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Seattle : Pas de victoire sans rupture avec le capitalisme

Lors du dernier sommet de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la ville de Seattle a été le théâtre d'un mouvement de protestation impressionnant, qui a rassemblé des dizaines de milliers de manifestants. Une multitude d'opposants se sont exprimés et ont défendu autant de points de vue différents qu'il y avait de groupes et d'ONGs impliqués. Pour certains, cette pluralité est un exemple à suivre dans la nouvelle voie de la « démocratie citoyenne » qu'ils cherchent à ériger en nouveau modèle. Pour les masses exploitées et la classe ouvrière, le sommet de Seattle s'est avéré un formidable laboratoire politique, mais ce fut pour l'essentiel un laboratoire fermé, circonscrit à la politique bourgeoise, à celle permise et même observée d'un œil conciliant par la bourgeoisie impérialiste qui gouverne les États. La pluralité des opinions exprimées, pour réelle qu'elle fut, a du même coup montré l'absence, sur le terrain politique, du prolétariat en tant que classe.

Pourtant, quelque chose a explosé à Seattle, dans le royaume impérialiste par excellence : en somme, même si ce fut minime, désorganisé, spontané et marginal, ce sont pourtant ces gestes que la bourgeoisie a pourfendus, qui ont défrayé la manchette et révélé la barbarie des forces répressives. Ce sont les actions contre la propriété capitaliste qui ont été discréditées par les médias et même, par le gros des manifestants et manifestantes. Ce qui fut jugé inacceptable par l'ensemble des médias bourgeois et même de l'opposition anti-OMC, c'est pourtant ce qui attaquait le plus directement et dirions-nous, la voie susceptible de faire le plus mal à l'OMC à long terme : cibler vraiment, frontalement, le capitalisme.

En faisant le bilan des événements de Seattle, c'est en découvrant le véritable sens politique de toutes les oppositions, que l'on pourra construire celle qui est la plus juste, celle qui permettra vraiment ici au Canada et partout ailleurs, de nous débarrasser de l'OMC, et de tout ce qu'il représente : la domination de la bourgeoisie impérialiste sur le prolétariat exploité et les masses opprimées à travers le monde.

La démarcation doit se faire prioritairement, non pas sur les méthodes de lutte (d'ordre essentiellement tactique et même, technique), mais sur la ligne politique défendue par les opposants et opposantes. Qui sont nos ennemis, avec qui doit-on s'allier ? Qui attaque-t-on ? Qui doit-on défendre ? Voilà les questions restées sans réponse après les événements de Seattle, et qu'on a réglé un peu trop rapidement en « condamnant » les actions violentes d'un côté, et en encensant les pacifistes de l'autre.

Les masses exploitées qui se battent contre le capitalisme n'ont pas à choisir d'abord entre la violence ou la non-violence, entre la désobéissance civile ou l'attaque contre la propriété. Elles ont à choisir entre construire l'opposition de leur classe ou se placer sous la domination politique de la bourgeoisie ; entre s'attaquer au capitalisme à sa source même, ou construire une opposition « citoyenne », une politique du moins pire pour un « capitalisme à visage humain ». C'est ce choix politique qu'ont symbolisé les manifestations de Seattle. Et pour en faire le bilan. il faut en premier lieu situer le rôle véritable joué par l'opposition dans l'échec des négociations de l'OMC.

Les capitalistes ont échoué... à s'entendre entre eux

L'Organisation mondiale du commerce a été créée par les États impérialistes en remplacement du GATT, pour élaborer et mettre en place des politiques monétaires et financières communes entre les États capitalistes pour favoriser les échanges commerciaux. Aujourd'hui, après plus d'un siècle de développement du capitalisme, désormais étendu à l'échelle du monde (et même dans les zones les plus reculées), celui-ci s'est développé à son stade impérialiste, c'est-à-dire au stade du capitalisme monopoliste. Dans un marché apparemment de plus en plus « libéré », la concentration du capital et de la propriété privée des moyens de production entre les mains d'une bourgeoisie impérialiste de plus en plus minoritaire, ne cesse dans les faits de s'accentuer à l'échelle de la planète. À l'autre extrême, une majorité chaque jour plus nombreuse se retrouve dépossédée des fruits de son travail, réduite à la pauvreté et au chômage, à l'exode des campagnes vers les villes, à la misère criante et à la répression.

