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Dans les pays impérialistes, face à l'offensive de la bourgeoisie jusque dans nos propres rangs :

Mettre la politique prolétarienne au poste de commande

Le dernier budget du gouvernement fédéral au Canada annonçait en grandes pompes l'atteinte du déficit zéro. Avec fierté, il révélait également que le surplus dans la caisse de la frauduleuse assurance-emploi atteignait en décembre 12,8 milliards de dollars, alors que moins de 50 p. 100 des chômeurs et chômeuses du Canada peuvent toucher des prestations ! Un déficit jugulé au détriment du prolétariat, avec l'offensive anti-ouvrière des années 90, les coupures dans l'assurance-emploi et dans les programmes sociaux en général. La refonte annoncée de la politique d'immigration au Canada, s'apprête par ailleurs à doter le pays d'une politique beaucoup plus autoritaire et restrictive.

Ces mesures ne sont certes pas sortie d'un chapeau et font partie d'une offensive unifiée des capitalistes pour appauvrir la classe ouvrière : baisse marquée des salaires, nouvelle « flexibilité » dans les entreprises, nouveaux emplois mal payés dans certains secteurs, et mises à pied dans d'autres. Pourtant à l'échelle mondiale, les 500 plus grandes compagnies au monde enregistraient une augmentation de 25 p. 100 de leurs profits il y a moins d'un an, pendant que la création d'emploi, elle, connaissait une croissance de... 1,1 p. 100.

Comme nous le verrons, cette offensive de la bourgeoisie à l'œuvre dans les pays impérialistes s'exprime à chaque jour dans le quotidien du prolétariat en usine, dans les manufactures, dans l'industrie, bref par l'intervention directe du capital sur le travail. Mais elle s'exprime aussi à travers les politiques mises de l'avant par les gouvernements, qui ne sont, comme l'a si bien dit Marx, que « des comités qui gèrent les affaires communes de la classe bourgeoise ». À travers la lorgnette de la lutte des classes, cette offensive sur l'immigration et les politiques des gouvernements à son égard prennent un tout autre sens : celui des intérêts communs du prolétariat mondial - immigré, sans emploi, à statut précaire, exploité - qui sont frontalement opposés aux intérêts de la bourgeoisie - capitaliste, impérialiste, bureaucratique - et de leur tête de pont politique, les gouvernements.

L'offensive de la bourgeoisie s'applique partout contre le prolétariat

Les profits des compagnies ont grimpé. Mais pour les couches les plus exploitées du prolétariat dans les pays impérialistes, les hausses de productivité et de profits n'ont pas apporté la moindre amélioration : Au Canada, 37,4 p. 100 des familles ouvrières ayant cumulé entre 30 et 39 semaines de travail restaient sous le seuil de la pauvreté. Selon l'OCDE, 57,1 p. 100 des jeunes de moins de 25 ans au Canada et travaillant à temps plein, n'en restent pas moins sous le seuil de la pauvreté.

Au Québec, Bouchard et le PQ compétitionnent fièrement eux aussi pour diminuer les dépenses, demander des sacrifices, bref, répéter la recette. La réforme de l'aide sociale, déposée comme projet en décembre 1996 et dont certains règlements sont déjà mis en application, impose d'abord aux jeunes, puis aux femmes monoparentales et enfin à tous les prestataires, le travail obligatoire (sous formes de programmes ou parcours vers l'emploi, mais cela n'en demeure pas moins du travail forcé), et un train de mesures visant généralement une baisse des prestations, un durcissement de la répression, moins de droits aux immigrants, la fin de la gratuité des soins...

Cette politique est aussi le miroir de celle à l'œuvre dans la plupart des pays impérialistes, et ardemment pratiquée par les États bourgeois du monde entier.

En France, le Bernard Landry des finances, Dominique Strauss Kahn, appelait en 1997 à un effort de tous les ministères pour ramener le déficit de 3 à 2 p. 100 en proportion du PIB. En parallèle, le gouvernement socialiste de Lionel Jospin a amorcé depuis son arrivée au pouvoir une vaste refonte des lois encadrant le chômage, mais aussi l'immigration et la « régularisation » des sans-papiers. Alors que 95 p. 100 des chômeurs reçoivent en-deça du salaire minimum, ils ont vu leurs prestations subir une chute de 17 p. 100 en un an. Autant de « réformes » qui visaient à réduire les dépenses, faire pression sur les travailleurs et travailleuses, et augmenter la répression à l'endroit des immigrants (comme on le verra plus loin). Autant de mesures réclamées par les capitalistes, au détriment des prolétaires. Et pendant ce temps, le Crédit lyonnais affichait en 1997 un bénéfice net de plus d'un milliard de francs, contre 202 millions en 96, soit une augmentation de plus de 400 p. 100...

