Le capitalisme et la crise de l'environnement
À l'occasion de la Conférence internationale tenue à Kyoto au Japon sur le réchauffement de la planète en décembre dernier, plus de 2 000 scientifiques réunis pour l'occasion ont présenté un rapport extrêmement alarmant sur la nécessité de diminuer les émissions de gaz carboniques responsables du réchauffement de la planète : catastrophes climatiques, prolifération d'ouragans, d'inondations, de déluges, transformation profonde de la végétation dans certaines régions pouvant forcer l'évacuation de dizaines de milliers de personnes, voire même la disparition à terme d'une quarantaine d'îles présentement habitées sont au nombre des dangers que pose le réchauffement de la planète aujourd'hui. L'augmentation appréhendée du niveau des océans de l'ordre d'un mètre, obligerait la migration de quelque 70 millions de Chinois et 32 millions de Bengladeshi. L'Alliance des petits États insulaires, pour qui il s'agit d'une question de survie, a ardemment enjoint pendant la conférence les grandes puissances impérialistes à diminuer leurs émissions de gaz.
Or quelles ont été les conclusions de la conférence ? Comme prévu, les gouvernements les plus puissants de la planète se sont montrés incapables de trouver une solution au problème. Pire, alors que la communauté scientifique établissait à une réduction de 60 p. 100 du niveau d'émissions de 1990 le seuil vital pour empêcher la catastrophe, ils ont adopté une résolution pour les réduire de... 5,2 p. 100, d'ici l'an 2012 ! Pour ajouter l'insulte à l'injure, le gouvernement américain a mis une proposition sur la table intitulée « l'échange commercial d'émissions de gaz carbonique ». Selon cette géniale trouvaille typiquement capitaliste, il s'agirait de permettre aux pays les plus pollueurs d'acheter aux pays qui émettent des gaz carboniques en-deça du seuil maximum, ni plus ni moins que leurs « droits » d'émissions de gaz pour le pourcentage restant ! Ainsi, les pays riches comme les États-Unis pourraient faire augmenter leurs émissions au-delà du seuil permis, en « achetant » à l'Ukraine le taux d'émissions qu'elle n'aurait pas utilisé ! À l'évidence, le capitalisme n'a rien à cirer de l'environnement, comme il n'a rien à faire de l'amélioration générale du sort des humains dans leur immense majorité. Sa raison d'être n'est pas le bien-être de l'individu, mais l'accumulation des richesses. Cette réalité des faits, le marxisme nous l'enseigne et du coup, nous a donné les outils pour comprendre tout ce qu'il y a de vain à vouloir « réformer » le capitalisme afin de le rendre plus humain.
Dans une résolution adoptée en 1992 il y a déjà près de six ans, le groupe Action socialiste s'était penché sur cette question de l'écologie comme courant de pensée, mais aussi sur l'explication matérialiste de la dégradation de l'environnement sous le capitalisme et la nécessité de modifier non seulement la « façon de produire », mais plus fondamentalement encore, les rapports de production.
Même si une relecture aujourd'hui permettrait d'en réajuster certains traits, cette démonstration demeure fondamentalement juste aujourd'hui. En cinq ans, les exemples ont changé : on pourrait ajouter à Bhopal, le déversement toxique à Marinduque aux Philippines, ou aux morts de la mine Westray, celles survenues dans une mine obscure en Russie il y a quelques semaines. Le fait que les accidents de ce type perdurent, que les exemples de dégradation se multiplient, démontre à quel point tout le virage écologique proposé sous le capitalisme, s'il ne modifie pas fondamentalement les rapports de production, l'appropriation privée des moyens de production, et donc s'il ne prend pas le chemin du renversement du capitalisme, vers de nouveaux rapports socialistes, et bien ce virage n'en est pas un et ne peut mener, au mieux qu'à des aménagements du type « échanges d'émissions carboniques »...
Le document, tout en posant les jalons théoriques indispensables à une compréhension matérialiste et juste des problèmes environnementaux, démonte le mécanisme du réformisme (nous pourrions ajouter du révisionnisme) qui habite l'écologie comme courant politique et la nécessité d'appliquer le marxisme pour comprendre et transformer les rapports de production vers la satisfaction des besoins de tous et toutes, en harmonie avec la nature.
 - Socialisme Maintenant!
Pour une critique du capitalisme et de l'écologie politique
La protection de l'environnement, la fin de l'absurde gaspillage des ressources et la satisfaction des besoins de milliards d'hommes et de femmes, exigent l'abolition du capitalisme. Dans la période actuelle où tout est à l'environnement, du marketing aux programmes électoraux des partis politiques bourgeois, il ne sert à rien de feindre une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme. La prise en compte des problèmes environnementaux ne peut qu'être critique des utopies de l'écologie politique.
On peut faire dire ce que l'on veut à l'histoire (c'est ce que font abondamment les intellectuels libéraux), il demeure qu'il n'y a pas d'horizons plus sombres que ceux du capitalisme. La guerre que les impérialistes ont livrée contre l'Irak nous l'a rappelé avec ses 250 000 morts-es. Et les 300 mineurs tués le 3 mars dernier dans la mine d'Incirharmani en Turquie, tout comme les 26 autres de la mine Westray en Nouvelle-Écosse, et les 52 mineurs morts en Ukraine le 9 juin, ont aussi montré qu'à l'horizon de l'an 2000, les galeries obscures et meurtrières des mines, où depuis tant d'années suffoquent, gazés, les gueules-noires du monde entier, restent le symbole vivant du capitalisme contre lequel nous luttons.
Pendant trop d'années, on nous a sollicité de mille et une manières pour que nous adhérions à l'idée que le pire dont l'humanité est capable, c'est d'abolir le capitalisme. On nous a tellement répété sur toutes les tribunes qu'il n'y a rien de plus sombre, de plus nauséabond, de plus infect dans toute l'histoire de l'humanité, que ces moments (trop rares à ce jour) où la bourgeoisie est chassée du pouvoir, sa propriété confisquée, ses armées démembrées, ses biens remis au peuple, et ses gouvernements abolis, qu'aujourd'hui, même ceux et celles qui aspirent sincèrement à un monde meilleur, le font dans les limites étroites des « frontières » du capitalisme.
Il faut s'ouvrir les yeux et regarder le monde, non pas les îlots dorés et les villas du Lac Léman, de Malibu, de Neuilly ou de Westmount, mais regarder là où la majorité se trouve, au Natal, à Lima, en Éthiopie, à Gaza, au Caire, dans les quartiers ouvriers et populaires de Detroit, New York, Toronto, Montréal, Londres, Mexico, Séoul, en Silésie où même « Dieu », pourtant si influent auprès des cercles gouvernementaux, ne peut empêcher les ouvriers polonais de respirer du gaz comme nulle part ailleurs au monde.
Du côté ouvrier, paysan et populaire de la lutte immense qui agite le monde, les horizons du capitalisme restent sombres. Nous disons : il faut défoncer ces horizons obscurs. Nous voulons penser et agir comme des hommes et des femmes libres. Comme un seul hymne le chante, nous voulons sortir l'esprit du cachot. Et, forts de cette liberté, nous voulons faire porter au capitalisme les responsabilités qui sont les siennes, l'attaquer et l'abattre. C'est un procès. Ce qu'il faut, c'est rassembler la preuve. Elle est vaste et diffuse, mais de plus en plus tranchante comme une lame. Depuis longtemps déjà le dossier déborde.
Devant la crise écologique dans laquelle nous sommes plongés, il n'est pas d'autre plaidoirie que la culpabilité du capitalisme.
Après avoir contraint le prolétariat à endurer le pire, douze, quatorze, seize heures par jour dans la poussière, la noirceur et la vermine des manufactures et des usines, le capitalisme continue 150 ans plus tard à rejeter sur la majorité de l'humanité les déchets de son système privé de production (où le capital n'a d'autre finalité que lui-même). Ses anciens comme ses nouveaux déchets : la poussière, la noirceur, la vermine, les gaz, les dépotoirs des grandes villes, les champs de famine que sont les déserts envahissants, l'eau qui tue et la désolation grandissante de continents soumis à son empire. La misère des « écosystèmes » qu'observent avec minutie scientifiques et écologistes, n'est rien d'autre que le résultat de cette autre misérable réalité d'aujourd'hui, celle de l'exploitation capitaliste.
Propriété privée, travail accaparé
Le capitalisme n'invente pas de toutes pièces la destruction de l'environnement et le gaspillage des ressources. Les modes de production antérieurs ont connu, davantage comme épiphénomènes il est vrai, des cas où « la société a abusé de la nature », pour reprendre un certain langage dichotomique à la mode. Toutefois le capitalisme, comme mouvement séculaire de développement des forces productives, introduit un facteur nouveau au sein des différents écosystèmes, un espèce de « chien perdu sans collier », que constituent les rapports privés de propriété. Ces rapports coiffent et organisent la production matérielle et le travail. Ils fondent avec le temps un ensemble idéologique, juridique et politique agressif et envahissant, qui s'impose et déclasse les formes antérieures et plus archaïques de la superstructure.
Ces forces productives privées, le travail accaparé par une classe infiniment minoritaire, la dépossession et l'aliénation des producteurs-trices, l'idéologie bourgeoise dominante et l'État au service du capital, n'ont pas comme rationalité la satisfaction des besoins humains, mais la reproduction à l'infini des rapports capitalistes. Le fait que l'État édicte des règlements ou qu'il possède lui-même une partie du capital productif sous la forme de la propriété d'État, ne change pas fondamentalement cette réalité : le capitalisme ne produit pas pour tous et pour toutes, mais pour quelques-uns-es.
Avec le capitalisme, le travail, qui objectivement transforme la nature, n'est pas mis en œuvre pour l'amélioration de la condition humaine, mais sert à l'accaparement par une fraction infime de la population d'une quantité toujours plus grande de capital. L'amélioration de la condition humaine reste subsidiaire au développement du capitalisme et le cas échéant, ne concernera toujours qu'une minorité. Par contre, les effets du capitalisme sur l'environnement sont rivés solidement et très étroitement à sa nature même de système privé et non-démocratique de production.
Marx expliquait :
« Dans l'agriculture comme dans la manufacture, la transformation capitaliste de la production semble n'être que le martyrologe du producteur, le moyen de travail que le moyen de dompter, d'exploiter et d'appauvrir le travailleur, la combinaison sociale du travail que l'oppression organisée de sa vitalité, de sa liberté et de son indépendance individuelles. [...] Dans l'agriculture moderne, de même que dans l'industrie des villes, l'accroissement de productivité et le rendement supérieur du travail, s'achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail. En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du nord de l'Amérique, par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce procès de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur. »
(Le Capital)
Ceux et celles parmi les écologistes qui jugent la société du point de vue de la nature, passent à côté d'une évidence. De nos jours, les écosystèmes n'ont plus rien d'exclusivement naturel. Il n'y a pas de ces micro-systèmes, ni même d'une planète terre considérée comme un vaste organisme vivant, qui constitueraient les systèmes naturels - voire même « la nature en tant que telle » - et qu'il faudrait préserver contre les attaques extérieures du travail, de la production, de la « croissance économique » comme disent les écologistes.
Compte tenu du développement des forces productives, le travail humain, la production, la science et la technologie font maintenant intégralement partie de la plupart des différents écosystèmes. En toute logique, la construction d'un barrage par Hydro-Québec n'est pas aujourd'hui moins naturelle que l'érection d'une digue par des castors. Ni brûler du pétrole maintenant ne peut-il être tenu pour moins naturel que de peindre à Lascaux au Magdalénien. Toujours dans Le Capital, Marx exprimait l'idée que le travail de l'homme est un acte de la nature : « Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. »
Les problèmes environnementaux de la période actuelle, et a fortiori ceux qui sont encore à venir, n'exigent donc pas que soit tranché au couteau ce qui appartient à la nature et ce qui la heurte ou la détruit, comme le font les écologistes. Mais plutôt, que soient révélés les intérêts de classe étroits qui maintiennent et justifient des rapports sociaux coupables de détruire, de gaspiller et de polluer, comme l'a fait le capitalisme jusqu'à ce jour.
« Là où des capitalistes individuels produisent et échangent pour le profit immédiat, on ne peut prendre en considération au premier chef que les résultats les plus proches, les plus immédiats. Pourvu que individuellement le fabricant ou le négociant vende la marchandise produite ou achetée avec le profit d'usage, il est satisfait et ne se préoccupe pas de ce qu'il advient ensuite de la marchandise et de son acheteur. Il en va de même des effets naturels de ces actions. [...] Vis-à-vis de la nature comme de la société, on ne considère principalement, dans le mode de production actuel, que le résultat le plus proche, le plus tangible ; et ensuite on s'étonne encore que les conséquences lointaines des actions visant à ce résultat immédiat soient tout autre. »
(Engels, Dialectique de la nature)
Il est important de voir qu'en intégrant les écosystèmes et en les modifiant, le capitalisme n'a pas fait qu'y installer des usines avec leurs cheminées et leurs égouts ; qu'y répandre des millions d'automobiles ; y déverser des tonnes et des tonnes de déchets ; il n'a pas fait qu'abattre des forêts ou nourrir les sols et l'eau de milliers de produits chimiques différents. Il a surtout installé un ensemble de rapports sociaux, de rapports de propriété, et de rapports de pouvoir (en particulier au travers de l'État) qui exclut la majorité de la population du globe du rôle de déterminer quant au fond le « pourquoi ? » de toutes ces automobiles et de ces déchets, le « pour qui ? » ces usines et ces forêts abattues. Comme l'écrivait Marx :