C'est dans ce contexte que les 134 États membres de l'OMC se rencontraient à Seattle à la fin du mois de novembre dernier. 134 États représentés par des gouvernements bourgeois, qui représentent eux-mêmes, non pas les intérêts de leur peuple, mais bien ceux de la classe dirigeante au pouvoir. Dans un pays impérialiste, comme au Canada, aux États-Unis, au Japon ou en Europe, il s'agit de la bourgeoisie monopoliste en quête de nouveaux marchés pour écouler son surplus de marchandises et investir des surprofits faramineux dont elle ne sait plus quoi faire. Pour y arriver, cette bourgeoisie doit faire tomber toutes les entraves « protectionnistes » des pays vers lesquels elle souhaite écouler ses marchandises, ou qui l'empêchent d'investir librement dans les secteurs les plus rentables pour elles (et indépendamment des besoins des populations locales). Tel est le programme des bourgeoisies impérialistes aujourd'hui.

Mais à l'heure actuelle, elles font face à plusieurs obstacles, qui entrent en contradiction. D'une puissance impérialiste à l'autre, les cibles dans le marché ne sont pas nécessairement les mêmes, selon les secteurs de la production où les bourgeoisies monopolistes se sont développées : en Europe, par exemple, les monopoles de l'industrie agro-alimentaire souhaitent écouler leur marchandise librement dans le tiers-monde, mais s'insurgent en même temps de ne pouvoir pénétrer le formidable marché américain, où les monopoles utilisent l'État qu'ils contrôlent pour faire adopter des lois leur donnant pratiquement l'exclusivité du marché intérieur. D'où les exigences européennes avant même la conférence de Seattle, pour déréglementer de nouveaux secteurs, là évidemment où leurs multinationales sont en meilleure position. Les États-Unis, quant à eux, qui règnent en maître dans tout le secteur de la haute technologie et de l'information, veulent pousser encore plus loin la libéralisation des marchés dans tout le secteur de la propriété intellectuelle, de l'information et de la culture, et rouvrir l'annexe de l'OMC sur l'Accord concernant les aspects de droit de propriété intellectuelle (TRIPS). Chaque pays impérialiste, pour protéger ses secteurs les plus faibles, utilise des mesures protectionnistes à l'interne, mais réclame à grands cris la libéralisation des marchés... pour le reste de la planète ! Ces contradictions entre puissances impérialistes ont en partie joué un rôle dans l'échec des négociations à Seattle.

Dans les pays capitalistes de moindre envergure, la classe dirigeante au pouvoir représente une bourgeoisie nationale passablement « jeune » et qui souhaite préserver le marché intérieur de la concurrence internationale, avec laquelle elle n'est pas en mesure de rivaliser. De plus, cette même bourgeoisie est aux prises (on l'a vu en Corée du Sud et du côté des dragons asiatiques) avec une classe ouvrière qui s'est développée extrêmement rapidement et qui malgré la répression, exerce une forte pression pour améliorer ses conditions de travail et les lois sociales en général.

Mais principalement, ce sont les dirigeants des pays « du Sud » opprimés par l'impérialisme qui ont fait échouer la conférence de Seattle. Un échec éminemment prévisible : deux mois avant le sommet américain, le Groupe des 77, qui rassemble en fait quelque 130 pays « en voie de développement » d'Afrique, d'Amérique du Sud et des Caraïbes, s'était prononcé contre toute nouvelle politique de libéralisation dans le cadre de l'OMC, à moins d'une réévaluation complète des mesures déjà adoptées par l'OMC. Or, les exigences des pays impérialistes, déjà exprimées avant la conférence de Seattle, consistaient essentiellement en l'adoption de nouvelles mesures visant justement l'ouverture encore plus accrue des marchés du tiers-monde. Cette contradiction entre pays impérialistes et pays dominés, ne reflétait pas, loin de là, les aspirations des peuples opprimés d'un côté, ou de la classe ouvrière dans les pays impérialistes de l'autre : il s'agissait pour l'essentiel d'une confrontation d'où le prolétariat et les peuples opprimés étaient exclus. Les États des pays pauvres, loin de se poser en défenseur de leur peuple, cherchaient avant tout à préserver leur propre « droit » à exploiter le prolétariat naissant de leur pays, et à s'emparer des richesses de la terre produites par les paysans pauvres. Quant aux dirigeants impérialistes, leur souci quant à l'adoption d'un minimum de lois sociales (d'ailleurs défendus bien tièdement) ne servait en fait qu'à éliminer leurs concurrents capitalistes des pays pauvres, ces derniers étant bien incapables de rentabiliser leurs affaires sans user de la surexploitation éhontée qui y prévaut encore.

