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« Guerre aux palais, paix aux chaumières »

(contre le dogme de l'action non-violente)

Un autre petit dogme s'est installé dans la constellation des idées magiques : celui de l'action non-violente. Nous disons un dogme, et ce n'est pas par dérision. La non-violence dans le mouvement social (la désobéissance civile par actions non-violentes) et son extension dans le domaine de la défense nationale (le transarmement et la défense par actions civiles - DAC) sont une tentative de systématisation à l'intention du réel, à travers un discours technique sur les moyens de lutte et de mobilisation, de certaines conceptions imaginaires, idéelles de la politique, du pouvoir et de l'État en particulier.

Ces conceptions sont recouvertes par un discours technique qui fait écran. Elles sont ainsi généralement acceptées à l'aveugle, sans vérification.

Prendre le parti du réel contre le fabriqué

Il est important de débattre de la question de l'exclusion de la violence de classe spontanée et de la violence révolutionnaire par les courants petits-bourgeois actuels, et de contester les présupposés de cette non-violence. Pour nous, cette exclusion est clairement un refus conscient d'aller à la révolution. C'est un avatar parmi d'autres du réformisme borné à l'horizon capitaliste. Dans ce débat, il s'agit d'abord et avant tout de prendre le parti du réel contre le fabriqué, c'est-à-dire d'adopter une position matérialiste sur la question de la violence.

Lénine écrivait dans La guerre de partisans comment on peut parvenir à déterminer une position révolutionnaire sur la question des formes de lutte. Il affirmait alors que le marxisme « ...admet les méthodes de lutte les plus variées ; mais il ne les invente pas ; il se borne à généraliser, organiser, rendre conscientes les méthodes de lutte des classes révolutionnaires qui surgissent spontanément dans le cours même du mouvement. Absolument hostile à toutes les formules abstraites, à toutes les recettes de doctrinaires, le marxisme veut que l'on considère attentivement la lutte de masse qui se déroule et qui, au fur et à mesure du développement du mouvement, des progrès de la conscience des masses, de l'aggravation des crises économiques et politiques, fait naître sans cesse de nouveaux procédés, de plus en plus variés, de défense et d'attaque. [...] En aucun cas il n'entend se limiter aux formes de lutte possibles et existantes dans un moment donné ; il reconnaît qu'un changement de la conjoncture sociale entraînera inévitablement l'apparition de nouvelles formes de lutte, encore inconnues aux militants de la période donnée. Le marxisme, sous ce rapport, s'instruit, si l'on peut dire, à l'école pratique des masses ; il est loin de prétendre faire la leçon aux masses en leur proposant des formes de lutte imaginées par des "fabricants de système" dans leur cabinet de travail. »

Il faut insister sur les aspects suivants : a) le marxisme généralise les méthodes de lutte spontanée des classes révolutionnaires ; b) sous ce rapport, il s'instruit à l'école pratique des masses ; c) il se garde bien de faire la leçon aux masses ; et d) il n'invente ni ne fabrique de système. Cette description que fait Lénine, c'est celle d'une pratique organisatrice de la révolution, par opposition à une pratique liquidatrice de la révolution.

Invariablement, même dans des conditions concrètes fort différentes, les partis et organisations révisionnistes abandonnent cette pratique organisatice de la révolution. Ils cessent de servir le peuple. Ils ne généralisent plus les luttes des classes révolutionnaires. Ils ne s'instruisent plus à l'école pratique des masses. Au contraire, ils font la leçon aux masses et fabriquent des « systèmes » de remplacement - en particulier la voie pacifique et l'électoralisme - comme L'Union de la gauche en France ou le compromis historique en Italie. Le Parti communiste français en mai et juin 1968 a montré qu'il était l'archétype même d'un parti qui ne s'instruit plus à l'école pratique des masses et qui préfère au contraire donner des leçons aux masses.

Cette pratique organisatrice telle qu'exposée par Lénine nous amène à poser la question suivante : à partir de quel observatoire discret, ou à travers quels verres correcteurs ou quelles lunettes déformantes, les partisans actuels de la non-violence en viennent-ils à nier que la violence est spontanément présente dans la lutte des classes et des nations opprimées ? Et surtout, que la violence demeure l'aspect dominant du combat révolutionnaire tant et aussi longtemps que l'affrontement entre classes sociales antagonistes (entre le prolétariat et la bourgeoisie) restera le rapport fondamental structurant la vie sociale et la politique.