« Dans la production, les hommes n'agissent pas seulement sur la nature, mais aussi les uns sur les autres. Ils ne produisent qu'en collaborant d'une manière déterminée et en échangeant entre eux leurs activités. Pour produire, ils entrent en relations et en rapports déterminés les uns avec les autres, et ce n'est que dans les limites de ces relations et de ces rapports sociaux que s'établit leur action sur la nature, la production. »
(Karl Marx, Travail salarié et capital)
À moins de retomber bêtement dans l'idéalisme - ce qui serait un frein à toute pratique révolutionnaire nouvelle dont nous avons un urgent besoin - on ne peut poser les questions environnementales indifféremment des rapports sociaux caractéristiques du mode de production. Est-il besoin de rappeler à cet égard que ce n'est pas en raison de coïncidences fortuites que ces questions se posent maintenant, au stade actuel du capitalisme.
Comme on le sait, le capitalisme a très largement développé les forces productives, celles-ci constituant pour ainsi dire la « marque » de l'histoire sur la nature. C'est à ce développement des forces productives auquel songent les écologistes lorsqu'ils dénoncent le pillage de la nature, la pollution par les usines, l'étalement urbain, etc. Toutefois, le capitalisme l'a fait librement, i.e. sans véritable démocratie (une démocratie telle que l'entendent les communistes) et à l'abri du bien commun. En réalité, la classe des capitalistes a procédé à ce développement (la reproduction élargie) essentiellement parce qu'il permettait l'accroissement des profits, et conséquemment, la consommation de ces profits, soit personnellement, soit dans la production quand ils s'y trouvaient en partie réintroduits.
Les capitalistes, même ceux et celles qui vendent leurs marchandises avec un « label » vert bien en évidence, ne sont que la personnification d'une situation, d'un rapport, d'un moment de l'histoire où objectivement la valeur d'usage (le pourquoi utile d'une marchandise ou d'un bien) n'est pas véritablement déterminante. Elle le sera sous le socialisme seulement, alors qu'elle servira à l'amélioration de la condition humaine et à l'enrichissement du bien commun.
Dans Le Capital, Marx explique longuement la nature du capitaliste. Nature que partagent le capitaliste rigoureux et ascétique d'il y a 150 ans, le chevalier d'entreprise des années 20, et le chantre illusionniste du Business vert de l'an 2000.
« Le capitaliste n'a aucune valeur historique, aucun droit historique à la vie, aucune raison d'être sociale qu'autant qu'il fonctionne comme capital personnifié. Ce n'est qu'à ce titre que la nécessité transitoire de sa propre existence est impliquée dans la nécessité transitoire du mode de production capitaliste. Le but déterminant de son activité n'est donc ni la valeur d'usage, ni la jouissance, mais bien la valeur d'échange et son accroissement continu. Agent fanatique de l'accumulation, il force les hommes, sans merci ni trêve, à produire pour produire, et les pousse ainsi instinctivement à développer les puissances productrices et les conditions matérielles qui seules peuvent former la base d'une société nouvelle et supérieure. »
« Le capitaliste n'est respectable qu'autant qu'il est le capital fait homme. Dans ce rôle, il est, lui aussi, comme le thésauriseur dominé par sa passion aveugle pour la richesse abstraite, la valeur. Mais ce qui chez l'un apparaît être une manie individuelle, est chez lui l'effet du mécanisme social dont il n'est qu'un rouage. » [...]
« Enfin, accumuler, c'est conquérir le monde de la richesse sociale, étendre sa domination personnelle, augmenter le nombre de ses sujets, c'est sacrifier à une ambition insatiable. »
(Le Capital, livre 1)
Il est donc tout à fait indispensable de diriger notre critique au cœur du système capitaliste : ce qui détermine la reproduction, ce qui fait tourner la roue, ce pourquoi le capitalisme est par essence le seul système productiviste au sens où Marx dit « produire pour produire », c'est l'accroissement du règne de la marchandise qui subordonne tout, y compris, cela va de soi, l'amélioration de la vie humaine. Cela est rendu possible par la séparation entre les producteurs (les travailleurs et les travailleuses) et les moyens de production.
La production, en quantité et en qualité, est déterminée par les mécanismes du profit et non par ceux des besoins humains et sociaux : « C'est l'appropriation du travail non payé et le rapport entre ce travail non payé et le travail matérialisé en général, ou, pour parler en langage capitaliste, c'est le profit et le rapport entre le profit et le capital utilisé, donc un certain niveau de taux de profit qui décident de l'extension ou de la limitation de la production, au lieu que ce soit le rapport de la production aux besoins sociaux, aux besoins d'êtres humains socialement évolués. » (Marx, Le Capital)
Ce rapport fondamental de l'économie capitaliste doit être attaqué et détruit. La conscience de cette tâche peut seule mener à bien la lutte écologique. Autrement, il n'y a qu'une conscience tronquée et imparfaite, qui ne vient pas à bout de ce qu'elle prétend solutionner.
Ainsi à titre d'exemple, certains ont voulu voir dans le mouvement des luddites en Angleterre au début du XIXe siècle, un mouvement précurseur de l'écologie. Ce rapprochement, inadéquat au niveau historique (le luddisme est d'abord lié au mouvement ouvrier dans ses toutes premières heures alors qu'il réagit confusément aux innovations du capitalisme), reste évocateur d'une certaine forme de conscience incomplète qui est encore aujourd'hui celle de beaucoup d'écologistes.
Rappelons que les luddites s'étaient manifestés en Angleterre et dans toute l'Europe du début du XIXe siècle, jusque vers 1833. Il s'agissait d'ouvriers et de petits artisans qui détruisaient physiquement les métiers à tisser et les machines introduites dans l'industrie textile et dans l'imprimerie. Ce nom venait de Ned Ludd qui, à la tête de plusieurs bandes en Angleterre, avait brisé en 1779 les premières machines à fabriquer des bas. Pour les luddites, la menace venait de la machine qui était vue comme un adversaire. Marx, dans Le Capital, écrit à ce propos : « Il faut du temps et de l'expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d'exploitation. » (Livre 1, chapitre 15)
Aujourd'hui, une telle conscience tronquée qui s'en prend aux moyens matériels de production mais laisse presque intacts les rapports de production eux-mêmes, est insuffisante et inadéquate. Les problèmes environnementaux de la production moderne s'expliquent par son mode social (privé, capitaliste) et par les rapports sociaux qu'il commande. Certes, aujourd'hui nous savons qu'il y a des « machines », qu'il y a des « appareils de production » et qu'il y a des méthodes d'organisation du travail qui ne sont pas réformables et dont il ne faut même pas espérer qu'entre les mains de la classe ouvrière elles s'en trouvent un jour réhabilitées. Mais leur introduction dans la production, leur floraison et les dommages qu'elles causent sont essentiellement le fait des rapports de production capitalistes, et non pas un résultat inévitable du travail des êtres humains sur la nature.
Alors que s'est accrue depuis vingt ans la conscience des problèmes environnementaux, les questions de la qualité de vie, de la répartition inégale des biens, de l'épuisement des ressources, de l'injustice alimentaire, etc., ont beaucoup contribué à multiplier les doutes sur le capitalisme. Si bien que de plus en plus, la bourgeoisie s'est mise à pied d'œuvre pour aplanir ces doutes. Elle répond et contre-attaque. Les illusions qu'elle répand parviennent à fourvoyer beaucoup d'écologistes qui acceptent ainsi de baisser les armes devant le capitalisme. C'est pourtant tout le contraire qui devrait être fait. Au lieu de baisser les bras, il faut lutter pour regagner le contrôle absolu sur la production.
Parlant des forces productives sous le capitalisme, Marx et Engels affirmaient qu'elles prennent : « ...figure de choses impersonnelles et ne sont plus pour les individus eux-mêmes les forces des individus, mais celles de la propriété privée, et partant celles des individus uniquement dans la mesure où ils sont propriétaires privés. Dans aucune autre période précédente, les forces productives n'avaient pris cette forme indifférente aux relations des individus en tant qu'individus, parce que ces relations étaient encore limitées. [...] Nous en sommes arrivés aujourd'hui au point que les individus sont obligés de s'approprier la totalité des forces productives existantes, non seulement pour parvenir à manifester leur moi, mais tout simplement pour assurer leur existence. » (dans L'idéologie allemande)
Il faut que la classe ouvrière, disent Marx et Engels, s'approprie la totalité des forces productives existantes pour assurer tout simplement sa propre existence ! Cela est fondamental. Le capitalisme ne pourra jamais tenir compte tout à fait des multiples préoccupations liées au bien commun, à la qualité de vie, à l'amélioration de la condition humaine, à la justice. Pour que celles-ci deviennent des facteurs comptant réellement dans la distribution consciente et rationnelle des ressources sociales en vue de la production, il est nécessaire d'abolir la propriété privée des moyens de production et d'assurer la direction et le contrôle de la classe ouvrière sur la production matérielle et sur l'économie.
La bourgeoisie devant l'écologie
Vingt ans après le retentissant rapport Meadows du Club de Rome en 1972 intitulé « Halte à la croissance », rapport dont les sombres prévisions quant aux capacités de la terre à supporter encore longtemps la « croissance économique » et l'expansion démographique des populations semblaient confier au mouvement écologiste alors naissant un mandat imprégné d'urgence et de gravité, le grand concert des États et des gouvernements s'est à nouveau penché, à Rio au Sommet de la terre, sur son triste bilan écologique.
Il y a vingt ans, la question écologique a émergé en trombe sur la scène politique. Avant cela, on en parlait depuis que l'allemand Ernst Raeckel en 1866 avait lancé le concept d'écologie, comme d'une discipline scientifique, issue de la biologie, dont l'objet était l'étude des interrelations entre les organismes et leur environnement. Puis, elle postula au rang de méta-science qui unifie et encadre dans une même problématique différentes disciplines.
Mais c'est vraiment avec l'écologie politique qu'elle a pénétré la lutte des classes. Cette émergence, dans la foulée des années 70, a suffi à certains et certaines pour prétendre pouvoir fonder sur le socle de l'écologie une nouvelle politique, plus vraie, plus déterminante, plus libératrice que toutes les autres réunies (et essentiellement que le socialisme et le capitalisme mis dos à dos).
Il est essentiel de bien comprendre la nature de l'écologie politique, et de voir comment elle se confronte au capitalisme qui, à travers les différentes bourgeoisies, les États et les organisations internationales, ne reste pas de glace devant la critique écologique. Le capitalisme a récupéré dans une certaine mesure la question écologique.
Acculé à la défensive par un bilan des plus négatifs, le capitalisme a pendant longtemps prêté flanc à ces critiques, ce qui contribuait à liguer contre lui des couches de plus en plus grandes de la population.
Ces critiques ont soumis au jugement réprobateur des populations du monde entier, des décennies, à vrai dire plusieurs siècles d'anarchie économique, de spoliation, de destruction et d'injustice qui nous ont légué un lourd tribut. Comment exonérer le capitalisme lui-même, dont la nature privée antidémocratique, est responsable de cette anarchie ? Quand on laisse tomber un court instant les gants blancs des écologistes timorés, c'est toute la réalité criminelle du capitalisme (et du capitalisme d'État où la théorie des forces productives a eu le même effet que l'anarchie du marché) qui apparaît dans son épouvantable dureté.
Comment expliquer autrement que par l'anarchie capitaliste et les intérêts privés derrière la production la fuite à l'usine de l'Union Carbide à Bophal en Inde qui a tué 2 000 personnes et en a aveuglé ou blessé 200 000 autres ? Comment expliquer le millier de tonnes d'insecticides et d'herbicides déversés par l'usine de la compagnie Sandoz dans les eaux du Rhin en 1986 ? Comment expliquer Seveso en Italie, Tchernobyl en Ukraine, dans l'ex-URSS ?
Comment expliquer qu'on laisse mourir chaque année dans le tiers-monde entre 500 000 et 2 millions de personnes par suite des effets toxiques provoqués par les substances chimiques contenues dans des produits médicamentaux et des pesticides ? Comment expliquer que dans un pays dominé comme le Sri Lanka, les pesticides peuvent tuer deux fois plus de gens que le paludisme, la diphtérie, la poliomyélite, la coqueluche et le tétanos réunis ?
Comment expliquer les exportations en Turquie par les pays impérialistes d'Europe dans les années 50 d'un fongicide contenant de l'hexachlorobenzène qui a intoxiqué des milliers de paysans anatoliens, tuant dans sa totalité la première génération d'enfants nés après l'intoxication (plus de 2 000 bébés naissants empoisonnés par le lait de leur mère) ?
Comment expliquer les millions de tonnes de déchets industriels non traités chaque année ? Comment expliquer qu'aux États-Unis, 5 p. 100 seulement des déchets toxiques industriels sont retraités ? Comment expliquer qu'à la fin des années 80, le New Jersey et l'État de New York ont dû fermer à la population des dizaines de kilomètres de plages submergées par des déchets hospitaliers ? Comment expliquer l'enrichissement des spéculateurs et des propriétaires fonciers de New York qui ont construit le quartier résidentiel de Love Canal avec ses milliers d'appartements et de logements, sur un ancien canal comblé par 21 000 tonnes de produits toxiques appartenant à la Hooker Chemical & Plastics Corps. ?
Comment expliquer tous ces déchets expédiés vers le tiers-monde ? Comment expliquer l'odyssée du bateau Zanoobia en 1988 qui a pratiquement fait le tour du monde avec sa cargaison de déchets ? Comment expliquer que la RFA vende ses déchets toxiques comme matériel de chauffage aux landers de l'ex-RDA ?