À la lumière de ces contradictions insurmontables aujourd'hui, entre les pays impérialistes et ceux qu'ils oppriment, de même que les propres mésententes existant entre les puissances telles que les États-Unis, le Japon et l'Europe, l'échec - momentané - des négociations était à peu près consacré avant même le début des travaux de Seattle.

Les manifestations et l'opposition massive qui s'est exprimée fin décembre ont permis de révéler l'exercice éhonté auquel se livrent les États à l'intérieur de l'OMC, et surtout son aspect totalement antidémocratique. Il s'agit là d'un aspect très positif. Mais s'il s'agit d'une victoire objective - quoique sans gain - pour les masses, il ne faut pas se leurrer sur les causes de cette défaite de la bourgeoisie. Ce ne sont pas les manifestations qui ont fait échouer la conférence de l'OMC. Attribuer l'échec de la conférence aux manifestations de l'opposition est une illusion. Loin de servir les intérêts de la lutte politique anti-OMC, cette conclusion réduit le mouvement au seul terrain de la lutte pour « plus de démocratie ». Ce terrain de lutte n'est pas celui de la lutte des classes. C'est la continuation de la politique bourgeoise qui consiste à développer la « société civile » et à la faire participer de plain-pied aux plus hautes instances mises en place par l'impérialisme à l'échelle mondiale. Une société civile où le prolétariat n'existe pas en tant que classe.

La participation citoyenne : nouvelle porte de sortie pour le capital

Il y a quelque chose de suspect dans l'empressement de la gauche sociale-démocrate à crier victoire suite aux manifestations anti-OMC de Seattle. Les grands médias eux-mêmes ont adopté un ton bienveillant pour saluer cet appel à la démocratie. Les journaux plus sociaux-démocrates y allaient carrément du ton le plus triomphaliste, certains parlant de « revirement historique », le journal Le Monde diplomatique évoquant même la levée d'une nouvelle « aurore ». Une façon un peu trop unanime de consacrer l'événement comme la nouvelle voie, en fait, la SEULE voie désormais acceptable pour toute opposition sérieuse ; comme si c'était réglé et que maintenant, les multinationales ont « compris » qu'elles devraient tenir compte des revendications des citoyens : plusieurs représentants des gouvernements - jusqu'à Clinton - ont d'ailleurs joué les affranchis, recevant la leçon avec humilité. Le ministre canadien des Affaires étrangères, Lloyd Axworthy est lui-même intervenu en ce sens lors d'un point de presse à son retour de Seattle : « The activist groups are here to stay. They will in future play a greater role in defining government policy. » (Traduction : « Les groupes militants sont là pour rester. Ils seront appelés dans l'avenir à jouer un rôle de plus en plus grand dans la définition des politiques gouvernementales. ») Il a ajouté que cela représentait le premier signe de la « démocratie globale », où les « citoyens ordinaires » et les groupes d'intérêts seraient davantage impliqués dans les domaines habituellement dévolus aux gouvernements.

Le discours du ministre Axworthy (à noter qu'il s'agit tout de même du ministre des Affaires étrangères d'unes des puissances impérialistes mondiales !) n'est pas tellement différent de celui dont se réclamaient pour l'essentiel, la large majorité des ONGs instigatrices de l'opposition à Seattle.

