LIVRES
Louis Riel 1844-1885 : le portrait inachevé d'un démocrate révolutionnaire
À l'occasion du 150e anniversaire de naissance de Louis Riel, Maggie Siggins a publié en 1994 une biographie fouillée de ce chef métis pendu haut et court le 16 novembre 1885 à la suite d'un procès-bidon où ses avocats québécois plaidèrent la folie contre son gré. Riel. A Life of Revolution, qui vient d'être publié en français aux Éditions Québec-Amérique, est un gros livre qui fait plus de 400 pages dans lequel l'auteure (la presse bourgeoise le lui a d'ailleurs déjà reproché) « prend ouvertement le parti », avec raison, de ce personnage encore méconnu de l'histoire canadienne qui n'avait pourtant que cherché à sauver son petit peuple du génocide.
Bien avant Maggie Siggins, de nombreux auteurs se sont intéressés à Riel mais pour longtemps, leurs études sont restées tributaires des préjugés qu'on a fait circuler sur lui. John A. Macdonald, le premier ministre du temps, qui fut en définitive son assassin, n'a cessé de le dénoncer comme étant un arriviste et un traître au Canada alors que les nationalistes québécois qui le défendirent ne le firent jamais pour son action politique mais parce que c'était un francophone, fou de surcroît, condamné et exécuté par les Anglais.
Puis, sont venues des études qui ont cherché à rompre avec les préjugés véhiculés sur Riel et ont voulu montrer son action politique exemplaire. Et on peut dire que de ces travaux sont sorties des œuvres artistiques et littéraires qui, malgré certaines lacunes, ont permis de le faire mieux connaître.
En 1962, il y a Riel de John Coulten, une pièce de théâtre produite à l'occasion du 75e anniversaire de sa mort. Cinq ans plus tard, c'est l'opéra Louis Riel. Le livret est de Mavor Moore, avec la collaboration de Jacques Languirand, sur une musique d'Harry Somers. Il y a aussi cette année-là la pièce de théâtre Bois-Brûlés de Jean-Louis Roux, un reportage épique sur Louis Riel et son peuple. En 1985, c'est une série télévisée qui est produite, Louis Riel, dont le scénario est de Roy Moore avec la collaboration de Janet Rosenstock et Denis Adair et dont un roman historique sera aussi tiré.
Maggie Siggins connaît tout cela mais elle veut aller plus loin encore et nous resituer Riel tel qu'il a été véritablement. Elle ne ménagera rien pour atteindre son but. Sa biographie de Riel n'est en rien improvisée. Elle s'est documentée de longue date, a fouillé systématiquement la littérature sur le sujet, consulté les archives et porté une attention toute spéciale aux écrits de Riel lui-même.
Toute cette documentation lui permet de nous décrire de façon très fine et avec beaucoup de sensibilité la personnalité de Riel et de ceux qui l'ont côtoyé, mais aussi de conclure que Riel n'était pas le traître et l'arriviste que dénonçait Macdonald, ni un nationaliste québécois étroit ou un catholique sectaire. C'était au contraire un esprit ouvert, internationaliste et œcuménique. C'était loin d'être un arriviste exalté et délirant mais plutôt un révolutionnaire conscient, généreux et dévoué entièrement à son peuple. Pour Maggie Siggins, Riel « fut un véritable philanthrope, qui renonça au prestige et à la richesse pour combattre au profit des opprimés, qui mena une vie de révolution engagée même si ses instincts de conservateur et de dévot n'aurait pas dû naturellement le conduire dans cette direction. C'était un homme complexe, plein de contradictions et d'insécurité certes, mais ce qui rend Louis Riel si fascinant, c'est qu'il arrivait à composer à la fois avec la culture autochtone et avec celle des Blancs. »
Maggie Siggins s'attache littéralement à Riel et le suit dans les moindres détails de sa vie, ce qui lui permet de nous décrire un Riel quasi-intime mais toujours plein de lucidité politique. En ce sens, elle fait montre de beaucoup de psychologie mais il semble bien que le plus important lui échappe et que, malgré un amoncellement de faits et des conclusions positives, elle nous laisse un peu sur notre appétit. C'est comme si la conjoncture politique d'ensemble de la période lui échappait et avec elle, la densité politique du drame que Riel et son peuple vivaient. Siggins réussit définitivement à faire avancer la connaissance de Riel, mais il y a encore à apprendre sur lui. Malgré la bonne volonté de l'auteure, son livre ne peut certes être considéré comme le fin mot de cette tranche de l'histoire canadienne.