En Europe, le traité de Maastricht impose désormais une limite de 3 p. 100 aux déficits des gouvernements d'ici l'an 2000 à tous les pays signataires. Et chaque bourgeoisie en place y va de ses politiques, tantôt conservatrices, tantôt néo-libérales, tantôt prudentes, mais cela n'en reste pas moins des politiques bourgeoises, pour le capital et contre le prolétariat.

En Grande-Bretagne, le gouvernement travailliste de Blair vient d'adopter sa loi du workfare pour les jeunes, basée sur les modèles américain et australien : les jeunes prestataires devront aller à l'école, ou participer à des programmes d'emploi pour obtenir une prestation (bref, ils devront travailler s'ils veulent être des chômeurs prestataires !). Le gouvernement offrira 140 $ par semaine par employé embauché aux compagnies qui participeront au « welfare-to-work ». Considérant qu'il n'y a pas de salaire minimum en Grande-Bretagne, et que les jeunes seront forcés d'accepter n'importe quoi (sinon ils se feront couper), on comprend pourquoi pas moins de 9 000 compagnies s'étaient déjà empressées de signer le protocole de participation en janvier 98, quatre mois après l'annonce du programme faite par le gouvernement Blair. La Grande-Bretagne compte 15,5 p. 100 de jeunes chômeurs âgés entre 15 et 24 ans et qui sont en recherche d'emploi, contre 28,9 p. 100 en France, 33,5 en Italie et 41,9 en France (Globe & Mail, 08/01/98).

Aux États-Unis, la baisse du taux de chômage ne trompe personne. Jamais pays impérialiste n'a atteint, d'une part, un tel degré d'exclusion du prolétariat dans les statistiques (plus d'un million de sans-abris, des milliers d'ouvrières et d'ouvriers dans des manufactures clandestines, particulièrement dans l'industrie du vêtement, véritables maquiladoras intérieures) et d'autre part, un appauvrissement aussi marqué de la classe ouvrière en emploi. Selon l'OCDE, les coûts de la main-d'œuvre aux États-Unis étaient en 1985 de 30 p. 100 supérieurs à ce qu'ils étaient au sein de ses principaux partenaires commerciaux (les autres pays capitalistes développés). Dix ans plus tard, cette situation s'était presque complètement inversée, alors que la main-d'œuvre aux USA se payait en 1993, 30 p. 100 moins cher que dans les autres pays !

Les capitaux circulent, le prolétariat recule

La mondialisation est à la mode. La bourgeoisie a développé un vocabulaire volontairement racoleur pour faire pénétrer l'idée que son système est le plus démocratique qui soit, le plus « libre », le plus ouvert, etc. : quand on parle de la mondialisation, on l'appelle « globalisation », « libre circulation », « libre-échange », on appelle même AMI le nouvel accord multilatéral sur les investissements... Si cette sémantique peut sembler un détail, elle n'en joue pas moins un rôle de propagande important pour la bourgeoisie, qui vise avant tout à faire pénétrer l'illusion de la liberté et de la démocratie.

Mais la démocratie pour qui ? La liberté pour quoi ? Et surtout, les restrictions pour qui ? Le chômage pourquoi ?

La démocratie bourgeoise, c'est la liberté pour le capital. Pour le prolétariat, elle ne signifie que le droit d'être exploité-e ; c'est le travail forcé quand on s'appelle chômeur, la répression quand on se nomme immigrant ou immigrante. Pendant que le capital circule chaque jour un peu plus librement, le prolétariat lui, est de plus en plus menotté, réprimé, mis à pied. Les nouveaux accords de libre-échange (libre-échange de capitaux, s'entend), le développement de l'Union européenne (libre-circulation des biens mais pas de la main-d'œuvre), l'APEC dans la région Pacifique-Asie, l'ALENA et bientôt un nouveau regroupement de toutes les Amériques, continuent à se peaufiner chaque jour. Ainsi, les forces productives génèrent pour de moins en moins de capitalistes des profits toujours plus monstrueux, le capital financier gonfle comme un ballon, le capital n'a plus de frontières.