Comment expliquer que les rejets toxiques des usines de la région de Copsa Mica en Roumanie aient pu si longtemps empoisonner les ouvriers et les ouvrières, dans un pays où des faussaires ont prétendu que le prolétariat y avait constitué un État nouveau, un État qui a pourtant toléré que la population ouvrière de cette région jouisse d'une espérance de vie de neuf ans inférieure à la moyenne nationale ?
Comment expliquer qu'en Alabama aux États-Unis, 60 p. 100 de la population noire vit à proximité des décharges toxiques ? Que l'industrie pétrochimique américaine laissée sans surveillance ou presque s'est installée sur les bords du Mississippi ? Que les minorités noires, autochtones et hispaniques vivent en majorité dans les régions les plus polluées du pays ?
La dégradation de l'environnement
Avec la venue de la révolution industrielle, les activités d'origine humaine - et, au tout premier chef, les activités liées à la production - ont imprimé des changements extrêmement importants dans toutes les facettes de la biosphère, soit dans l'atmosphère, dans l'eau et les océans, ainsi que sur la surface terrestre. Si l'importance de ces changements tient pour beaucoup au rejet de substances toxiques, les quantités et les taux galopants de ces rejets constituent autant de facteurs déterminants dans le problème complexe, grave et explosif de la pollution.
Ainsi, en ce qui a trait aux changements atmosphériques, les activités anthropiques ont dorénavant supplanté - et de loin ! -les processus naturels : dans l'ensemble de la communauté scientifique internationale, les liens entre ces changements - sans précédent dans l'histoire géologique, en regard de leur ampleur et de leur soudaineté - et le rejet massif de substances comme les CFC et les Halons sont hors de tout doute.
Par exemple, le recours toujours plus grand aux combustibles fossiles comme source d'énergie a provoqué la production et le rejet atmosphérique d'énormes quantité d'oxydes qui ont perturbé les cycles naturels de recyclage de l'air, au point où en maints endroits, leur concentration atteint, depuis quelques années, des niveaux de toxicité inquiétants. Or, l'exploitation intensive et la destruction des forêts, à l'échelle du globe, viennent empirer le problème en court-circuitant encore plus les processus naturels d'épuration.
Le problème de la pollution de l'air est connu depuis plusieurs décennies, au point où il est maintenant jugé normal, à Los Angeles par exemple, certains jours où les conditions météorologiques sont défavorables, de procéder à une récolte de plusieurs dizaines de cadavres de personnes âgées ou ayant des difficultés respiratoires.
Au Canada, l'adoption de normes maximales de rejet a contribué à une baisse, dans les dernières années, de la concentration de certains polluants tels les poussières en suspension, le plomb, le monoxyde de carbone et le dioxyde de souffre. Mais cela ne doit pas faire perdre de vue qu'un bon nombre (le chiffre exact est inconnu) de substances non surveillées et aux impacts mal connus sont rejetées dans l'atmosphère tous les jours, en des quantités elles aussi inconnues.
Par ailleurs, la pollution atmosphérique est un phénomène qui ne connaît pas de frontière : cette pollution voyage loin et rapidement. Ainsi, dans les quatre jours qui ont suivi l'accident nucléaire de Tchernobyl, en URSS, les contaminants radioactifs s'étaient répandus sur la moitié de l'hémisphère nord de la terre. Aussi, est-il illusoire de croire que chacun est maître de sa cour en ce domaine.
Les contaminants acides disséminés dans l'atmosphère entrent eux aussi dans la catégorie des grands voyageurs planétaires. On détermine l'acidité d'une substance en fonction de son pH. Un pH de valeur 7,0 est attribué aux substances neutres, alors que les substances très acides ont un pH qui se rapproche de la valeur l ,0. Une eau de pluie non contaminée affiche généralement un pH légèrement acide, dont la valeur oscille entre 5,0 et 5,6. Dans un écosystème, plusieurs substances basiques sont normalement disponibles pour neutraliser tout excès naturel d'acidité. Cependant, lorsque le pH moyen du milieu ambiant tombe sous la barre de 6,0, les écosystèmes - et, au premier chef, les écosystèmes lacustres -s'en trouvent endommagés. Sous un pH de 4,5, la vie ne peut plus se maintenir dans l'eau. Or, dans le sud-est du Canada, l'acidité moyenne des précipitations se maintient actuellement sous la valeur de 5,0, alors que des pluies acides présentant un pH de valeur 3,0 sont enregistrées fréquemment.
Si le phénomène des pluies acides est particulièrement dévastateur dans le sud-est canadien, c'est que les principaux systèmes météorologiques placent cette région dans la ligne de propagation des contaminants issus des grandes agglomérations industrielles du centre des États-Unis. Or, la roche sous-jacente de nature acide qui constitue le bouclier laurentien diminue le pouvoir tampon qu'exercent les terres face aux précipitations acides.
S'il est effectivement reconnu que les pluies acides qui affectent le Canada sont principalement d'origine américaine, cela ne doit pas occulter le fait que les industries canadiennes contribuent elles aussi à l'acidification à outrance de la biosphère. Ce n'est pas parce que nos contaminants acides se ramassent au beau milieu de l'Atlantique qu'ils sont moins toxiques ou néfastes pour autant...
Les rejets industriels dans l'atmosphère sont aussi responsables d'un autre phénomène grave, soit l'appauvrissement de la couche d'ozone, principale protection de la biosphère contre le rayonnement solaire ultraviolet. Depuis 1985, les observatoires ont noté que la concentration de cette couche connaissait d'importantes variations, au point de s'amincir de 40 p. 100 aux latitudes polaires. Ce printemps, à la latitude de Montréal, le rayonnement ultraviolet dépasse la moyenne pendant près d'une heure, entre midi et 13 heures. Les milieux médicaux associent la recrudescence des maladies de peau et des yeux à ce phénomène.
Mais le plus important cadeau environnemental légué par plusieurs décennies de développement capitaliste reste à être déballé. À l'échelle planétaire, l'utilisation de combustible fossile libère actuellement quelque 5 milliards de tonnes de carbone, annuellement, dans l'atmosphère, soit 10 fois plus qu'au début du siècle, auxquelles s'ajoutent, à chaque année, deux milliards de tonnes supplémentaires, conséquence de la disparition progressive des forêts. Grâce aux indices géologiques, notamment les carottes extraites des calottes polaires, on a établi que la concentration en carbone dans l'atmosphère dépasse maintenant de quelque 20 p. 100 la moyenne des 160 000 dernières années ! Le Canada est l'un des premiers « producteurs » de carbone atmosphérique au monde ; le recours à la combustion fossile y augmente de 1 p. 100 par année.
Même si des mesures correctives « instantanées » à l'échelle planétaire étaient adoptées - hypothèse combien peu probable -, les changements climatiques demeurent indubitables. D'ici 2025, on prévoit un réchauffement atmosphérique de l'ordre de 1,5 à 4,5°C. À titre de comparaison, un refroidissement de l'ordre de 5 à 7°C est suffisant pour provoquer un âge glaciaire. [Des chiffres plus récents de 1995 et présentés à la Conférence de Kyoto ont réajusté à la baisse le réchauffement mais la tendance se maintient, alors qu'on évalue un réchauffement de 1 à 3,5°C d'ici 2100, et l'augmentation du niveau de la mer de 15 à 95 centimètres. Le taux de réchauffement de la planète serait le plus important jamais vu au cours des 10 000 dernières années, selon le document de l'ONU. - NDLR]
Cependant, les répercussions d'un tel réchauffement sont plus difficiles à prévoir et, de ce fait, plusieurs hypothèses circulent. Il demeure néanmoins certain que le relèvement des océans associé à la fonte - même minime - des calottes glaciaires feront disparaître une grande partie des littoraux, soit les terres les plus fertiles de la planète. Toutefois, et moyennant plusieurs centaines de milliards de dollars ainsi qu'une ponction accrue dans les réserves énergétiques mondiales, les pays riches - qui sont pourtant les grands responsables de la situation - pourront toujours se payer la construction et l'entretien de systèmes de digues et de pompages pour protéger leurs littoraux. De tels aménagements sont impensables pour les pays du tiers-monde - ceux-là même qui vont le plus souffrir de la situation.
L'eau est disponible en grande quantité au Canada ; c'est sans doute pourquoi il s'y consomme, là plus qu'ailleurs dans le monde, beaucoup d'eau propre à la consommation. La consommation domestique canadienne en eau douce est la deuxième au monde, avec ses 360 litres par personne et par jour. Outre l'agriculture, l'industrie consomme elle aussi de gigantesques quantités d'eau à l'échelle mondiale. Bien qu'une partie de cette eau est incorporée à la fabrication de produits, la majeure partie sert d'agent refroidisseur ou d'eau de lavage. Cette eau est ensuite retournée dans l'environnement, souillée par une pléiade d'éléments toxiques.
Au Canada, par exemple, l'industrie des pâtes et papiers est l'une des plus grandes sources de dioxines et de furannes, deux substances gravement pathogènes. Les grands lacs et le Saint-Laurent sont pollués par les rejets industriels au point de menacer, en maints endroits, la santé publique.
À l'échelle du globe, les métaux lourds et les composés organochlorés sont, avec les hydrocarbures et les matières organiques, les principaux contaminants de l'hydrosphère. Si les deux derniers sont relativement faciles à filtrer - il ne s'agit, bien souvent, que d'une question de gros sous - cela est loin d'être le cas pour les deux premiers. Leur toxicité n'a d'égal que leur faculté de se répandre insidieusement, et ce jusque dans la chaîne alimentaire, où ils ont la propriété de se fixer. Leur rejet dans l'environnement représente à coup sûr une bombe écologique à retardement, dont les conséquences demeurent à être appréhendées.
Les polluants déversés dans les cours d'eau s'accumulent, ultimement, dans les zones côtières. En 1989, le Canada a fermé 39 p. 100 des régions de la côte Atlantique convenant à la récolte des crustacés et des coquillages, lourdement contaminées par des métaux lourds et des matières fécales. Toujours en 1989, 38 p. 100 des eaux usées domestiques - les égouts - en zone côtière étaient rejetées à la mer sans aucun traitement. Depuis 1975, la superficie des zones fermées à la récolte des crustacés n'a cessé d'augmenter annuellement.
Le transport maritime, pour sa part, est responsable de la moitié de la quantité de pétrole que l'on trouve en mer. Les déversements de pétrole sont loin d'être tous accidentels. Le lavage des soutes et le lestage des navires vides sont des pratiques connues pour être néfastes pour l'environnement.
Entre 1976 et 1987, au Canada, le pétrole et les déchets industriels constituaient 97 p. 100 des rejets dans l'Atlantique, et 80 p. 100 des rejets dans le Pacifique.
Si les rejets industriels constituent, ici comme dans le reste du monde, la première source de souillure en terme de quantité, ils le sont également en terme de toxicité. Au Canada, rejetés à coup de huit millions de tonnes annuellement (1986), les déchets industriels dangereux sont cinq fois plus abondants que les déchets domestiques de nature semblable (peinture, piles, produits nettoyants...). On compte au pays pas moins de 1 000 sites contaminés par l'accumulation de ces déchets, dont une cinquantaine sont sans propriétaire connu ! On se souviendra de l'affaire de Love Canal, en 1970, dans la région de la rivière Niagara, alors que 1 000 familles avaient été obligées d'abandonner leur foyer quand on avait découvert que leur quartier avait été construit sur un site d'entreposage de BPC. Déjà, en 1940, toujours en Ontario, une fuite de déchets radioactifs, à Port Hope, avait provoqué les mêmes conséquences pour les résidentes et résidents. Plus près de nous, dans l'affaire de la Balmet (contamination au plomb) à Saint-Jean-sur-Richelieu, ou à l'occasion de l'incendie du dépôt de BPC à Saint-Basile-le-Grand, nous avons été à même de constater que la production et la disposition de ces substances représentent un très grave problème, à l'échelle du globe.
À peu près tous les processus d'épuration des rejets industriels mènent à un cul-de-sac à retardement : on aura beau intercepter les contaminants avant qu'ils aboutissent librement dans l'environnement, la question de leur toxicité et de leur entreposage demeure entière. Ainsi, selon certaines estimations, advenant la cas où l'industrie des pâtes et papiers, première dévastatrice de forêts et grande pollueuse de cours d'eau, s'engageait résolument dans la verte voie du recyclage du papier, en quelque 20 années, la planète serait aux prises avec de gigantesques - et particulièrement toxiques - montagnes de résidus du désencrage.
Par ailleurs, bien que certains déchets industriels dangereux puissent être neutralisés ou détruits, cela n'est pas sans engendrer un certain paradoxe écologique. C'est le cas, entre autres pour les BPC et certains pesticides, qui, lorsqu'incinérés à de très, très hautes températures, se décomposent effectivement en matières toxicologiquement inertes. Bien que le procédé soit efficace - là n'est pas la question -, il n'en demeure pas moins que pour fonctionner, il doit consommer de grandes quantités de combustible fossile et contribuer à son tour au problème de pollution atmosphérique.
Certains se plaisent à dépeindre le drame environnemental comme le prix à payer pour notre bien-être moderne. C'était là, en partie, le message que les émissaires du gouvernement canadien allaient porter à la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement, tenue récemment à Rio de Janeiro. Mais du « bien-être » de qui parle-t-on au juste, lorsqu'on jauge dans leur ensemble les dividendes de quelques dizaines d'années de développement industriel sauvage et de gaspillage sans limite comme seul le capitalisme peut le permettre ? Sans aucun doute s'agit-il ici du « bien être » de celles et ceux - la minorité - que le capitalisme aura enrichis. Quant aux autres, elles et ils devront se contenter du poids de la facture à payer, comme cela est déjà le cas pour les peuples du tiers-monde.
Agriculture, environnement et pays dominés par l'impérialisme