Une biographie fouillée
La presse bourgeoise a souligné comment le travail de Siggins était minutieux. C'est un livre truffé de notes au bas des pages qui s'étudie plus qu'il ne se lit facilement et qui, en définitive, « s'adresse aux passionnés d'histoire ou aux fervents admirateurs de Riel ».
L'auteure passe la vie de Riel au peigne fin, de sa naissance à sa mort à l'âge de 41 ans, mais aussi celle de ses parents, de ses grands-parents, de ses arrière-grands-parents, des hommes qu'il a côtoyés, ses amis comme ses ennemis. La malhonnêteté et la perfidie du Premier ministre Macdonald sont en outre très bien montrées. Siggins n'oublie pas les femmes qui, quoique moins nombreuses que les hommes, furent aussi d'une grande importance dans sa vie : « sa remarquable grand-mère, Marianne ; sa sœur bien-aimée, Sara ; son grand amour, Evelina ; sa femme, Marguerite ».
Elle nous décrit ensuite chaque étape de sa vie. Son enfance à Rivière-Rouge dans les Prairies dans une cabane en bois rond avec sa famille. Puis, son départ à 14 ans pour le Collège de Montréal dirigé par les Pères Sulpiciens où on le prépare à devenir prêtre et où on lui insuffle les connaissances intellectuelles et la spiritualité qui seront siennes par la suite. Il sera ainsi éloigné pendant 10 ans de sa famille et de son peuple : la bourse d'étude que lui verse l'Église catholique ne lui permet pas de visiter ses parents.
Ce n'est qu'en 1868 qu'il revient à Rivière-Rouge, après un court séjour aux États-Unis par où on faisait le voyage. Il a 24 ans et une peine d'amour : la famille d'Evelina, parce qu'il est Métis, n'a pas accepté leur mariage. Il s'installe avec sa mère qu'il veut aider. Son père est décédé durant son absence (1863).
À Rivière-Rouge, c'est le seul à avoir de l'instruction et quelle instruction ? Cette instruction qu'il a, se résume à la connaissance des langues (du français, de l'anglais et sûrement du latin), de la théologie et du droit canon et elle a été très contrôlée par l'Église catholique romaine. Il n'a sûrement pas connu les philosophes du XIXe siècle qui cherchaient à sortir de cette noirceur et encore moins les communistes utopiques et le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels, publié en 1848. Mais toute la connaissance qu'il a, si limitée soit-elle, va servir à son peuple.
À son arrivée, c'est la grande misère à Rivière-Rouge. La pauvreté y est atroce. De plus, la Compagnie de la Baie d'Hudson s'apprête à vendre au gouvernement canadien les terres où vivent les Métis. Il a appris des Pères Sulpiciens qu'il ne pouvait pas être un missionnaire et n'avait pas la vocation pour la prêtrise, entre autres à cause de son aventure amoureuse avec Evelina. Mais il a appris aussi que tout individu a une mission à accomplir et cette mission va vite s'imposer à lui.
Riel devient le chef de la résistance des Métis qui luttent pour défendre leur terre. Un gouvernement provisoire (1869-1870) sera formé à Rivière-Rouge qui enlève le pouvoir au gouverneur et prend le contrôle des armes. Le gouvernement canadien fait mine de négocier avec ce gouvernement provisoire. Il présente à la Chambre des communes l'Acte du Manitoba qui fera de la Rivière-Rouge une province du Canada, mais une province bien différente de ce que Riel avait proposé. De plus, le Premier ministre Macdonald omet de donner l'amnistie à ceux et celles qui avaient participé à la résistance que George-Étienne Cartier, son bras droit, avait pourtant promise. Il envoie plutôt un régiment militaire supposément en mission pacifique qui envahit par la force la province qu'on vient de créer. Accusé de la mort de Thomas Scott, condamné et exécuté par le gouvernement provisoire, Riel doit s'exiler aux États-Unis.