La « participation citoyenne » est en effet au cœur de la stratégie proposée par le corpus des organisations non-gouvernementales (ONG) internationales qui dominent politiquement la contestation autour de l'OMC. C'est ce même corpus qui, chaque année, organise les désormais routiniers « sommets parallèles » (Peoples' Summit) , tel le dernier tenu à Cologne en juin pendant le G7.

Organisés une première fois à Rio de Janeiro en 1992, les sommets parallèles sont désormais devenus le lieu obligé de toutes les oppositions. Dans les faits, loin de contester la légitimité des institutions impérialistes que sont l'OMC ou l'ONU, ces sommets sont devenus au contraire de simples lobbies visant à faire pression sur ces instances, histoire d'aménager dans les négociations entre pays impérialistes quelques clauses « humanitaires ». Le discours politique est simple : démocratisons les organismes supranationaux tels l'OMC, assurons une participation citoyenne à l'intérieur des institutions impérialistes. Et chaque clause « humanitaire » finalement adoptée par ces instances (ce qui prend du temps et n'est pas nécessairement facile) est, selon eux, une grande victoire pour la démocratie.

Mais d'où proviennent ces revendications de la société civile ? Expriment-elles les besoins des masses ? Non : elles reflètent essentiellement le discours traditionnel et social-démocrate du réseau de services, d'institutions communautaires et syndicales qui dans chaque pays impérialiste, est extrêmement développé et financé... par l'État impérialiste lui-même. En toute logique - puisqu'ils en vivent -, ces réseaux et institutions réclament le retour d'un État-providence de type assez classique. La nouveauté étant que celui-ci doit désormais s'associer leur concours, pour légitimer ses politiques et s'offrir l'apparence d'une caution de la population autour de considérations environnementales, culturelles et sociales somme toutes assez modérées. Ces institutions représentent donc à leurs dires, la société civile aux côtés de l'État, lui-même victime des grandes multinationales occultes.

Pour reprendre un exemple bien de chez nous, le modèle prôné par les ONGs à l'échelle internationale est une version mondialisée des sommets du type économiques, chers au Parti québécois depuis son élection en 1995 : après le Sommet économique de 96, qui a établi un consensus de « toute la société » autour du déficit zéro, il nous en promet encore un autre en février, réunissant encore la même « société civile », dûment accréditée et officiellement reconnue comme acceptable, cette fois pour parler de l'avenir des jeunes : des délégués de toutes les centrales syndicales, des groupes communautaires subventionnés, la Fédération des femmes du Québec, les associations étudiantes nationales, et bien sûr, les organisations patronales équivalentes seront toutes conviées à la grande fête « démocratique ».

À l'échelle de l'OMC, ces organisations non gouvernementales s'appellent Corporate European Observatory d'Amsterdam, Third World Network, le Centre international pour le commerce et le développement soutenable (ICSTD, Genève), The Institute of Agriculture and Trade Policy (Minneapolis, USA), Focus on Global South (Bangkok), la Coordination pour le contrôle citoyen de l'OMC, forte de la signature de 1 500 organisations de 89 pays appelant à un « moratoire sur les négociations commerciales et à une évaluation complète du fonctionnement de l'OMC avec une pleine participation citoyenne ». Financées en grande partie par leur gouvernement, ces organisations ont accepté de se mettre sous la tutelle du comité hôte de Seattle, qui accordait les accréditations en vue de toutes les sessions parallèles organisées par les ONGs. Le comité hôte était présidé par le président du conseil d'administration de Microsoft, Bill Gates lui-même, et par le big boss de la compagnie Boeing, Philip Condit.

Plusieurs mois avant la tenue du sommet de Seattle, l'OMC et les gouvernements occidentaux avaient appelé à un dialogue avec des organisations de la « société civile », pour mettre de l'avant un ordre du jour en vue du cycle du millénaire débutant à Seattle. Les ONGs partenaires, celles considérées comme les plus « responsables » ont été financées pour organiser leurs teach-ins respectifs à Seattle. Déjà l'an dernier, l'OMC annonçait un plan pour mettre de l'avant une collaboration permanente avec les ONGs partenaires, tout en concédant que « les ONGs jouent un rôle dans la conscientisation du public au sujet de l'OMC » [1].