De deux classes antagonistes, on ne peut lutter pour la libération de l'une, sans briser la domination de l'autre. Or, la violence est là, indépendamment des sentiments qu'elle agite ou éveille chez chaque individu, dès qu'il s'agit de briser la domination d'une classe, donc d'enfreindre ses libertés, de confronter son droit et de détruire ses institutions. La vérité, qu'on l'aime ou pas, c'est que la violence est l'aspect dominant des luttes sociales dans une société de classes, et que ce caractère dominant s'accentue au fur et à mesure que le processus révolutionnaire gagne en ampleur.

Ne pas spéculer sur ce que devrait être l'action des masses

En se plaçant du côté du mouvement des masses, les communistes veulent le mener jusqu'à la révolution et au renversement de l'État bourgeois régisseur du capitalisme. Ils et elles s'efforcent d'éclairer, d'étendre et de généraliser la charge positive contenue dans la violence révolutionnaire. Les courants idéalistes au contraire, prennent le mouvement des masses à contre-pied. Quitte même à lui faire barrage, ils préfèrent spéculer sur ce devrait être le mouvement. Ces courants cherchent une forme idéale. La désobéissance civile non-violente est une des formes de cette spéculation.

Elle récuse la violence spontanée des masses prolétariennes et la combat en pratique, ce qui a pour effet d'affaiblir la lutte des opprimés-es. Les communistes font tout le contraire. Les communistes prennent appui sur les luttes et sur les formes de lutte les plus avancées dans le combat de classe, sans toutefois se satisfaire du caractère spontané de la violence de classe. L'activité des communistes tend en effet à généraliser la violence révolutionnaire, à l'étendre et à lui donner un objectif politique unificateur de longue portée, la révolution prolétarienne et le communisme.

Contre les spéculateurs en tous genres qui scénarisent un mouvement social à leur goût, spectaculaire mais complaisant, bruyant mais bon-enfant, propret et pacifiste, les communistes agissent de manière à ne jamais affaiblir la haine de classe dans les masses. La haine de classe est un puissant vecteur de lutte. Elle draine des énergies considérables dans toute révolution. Or les spéculateurs non-violents, en récusant constamment toutes les formes de violence, même celle des opprimées, émoussent la haine de classe et la privent de son tranchant.

Cela peut même aller jusqu'à censurer la parole prolétarienne. Ainsi, dans le cadre d'une campagne non-violente récente appelée le Plan « G », un texte des organisateurs affirmait que les participants à cette action « ...s'engagent à n'user en aucune matière [sic !] de gestes violents ou de paroles incitant à la violence » (communiqué, 15 août 1997). Peut-on penser que pour les organisateurs du Plan « G » la parole écrite vaut la parole dite, et qu'en conséquence des tracts ou des journaux révolutionnaires, socialistes, communistes on même anti-impérialistes, sont autant d'incitations à la violence incompatibles avec la désobéissance civile ?

En réalité, la logique des spéculateurs voudrait, dans l'hypothèse où une action non-violente aurait comme objet un fait ou une situation dramatique d'une extrême injustice, que le discours s'éclipse, qu'on limite les révélations au minimum, qu'on n'identifie pas le coupable, le responsable ou l'ennemi, en somme, qu'on sépare l'action de son objet. Trop d'insistance, trop de vérité, trop de lumière sur l'objet de toute lutte est nécessairement une incitation à la violence.

Dans leur appréciation de la violence - et des violences - les marxistes ne séparent jamais l'action de son objet, ni la forme que revêt cette action, de son contenu. C'est dans leur unité seulement qu'il est possible de les apprécier.