C'est durant cet exil qu'il sera élu par trois fois député à Ottawa sans pouvoir y siéger, qu'il séjournera près de deux ans à l'asile St-Jean-de-Dieu à Montréal (1876-1878). C'est aussi durant cet exil qu'il se mariera au Montana à Marguerite, une Métis, en 1881 et deviendra citoyen américain en 1883 sans pour autant abandonner la cause métis, d'où de nombreux voyages au Canada pour leur venir en aide. Les conditions de vie des Métis se détériorent tellement qu'ils doivent quitter le Manitoba et se regrouper plus au Nord-ouest dans la province qu'on nomme aujourd'hui Saskatchewan.
Installés à Batoche, les Métis vont vivre un scénario similaire à ce qui s'était produit à Rivière-Rouge : leur possession des terres va être remise en question. Une délégation de représentants métis dont Gabriel Dumont, qui restera son fidèle allié, va rencontrer Riel aux États-Unis et lui demande de venir aider son peuple. Riel répondra sur le champ : « Il y a quinze ans, j'ai donné mon cœur à ma nation et je suis prêt à lui donner encore aujourd'hui. » Ce qu'on a appelé la Rébellion du Nord-ouest (et qui ne fut en définitive qu'une autre invasion de l'armée canadienne sur le territoire métis) allait débuter (1884-1885).
Comme elle l'avait fait avec la résistance de la Rivière-Rouge, Maggie Siggins décrit en détail les négociations avec le gouvernement canadien, la résistance et l'invasion de l'armée canadienne dans cette région sous la direction du général Frédérik D. Middleton. Elle nous montre un Riel pacifique qui pense jusqu'à la dernière seconde que le gouvernement canadien va finir par négocier.
C'est son peuple qui passe en premier. Et quand l'Église catholique refuse de le défendre et que le père oblat Alexis André refuse les sacrements aux résistants, il n'hésite pas à fonder une église plus proche des pauvres où toutes les bonnes gens, peu importe leur nationalité ou leur confession, sont bienvenues.
Gabriel Dumont, qui est son stratège militaire, trépigne d'impatience. Il veut attaquer l'armée de Middleton. Il a d'ailleurs plusieurs plans pour la mettre en déroute mais à chaque fois, Riel lui demande d'attendre. Riel veut défendre son peuple. Il prend tous les moyens pacifiques pour y arriver. Il ne veut pas d'effusion de sang.
Continuellement, il prie et demande au ciel de l'aider. S'il veut sauver son peuple, il veut le faire selon les plans de Dieu. Il ne veut pas agir par orgueil. Il ne peut admettre par contre la trahison que commet l'Église catholique à l'égard de son peuple.
La bataille des Métis sera perdue. Ils seront acculés à la défaite. Riel plutôt que de s'enfuir comme il l'avait fait lors de la Rivière-Rouge et malgré la grande insistance de Gabriel Dumont qui s'exile aux États-Unis et veut l'amener avec lui, se livre au gouvernement canadien.
Puis tout va aller vite, très vite. Au journaliste Willy Harkins du Weekly Star de Montréal qui était venu le rencontrer peu de temps après sa reddition, il allait déclarer : « Humainement parlant, rien ne peut me sauver ». Pour le journal, il écrira ces mots : « Aux lecteurs du Star : J'ai consacré ma vie à ma patrie. S'il est nécessaire pour le bonheur de ma patrie que je doive maintenant cesser de vivre, je m'en remets à la Providence de Dieu. Louis Riel. »
Accusé de haute trahison le 6 juillet 1885, il sera amené à Regina où son procès aura lieu. Ce sera un procès pour la forme et où toutes les irrégularités seront permises. Sa condamnation est déjà décidée avant que le procès ne commence. Ses avocats, influencés par les nationalistes québécois s'ils ne le sont pas eux-mêmes, ne veulent aucunement défendre son action politique comme étant légitime. Ils ne veulent que plaider la folie. Ils ne contre-interrogent pas les témoins que présente la Couronne et le juge ne permet pas non plus à Riel de le faire, à son grand désespoir, obligé qu'il est d'entendre des calomnies qui ne seront contredites par personne. D'ailleurs, comment ses avocats pouvaient-ils le faire puisqu'ils ne connaissaient pas les faits et ne collaboraient pas avec Riel qu'ils voyaient comme un fou ?