L'état de la planète ne cesse, de jour en jour, de s'aggraver. De nouvelles découvertes alarmantes viennent, avec une régularité imperturbable, s'ajouter au diagnostique écologique déjà peu reluisant, remettant en cause, un peu plus chaque fois, notre capacité réelle à surmonter ces problèmes un par un, en rectifiant à la pièce ce qui parait devoir être corrigé, sans en chercher les causes profondes. A cet égard, l'exemple de l'agriculture est, entre tous, particulièrement révélateur.
Vers 1700, l'écart du produit intérieur brut (PIB) entre pays pauvres et pays riches est de l'ordre de deux pour un en faveur des derniers. Par la vaste entreprise de pillage qu'ils ont commandée, les capitalistes n'ont pas contribué à diminuer cet écart, qui s'est plutôt multiplié par un facteur de plusieurs dizaines. Aujourd'hui même, l'écart continue à se creuser.
Or, les capitalistes ne sont pas du tout à la veille d'abandonner leur domination impérialiste - peu importe ce que les prophètes du nouvel ordre mondial peuvent laisser croire - d'eux mêmes, parce que c'est en très grande partie à cette domination qu'ils doivent la survie de leur classe et du système. Et c'est en affamant encore plus les populations du tiers-monde qu'ils comptent retarder encore l'échéance de leur déroute. La seule chose qu'ils peuvent promettre aux milliards de personnes qui, aujourd'hui, vivent dans des conditions infra-humaines, c'est une détérioration encore plus grande.
Un regard sur le développement de l'agriculture depuis 300 ans permet de voir comment une telle perspective d'horreur est possible.
De 1730 à 1780, d'abord en Europe, puis en Amérique du Nord, survient la révolution agricole. Cette révolution est caractérisée par le développement de cultures artificielles par l'utilisation de l'énergie animale. L'apport animal se fait de deux manières complémentaires et essentielles l'une à l'autre : l'apport d'énergie mécanique (pour travailler les sols) et l'engrais issu des déjections animales (pour maintenir la cohésion des sols travaillés). Cette période est marquée par un prodigieux bond dans la productivité du travail agricole, de l'ordre de 40 p. 100, bond qui permettra à la révolution industrielle de voir le jour. L'introduction, en 1820, des premiers engrais artificiels, une trouvaille du colonialisme (ces engrais sont fabriqués à partir de matières premières importées à bon marché), vient encore améliorer la production agricole.
De 1820 à 1950, l'activité agricole est de plus en plus soumise aux lois du marché et aux soubresauts de l'économie ; les denrées agricoles deviennent des objets de spéculation. Cette période est caractérisée par un apport toujours croissant des engrais artificiels, dans le but d'augmenter encore plus la productivité des sols. Mais cette augmentation de productivité devient de moins en moins marquée. En Europe, en 1950, la production cesse de s'accroître, malgré des apports toujours plus massifs d'engrais. C'est à cette époque également que commencent les problèmes de pollution de la nappe phréatique. Par contre, dans les pays en voie de développement, qui viennent d'accéder - ou qui sont sur le point d'accéder - à leur indépendance, leur « révolution agricole » est déjà compromise par la pénurie d'engrais.
À partir de 1950, l'introduction de la mécanisation - et bien sûr la disparition des animaux de trait - et la spécialisation accrue des entreprises agricoles qu'elle permet, viennent modifier de façon majeure l'activité agricole, qui se met à dépendre entièrement de l'énergie fossile, tant pour le travail mécanique que pour les engrais. Certes, les surfaces cultivées augmentent, mais les sols s'appauvrissent rapidement en matière organique tout en subissant le compactage dû à la circulation d'une machinerie toujours plus lourde. C'est le début d'une période de « contre-révolution » agricole, où dépérissent les sols. On tente alors de compenser ces effets néfastes en introduisant toujours plus de moyens lourds et coûteux. Dès lors l'accroissement des efforts de production s'accompagne d'une baisse de cette productivité agricole.
De 1950 à 1976, les surfaces mondiales cultivées en céréales ont augmenté de 22 p. 100, ce qui a occulté en partie le phénomène du dépérissement des sols et de la baisse de productivité. Mais depuis 1976, les surfaces sont elles aussi en régression.
Si, en 1960, l'agriculture produisait 46 kg de grain par kg d'engrais, elle n'en produit plus que 13 kg en 1980.
En 1987, aux États-Unis - le « grenier » du monde - la destruction des sols dépasse de deux milliards de tonnes la formation de nouveaux sols. A l'échelle mondiale, le déficit est de 26 milliards de tonnes.
De 1950 à aujourd'hui, la consommation agricole en équivalent pétrole a quintuplé, alors que la production n'a pas même triplé.
Ici même, le gouvernement canadien admet, dans son étude intitulée L'état de l'environnement au Canada, que la productivité agricole est dorénavant largement freinée par l'érosion, la dégradation et la compaction des sols, ainsi que par la contamination des masses d'eau. Ainsi, la quantité de matière organique présente dans les sols - et essentielle à l'activité agricole - a diminué de moitié depuis le début du siècle. Partout au Canada, l'érosion provoque une perte des sols de 20 à 50 fois supérieure à son taux de formation. Perçue à l'origine comme facteur important de développement agricole, la machinerie moderne de plus en plus lourde compacte les sols au point de réduire leur rendement jusqu'à 60 p. 100.
De plus, la période allant de 1970 à 1985 a été marquée par un recours de plus en plus massif aux pesticides. La moitié des terres agricoles canadiennes en sont maintenant largement arrosées, ce qui provoque d'importants problèmes de contamination des nappes d'eau pourtant les plus abondantes au monde. C'est sur cette trame de fond déjà pas très reluisante qu'est venu se greffer, depuis quelques années, le problème de l'acidification des sols, et des nécessaires traitements qu'il impose. Ici comme ailleurs, le « développement » imposé par les lois du capitalisme se mord lui-même la queue.
Cet état de chose illustre l'un des adages écologistes les plus répandus, à savoir que dans un système basé sur le profit, « produire plus » peut signifier concrètement « produire moins », et qui sert de point de départ à la critique du productivisme, soit l'analyse et le procès de ces activités industrielles qui utilisent matières premières, énergie et main-d'œuvre pour assurer la pérennité du Capital, mais qui ne visent pas à satisfaire les besoins de l'humanité (où, encore, qui provoquent des nuisances de loin supérieures à la valeur d'usage de ce qui est produit).
L'anarchie du capitalisme est en train de détruire le potentiel agricole mondial. Alors que ce potentiel était en pleine croissance, les peuples du tiers-monde n'ont pu obtenir du capitalisme leur juste part. Maintenant que la productivité agricole stagne - et ce à grand renfort d'énergie coûteuse - que la destruction des sols s'accélère et que la démographie à l'échelle planétaire s'emballe dangereusement, comment pourrions-nous croire que le capitalisme leur réserve autre chose qu'une misère encore plus abjecte ?
Car le problème de cette folle démographie, c'est d'abord et avant tout le cauchemar quotidien de tous ces peuples dont le développement a été lourdement hypothéqué par le colonialisme, puis par l'impérialisme. Actuellement, deux milliards d'humains - soit autant que la population du globe en 1930 - vivent dans des conditions infra-humaines, dont une grande majorité dans le tiers-monde. Le taux d'accroissement de la population y est de trois à quatre fois plus élevé que dans les pays riches.
Cela est la conséquence de l'absence de transition démographique équilibrée, contrairement à l'Europe qui, avant le XVIIIe siècle, avait des taux de natalité et de mortalité très élevés, et où l'introduction de l'hygiène et des progrès médicaux se sont étalés sur près de 200 ans. En effet, la baisse du taux de mortalité y a été beaucoup plus graduelle ; le taux de la natalité se rajustait quelques années plus tard. De plus l'Europe bénéficiait au même moment d'une émigration massive vers les nouveaux continents. Par contre, dans le tiers monde, les progrès médicaux y ont été introduits d'un seul bloc, après la deuxième guerre mondiale, par l'impérialisme - et pour son profit ! Les effets auront été prodigieux : par exemple, de 1946 à 1948, l'espérance de vie au Sri Lanka est passée de 42 ans à 54 ans ; en France, il aura fallu 45 ans (1880-1925) pour arriver aux mêmes résultats.
La question démographique représente plus qu'une difficulté passagère : il s'agit d'un problème grave dont les solutions ne sont pas légions. D'abord, les miracles n'existent pas et la capacité agricole mondiale ne peut soutenir un tel taux d'accroissement (ce qui ne veut pas dire que les récoltes mondiales sont insuffisantes aujourd'hui). Ensuite, la pression démographique atteint son paroxysme là ou l'agriculture, pour des raisons à la fois économiques, climatiques. . . et démographiques, ne réussit pas à décoller. Enfin, les pays riches sont tous en train de devenir hermétiques à l'immigration.
Une étude démographique parue à Washington, en 1986, suggère un taux de croissance « tolérable » qui se situe à l p. 100 (soit un taux semblable à celui qui prévaut actuellement dans les pays impérialistes, Chine et Japon inclus). Le précision de ce chiffre importe peu ; on se rend facilement compte que le tiers-monde, avec son taux de croissance variant entre 3 et 4 p. 100, se situe loin au-delà.
D'autres éléments au problème de l'alimentation
Poser un regard sur la question de l'agriculture, c'est prendre la mesure à la fois des problèmes de la faim et du sous-développement ainsi que de ceux de l'abondance qui tue. Mais l'agriculture n'est pas un cas unique, loin de là.
Les pêcheries ont subi un sort similaire. Selon des chiffres de la FAO, il se pêchait 20 millions de tonnes de poisson en 1947. Après l'introduction de la mécanisation, il s'est pêché 69 millions de tonnes de poisson en 1969 et il aurait dû s'en pêcher 140 en l'an 2000. Mais depuis 1970, les prises tombent de plus en plus sous les prédictions, au point où il ne s'est pêché que 85 millions de tonnes de poisson en 1987. Par exemple, les captures d'aiglefin de l'Atlantique-Nord sont passées de 250 000 tonnes en 1965 à seulement 20 000 tonnes en 1975.
Le Canada n'échappe pas au phénomène. Après de fortes années de croissance, entre 1950 et 1970, les captures de poissons de fond se sont mises à régresser, tant en nombre qu'en poids, indice incriminant sévèrement la surpêche. Selon le gouvernement canadien, le stock de morues de I' Atlantique aurait atteint, à l'heure actuelle, son seuil critique.
La surpêche, rendue possible par les mégaflottes de bateaux-usines, constitue la première cause de ces chiffres désastreux. Mais la pollution, elle aussi, a des effets négatifs sur la reproduction du poisson. La mer contient maintenant des concentrations non négligeables de DDT, de mercure et même du plutonium (l'industrie nucléaire aurait-elle enfin trouvé un lieu de stockage « sécuritaire » pour ses déchets ?). Selon un rapport de l'ACDI (1986) on y trouve également le millième de la production en haute mer de pétrole (3,5 millions de tonnes par an).
La déforestation représente également un problème crucial. Le déficit forestier québécois s'établit à 13 millions de mètres cubes par année. La forêt tropicale disparaît à coup de 10 millions d'hectares par an (à ce rythme, elle devrait avoir complètement disparu dans l60 ans). Or, la consommation de bois ne cesse d'augmenter d'année en année. Actuellement, l milliard de personnes ne peuvent cuire leur repas, dans 10 ans, elles seront 2,5 milliards.
Le déboisement sauvage joue un rôle important dans le phénomène de l'érosion des sols et des crues dévastatrices. De plus, il nous prive de la seule arme que nous possédons pour amoindrir l'accumulation du gaz carbonique dans l'air, craché à grand renfort de cheminées et de tuyaux d'échappement et responsable de l'effet de serre.
Le tiers-monde doit rompre avec la domination impérialiste ! Le développement industriel, en Afrique, est à l'image de celui de son agriculture. Selon René Dumont, sur 100 usines, 20 à 25 p. 100 sont en état de marche, 50 p. 100 souffrent d'un manque chronique d'investissements et de main-d'œuvre qualifiée, alors que 20 p. 100 n'ont jamais été en mesure de fonctionner. Il faut dire que l'effort économique y est d'abord mis sur les exportations de matières premières ainsi que, paradoxalement, de produits agricoles, dans le but d'amasser le maximum de devises étrangères, histoire d'arriver à rembourser aux pays riches une partie de l'énorme dette. L'économie africaine est donc extrêmement vulnérable aux fluctuations de prix des matières et des produits de base. Or, les pays dominés sont les éternels perdants au jeu du libre marché, parce que l'arbitrage s'y fait, comme pour la dette, sous la tutelle des pays impérialistes.
L'accumulation des richesses, dans les pays impérialistes, n'est pas synonyme d'espoir pour le tiers-monde. Bien au contraire, la voie dans laquelle ces peuples sont dirigés mène droit à la misère la plus noire et à la banqueroute. Pour se payer sa vaste entreprise de gaspillage de grand luxe - entreprise qui a mené dans la situation de cul-de-sac environnemental que l'on sait -, l'impérialisme leur a littéralement enlevé le pain de la bouche. Maintenant, l'impérialisme s'apprête à leur en enlever encore plus, à piller davantage les ressources de la planète, pour contrer ses propres nuisances, et sans pour autant augmenter l'abondance des vivres.
La récupération écologique est en marche
Le capitalisme est apparu de plus en plus clairement comme un système de mort, d'injustice et de désolation. Les bourgeoisies ont donc eu peur que l'humanité ne les condamne pour de bon. Elles ont investi le champ de la lutte pour la protection de l'environnement, de la même manière que jadis elles ont feint de s'occuper de la santé et de la sécurité des travailleuses et des travailleurs, c'est-à-dire avec l'intention d'empêcher que ceux-ci et celles-ci ne les renversent ! Cela a donné des réformes limitées, un renouvellement des réglementations, des accords internationaux, des opérations grandioses dans le style de la Conférence de Rio, et finalement beaucoup de surenchère électoraliste. Tout ça en même temps que l'écologie politique diluait ses aspirations au « changement radical » dans une intégration en douceur à la politique des grands pays capitalistes développés.