Rappelons-nous par exemple, qu'aux toutes premières heures de ce qui est devenu depuis la longue marche du communisme, Friedrich Engels, alors jeune révolutionnaire allemand, plongé dans l'enfer de l'industrie britannique, parlait de l'inéluctabilité de la guerre à venir entre les riches et les pauvres. Il terminait son essai La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845) par cette conclusion : « La guerre des pauvres contre les riches qui se déroule à présent d'une façon sporadique et indirecte, sera menée d'une façon générale, totale et directe dans toute l'Angleterre. Il est trop tard pour une solution pacifique. L'abîme qui sépare les classes se creuse toujours plus, l'esprit de résistance pénètre de plus en plus les ouvriers, l'exaspération devient plus vive ; les escarmouches isolées de la guérilla se concentrent pour devenir des combats et des manifestations plus importantes, et il suffira bientôt d'un léger choc pour déclencher l'avalanche. Alors en vérité le cri de guerre retentira par tout le pays : "Guerre aux palais, paix aux chaumières !" mais il sera trop tard alors, pour que les riches puissent encore prendre garde. »

Engels ne spéculait pas, même si ses prévisions ne se sont pas réalisées. Il était alors, enquêteur avisé, au cœur du monstre, et constatait sans difficulté que la violence brutale et la violence diffuse de toute l'organisation capitaliste fondaient la lutte violente du prolétariat. Dans un autre article, Engels décrivait les formes de cette lutte : combats incessants contre les patrons, grèves avec leurs cortèges de violences, de vengeances dévastatrices, d'incendies, d'agressions armées et de crimes, agressions éparses contre la personne et les biens des patrons, émeutes, insurrections de 1839 et de 1842, etc. (voir l'article « La haine de classe », La Nouvelle Gazette Rhénane, 31 juillet 1848).

La majorité des libéraux était accablée par la violence à l'œuvre dans les rapports sociaux. Beaucoup cherchaient la politique, le moyen, le discours qui mettrait un peu plus de civilité dans tout cela. Engels quant à lui, en acquit plutôt la conviction qu'un torrent s'annonçait, une révolution « ...à laquelle, disait-il, aucune des précédentes ne saurait être comparée. » Il écrivait même : « cette guerre des pauvres contre les riches sera la plus sanglante qui ait jamais eu lieu ».

Ce qui compte ici ce n'est pas tant de savoir pourquoi cette révolution n'a pas eu lieu en Angleterre comme Engels le prévoyait, ni ce qu'il adviendra de cette révolution et de son intensité. Ce qui compte, c'est l'attitude du révolutionnaire qui refuse de prendre le contre-pied de la violence ouvrière jaillissant d'un système d'oppression. Il y reconnaît plutôt les prémisses de la révolution, et se consacrera cinquante ans durant à en élaborer la théorie, l'organisation, le parti, en matérialiste, qui voit dans la violence « l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs ».

On peut tirer des enseignements semblables du soulèvement paysan du début de l'automne 1917 en Russie. À la grandeur du territoire les paysans pauvres et les soldats déserteurs de l'ex-armée impériale font débouler sur la Russie la plus grande jacquerie que le pays ait connue. Les paysans s'accaparent par la force les terres seigneuriales. Mille prises de terres en septembre. « En septembre et octobre, près d'un millier de demeures seigneuriales sont ainsi mises à sac et brûlées, notamment dans les provinces de Tambov, Penza (250 manoirs brûlés sur les mille deux cents existants)... » (N. Werth, 1917, la Russie en révolution).

Le parti paysan, les Socialistes-révolutionnaires, qui participe au gouvernement provisoire, prend ses distances avec ce soulèvement. Les SR considèrent alors que le partage des terres doit se faire dans la légalité et procéder d'abord de l'institution, i.e. de l'Assemblée constituante à venir (donc de l'État).

En réalité, toutes les forces politiques dont l'horizon est confiné à la démocratie bourgeoise, craignent cette violence et veulent brider le partage sauvage des terres, premier pas du soulèvement populaire. À ce moment-là, comme l'a écrit Robert Linhart « la question agraire tourne à la guerre civile » (Lénine, les paysans, Taylor). Lénine au contraire va appeler les bolcheviques à prendre le parti du soulèvement paysan. Aiguiseur fabuleux de la conscience révolutionnaire, Lénine va convaincre autour de lui que devant la violence spontanée des masses, l'attitude de ceux que nous appelons les spéculateurs n'existe à peu près plus. Elle est mise KO par le mouvement même des masses. Il n'est possible alors que de soutenir ou de trahir.