Le juge permettra à Riel de parler à la fin du procès. Il défendra, en anglais, puisque c'est la langue que connaissent les jurés, avec une grande lucidité l'importance de la résistance des Métis, prouvant dans sa façon de le faire qu'il est en pleine possession de sa raison.
À la fin de ce procès-bidon et après avoir reçu des remarques du juge favorisant le gouvernement canadien, le jury le déclare coupable en implorant la clémence de la Couronne. Selon Siggins, on remarquera alors que Riel semblait soulagé en recevant le verdict et qu'il déclara : « Si je suis exécuté, du moins, si je serais exécuté, je ne le serais pas comme aliéné... » Il y aura un appel mais encore là, les avocats ne contesteront pas toutes les irrégularités du procès ni l'intervention du juge fort désobligeante pour Riel lors de son adresse aux jurés. Ni la cour, ni le Premier ministre John Macdonald, qui avait hâte de s'en débarrasser, ne tiendront compte de la demande de clémence qu'avait recommandé le jury. La sentence fut reportée à quelques reprises mais finit par être exécutée le 16 novembre 1885.
La violence bourgeoise
Maggie Siggins nous présente un Riel complètement dévoué à son peuple et d'une grande valeur humaine. Elle nous le montre angoissé comme le sont souvent les gens humbles et engagés. On le voit religieux, comme l'étaient encore bien des gens au XIXe siècle dans les régions du Canada en train de sortir du féodalisme et du colonialisme, mais capable de recul face aux églises et à l'Église catholique en particulier quand il s'agissait des intérêts de son peuple. Elle en fait de plus un négociateur et un pacifiste plutôt qu'un stratège militaire.
Douglas Daniels dans une lettre au père Joseph Curcio que Siggins présente en annexe de son livre, ajoute que Riel « était toujours resté ce garçon des contrées reculées qui ne saisissait pas vraiment l'épaisseur du pouvoir machiavélique grossier de l'Église romaine au Québec et de l'État impérialiste britannique. Le plus étonnant, c'est de voir à quel point ce garçon des Prairies a pu apprendre, et avec quelle habileté il emploie son esprit et son intelligence à combattre les forces écrasantes alignées contre son peuple. »
Riel fut un être étonnant. Siggins qui voit les choses d'un point de vue personnaliste en limitant en définitive la vie politique aux relations interpersonnelles, nous en livre un beau portrait, mais c'est comme si elle le brossait en dehors des faits historiques les plus marquants de cette période et restait fort discrète face au génocide commis contre les autochtones et les Métis.
Cette façon de voir les choses ressemble beaucoup à celle de Thomas R. Berger dans son livre A Long and Terrible Shadow publié en 1991 et traduit en 1993 chez Boréal, à l'occasion du 500e anniversaire de la venue de Christophe Colomb en Amérique. Berger, qui comme avocat a défendu souvent des causes autochtones, ne parle dans ce livre que de « tentative de génocide » contre les autochtones, qui de surcroît ne se serait produite qu'au sud du Canada. Il n'y aurait pas eu de génocide au Canada.
Il y a là un problème de méthode historique. En écrivant Bois-Brûlés qu'il monta ensuite au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal en 1967, Jean-Louis Roux ne voulait certes pas faire œuvre d'historien mais il avait mieux défini le terrain sur lequel il faut travailler pour comprendre la densité politique de ce que fut Riel. Il s'expliquait ainsi, en préface de son texte : « J'ai intitulé ma pièce Bois-Brûlés voulant bien indiquer que si la figure centrale en est Riel, ses compatriotes, son peuple, "son sang" n'en constituent pas moins des personnages principaux. »
Dans sa pièce, il n'a pas peur d'aborder la question du génocide. En témoigne le dialogue entre Dumont et Falcon :
« Dumont : Quand les premiers Blancs ont mis le pied dans la plaine, ils ont estimé le nombre de buffles, qui y galopaient et qui y broutaient, à soixante millions.
Falcon : Aujourd'hui, il y en a plus qu'un millier.
Dumont : Il y a pas cent ans, les Cris, les Assiniboines, les Sarcis, les Sioux, les Pieds-Noirs, les Montagnais, les Castors, les Corbeaux, les Atchinagans se partageaient un empire, où ils vivaient, libres et fiers !... Cent vingt mille en nombre !