Mais du coup, les frontières s'élèvent contre le prolétariat forcé à l'immigration par la misère insoutenable, les nouvelles lois de « contention » des déficits sont désormais la règle, tout comme les réductions de dépenses dans les programmes sociaux, les lois plus restrictives sur l'immigration, le travail forcé (workfare) pour les sans emplois, la répression pour tout le prolétariat.

Ces deux mondes qui s'affrontent, ces deux réalités qui s'entrechoquent à tous les jours, entre l'immense richesse et l'immense pauvreté, entre la minorité de voleurs qui s'accaparent les destinées du monde à leur profit, et les millions d'être humains qui n'ont que leur force de travail, c'est la confrontation quotidienne entre deux classes, aux intérêts totalement opposés, aux aspirations contradictoires, jusqu'à la limite de l'insoutenable et jusqu'à l'éclatement, jusqu'à la crise. Mais la crise des forces productives, c'est aussi l'espoir du prolétariat, seule classe révolutionnaire, qui n'a rien à perdre que ses chaînes. La lutte des classes, ce moteur de l'histoire, tourne aujourd'hui à toute vapeur. L'impérialisme est en crise, déborde sur toutes les frontières, surproduit, fait du surprofit mais en même temps, il est incapable de créer du travail ; il est incapable de gérer les forces productives ; alors il jette à la rue par millions les travailleurs et travailleuses du monde entier ; en débordant dans les pays exploités, en imposant le développement des économies dans ces pays en fonction des besoins impérialistes, il les jette dans la famine, la misère, et du coup condamne des populations par millions à fuir leur pays pour tenter de trouver du travail ailleurs. Le prolétariat veut « circuler » : les capitalistes lui répondent : « Non ! Il n'y a que le capital qui circule librement ! »

« Le capitalisme et l'immigration des ouvriers »

« Nul doute que seule une extrême misère force les gens à quitter leur patrie, que les capitalistes exploitent de la façon la plus éhontée les ouvriers émigrés. Mais seuls les réactionnaires peuvent se boucher les yeux devant la signification progressive de cette moderne migration des peuples. Il n'y a pas et il ne peut y avoir de délivrance du joug du capital sans le développement continu du capitalisme, sans lutte des classes sur son terrain. Or, c'est précisément à cette lutte que le capitalisme amène les masses laborieuses du monde entier, en brisant la routine rancie de l'existence locale, en détruisant les barrières et les préjugés nationaux, en rassemblant des ouvriers de tous les pays dans les plus grandes fabriques et mines d'Amérique, d'Allemagne, etc... »

(Lénine, « Le capitalisme et l'immigration des ouvriers », Œuvres complètes, tome 19)

Avec le développement du capitalisme vers son stade suprême de l'impérialisme, amorcé depuis plus d'un siècle, les forces productives ont connu un essor fabuleux, la force de travail a atteint des taux de productivité inimaginables il y a à peine 100 ans. Les hausses formidables de productivité, loin d'enrichir le prolétariat, ont au contraire rempli les poches des patrons comme jamais auparavant. Rien que dans les 20 dernières années, un téléphone qui en 1980 prenait 28 minutes à produire en prend désormais 6. Une hausse de productivité dont David Vice, président de Northern Telecom en 1994, se disait très fier. D'autant plus fier que pour la même période, les grands règlements salariaux ont à peu près tous été inférieurs au taux d'inflation, et les mises à pied se sont multipliées. Alors, si on produit plus, et qu'on est payé moins, c'est que l'argent va bien sûr dans les poches des capitalistes, pendant que les nôtres se vident.

Les capitalistes canadiens n'ont rien de bien différent de ceux des États-Unis, de France, d'Europe. Dans tous les pays impérialistes, à quelques variantes près, les mêmes règles s'appliquent : hausse de productivité, mais baisse des salaires et augmentation du chômage. L'application graduelle de la flexibilité des salaires a certes permis de faire baisser le nombre de chômeurs, mais ce fut bien sûr au profit d'emplois moins bien rémunérés, avec des conditions toujours plus précaires.