Dans La crise est mûre (7 octobre 1917), Lénine écrit alors : « Dans ce pays paysan, sous un gouvernement républicain révolutionnaire jouissant du soutient des partis socialiste-révolutionnaire et menchevik, qui dominaient hier encore au sein de la démocratie petite-bourgeoise, un soulèvement paysan grandit. C'est incroyable, mais c'est un fait. » L'autre fait fondamental, c'est que le gouvernement provisoire s'apprête à opposer la violence contre-révolutionnaire à la violence révolutionnaire des paysans. Ne pas soutenir, ne pas généraliser, ne pas étendre l'insurrection, c'est trahir. « Les bolcheviques seraient traîtres à la paysannerie, car tolérer qu'un gouvernement [...] écrase le soulèvement paysan, c'est perdre toute la révolution, la perdre à jamais et sans retour. On crie à l'anarchie et à l'indifférence croissante des masses : comment les masses pourraient-elles ne pas être indifférentes à l'égard des élections, quand la paysannerie en est réduite à se soulever, et quand la prétendue démocratie révolutionnaire supporte patiemment que ce soulèvement soit écrasé par les armes. »

La leçon la plus forte peut-être, c'est celle de Mao. Dans son Enquête menée dans le Hounan à propos du mouvement paysan (1927), Mao constate la progression gigantesque du mouvement paysan marquée par le développement des unions paysannes et le renversement des forces féodales. Sur une échelle encore jamais vue, la paysannerie pauvre mène la charge contre le bloc réactionnaire des despotes locaux et des propriétaires fonciers. Pour Mao, c'est une révolution qui commence à détruire les formes millénaires de l'oppression des paysans. Mais ce qu'il voit et entend auprès des classes moyennes, dans le Kuomintang, même chez les révolutionnaires, c'est une même dénonciation des excès des paysans. Ce qu'il entend, c'est que ça va mal dans les campagnes ! Ces excès, dit Mao, sont une nécessité de la révolution. Le ça va mal !, c'est pour les réactionnaires. En vérité, dit-il, ça va bien ! « Des milliers et des milliers d'esclaves - les paysans - jettent à terre leurs ennemis qui s'engraissaient à leurs dépens. Ce que font les paysans est absolument juste ; ils agissent très bien ! "ça va très bien !" est la théorie des paysans et de tous les autres révolutionnaires. »

Mao défend alors clairement la nécessité pour les révolutionnaires de se placer du côté des masses opprimées, non pas à peu près, non pas à moitié, mais totalement. Il dénonce ceux qui survolent de haut le théâtre des opérations, qui posent des conditions avant de se jeter à l'eau, et en particulier cette condition- ci : que ça ne soit pas trop violent. La violence révolutionnaire n'est pas identique selon qu'on sépare où non l'action de son objet. Elle n'est pas vue de la même manière selon qu'on s'intéresse à l'unité de l'action et de son objet - violence révolutionnaire des paysans/violence réactionnaire du féodalisme et du despotisme - ou selon qu'on survole (en spéculateur) l'action séparée de son objet. Dans le premier cas on avance dans la théorie de la révolution. Dans le second cas, on reproduit l'inanité spéculative de l'idéalisme. Et pour qu'on ne confonde pas l'un avec l'autre, Mao a fait d'une image une vérité : « La révolution n'est ni un dîner de gala, ni une œuvre littéraire, ni un dessin ni une broderie ; elle ne peut s'accomplir avec autant d'élégance, de tranquillité et de délicatesse, ou avec autant de douceur, d'amabilité, de courtoisie, de retenue et de générosité d'âme. La révolution, c'est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. »

Conception politique ou forme technique de la lutte

On aura beau se plonger le nez dans des manuels du « savoir résister », du « savoir agir », ou du « savoir désobéir », sans conception politique juste, l'action sera vouée à l'échec. La non-violence est justement une conception politique erronée qui tire avantage du fait qu'elle se dissimule derrière un discours principalement technique sur l'action.

Les théories non-violentes actuelles s'adressent en premier lieu à des militants et des militantes impliqués-es dans différents mouvements et qui, pour beaucoup d'entre eux et elles ressentent un impérieux besoin d'agir, étant d'emblée portés-es vers l'action contre les injustices. Mais comme ces théories reposent sur une conception idéaliste du pouvoir et de l'État, et qu'elles dissocient l'action de son objet plutôt que de les penser dans leur unité, elles agissent dans le mouvement social comme un harpon métaphysique qui extrait de la lutte réelle une certaine quantité de forces, elles les éduquent dans une vision tronquée de la réalité et les amènent à substituer à la lutte sociale conséquente une lutte idéelle, faites de coups théâtraux et d'épisodes souvent sans lendemains, des épisodes qui ont rarement la portée historique que leurs propagateurs prétendent.