Falcon : Aujourd'hui, ils sont moins de trente mille, parqués dans des réserves. Disparus, les buffles ! En train de crever, la belle race de nos ancêtres !
Dumont : Ce qui est arrivé aux bêtes noires et aux hommes rouges menace maintenant les Bois-Brûlés. »
Dans Cantique des plaines, ce beau roman plein de poésie et de politique couronné par le Prix du gouverneur du Canada en 1993, l'écrivaine d'origine albertaine Nancy Huston aborde la question dans une perspective semblable.
Elle décrit le héros de son roman ainsi. Paddon Sterling, c'est le fils de Mildred, « une ranch wife ; une de ces dames sans chichis venues d'Angleterre en réponse à l'appel lancé aux membres du beau sexe, les invitant à venir rejoindre les messieurs dans l'Ouest parce que ceux-ci au bout de quelques années de vie à la dure dans le Nouveau Monde, s'étaient pris à souffrir de la solitude. Elle est arrivée juste avant le tournant du siècle, âgée de vingt ans pleine de courage car elle savait les Peaux-Rouges hors d'état de nuire, soit parqués dans des réserves, soit engagés comme aide-domestiques dont l'uniforme obligatoire n'était pas un tablier blanc amidonné et joliment noué autour de la taille mais un boulet et une chaîne joliment accrochés à leur pied gauche. Oui, on avait réussi à vider les Prairies et maintenant on cherchait à les remplir... »
Dans ce roman, on apprendra de la bouche de Miranda, une autochtone qui sera le grand amour de Paddon, comment la colonisation a organisé consciemment et systématiquement l'extermination des nations autochtones. La longue litanie des pillages de leur terre, les viols de leurs femmes et de leurs filles, des promesses gouvernementales jamais tenues, la domestication forcée, le parcage dans les réserves, la soumission prêchée par les missionnaires, toute cette méchanceté n'était pas des erreurs de parcours mais le résultat d'un plan machiavélique contre les autochtones.
Riel n'exigeait rien d'extraordinaire. Il ne voulait que doter son peuple d'un pays pour lui permettre de sauver ses terres et se développer comme peuple, comme le faisaient les États-Unis et le Canada. Il ne voulait que cela et c'était tout à fait légitime au sens de la démocratie bourgeoise. Ce qui achoppait, c'est que les Métis étaient un petit peuple (alors que le Canada et les États-Unis en étaient de grands) et qui plus est, plongeait ses racines dans le monde autochtone. La bourgeoisie canadienne naissante qui avait trimé dure pour se débarrasser du colonialisme et du féodalisme allait dans le même sens qu'eux et poursuivait en quelque sorte l'extermination des autochtones qu'ils avaient commencée.
Cette bourgeoisie canadienne, dont l'accumulation primitive du capital avait eu lieu dans la traite des fourrures où l'on donnait des bricoles aux autochtones en échange de peaux très en demande et qui se vendaient au prix fort, poursuivait maintenant sa progression en s'accaparant des terres des Métis et en faisant de la spéculation foncière. Elle n'avait plus besoin des chasseurs de bisons et pour les faire disparaître on avait simplement commencé par faire disparaître les bisons eux-mêmes. Elle aimait mieux vider les Prairies pour les remplir ensuite avec une immigration plus corvéable.
Maggie Siggins nous apprend de bien belles choses sur Riel mais elle est incapable de montrer cette vague de fond de violence bourgeoise contre laquelle le révolutionnaire démocrate, le chef métis cherchait à défendre son petit peuple pauvre. Elle est incapable de voir que la bourgeoisie canadienne a continué jusqu´à aujourd'hui à servir le même traitement aux Premières nations que lui avait servi le colonialisme. En ce sens, elle est incapable de voir que la violence du Premier ministre John Macdonald n'était pas que celle d'un individu perfide et malhonnête mais celle de toute une classe qui avait accumulé son premier capital sur le vol des fourrures et continuait à le faire par le vol de leurs terres.
C'est cette histoire de la violence bourgeoise contre les Premières nations et les Métis qu'il reste à écrire, si l'on veut apercevoir la réelle stature de ce que fut Riel.
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 3)
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