Ce discours de la société civile, qui confond le discours des ONGs avec celui des populations, est complètement distorsionné : loin d'exprimer les besoins véritables des masses, les revendications ont passé par une multitude de filtres pour faire en sorte qu'elles soient politiquement acceptables pour la bourgeoisie et les États capitalistes ; en retour, ceux-ci ont permis, voire financé de toutes pièces, l'organisation de sommets parallèles, conférences explicatives, sessions de formation, films, vidéos « humanitaires » qui au bout du compte ont « fabriqué » une opposition de complaisance et qui s'avérait de toute façon inévitable.

Le concept de la société civile, c'est pour beaucoup un détournement des revendications ouvrières par la petite-bourgeoisie intellectuelle et bureaucrate qui règne au sein des ONGs, au détriment d'un véritable point de vue de classe. La même petite-bourgeoisie qui dans les années 70, en pleine révolution culturelle chinoise, quand les luttes du prolétariat s'accentuaient, s'inspirait encore du marxisme. Aujourd'hui, devant la faiblesse politique du prolétariat, elle défend cette fois un point de vue bourgeois et se révèle en fait, bien plus anticommuniste qu'anti-capitaliste.

Bien sûr, à l'intérieur de cette opposition « civile », une foule de groupes d'intérêt se font valoir, des sauveurs de baleine aux protectionnistes de l'AFL-CIO, en passant par les pourfendeurs d'aliments transgéniques, les pacifistes, les groupes féministes et les différentes ONGs. Mais la ligne politique de cette opposition doit être considérée pour ce qu'elle est dans les faits : une opposition qui se situe dans le cadre du maintien du capitalisme et qui accepte, consciemment ou pas, l'hégémonie de la bourgeoisie et de l'impérialisme sur le monde, en exigeant cependant des réaménagements « démocratiques ». Les éléments les plus honnêtes, les plus éclairés sur le rôle du capitalisme comme système et fondement de l'exploitation, doivent absolument se détacher de ce point de vue qui, pour efficace qu'il puisse être à court terme en vue de changements cosmétiques, se révèle extrêmement dommageable à long terme pour le prolétariat.

« L'autre » opposition civile

À côté de cet immense filet parallèle organisé de longue haleine par les ONGs, une opposition plus « populaire » mais bâtie autour des mêmes revendications, s'est également manifestée : regroupées autour du Direct Action Network, une organisation américaine, des séances d'entraînement à la protestation non-violente et de désobéissance civile ont été organisées : c'est de cette mouvance que se réclamait le mouvement d'opposition appelé SalAMI, plus près de nous à Montréal. À défaut de développer un point de vue politique clair, la mouvance non-violente visait plutôt à unir les « citoyens » autour d'une « technique » de protestation, soit celle de la désobéissance civile non-violente. Leur mot d'ordre général autour de l'opposition à l'OMC visait essentiellement à réclamer « plus de démocratie » et en cela, rejoignait tout à fait le discours des ONGs. Elle ne s'en distinguait que dans la méthode d'action de la désobéissance civile.

À défaut d'une opposition ouvrière et populaire s'affichant clairement contre le capitalisme, le mouvement de Seattle a donc été dominé par le plus petit dénominateur commun : un appel à plus de « démocratie » au sein de l'OMC et de toutes les instances internationales du type FMI ou Banque mondiale. Pour l'essentiel, les revendications visent à une participation de la société civile à l'intérieur de ces instances toutes puissantes, représentées habituellement par les organisations non-gouvernementales, les organisations syndicales internationales et les instituts de recherche.

Dans l'optique où ils mettent uniquement de l'avant une « démocratisation » de l'OMC, les ONGs et une large partie du mouvement d'opposition peuvent effectivement crier « victoire » au lendemain de l'échec de Seattle. Mais pour les masses ouvrières et populaires, l'organisation d'un point de vue véritablement révolutionnaire et en rupture avec le capitalisme fait, lui, cruellement défaut. Pourtant, des lueurs d'espoir se sont tout de même manifestées aux heures les plus intenses des manifestations de Seattle, et leur symbolique a à elle seule, à défaut d'organiser, du moins réconforté ceux et celles qui comme nous vouent une haine de classe aux bourgeois et à leurs compagnies. D'une certaine façon, ces gestes, bien plus que les discours « démocratiques » et les chaînes humaines, même s'ils furent marginaux, ont tout de même démontré le vrai sens politique à donner à la lutte anti-OMC, un sens résolument anti-capitaliste. Et c'est sans doute pour cela qu'ils ont tant fait réagir.