Pour les non-violents prosélytes, il n'y a pas véritablement de continuum, ni dans l'objet de la lutte, ni dans la lutte elle-même. Par exemple, le colonialisme est un tel continuum ; la domination des premières nations des Amériques aussi ; de même le fascisme ; la lutte de classe prolétariat/bourgeoisie également, etc. Ces réalités sont comme de vastes chaînes faites de multiples maillons. Notre point de vue c'est que la violence est le caractère dominant de ces longues chaînes historiques. Mais pour les non-violents la chaîne n'existe presque plus, elle disparaît. Il n'y a que des maillons dissociés, sans véritable lien les uns avec les autres. Conséquemment, l'action non-violente n'est pas inscrite dans un développement historique au travers duquel la violence trouve son explication. L'action non-violente est essentiellement une occasion, un moment. Elle ne peut avoir comme objectif de résoudre le problème social puisque la société de classes est en l'espèce une vaste chaîne de rapports qui reposent sur la violence et qui ne pourront être abolis que par la violence. En ce sens, il est faux de parler de révolution non-violente. Les partisans de la non-violence sont en même temps les partisans de la non-révolution.

L'Américain Gene Sharp est un des principaux porte-drapeau de l'action non-violente. À travers de nombreux ouvrages et articles, il s'est gagné une large audience dans les milieux de la petite-bourgeoisie militante, universitaire ou associative. Il défend l'idée que les gouvernants sont dépendants des gouvernés. Pour Sharp, l'issue à toute question se trouve immanquablement dans l'acte non-violent consistant à « isoler le tyran », acte qui révèle, quand il est maîtrisé, l'extrême dépendance dans laquelle un gouvernement impopulaire ou illégitime se trouve. Sharp est un continuateur de La Boétie qui affirmait : « On ne donne rien aux tyrans, on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper un coup, ils se retrouvent tout nus et défaits, incapable d'aller plus loin. »

Cette conception de la nature des gouvernements, du pouvoir et de l'État est une conception classique du libéralisme politique. Le peuple jouit de la souveraineté et confère à l'État l'essentiel de ses pouvoirs. Le peuple est la source des pouvoirs de l'État. En cas de bris de contrat, d'usurpation ou d'acte illégitime, le peuple doit réaffirmer sa souveraineté et reprendre ses pouvoirs. Il doit tarir la source jusqu'à assoiffer le tyran (isoler les gouvernants).

Fait-on erreur en disant que c'est une conception qui conserve et entretient le mythe que l'État populaire : l'État, notre État !

Le livre de Gene Sharp La guerre civilisée, la défense par actions civiles, est un inventaire d'actions de désobéissance civile qu'il tire de différents pays et de différentes époques. Mais c'est un inventaire décousu et tout-à-fait non concluant. Comme d'autres auteurs qui veulent se tenir très loin de la systématisation marxiste, Sharp est passé maître dans l'art de saucissonner l'histoire et la politique. Il ne nous sert que des tranches, et quelquefois, de très fines tranches : une tranche de la résistance norvégienne contre Quisling ; une tranche des campagnes bouddhistes au Sud Viet-Nam ; une tranche des droits civiques aux États-Unis. Une tranche de tout, mais jamais tout le saucisson ! Un ou deux épisodes de la guerre du Viet-Nam, mais jamais toute la guerre du Viet-Nam, trop réelle, trop violente. Un ou deux épisodes de la résistance au nazisme, mais jamais toute la résistance au nazisme, trop réelle, trop violente. Une ou deux grèves peut-être, mais jamais toutes les grèves, trop réelles, trop violentes.

Cette défense de la désobéissance civile non-violente est tout près d'avoir atteint le degré zéro de l'analyse. C'est à se demander comment il se fait que des militants-es de base actuellement adhèrent à ces positions. C'est une défense a-politique qui fuit toute forme de synthèse, toute forme d'analyse des contradictions d'un système, d'une période ou d'une situation. C'est d'abord un collage... et ça reste un collage. Impossible de dégager quelque trame que ce soit : du vingtième siècle par exemple, du fascisme, des années chaudes ('60-'75) ou de la période actuelle.