Dans ces conditions, les flux d'immigrants provenant des pays dominés par l'impérialisme représentent un défi pour les bourgeoisies dans les pays capitalistes développés, déjà aux prises avec des taux records de chômage. Mais comment ne pas faire le lien avec la concentration du capital que révèle en fait la libéralisation des barrières commerciales, et l'appauvrissement désormais insoutenable des populations dans les pays dominés ?

C'est l'impérialisme qui créé l'immigration. Lorsque l'économie d'un pays est dominée par l'impérialisme, la classe au pouvoir lui est complètement inféodée, c'est-à-dire que les grands propriétaires fonciers et le capitalisme bureaucratique lui sont entièrement dévoués. La conséquence directe de cette domination, c'est d'abord que l'économie de ces pays se développe, non pas en fonction des besoins des populations, ni même des besoins « nationaux » (donc d'une partie de la bourgeoisie), mais bien en fonction des besoins des impérialistes.

Ainsi, une économie basée sur l'agriculture de subsistance pourra être modifiée afin d'exporter des produits alimentaires de luxe à l'usage des pays impérialistes. Pire, bien souvent l'impérialisme freine l'industrialisation et favorisera plutôt le développement de façon à décider lui-même qui de tel ou tel pays, deviendra le « spécialiste » du manufacturing (dragons asiatiques), que tel autre se spécialisera dans le tourisme, le café ou les choux-fleurs, mais le tout étant à coup sûr déterminé en fonction de sa rentabilité pour l'impérialisme. Ces situations génèrent la pauvreté défigurante qu'on constate en Afrique, dans plus d'un pays d'Amérique latine, en Asie, etc. L'immigration, loin d'être un choix (sauf bien sûr pour les « immigrants capitalistes investisseurs » !) devient en fait la seule alternative à une vie de misère, de famine, de maladie et de mort lente : voilà les seuls cadeaux des impérialistes aux populations des pays dominés, devenus l'objet d'une offensive accentuée de piratage, où les monopoles étrangers achètent le territoire national, et exproprient par centaines de milliers des populations locales.

Le libre-échange, la libre circulation du capital, jettent donc des milliers d'ouvriers et d'ouvrières, de paysans et paysannes non seulement à la porte de leur usine ou de leur terre, mais aussi de leur pays. Pour bien marquer leur appartenance de classe contre les immigrants, les États capitalistes mènent l'offensive comme jamais pour maintenir les populations immigrantes sans toit, sans droits, sans papiers.

La bourgeoisie, faute de pouvoir régler objectivement la situation (elle ne peut arrêter le développement du capitalisme à son stade impérialiste !), propose la seule solution qu'elle connaît : la répression, le maintien de l'ordre par ses appareils judiciaires, policiers, militaires. Voilà pourquoi elle multiplie dans la plupart des pays impérialistes, des mesures restrictives, voire la fermeture complète des frontières dans certains cas.

Sans-papiers en France, réfugiés ici : la répression s'accentue

Avec l'arrivée au pouvoir des socialistes de Lionel Jospin, les cercles de la gauche humaniste en France croyaient bien obtenir la levée des immondes lois Pasqua-Debré sur l'immigration. Mais outre quelques aménagements proposés, l'essentiel de cette nouvelle politique est conservée : maintenir la menace de l'expulsion sur tous les immigrés. Le seul changement effectué : sous réserve d'étude du dossier des sans-papiers (il faut pour cela qu'ils s'identifient et donc, qu'ils soient fichés pour des expulsions éventuelles), on « régularise » le statut... pour un an. L'opération régularisation, en faisant miroiter l'obtention d'une carte de séjour, visait prioritairement « l'enregistrement » et l'identification des immigrés, les rendant vulnérables à l'expulsion. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit, avec cette stratégie du cas par cas, alors que des dizaines de milliers de sans-papiers se sont vus refuser la régularisation. Les socialistes ont maintenu le règlement de la « double peine », qui expulse du pays tout immigré ayant subi une peine de prison et bien sûr, après qu'il ait purgé sa peine. Moins de droits, moins de liberté pour lutter !