Attaques contre les vitrines capitalistes : on a touché la bonne cible

À côté de cette opposition « civile », extrêmement efficace d'un point de vue médiatique, et tolérée (voire encouragée) par certaines bourgeoisies impérialistes elles-mêmes, d'autres points de vue ont tenté de se démarquer, de façon beaucoup plus marginale. Ce sont pourtant ces gestes, hautement symboliques mais infiniment plus significatifs, qui sont les plus formateurs, les plus éducatifs pour les masses exploitées, dans la lutte à construire contre le capitalisme. Formateurs non seulement pour la valeur symbolique qu'ils avaient (s'attaquer physiquement au capitalisme multinational) mais également par les réactions qu'ils ont suscités, tant de la part des forces répressives, des bourgeoisies, que de l'opposition civile elle-même.

Indépendamment de leur appartenance idéologique et de la méthode utilisée, les actions revendiquées par différents groupes anarchistes à Seattle auront au moins eu le mérite d'identifier clairement la bonne cible : le siège social de l'impérialisme. Le 30 novembre en effet, différents groupes anarchistes dont les plus connu sont le groupe d'Eugene en Oregon et l'Anarchist Black Block, masqués pour l'occasion, ont lancé des pierres et dessiné des graffitis sur les vitrines des magasins tels que Niketown, Levi's, Starbuck (multinationale du café), GAP (industrie du vêtement), Fidelity Investment, The Bank of America, US Bancorp, Key Bank et la Washington Mutual Bank (toutes autant d'institutions financières jouant un rôle clé dans l'expansion impérialiste).

Encore plus que leurs actions en elles-mêmes, ce sont les réactions qu'elles ont suscitées qui ont permis le mieux de révéler la faiblesse idéologique du mouvement d'opposition « démocratique ». On peut s'étonner que les formations à l'action non-violente ne permettent pas aux opposants qui s'en réclament, de faire une distinction aussi élémentaire que celle entre la violence de la police contre des manifestants, et celles de manifestants contre le capitalisme. Ce fut une démonstration éclatante du caractère apolitique de l'action non-violente, qui s'est révélée, dans l'action, tout à fait réformiste, au point de défendre la propriété bourgeoise et de réclamer l'intervention des forces policières contre les manifestants « casseurs ».

Un groupe d'intellectuels américains incluant des écrivains et des professeurs tels que Ken Jewell et Daniel Burton-Rose ont fait circuler, peu après Seattle, une lettre relatant les actions et déplorant les réactions des groupes « non-violents », aux heures les plus intenses des manifestations :

« Pendant que le spectre des activités de protestation se produisait, nous avons été témoins de scènes où des activistes "non-violents" ont joint leur bras ensemble en formant une ligne, pour ainsi protéger le magasin Nike contre les attaques d'un anarchiste du Black Block. La police anti-émeute allait bientôt remplacer les "partisans de la paix", comme pour dire : "Nous ferons la tâche maintenant ; vous (les non-violents) protégez la propriété privée volontairement, nous le ferons profesionnellement." À d'autres endroits, durant la journée, les activistes "non-violents" ont démasqué des manifestants en cagoules, et même, à au moins une occasion, ont battu un individu qui agissait contre la propriété privée. »

« [...] Nous avons été témoins de scènes où d'autres manifestants "non-violents" ont critiqué la police, non pas pour avoir engagé une guerre pour vider les rues de Seattle des manifestants, mais parce qu'ils n'avaient pas investi la foule pour en extraire les éléments les plus militants (violents). »