Impossible, car en réalité, la désobéissance civile de Sharp, c'est un empirisme borné à la forme technique de l'action civile. Un auteur proche de Sharp, Yves Mongeau, dans son petit livre intitulé Pour un pays sans armée, a essayé d'expliquer que la non-violence n'était pas guidée principalement par des motifs éthiques ou moraux mais bien plutôt par des considérations tactiques. Disons tout de suite que cela n'est valable que pour certains secteurs de la non-violence. Gandhi, les vinobiens, héritiers du précédent, Lanza Del Vasto, Martin Luther King se rattachent tous à une conception morale, éthique, religieuse de l'action non-violente. Sharp et Mongeau entendent se démarquer de ces courants en présentant la non-violence sous l'aspect d'une maîtrise technique des multiples formes de l'action et de la mobilisation populaire. La non-violence est invariablement présentée comme un gain tactique - plus d'efficacité et moins de perte. C'est un fait que pour beaucoup de jeunes et de militants-es actuellement, la non-violence est d'abord perçue comme un discours technique sur l'action.

Malgré cet aspect racoleur, les thèses de Sharp ne méritent aucune adhésion. Ce ne sont pas des thèses révolutionnaires, mais des thèses légitimistes de la démocratie libérale :

• Elles maintiennent dans l'ombre les causes et les mécanismes de l'exploitation et de l'oppression, et empêchent ainsi le mouvement social de les prendre pour cible ;

• Elles développent un fétichisme de la forme technique de l'action isolée, au détriment de son contenu ;

• Elles attribuent le gros de l'impact de la désobéissance civile aux très grandes institutions, aux organisations en périphérie de l'État. Les acteurs qui pourront le mieux isoler le tyran seront les grands corps professionnels, les médias, les grands syndicats, les municipalités, les gouvernements destitués ayant encore accès aux appareils de communication, les réseaux d'intellectuels, etc. De leur côté les couches populaires non liées à l'État, les prolétaires à la base, la classe ouvrière qui compte sur ses propres forces et dont le combat n'est pas relayé par un appareil important ou par une grande institution (ce qui est le cas actuellement pour pratiquement toutes les luttes prolétariennes dans les pays impérialistes) ne sont pas considérés comme la force principale dans la désobéissance civile organisée. Sharp a écrit qu'il est « essentiel que la non-coopération et la désobéissance viennent des organisations et des institutions, et non pas des individus isolés. La capacité qu'auront ces corps constitués de couper les sources du pouvoir devient alors la clé de voûte de la résistance. »

Pour nous il est évident que cette spéculation sur la non-participation des institutions comme clé de voûte de la résistance, est étrangère aux formes réelles de la lutte prolétarienne.

Défendre les idées réorganisatrices du mouvement social

En 1990 lors de la crise d'Oka au cours de laquelle les Mohawks de Kahnesatake et de Kahnawake se sont courageusement confrontés aux forces politiques réactionnaires et aux corps répressifs de l'État, la « neutralité » un peu honteuse de beaucoup de militants-es non-violents qui mettaient dos-à-dos la violence du gouvernement (et de ses supporters haineux) et la violence des Mohawks (barricades, affrontements armés, guerriers organisés en quasi-milices) avait à plus d'une occasion placé dans la gêne le mouvement de solidarité. Même si cela en resta à une échelle réduite, il était évident à ce moment-là pour plus d'un et plus d'une que les conceptions non-violentes étaient des positions en retrait par rapport aux défis du moment.

Encore aujourd'hui, devant la guerre des riches contre les pauvres qui sévit au Canada comme ailleurs, les spéculateurs non-violents ne préparent pas le mouvement dont on a besoin, le mouvement nécessaire à la guerre des pauvres contre les riches.

Les organisateurs et organisatrices du Plan « G » ou d'autres campagnes du même ordre, avancent d'un bon pas en avant quand ils disent se placer sur le terrain de l'illégalité en proposant la désobéissance civile. Nous reconnaissons cela puisque, contrairement aux courants non-violents qui récusent toutes les formes de violence, nous, nous ne récusons pas la désobéissance civile.