Au Canada, même si le taux d'immigration demeure relativement élevé comparativement aux autres pays d'Europe (17,5 p. 100 de la population au Canada est née à l'extérieur du pays, contre 6,3 en France, 3,4 en Grande-Bretagne, 7,9 aux États-Unis), la ministre Lucienne Robillard entend bien elle aussi donner écho aux politiques restrictives désormais en vigueur dans les pays impérialistes. Depuis 1995, le gouvernement fédéral a multiplié les expulsion d'immigrants reçus, après leur avoir délivré une attestation de « dangerosité ». En voulant gonfler la proportion d'immigrants investisseurs par opposition aux réfugiés politiques (qui dans les faits sont souvent des réfugiés économiques), l'État bourgeois opère clairement une distinction de classe tout à fait conséquente avec son point de vue capitaliste, ayant considérablement réduit la proportion de demandeurs d'asile acceptés (entre 1990 et aujourd'hui, la proportion des demandes d'asiles acceptées est passée de 77 p. 100 à 40 p. 100).

La tournée réalisée par la ministre Robillard pour mousser la prochaine réforme de la loi, prévue pour la fin de 1998, augure bien mal. Déjà, elle disait envisager qu'à l'avenir, le fait de parler français ou anglais devienne un critère déterminant dans la sélection des nouveaux immigrants. Fort mal reçue dans les milieux progressistes, cette mesure n'en est pas moins symptomatique des intentions de l'État dans ce domaine. Rien qu'au Québec, le gouvernement maintient l'immigration bien en-deçà des quotas autorisés par les politiques actuelles. Certains courants réactionnaires continuent par ailleurs de prôner encore plus de restrictions, comme la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui souhaite que le droit de vote lors d'un prochain référendum ne soit accordé qu'aux Québécois et Québécoises qui comprennent le français, de même que la citoyenneté dans un futur Québec souverain. La question nationale accentue de façon plus ou moins tranchante le caractère réactionnaire et raciste des raisons invoquées pour fermer les frontières aux immigrants, ou en tous cas les priver de droits. Toutes ces raisons n'en demeurent pas moins celles de la bourgeoisie comme classe, contre le prolétariat.

Aux États-Unis, l'amalgame entre répression, immigration et inégalité de droits, s'est clairement manifestée à travers la loi appelée « Personal Responsability and Work Opportunity Act ». Cette réforme de l'aide sociale adoptée en août 1996, généralise le workfare d'une part, prive les immigrants et immigrantes de toute forme d'aide sociale et limite à cinq ans la durée maximale de l'aide sociale accordée à un prestataire. C'est dans le pays impérialiste le plus puissant au monde que les contradictions sont sans doute les plus significatives : d'un côté une bourgeoisie capitaliste milliardaire au pouvoir, et de l'autre toutes les couches du prolétariat exploité, de plus en plus « divisées », segmentarisées par le biais même des lois capitalistes.

La bourgeoisie avance sa stratégie : quelle est la nôtre ?

Dans les pays impérialistes et capitalistes développés, c'est principalement la politique bourgeoise qui dirige le mouvement ouvrier. À chaque offensive de la bourgeoisie, que ce soit frontalement dans les usines, ou par le biais de nouvelles politiques menées par l'État, la prolétariat réagit. Il peut réagir par l'action révolutionnaire, c'est-à-dire une action de classe directement contre la bourgeoisie en tant que classe ou par l'action réformiste, c'est-à-dire dans le cadre du capitalisme, basée non pas sur les besoins ou intérêts de la classe ouvrière, mais bien sur ceux du capitalisme et de la bourgeoisie, de façon à ne pas confronter le pouvoir.

Au Canada, à la lumière des faits et de la réalité, nous affirmons dans un de nos documents sur la politique à l'œuvre dans les syndicats, qu'elle « a mené principalement à la limitation de la portée économique des grèves par la négociation entreprise par entreprise ; la suppression des grèves d'appui et des grèves politiques ; la fragmentation de la classe ouvrière, le découragement du syndicalisme de classe ; la concentration des augmentations de salaires uniquement dans les périodes de croissance économique et pour les industries prospères ; l'absence presque totale de protection contre les fermetures d'usines et les licenciements ; [...] des dispositions sur la sécurité du revenu parmi les moins généreuses des principaux pays industrialisés, etc. [...] La conjoncture actuelle démontre à l'évidence que les syndicats répondent dans leur majorité à la crise du capitalisme par une attitude politique qui consiste à renchérir, à resserrer le partenariat avec la bourgeoisie. » (Perspectives pour le prolétariat canadien, novembre 1994, p. 30)