À Montréal, alors que le gourou de l'action non-violente Philippe Duhamel était consacré porte-parole officiel de l'opposition anti-OMC par les médias, on a eu droit à la dénonciation sans équivoque de tous les « casseurs« de vitres anticapitalistes qui se sont courageusement manifestés à Seattle : en direct de la ville américaine et sur les ondes de Radio-Canada, Duhamel s'est fait rassurant : « On a tenté d'empêcher les casseurs de s'attaquer aux vitrines. Des centaines de manifestants sont même allés nettoyer les graffitis qui avaient sali la ville »... Dans le journal Voir, Duhamel en rajoutait, histoire d'associer les militants anarchistes à de vulgaires hooligans, voire à laisser entendre que « ce ne serait pas la première fois dans l'histoire que des agents provocateurs auraient été engagés par des services secrets et les services de sécurité pour miner la crédibilité d'un mouvement et d'une manifestation ».

Même lorsqu'éclairé sur l'origine du groupe de manifestants, à savoir qu'il s'agissait d'anarchistes anticapitalistes, Duhamel a consacré la volonté du mouvement non-violent d'hégémoniser toute action dans une manifestation et d'exclure du mouvement des masses toute expression qui ne se plierait pas au dogme de la non-violence. Dans une entrevue plutôt loufoque à un poste de radio montréalais, CIBL, le même Duhamel en a rajouté, condamnant les gestes des anarchistes sur la base qu'ils étaient antidémocratiques et contre le « consensus » établi. Antidémocratiques ? Et depuis quand la rue appartient-elle à une assemblée générale ? Qui a le droit de parler de « consensus » quand on parle de manifestations de rue... Voilà une conception bien suspecte de ce qu'est la démocratie : ça ressemble finalement beaucoup, non pas à la démocratie des masses, mais bien à celle défendue par nos bonnes vieilles institutions bourgeoises.

Philippe Duhamel et le mouvement d'action non-violente tenaient ainsi le même discours que le dirigeant Sweeney de la centrale syndicale affairiste américaine AFL-CIO, de Michael Moore, de tous les grands dirigeants d'ONGs telle Medea Benjamin, de l'organisation Global Exchange qui ironiquement, oeuvre sur le dossier des « sweatshops ». Citée dans le journal New York Times, Mme Benjamin s'exprimait en ces termes honteux, au lendemain des manifestations de Seattle : « Here we are, protecting Nike, McDonald's, the GAP and all the while I am thinking, where are the police ? These anarchists should have been arrested. » (Traduction : « Nous étions là, à défendre Nike, McDonald's, GAP, et pendant ce temps je me disais : où est la police ? On devrait arrêter ces anarchistes ! »)

La véhémence avec laquelle l'opposition officielle et non-violente a condamné les actions « violentes » fut extrêmement révélatrice de son absence totale de point de vue de classe et surtout, de son absence totale de point de vue véritablement anti-capitaliste : entre les « casseurs » et les vitrines de Nike, elle a choisi de défendre la propriété bourgeoise, allant même jusqu'à nettoyer les graffitis au lendemain des « dommages ». Entre les manifestants et la police, elle a choisi la légalité bourgeoise et réclamé, jusqu'à l'aide des forces policières pour arrêter des manifestants... anti-OMC !

Plusieurs manifestants ont de leur côté salué l'action des anarchistes et ne partageaient pas le point de vue des grands dirigeants de l'opposition civile qui ont condamné les actions violentes contre la propriété capitaliste. Et tant mieux si la réaction de leurs dirigeants fait en sorte qu'ils se radicalisent. Mais il ne s'agit pas uniquement de se radicaliser dans l'action. Il faut aussi radicaliser la ligne politique à long terme, pour en finir avec l'OMC, et donc, nécessairement, avec le capitalisme comme système.

Sortir de la politique bourgeoise, bâtir l'opposition de classe !

N'en déplaise aux éléments les plus honnêtes de la mouvance non-violente, le pacifisme est désormais un concept porté et défendu par la bourgeoisie, jusque dans ses instances impérialistes les plus hégémoniques. En début d'année, l'Organisation des Nations unies (ONU) a décrété que l'an 2000 serait « l'Année de la culture de la paix dans le monde ». Interrogé sur les actions concrètes qui seront entreprises à ce sujet, un haut représentant de l'ONU a fait état de vastes campagnes d'éducation qui prendront appui dans les écoles, et viseront à dénoncer toutes formes de violence dans la vie des jeunes.