Par contre, ils et elles reviennent largement vers l'arrière en inventant de toutes pièces un défi non violent aux autorités, défi qui n'existe tout simplement pas. Dans leurs documents, les organisateurs du Plan « G » ont expliqué comment ils voyaient ce défi : « En ignorant le défi ouvert de la désobéissance civile, les autorités abandonnent au mouvement de nouveaux espaces de résistance. En choisissant la répression, elles déclenchent un mouvement de sympathie qui profite encore à la résistance. »

C'est un beau dilemme... sur papier seulement ! En pratique, les autorités ont fait ce qu'elles ont voulu. Elles ont pratiquement ignoré le soi-disant défi, n'ont pas réprimé l'obstruction sage et pacifique du complexe « G » à Québec, et n'ont pas non plus ouvert de nouveaux espaces de résistance. En vérité, elles ont tout simplement mieux spéculé que les spéculateurs eux-mêmes ! C'était facile. Par contre l'État ne peut et ne pourra se permettre la même liberté d'action face à la violence spontanée des masses, à plus forte raison encore, face à la violence révolutionnaire.

Les autorités comme on dit, ont un vrai défi devant elles. Il se trouve dans la réorganisation actuelle de la lutte prolétarienne, dans l'action révolutionnaire qui redevient petit à petit, après une période d'éclipse, une tâche enthousiasmante, un projet, un objectif des militants et des militantes. Et ce n'est pas, loin de là, de la spéculation.

Le XXIe siècle sera le siècle des soulèvements !

Récemment en Grande-Bretagne, la haute gomme de l'OTAN livrait un certain nombre de prévisions au sortir d'une réunion stratégique. Le XXIe siècle sera « the century of uprisings ». « This is not the future that had been predicted [but] the century of uprisings has started. » « The first 30 years of the 21st century will be the period of revolutionary uprisings. »

Pour entrer dans cette période avec un esprit combatif, avec de la fermeté et de la confiance, il faut mettre de l'avant de véritables idées réorganisatrices de la lutte prolétarienne. Il faut oser lutter ! Mais pour oser lutter, il faut oser aller à contre-courant ! Il faut déployer comme jamais une véritable éducation de classe. Il faut balayer tous les mensonges qui écrasent les prolétaires, qui rendent malheureux les pauvres et les ouvriers.

Nous appuyons au mérite les actions de désobéissance civile qui portent l'attaque dans le camp ennemi. Mais il faut être très clair, la non-violence ne fait absolument pas partie des idées réorganisatrices dont la classe ouvrière a besoin. C'est une idée nuisible, qui favorise la confusion et aide l'ennemi.

C'est une idée à bannir tant et aussi longtemps que la violence bourgeoise, la violence de classe des exploiteurs n'aura pas été bannie d'abord. Pour démarquer le plus clairement possible le combat par la voie révolutionnaire des nombreux avatars de la politique bourgeoise, à commencer par le révisionnisme pourri jusqu'à la moelle, il faut faire porter l'éducation et la propagande sur cette question centrale de la violence révolutionnaire.

Lénine avait dit juste en affirmant : « La nécessité d'inculquer aux masses cette idée, et précisément celle-là même de la révolution violente, est à la base de toute la doctrine de Marx et Engels. » Voilà une vraie idée réorganisatrice.

Pendant des années, pendant des décennies, le révisionnisme a véhiculé les pires horreurs. Il a colporté des idées horribles, ahurissantes, comme cette résolution des révisionnistes belges qui disait que l'objectif des communistes était « la liquidation du divorce entre le parlement et les masses laborieuses ». Comme cette autre idée anti-marxiste des dirigeants policiers du Parti révisionniste italien : « L'objectif à poursuivre avec fermeté et ténacité est l'isolement politique, culturel, moral de la subversion, de la violence, de l'action de commando et de la critique des armes. » Marx appelait à la critique des armes et pendant 150 ans il fut pour cela célébré comme le premier des révolutionnaires. Les flics révisionnistes eux veulent isoler et faire taire la critique des armes.

Nous combattrons ces idées jusqu'à leur anéantissement ! Nous leur opposerons aujourd'hui comme demain ce message intangible de Mao : chaque communiste doit s'assimiler cette vérité que le pouvoir est au bout du fusil !

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 4)

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