des relations qui ne soient pas basées sur la violence, mais qui au contraire rejoignent l'idée d'harmonie sociale ? Si la révolution affirmait ces principes, elle ne voyait pas comment réguler la vie au quotidien. C'est, pour résoudre ce problème que tout un ensemble de courants de pensées a préconisé de mettre en avant l'économie de marché pour pacifier les relations dans la communauté politique. »
(in Interaction communautaire, Hiver 96, p. 1)
Au risque de parler grossièrement, nous pouvons affirmer que le projet de la révolution française aura été d'instituer sur le plan juridique et social les rapports déterminant la consolidation de la bourgeoisie. En parlant de la modernité et de la crise de ce concept, Laville décrit essentiellement le projet désenchanteur du capitalisme. En somme, ce que le social-démocrate constate, c'est que le capitalisme n'a pu tenir ses promesses d'harmonie sociale dont il était porteur. Quelle clairvoyance ! Mais il n'en reste pas là dans son diagnostic :
« Bien au contraire, l'histoire du XIXe siècle est celle de la mise au travail forcé. En fait, puisqu'elle reposait également sur l'instauration de la société de capitaux, l'économie de marché supposait l'instauration d'un marché du travail qui s'est imposé par la violence, par la misère et par la force sous des diverses formes propres à chaque pays. »
(Ibid., p. 1)
Ce constat posé avec vigueur (comment pourrait-il penser autrement ?), on décèle facilement le réflexe du social-démocrate qui ne peut s'en tenir à son désespoir et fixer l'image sur les horreurs du capitalisme. Heureusement, pour lui, la social-démocratie a déjà été au pouvoir :
« Progressivement, devant la gravité de la question sociale s'est affirmée un État social qui devait corriger les inégalités produites par le développement de cette économie de marché. On a donc une architecture de la modernité basée sur deux éléments, l'économie de marché et l'économie non-marchande, à visée redistributrice et protectrice placée sous la tutelle de l'État, procurant les bases d'une construction qui s'est d'une certaine façon achevée dans la période d'expansion que l'on appelle "les trente glorieuses". »
(Ibid., p. 2)
Pour clarifier tout ça, revenons à Lénine :
« La toute-puissance de la "richesse" est plus sûre en république démocratique, parce qu'elle ne dépend pas des défauts de l'enveloppe politique du capitalisme. La république démocratique est la meilleure forme politique possible du capitalisme ; aussi bien le Capital, après s'en être emparé [...], asseoit son pouvoir si solidement, si sûrement, que celui-ci ne peut être ébranlé par aucun changement de personnes, d'institutions ou de partis dans la république démocratique bourgeoise. »
(Op. cit., p.425)
Lénine répondait ainsi aux révisionnistes qui voyaient en l'État un organisme de conciliation des classes et qui espéraient, après la Première Guerre mondiale, créer une organisme étatique comparable à celui de l'État-Providence créé ultérieurement.
Si on observe les préoccupations plus actuelles de Jean-Louis Laville, il est dans l'obligation, encore une fois, de reconnaître l'échec des politiques d'insertion comme le RMI du Parti socialiste français. Ces politiques ayant été sélectives, elles n'ont pu assurer leurs objectifs de départ. La solution ? Créer un secteur d'emploi qui sera reconnu plus tard par l'État. Ce secteur repose sur l'utilité sociale, l'espace local et se développe dans « une logique d'hybridation » avec l'économie de marché et le secteur public. Plusieurs types d'arguments sont évoqués par l'auteur pour faire avaler la pilule. Mis à part l'argument économique (du type « ça coûte moins cher à l'État »), Laville sort le prétexte démocratique, c'est-à-dire la possibilité offerte aux travailleurs et travailleuses de faire entendre leurs besoins et les moyens d'en disposer. Parlant au nom d'un prolétaire, Laville tombe dans l'humanisme le plus volage :
« Je veux être impliqué dans des activités où je puisse m'exprimer moi-même, et en fait, je ne pourrai m'exprimer moi-même que si je suis reconnu par les autres. Ce qui est assez différent des modes de relations qui existaient dans les mouvements sociaux antérieurs ou dans les organisations de masse. »
(Op. cit., p. 10)
Le message que nous devons lancer aux Laville, Neamtan, Paquette, Vaillancourt, c'est que le prolétariat n'a aucun intérêt à se cantonner dans des espaces de travail dominés par l'humanisme et la social-démocratie, mais toujours dirigés à distance par l'État capitaliste. Ceci dit, le message que nous devons lancer à ce même troupeau, c'est que nous ne sommes pas dupes, nous voyons clairement que les recours aux arguments démocratiques ne sont ni plus ni moins que de la poudre aux yeux pour nous faire passer une nouvelle forme de travail obligatoire sous le même vieux régime capitaliste, mais en coupant dans les prestations et en obligeant ainsi le prolétariat à une « réintégration sociale ».
La lutte politique s'impose
Ces précisions étant faites, nous sommes en mesure de constater :
• Que l'économie sociale ne peut être un projet pouvant être revampé en faveur des intérêts des masses puisque ce projet a été utilisé justement pour ligoter les masses dans une dévalorisation du travail et une exploitation accrue de la force de travail. On ne peut adoucir ses chaînes en les rendant plus confortables ou plus supportables : il faut les briser définitivement.

• Qu'une lutte adéquate contre l'économie sociale doit passer inévitablement par la lutte contre l'État capitaliste dans son ensemble : non seulement dans une lutte économique ayant pour but d'améliorer les conditions économiques du prolétariat, mais surtout dans une lutte politique à la mesure de l'étendue des interventions de l'État capitaliste. L'État ne s'est jamais désengagé, il détermine plus que jamais l'orientation collective des prolétaires en se référant aux différentes unités corporatives (financières, syndicales, communautaires) et en contrôlant encore davantage les rapports sociaux et politiques. L'économie sociale en est un exemple magistral.

• Que la révolte prolétaire contre le capitalisme doit se faire entendre au grand jour non seulement contre les politiciens-nes de la classe dominante, mais aussi contre les unités corporatives consolidant l'étatisme autoritaire. Au-delà de la réclame, cette révolte doit s'inscrire dans des organisations de masse autonomes qui deviendront le véritable lieu d'exercice de pouvoir politique qui s'attaqueront aux tentatives médiocres de zones protégées par la social-démocratie. Au-delà de cette réclame, un parti d'avant-garde doit poindre à l'horizon afin d'orienter le prolétariat vers des voies émancipatrices et salutaires.
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 3)
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