Or cette politique à l'œuvre dans les syndicats se répercute dans les différentes couches du prolétariat, parmi les chômeurs, les sans emploi, les travailleurs immigrants, syndiqués-es, non syndiqués, etc. Le mouvement populaire dans sa grande majorité oriente sa stratégie tout à fait dans la lignée syndicale : fini le rejet des réformes de l'aide sociale ou de l'assurance-chômage dans leur globalité, exigeons des petits changements à l'intérieur ; allons en commission parlementaire, allons dans les bureaux des députés leur faire signer nos pétitions, allons au Sommet socio-économique pour l'emploi, votons le déficit zéro - l'important, c'est de se placer sur le terrain de la bourgeoisie, de partir de ses besoins et de faire ce qu'on peut avec !

Et pourquoi ne pourrait-on pas plutôt simplement exprimer les besoins du prolétariat, des masses exploitées ; pourquoi ne pas mettre de l'avant dans tout le mouvement, les revendications qui répondent aux besoins des plus exploités d'entre nous, indépendamment du déficit zéro de la bourgeoisie, indépendamment de la concurrence et des exigences de compétitivité de « nos » entreprises ? C'est pourtant là l'ABC d'une politique prolétarienne, mais le mouvement syndical et populaire organisé est manifestement devenu un analphabète de la lutte de classe...

Cette embourgeoisement des politiques syndicales et ouvrières à l'œuvre dans les couches supérieures du prolétariat, et qui dicte sa stratégie à toute la classe ouvrière, se développe depuis bien longtemps et avec beaucoup plus de résonance dans les pays capitalistes avancés. Lénine l'avait déjà observé au début du siècle : « Dans les pays plus avancés que la Russie, un certain esprit réactionnaire des syndicats s'est manifesté et devait se manifester incontestablement, avec beaucoup plus de force que chez nous. [...] Les mencheviks d'Occident se sont bien plus solidement incrustés dans les syndicats et une aristocratie ouvrière corporative, étroite, sans entrailles, cupide, philistine, d'esprit impérialiste soudoyée et corrompue par l'impérialisme, y est apparue bien plus puissante que chez nous. »

En observant les récentes luttes menées par les chômeurs et les sans-papiers en France et en les comparant à celles qui ont eu (ou n'ont pas eu) lieu ici, les similitudes politiques dans les « patterns » des courants dominants à l'œuvre dans les syndicats et organisations populaires sont tout à fait évidentes.

À l'occasion des mobilisations importantes des mouvements de chômeurs et chômeuses en France à la fin 1997 et au début 1998, qui se sont jointes dans certains cas aux manifestations en appui aux sans-papiers, voici quelques éléments de bilan qu'en tirait l'organisation française Voie prolétarienne dans son journal Partisan :

« Il y a une véritable opération d'intégration des militants et des associations officielles pour désamorcer et dépolitiser la contestation. Pour cela, on fait miroiter la carotte des sièges de négociateurs... [...] Ce n'est pas une illusion, on a déjà l'exemple des directions syndicales alors... »

Ne pourrait-on pas croire ici qu'on parle d'une Françoise David, ou de tous ces petits bureaucrates locaux qui rêvent déjà de siéger sur les nouveaux « centres locaux d'emploi » de Louise Harel pour gérer la réforme de l'aide sociale ici même au Québec ? Ou encore ceci :

« Ces militants ne tombent pas de l'armoire. À la tête des associations de sans-papiers, de chômeurs, des syndicats actifs, on retrouve la même frange de militants de "la gauche de la gauche", plus ou moins proche du PC, ou de la LCR qui n'envisagent leur rôle qu'en force de pression sur le PS, même si elle doit être critique. Alors ils désamorcent toute critique radicale, toute explosion dangereuse, tout mot d'ordre qui remet trop en cause le capitalisme. [...] Compétitivité capitaliste oblige, tout tourne maintenant autour du "partage des richesses". »

Avouons que cela ressemble drôlement à nos « budgets alternatifs », proposés bon an mal an par les experts en Économie de Solidarité populaire Québec, ou du Congrès du travail du Canada...