Il est devenu évident que les préoccupations environnementales de tout ordre, la « conscience écologique », surtout cette conscience tronquée et incomplète dont nous parlions, sont en progression et balaient un certain nombre de résistances. La Commission Brundtland, créée en 1983 par l'ONU, mais associée aux secteurs réformistes et social-démocrates du capital européen, a montré par son rapport en 1987 la pénétration d'une perspective écologique dans la politique de la bourgeoisie.
En juillet 1989, le sommet annuel du groupe des 7 (le cénacle des pays impérialistes) à Paris proclamait que la préoccupation environnementale devait dorénavant être une donnée prioritaire du développement économique. Le « Plan vert » du gouvernement canadien reprend la même idée.
Ils ne sont plus rares les capitalistes qui se revendiquent de l'écologie. Tylle Necker, le puissant patron des patrons allemands disait qu'il fallait « faire de l'environnement le troisième facteur de production après le capital et le travail ». Pour un autre, Jean Taillandat, de la direction de la compagnie Esso-France admettait sans difficulté que sa firme pouvait vivre avec l'écologie : « Ce n'est pas mauvais que l'opinion publique devienne écologiste parce que cela veut dire que le consommateur accepte de payer le prix pour un produit moins polluant. On veut un monde moins pollué. Il faut accepter de la payer. » (cité dans L'équivoque écologique)
Maximilien Gege, du Groupe de travail allemand pour la gestion écologique avait des élans encore plus pressants lorsqu'il affirmait : « De nombreux responsables d'entreprises sont en train de passer à côté de bénéfices futurs. Ceux qui, à l'heure actuelle, ne se préoccupent pas de la question mettent en danger la vie de leur entreprise et les emplois qui vont avec. » (dans un article du Financial Times) Évidemment, la bourgeoisie trouve une motivation pour ce capitalisme vert, non seulement dans la facilité avec laquelle elle parvient actuellement à écouler sur le marché les produits et les services qui ont une image écologique, mais aussi parce qu'elle est contrainte à consacrer une partie de la plus-value à réparer ou à protéger l'environnement. L'Union des banques suisses avait estimé que les pays de la CEE consacreraient en 1991 au chapitre de la protection de l'environnement entre 125 et 175 milliards de dollars. Ces contraintes, les capitalistes veulent les transformer en sources de profits.
Malgré les limites et les erreurs importantes de ses positions sur le procès actuel de transformation de la société capitaliste, André Gorz, un des auteurs marquants des débuts de l'écologie politique, décrivait très bien dans une entrevue accordée au mensuel français Partage, (et reprise dans son plus récent livre) l'évident développement du capitalisme vert. « Le mouvement écologiste ne se réduit pas à demander la protection de l'environnement. Et s'il s'y réduit, ses demandes finiront tôt ou tard par être prises en compte par le capitalisme - et rien ne changera. Nous aurons - nous avons déjà - un éco-business, une éco-industrie, et nous pouvons avoir une techno-écosphère voire un technofascisme comme il en a été décrit par la science-fiction. Le capitalisme peut développer un éco-business très rentable en réponse à des commandes publiques, de même qu'il a développé une industrie d'armement très rentable. Et il peut, en réponse à de nouvelles normes de pollution, mieux éliminer et recycler les rejets et les déchets industriels, adopter des technologies différentes plus coûteuses en capital, quitte à augmenter ses prix et accroître les inégalités. C'est dans ce sens que nous allons actuellement : celui de la paupérisation croissante des couches pauvres et de l'opulence croissante des couches aisées. »
De nouveaux marchés s'ouvrent, et rapidement de puissantes firmes multinationales s'y engouffrent avec la rapacité coutumière des capitalistes. Le cabinet d'étude Frost & Sullivan parle d'un marché de la dépollution en Europe de l'Est de 65 milliards de francs en 1995. La Banque mondiale quant à elle estime le marché de la dépollution dans les grandes villes de l'Asie du sud-est et de la Chine à pratiquement 100 milliards de francs français par année d'ici l'an 2000. Déjà l'impérialisme japonais est parti à la conquête de ce marché et ses compagnies sont devenues les commis voyageurs de la dépollution pour toute l'Asie du sud-est.
Dans l'immense marché de l'automobile, la concurrence commence à s'aiguiser autour des projets de voitures non conventionnelles (électriques ou utilisant un carburant moins polluant comme le gaz naturel ou l'éthanol). General Motors, BMW et Honda veulent prendre l'offensive. Ces géants de l'industrie considèrent que les réglementations plus sévères vont éventuellement faire basculer le marché dans cette direction, ce qui pourrait constituer le cas échéant, une planche de salut pour ceux d'entre eux qui passeront le cap.
Les exemples se multiplient. La poudre aux yeux aussi il est vrai. Mais dans tout cela un arrimage se produit, entre certains secteurs capitalistes et une partie du domaine écologiste. Le premier numéro de la revue française Décision-Environnement, fort sympathique au capitalisme vert, résumait cette jonction : « L'environnement est désormais un secteur de grande opportunité pour les décideurs, pouvant faire gagner, outre l'estime générale, des parts de marché, des électeurs, des opportunités de carrière, du temps sur le temps (et sur les autres). » (Décision-Environnement, nov.-déc. 1991)
Une partie des écologistes ont le nez rivé à ce capitalisme vert et refusent de s'en détacher. Ce sont des apprentis bourgeois au service de la reproduction du capital.
D'autres continuent d'en faire la critique mais refusent les conséquences socialistes et révolutionnaires qu'induisent ces critiques.
L'écologie politique
Malgré de nombreux succès électoraux, qui vont jusqu'à la participation des Verts à l'administration de l'État, dans des municipalités, des régions et des ministères, il demeure évident que l'écologie politique a échoué dans son projet d'agir comme seule médiation possible entre la crise écologique et sa solution.
L'écologie politique a prétendu dès le début des années 70 offrir une alternative véritable aux « systèmes » considérés globalement, aux « productivismes » de droite et de gauche, à la centralisation étatique. Ce n'était pas là un mince mandat. En fait, dans la bouche et sous la plume de ses partisans-nes des premières années, l'écologie politique héritait ni plus ni moins que du mandat de la révolution, un mandat qui avait été selon eux et elles, honteusement abandonné par le marxisme et les partis ouvriers. En réalité, il s'agissait d'une révolution toute différente de celle que prônait le prolétariat révolutionnaire et qui avait drainé les meilleures énergies internationales des classes opprimées et exploitées pendant plus de 50 ans après la révolution d'octobre 1917 en Russie.
Pourtant, et malgré ce projet ambitieux qui fit, sur la base de l'humanisme dominant dans les idées de la contestation de la jeunesse en 68-70, des adeptes en grand nombre, l'écologie politique est vite parvenue au bout de son souffle révolutionnaire, voire même au bout de son appétit de transformations radicales. Le temps d'une vie adolescente, en moins de 20 ans, les projets politiques écologistes ont franchi le rubicond et se retrouvent maintenant, pour l'essentiel, du côté de la gestion des réformes et des compromis avec le capitalisme.
L'économiste français Alain Lipietz, qui après avoir parcouru tous les méandres de « l'alternative » dans son pays (parlent d'alternative ceux et celles qui veulent fédérer politiquement les mouvements sociaux pour offrir un remplacement social-démocrate aux courants ouvriers traditionnels), est devenu un des piliers de la commission économique du parti des Verts, parle, comme d'autres, de la nécessité d'inventer un nouveau grand compromis. Permettons-nous de le citer longuement.
« En d'autres termes, dit-il, le modèle d'organisation du travail alternatif est fondé sur la mobilisation de la ressource humaine. Il est économe en énergie et en capital fixe. Le régime d'accumulation macro-économique assure le plein emploi à travers la croissance du temps libre et du tiers secteur. Le nouveau mode de régulation est fondé sur une gestion négociée des groupes restreints et sur une contractualisation des rapports entre ces groupes. La nouvelle configuration mondiale privilégiera le développement autocentré et les accords de codéveloppement. Quant au contenu de la production et de la consommation, il visera à permettre une reconstitution du potentiel écologique de la planète et privilégiera l'enrichissement culturel. » [...]
« En cette fin des années 80, la montée des périls sociaux, macro-économiques, écologiques, suscite une bien tardive prise de conscience. Au sein de la concurrence libérale-productiviste, émergent des compromis sociaux plus avancés. »
« À la croisée des chemins, l'alternative n'est plus seulement souhaitable, elle devient écologiquement indispensable. Elle s'avère socialement réalisable, sur la base d'un nouveau grand compromis. Le modèle alternatif serait un pas en avant dans la réconciliation conflictuelle de l'initiative et de la solidarité. Un pas en avant seulement. il n'abolirait ni la hiérarchie, ni les rapports marchands. Mais un pas en avant pour des progrès futurs. » (Choisir l'audace)
Sans nécessairement l'avoir souhaité de longue main, beaucoup d'écologistes ont oublié l'audace et ont choisi le compromis, comme les y invitait l'ouvrage d'Alain Lipietz, malgré son titre trompeur. Aujourd'hui, une partie de l'écologie politique aspire à imposer les partis verts comme une composante nécessaire du jeu politique bourgeois auprès des sociaux-démocrates, des centristes ou des libéraux. D'autres, réinventent de six mois en six mois une nouvelle alternative qui va relancer la gauche, mais s'en tiennent au compromis social qui est devenu le nouvel adjuvant de l'écologie politique.
On n'a même plus besoin d'être marxiste pour reconnaître les limites de ces fameuses alternatives. Le journal Folavoine du mouvement rural de la jeunesse chrétienne en France reconnaissait fort à propos que « l'alternative est un anticapitalisme sans colonne vertébrale » (cité dans L'avenir de la société alternative de Dominique Allan Michaud, 1990).
« L'issue, écrivait Pierre Juquin, est dans une pluralité des formes écosociales. » Et il poursuivait : « La réorientation de nos sociétés respectives vers des modes de production et de vie écologiques et humains, cela peut supposer l'utilisation d'instruments économiques comme le marché, ou la planification, mais en position toujours subordonnée. » (Pour une alternative verte en Europe, 1990)
Ce repli vers le compromis social, identique à ce qu'ont proposé dans l'histoire beaucoup de courants politiques petit-bourgeois, et de manière générale commun aux conceptions du socialisme utopique auquel l'écologie politique s'apparente par bien des aspects, s'explique théoriquement par un refus de centrer l'analyse des sociétés contemporaines sur la contradiction principale entre le capital et le travail et sur ses conséquences au niveau des rapports sociaux. Ce refus, il faut le reconnaître pour ce qu'il est, un anti-marxisme dans le champ de la science, de la théorie et de la politique.
Cet anti-marxisme, très militant dans certains cas, tient pour beaucoup à l'offensive de l'idéologie bourgeoise. Celle-ci, il faut le souligner, a trouvé un terrain drôlement favorable dans la dilapidation du marxisme par les courants révisionnistes, l'ex-URSS et les grands partis communistes, dont la responsabilité à cet égard est immense. Sur les questions écologiques entre autres, le faux marxisme prôné pendant des années en URSS, les conceptions théoriques qui en ont découlé (comme les théories de Lyssenko), et les conséquences sur la classe ouvrière et sur l'environnement du développement capitaliste des forces productives dans ce pays principalement, ont entaché le marxisme et le socialisme d'une réputation d'hostilité à l'égard de la nature et de l'environnement, et ont ainsi facilité la tâche des aboyeurs anticommunistes qui, présents dans l'écologie politique comme ailleurs, ont condamné le socialisme sous le chef d'accusation d'être « productiviste », ce qui est une affirmation des plus grossières, malheureusement très répandue.
Ce passé révisionniste a aidé la bourgeoisie, et avec elle l'humanisme petit-bourgeois et ses variantes socialistes utopiques, à appeler au renversement du marxisme sous prétexte qu'il est inapte à saisir et à analyser les réalités contemporaines. Le marxisme à la Brejnev fut sans doute taré d'une telle inaptitude, mais non pas le marxisme-léninisme, non pas le marxisme de Lénine, qui reprochait justement aux rénovateurs de son époque (il emploie cette expression pour désigner Bernstein et ses amis) de n'avoir rien apporté de nouveau à la théorie de Marx. « Ils n'ont pas fait avancer d'un pas la science que Marx et Engels nous ont recommandé de développer ; ils n'ont enseigné au prolétariat aucun nouveau procédé de lutte ; ils n'ont fait que reculer en empruntant des bribes de théories arriérées et en prêchant au prolétariat non pas la théorie de la lutte, mais celle des concessions. » Et Lénine de continuer : « Nous ne tenons nullement la doctrine de Marx pour quelque chose d'achevé et d'intangible ; au contraire, nous sommes persuadés qu'elle a seulement posé les pierres angulaires de la science que les socialistes doivent faire progresser dans toutes les directions s'ils ne veulent pas retarder sur la vie. » (Lénine, dans Notre programme, 1899)
Les néo-réformistes d'aujourd'hui, et beaucoup d'écologistes, ne font que remarcher sur les mêmes vieux sentiers déjà tracés par Bernstein et largement foulés depuis. Ils et elles n'ajoutent rien mais nous ramènent plutôt vers l'arrière, vers les grands compromis sociaux. Les marxistes peuvent de bon droit leur reprocher de retarder, et non l'inverse. Jean-Paul Sartre avait bien raison en 1960 de constater : « qu'un argument antimarxiste n'est que le rajeunissement apparent d'une idée prémarxiste. Un prétendu dépassement du marxisme ne sera au pis qu'un retour au prémarxisme, au mieux que la redécouverte d'une pensée déjà contenue dans la philosophie qu'on a cru dépasser. » (Questions de méthode, 1960)
Nous disons : il faut reconnaître les responsabilités du révisionnisme dans notre faiblesse actuelle. Mais cette reconnaissance n'équivaut aucunement à accepter les retours en arrière et les reculs théoriques. L'écologie politique, qui s'est gonflée des vives inquiétudes que ressent la population face aux problèmes environnementaux et aux misères qu'engendre à bien des égards la vie dans l'enfer capitaliste, opère un tel retour en arrière, en proposant aux masses une alternative qui rebrousse sur l'analyse des contradictions entre le capital et le travail.
On ne mène pas la bataille contre l'exploitation et l'oppression sans théorie révolutionnaire. Le marxisme, en s'imposant dans le mouvement ouvrier, a permis à l'époque de dépasser le socialisme utopique, l'humanisme, les conceptions populistes ou anarchistes, qui quelquefois recueillaient ce qu'il y avait de mieux dans la classe ouvrière, mais butaient plus souvent qu'autrement sur l'essentiel, la nature des contradictions entre les classes sociales sous le capitalisme.
En dévoilant ces rapports et en insistant sur la contradiction fondamentale entre le travail et le capital et sur les formes que cette contradiction revêt (le salariat, la généralisation du règne de la marchandise), le marxisme a indiqué quel est parmi tous les rapports sociaux et les rapports humains, celui qui détermine le plus toutes les autres formes de relation, y compris la relation entre les êtres humains et leur environnement.
Ce n'est qu'après coup, jugeant un peu trop rapidement que cette analyse n'était plus à même de rendre compte de la réalité du monde moderne, et en particulier des écarts gigantesques dans le développement économique des différents pays, qu'une partie des milieux de gauche au niveau international, avec le tiers-mondisme, a progressivement convenu que la contradiction principale maintenant opposait les pays sous-développés du sud aux impérialismes du nord.
Puis, jugeant le point de vue qui précède lui aussi insuffisant, l'écologie politique a subordonné ces contradictions à cette autre : la société des hommes et des femmes face à la nature. Pour beaucoup d'écologistes, les plus graves problèmes d'aujourd'hui découlent pour l'essentiel de notre volonté de soumettre la nature et de la contraindre à nous servir. Il n'y aura de solution qu'en autant que nous cédions devant elle, que nous la laissions avoir le dernier mot.
Toute cette conception est résumée dans la formule de Serge Moscovici : « Les écologistes, en somme, regardent la société du point de vue de la nature. » (dans Pourquoi les écologistes font-ils de la politique ?, 1978)
Recueillir les faits et produire la démonstration empirique des problèmes environnementaux n'est intéressant qu'à moitié. Nous cherchons surtout à résoudre ces problèmes. Nous aspirons à vaincre à la fois les conditions qui nous accablent maintenant, et les périls qui guettent pour l'avenir. La réponse à ces problèmes n'est pas toujours simple, ni automatique. C'est pourquoi il faut demander à la théorie d'orienter le travail de résolution, de fournir la ligne générale.
À cet égard, l'écologie politique ne peut proposer de solutions aux problèmes identifiés en restant enfermée dans la dialectique hommes-femmes/nature. Elle doit traverser la question de la domination impérialiste sur les pays du sud, et surtout, atteindre le rapport déterminant qu'est la domination du capital sur le travail.
Les écologistes qui s'y refusent se condamnent soit à produire des « utopies », des bulles d'écologie appliquée, soit à accepter finalement la subordination de la question écologique aux rapports capitalistes.
C'est pour beaucoup ce qui s'est produit avec l'écologie politique depuis le début des années 70. Elle a contesté le marxisme, mis au monde une multitude d'éco-utopies, proposé des micro-révolutions, des révolutions minuscules, et finalement, pour ce qui compte le plus, s'est ajustée aux rapports capitalistes, aidant en cela les capitalistes eux-mêmes à s'ajuster aux questions écologiques.
Cela revient à affirmer pour nous que l'écologie politique a sans doute déjà un passé plus considérable derrière elle, qu'un avenir à offrir. Ce qui peut paraître pour le moins paradoxal compte tenu des succès électoraux des partis verts ces dernières années, et de la généralisation de ce qui constitue un véritable « tronc commun » écologiste, un discours minimum commun, qui gagne jusqu'aux sphères les plus élevées des grands États bourgeois. Ces succès, indéniables, sont les succès d'un nouveau réformisme, et nullement ceux d'un programme pour « changer le monde ».
D'un côté l'écologie politique actuelle semble éclater à nouveau dans toute sa diversité. Les Grunens d'Allemagne se sont divisés en fractions hostiles après avoir été rayés du Bundestag lors des élections du 2 décembre 1990. Une fraction mène jusqu'au bout l'intégration à l'État bourgeois aux côtés du SPD (le parti social-démocrate), tandis qu'une autre, minoritaire, maintient des positions dites « fondamentalistes ». En France, les succès électoraux des écologistes recouvrent mal les failles d'un électoralisme dominant, grâce auquel l'écologie politique française, à travers Génération-Écologie, les Verts, les courants de droite qui se pointent et les thèmes réactionnaires qui montent, est devenue en peu d'années un véritable panier de crabes. En Italie, un dirigeant des Verts de Florence fait maintenant campagne contre l'avortement et la contraception au nom de la logique du vivant ! De plus en plus d'idées passéistes et réactionnaires labourent l'écologie politique de l'intérieur.
Cette diversité n'est pas seulement signe d'éclatement. Elle est aussi, paradoxalement, la démonstration que le refus d'une politique de classe rend possible justement l'accueil de toutes les classes et l'intégration d'intérêts les plus divers dans un projet politique s'apparentant de plus en plus à une véritable poupée gigogne. Le « ni droite, ni gauche » des Verts français n'est pas qu'un slogan tactique d'enlignement ferme sur le non-enlignement, politique, c'est aussi un signe de générosité envers des valeurs mobiles qui ne se situent par définition, ni nécessairement à gauche, ni nécessairement à droite (le régionalisme, l'anti-étatisme, la non-violence, l'anti-productivisme, etc.).
Mais malgré cette diversité, l'unité de l'écologie politique apparaît quand même dans la notion d'autonomie que les écologistes disent opposer à la fois à l'État et au marché, au socialisme et au capitalisme, considérés tous deux comme des systèmes productivistes équivalents. Cette autonomie par rapport à l'État, par rapport au travail, cette autonomie du quartier, de la communauté, de la région, etc., malgré des dehors alléchants, n'offre que fort peu pour « changer le monde », mais beaucoup d'occasions d'en contourner les réalités les plus fondamentales. Elle baisse somme toute définitivement les bras devant le capitalisme, tout en proposant une critique purement idéologique du socialisme considéré comme l'équivalent de l'État.
De toutes nos forces vers le socialisme !
Le marxisme demandera toujours à être traduit dans une pratique capable de constituer une force pour l'action et pour la transformation de nos conditions d'existence. Cela, les révolutionnaires peuvent y parvenir, dans quelque situation et dans quelque pays que ce soit, en autant qu'ils et elles s'appuient sur les acquis de l'analyse marxiste.
Les écologistes ont reproché aux marxistes de vouloir soumettre la nature, de vouloir la dominer. Cette critique irrationnelle, n'a de sens, au fond, que pour ceux et celles qui opèrent une séparation philosophique entre la nature et les êtres humains, ce que ne fait pas le marxisme. Cette critique prétend que le marxisme est l'héritier des idées et de la philosophie des lumières qui voyaient dans la nature ce dont l'homme se libérait progressivement. S'il y a une part de cet héritage dans le marxisme, celle qui lui vient du renouveau matérialiste et de Feuerbach au début du dix-neuvième siècle est de loin plus importante. Et c'est, à tout prendre, le matérialisme pratique (Marx et Engels parlait du matérialisme pratique comme du communisme) qui reste ce granit sur lequel nous nous appuyons.
Feuerbach avait contesté cette séparation entre l'homme et la nature comme étant une manifestation de l'idéalisme qui reconnaît le primat de la pensée sur l'être. Ce sont les courants idéalistes qui de tout temps ont prétendu que l'esprit, et en l'occurrence l'esprit humain, modelait la réalité matérielle, donc la nature, à sa convenance. La philosophie des lumières a maintenu en quelque sorte ce primat idéaliste.
Par contre le marxisme, en allant au-delà de Feuerbach, qui s'était limité à un matérialisme contemplatif, a conçu l'unité profonde de l'homme et de la nature. Ainsi, Engels écrivait-il, dans Dialectique de la nature : « Les faits nous rappellent à chaque pas que nous ne régnons nullement sur la nature comme un conquérant règne sur un peuple étranger, comme quelqu'un qui serait en dehors de la nature, mais que nous lui appartenons avec notre chair, notre sang, notre cerveau, que nous sommes dans son sein et que toute notre domination sur elle réside dans l'avantage que nous avons sur l'ensemble des autres créatures de connaître ses lois et de pouvoir nous en servir judicieusement. »
Cette unité était également affirmée dans les Thèses sur Feuerbach, si importantes pour la compréhension du marxisme. La première thèse présentait la réalité et le monde sensible, non pas comme des objets, mais comme une activité concrète humaine, comme une pratique.
Les hommes et les femmes sont unis-es au monde sensible par leur pratique et leur activité concrète. Or, tout au long de l'histoire, il y a, ce qui est fondamental, un procès de séparation entre la nature et l'homme qui est aussi en parallèle celui de la désappropriation par la majorité des hommes et des femmes de leur propre activité concrète, de leur travail. Marx l'explique très bien dans Fondements de la critique de l'économie politique : « Ce n'est pas l'unité des hommes vivants et actifs avec les conditions naturelles, inorganiques de leur métabolisme avec la nature ni, par conséquent, leur appropriation de la nature qui demande à être expliquée ou qui est le résultat d'un procès historique, mais la séparation entre ces conditions inorganiques de l'existence humaine et cette existence active, séparation qui n'a été posée comme séparation totale que dans le rapport du travail salarié et du capital. » C'est cette séparation qui culmine et est totalement atteinte avec le capitalisme et les rapports sociaux qu'il instaure. Pour nous donc, le capitalisme est le moment le plus sombre de la séparation des hommes avec la nature.
Les travailleurs-ses et la terre, d'où jaillit toute richesse, disait Marx, sont en fait les sources de la valeur d'usage. Nous savons toutefois que le développement de l'économie marchande, dont le capitalisme industriel et l'impérialisme sont les formes les plus achevées, a signifié tout au long de cette période historique la réduction et la domination de la valeur d'usage par la valeur d'échange, la soumission radicale de l'utilité et du besoin à la marchandise et au profit. La force humaine de travail et la nature ont subi dans la production capitaliste cette même domination.
Nous avons déjà rappelé que le capital forçait « les hommes, sans merci ni trêve, à produire pour produire ». Le capital produit pour l'échange, ultimement pour se reproduire comme capital. De ce fait, seul le capitalisme est au sens propre du mot un productivisme, puisqu'il produit non pas pour satisfaire des besoins, mais pour pouvoir produire à nouveau. En ce sens, et quoiqu'en disent les écologistes, le socialisme est la fin réelle du productivisme.
Marx était clair dans les Manuscrits de 1844, l'abolition du travail aliéné et de la propriété privée par le communisme serait « la vraie solution à la contradiction entre l'essence et l'existence de l'homme, le moment réel de l'émancipation et de la reprise de soi de l'homme, l'achèvement de son unité essentielle avec la nature ».
Nous disons donc qu'il faut rassembler et déployer toutes nos forces vers le socialisme, vers le communisme. Il nous apparait évident que le capitalisme est prêt à intégrer jusqu'à un certain point la protection de l'environnement, mais qu'il n'est pas envisageable qu'il aille au-delà d'un seuil correspondant à une nécessité pratique actuelle pour lui, ni qu'il s'autoréforme radicalement dans le sens de s'abolir lui-même comme mode privé de production.
Les politiques bourgeoises en environnement (la dépollution, le principe pollueur-payeur, le permis-négociable, les éco-taxes sur l'énergie, les engrais ou les déchets, la thèse libérale de l'économie des droits de propriété, la « gestion normative sous contrainte », les accords internationaux, ou encore le Fonds mondial pour l'environnement (FEM) de la Banque mondiale, etc.), resteront toujours des politiques qui conviennent au capitalisme. Même les concessions qu'il est tenu de faire, sous la pression des luttes écologiques ou de certains milieux scientifiques, ou pour éviter qu'un trou dans la coque ne vienne couler tout le navire, lui laisseront longtemps encore la possibilité de discarter les mesures radicales qui le contrarieraient vraiment.
Les enlignements actuels au sommet des États, des gouvernements et des partis politiques bourgeois, visibles comme jamais à l'occasion de la conférence de Rio, servent présentement à installer bien en selle un écologisme qui aurait reçu l'imprimatur de l'impérialisme. Les peuples du monde entier en resteront toujours les éternels perdants, en particulier les milliards d'hommes et de femmes qui vivent dans les pays dominés par l'impérialisme.
C'est pourquoi :
• Nous opposons à la destruction de l'environnement et au gaspillage des forces productives, le socialisme comme seul système véritablement démocratique, égalitaire et émancipateur ;