Mettre la politique prolétarienne au poste de commande

Nous avons vu quelques exemples de la stratégie de la bourgeoisie pour tenter de maintenir sa domination par tous les moyens dont elle dispose et aux dépens d'un nombre chaque jour plus élevé de prolétaires, afin de résorber la crise de surproduction du capitalisme, incapable de générer du travail. Les pays capitalistes ne sont plus en mesure d'absorber les « flux migratoires », conséquence pourtant directe et inévitable de l'impérialisme au stade du monopole. Comme le disait Lénine, une telle situation est en soi porteuse d'avenir, en ce qu'elle crée les conditions d'une crise économique doublée d'une crise sociale, elle crée les conditions pour la révolution. Mais le prolétariat est encore « un géant mal réveillé » : il ne s'est pas encore détaché de la politique bourgeoise, menée par les réformistes ouvriers, les révisionnistes des vieux PC, les intellectuels petits-bourgeois à la tête des mouvements sociaux et tous ces néo-capitalistes d'aujourd'hui.

Devant les offensives répétées des capitalistes et de la bourgeoisie au pouvoir, quelle est aujourd'hui la réponse du prolétariat. Au fait, y a-t-il aujourd'hui l'expression d'une véritable politique prolétarienne, détachée du démocratisme et du réformisme bourgeois ? Nous, communistes, savons que cette politique prolétarienne existe, cette idéologie du prolétariat existe, et que l'expérience de la révolution prolétarienne a été amorcée depuis 150 ans, avec la rédaction du Manifeste de Marx et Engels, avec le développement de la théorie marxiste, du matérialisme historique qui nous a enseigné la lutte des classes comme moteur de l'histoire et avec elle, la science de la révolution et la nécessité de transformer le monde. Les expériences des révolutions russe et chinoise, avec les avancées théoriques réalisées par leurs dirigeants, entre autres sur le développement du capitalisme au stade impérialiste, ou sur la nécessité de continuer la révolution après la prise du pouvoir (l'expérience de la Grande révolution culturelle prolétarienne en Chine), ont permis de poser de nouveaux jalons qu'il faut aujourd'hui intégrer à l'expérience de l'époque actuelle pour faire avancer la stratégie de la révolution dans les pays impérialistes.

Les conditions subjectives pour assumer la direction de la révolution, la création d'un parti communiste authentique qui aura intégré l'idéologie marxiste-léniniste-maoïste (non, ce n'est pas une recette, mais bien l'apprentissage de la théorie et de la science du prolétariat, telle qu'elle s'est développée historiquement) et développé la stratégie pour faire la révolution dans les pays impérialistes n'ont pas encore été achevées.

La critique du révisionnisme amorcée par Mao à l'endroit du régime soviétique dans les années 50, et développée jusqu'à l'expérience de la GRCP, nous a néanmoins donné les meilleurs outils pour analyser, critiquer et éventuellement, débarrasser le prolétariat du révisionnisme et du réformisme dans lequel les confinent à la fois les courants sociaux-démocrates classiques, « la gauche » en France et le mouvement « syndicalo-populaire » ici au Canada, qui ont reproduit fidèlement la politique bourgeoise et l'ont installée à la tête du mouvement ouvrier. Cette stratégie réformiste, qui vise à traiter au cas par cas chaque lutte, chaque revendication, a contribué à maintenir la division dans le prolétariat, plutôt que d'en unifier les différentes couches.

Or dans chacune de nos luttes, gagnées ou perdues contre le capital, c'est avant tout sur l'unité du prolétariat comme classe et autour des intérêts des plus exploités-es que l'espoir réside de voir émerger dans les syndicats, dans les usines, parmi les chômeurs, avec les travailleurs immigrants, une politique véritablement prolétarienne.

Dans les pays capitalistes avancés, la contradiction principale demeure entre la bourgeoisie et le prolétariat. Unifier le prolétariat, démonter les mécanismes de division, révéler les intérêts communs contre la bourgeoisie, voilà une tâche incontournable pour développer la stratégie de la révolution. Mais sans ligne idéologique et politique à développer au sein des masses et sans la perspective de la révolution, bref, sans poser la nécessité de l'appropriation du pouvoir politique (avec tout ce que cela implique !) on ne donne que l'illusion de la force ; on ne gagne qu'une lutte - et encore ! -, mais on ne se prépare pas pour la guerre.

Comme le disait Marx : « Parfois les ouvriers triomphent ; mais c'est un triomphe éphémère. Le véritable résultat de leurs luttes est moins le succès immédiat que la solidarité grandissante des travailleurs. »

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 4)

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