• Nous soutenons les critiques écologiques du capitalisme qui découlent de la compréhension de ses rouages comme mode de production historique, et dévoilent le plus largement possible ses failles, ses faiblesses et les dangers qu'il fait peser sur l'humanité ;

• Nous rejetons l'écologie politique qui prétend constituer entre le capitalisme et le socialisme une troisième voie, mais qui en fait ne contribue qu'à prolonger l'existence du premier et à retarder l'émergence du second ;

• Nous appelons à la ferme indépendance de classe du prolétariat du monde entier contre les intérêts bourgeois égoïstes des compagnies privés et des États. Nous ne devons servir que les intérêts généraux de notre classe dans sa totalité, en fonction des principes de l'internationalisme prolétarien et de la solidarité avec les peuples opprimés ;

• Nous soutenons ardemment la révolution dans les pays dominés qui s'appuie sur la nécessité de rompre la domination impérialiste responsable de la misère la plus noire, de la famine et de la banqueroute actuelle ;

• Pour rompre avec l'impérialisme, les peuples du tiers-monde doivent se débarrasser des régimes corrompus - et de la sous-bourgeoisie de succursale - qui les gouvernent, pour arriver à reprendre le contrôle sur leur matières premières et leur agriculture.

• Pour une réforme agraire dans le tiers-monde : la terre à celles et ceux qui la travaillent ! Arrêt des exportations ; réorganisation en fonction des besoins alimentaires locaux ; minimisation de la dépendance envers l'extérieur et amélioration de la productivité agricole.

• Pour le démantèlement des armées bourgeoises dans le tiers-monde. Remplacement des dépenses militaires classiques (peu utiles face à l'impérialisme, l'expérience irakienne en témoigne) par l'armement du peuple et la constitution d'armées populaires. Réattribution des budgets vers l'éducation, dans le but d'amorcer la baisse du taux de natalité ainsi que de former une main-d'œuvre agricole et industrielle plus qualifiée.

• Nous luttons pour le renversement du capitalisme. Les puissances impérialistes sont les château-forts de toutes les servitudes subies par l'ensemble des peuples sur le globe. Le monde ne pourra connaître de libération durable que s'il triomphe du capitalisme là où il est le plus fort ;

• Nous pensons qu'il est impérieux d'enlever des mains des capitalistes la propriété et la responsabilité des moyens de production. La satisfaction des besoins humains, l'amélioration des conditions d'existence de tous-tes et de chacun-e et l'enrichissement du bien commun ne sont possibles que par la propriété collective des moyens de production, que par le socialisme. Nous disons « De toutes nos forces vers le socialisme ! » pour :

que la classe ouvrière prenne ouvertement le contrôle des moyens de production ;

qu'elle fasse prévaloir pour de bon le caractère social des moyens de production et des produits ;

qu'elle élimine la production marchande ;

que soit éliminée la domination du produit sur le producteur ;

que soit mis fin au salariat ;

que soit instaurée une planification consciente et rationnelle où ce seront « en fin de compte, les effets utiles des divers objets d'usage pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaire à leur production, qui détermineront le plan » (Engels) ;

que cesse la lutte pour l'existence individuelle ;

que soit possible la disparition de la très ancienne division du travail ;

que l'on puisse supprimer l'opposition entre la ville et la campagne.
D'aucun vont dire : « Nous vous parlons d'écologie, et vous nous répondez : Socialisme ! » C'est vrai, nous l'admettons. Mais ne pas le faire, c'est se contenter de la réponse du capitalisme, puisque c'est lui - le système dominant aujourd'hui, c'est la bourgeoisie qui tient tout entre ses mains. Nous pensons que les prochaines années vont confirmer à travers le monde cette nécessité du combat révolutionnaire contre le capitalisme. Alors les écologistes les plus opportunistes, qui auront lutté tout autant contre le marxisme que contre la pollution, de leur niche auprès de la bourgeoisie, pourront continuer à parler d'eau propre, d'air pur, ils et elles n'en auront pas moins les mains sales.
- Le groupe Action socialiste (1992)
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 4)
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