Un tel discours de l'ONU est curieusement à mettre en parallèle avec le constat, émis lors d'une importante réunion de l'OTAN un an plus tôt, selon lequel « le XXIe siècle sera celui des insurrections ».

En fait, la résolution de l'un est une réponse au constat de l'autre. C'est la réponse de la bourgeoisie et des capitalistes, devant la peur que ne s'organisent les émeutes et insurrections spontanées des masses face à la misère chaque jour plus grande qu'on leur fait subir.

La réponse du prolétariat se doit d'être tout autre. Aujourd'hui, faute d'une action consciente et organisée sur le terrain politique, la classe ouvrière et les masses exploitées dans les pays impérialistes et ici au Canada, bien que largement majoritaires, sont totalement soumises à la bourgeoisie, et jusque dans leurs propres organisations. Cette soumission s'étend au point que ces mêmes organisations, ouvrières, populaires et communautaires, agissent pour l'essentiel en défenseurs de l'ordre bourgeois, contre ceux et celles qui s'expriment en attaquant concrètement le capitalisme, même si cela se fait spontanément et de façon désorganisée.

À l'échelle du monde, c'est cette même soumission à l'ordre bourgeois qui s'est exprimée à Seattle, par le biais des ONGs et de « l'opposition civile », mais aussi de la part d'organisations qui se voulaient plus radicales dans la forme (la désobéissance civile) tout en tenant essentiellement le même discours.

Il faut résolument sortir du carcan imposteur de la politique bourgeoise. Pour bâtir la lutte contre l'impérialisme et ses symboles les plus puissants comme l'OMC, le FMI et la Banque mondiale, il faut construire une opposition de classe et attaquer sans relâche les capitalistes eux-mêmes, la bourgeoisie et les États qu'ils ont façonnés de toutes pièces. Ces mêmes États qui, loin d'être des victimes des diktats des multinationales - et que la « société civile » devrait défendre -, en sont au contraire les instruments, avec toute leur panoplie d'appareils de gestion du capitalisme, de contrôle et de répression de la classe ouvrière.

Aucune opposition vraiment conséquente ne peut se construire contre le capitalisme, si elle n'est pas d'abord, une opposition de classe. C'est la première démarcation à faire entre l'ennemi principal, l'impérialisme et ses représentants, et nos alliés, soient ceux qui s'opposent à l'impérialisme et au capitalisme. Concrètement à Seattle, la seule opposition conséquente et véritablement anti-capitaliste commandait de se ranger derrière les casseurs de vitres, parce que leurs gestes ciblaient clairement le capitalisme et ses symboles les plus odieux et contre la police qui, elle, était expressément sur place pour protéger ces mêmes vitrines capitalistes. Devant l'alliance qui s'offrait avec les opposants anticapitalistes « violents », les tenants de l'action non-violente, dans leur grande majorité, ont considéré que l'opposition de « méthode » - violence vs non-violence - l'emportait. C'est cette absence de point de vue de classe clair et anti-bourgeois, qui a mené à des aberrations comme le nettoyage des graffitis et la neutralisation des éléments violents dont certains ont même été carrément livrés à la police.

En décembre les médias, depuis trop longtemps ennuyés par l'unanimisme ambiant et toujours à la recherche d'un peu de spectaculaire, se sont complaisamment étendus sur le sujet « Seattle », y voyant enfin une véritable opposition, crédible et acceptable, contre le néolibéralisme, tout en déplorant avec indignation les excès commis par les plus « délinquants » d'entre eux.

Mais c'est le silence qu'ils font sur toutes les véritables luttes du prolétariat, sur toutes les actions révolutionnaires qui pourtant se produisent chaque jour aux quatre coins de la planète, c'est ce silence spectaculaire qu'il faut écouter. C'est ce silence qui nous en dit long sur leur allégeance indéfectible au capitalisme, dut-il être critiqué à ses heures.

C'est ce silence qu'il faut briser, en faisant connaître les exemples multiples d'actions révolutionnaires à travers le monde, en les discutant et en s'en appropriant les leçons.

Les actions telles celles posées à Seattle et les réactions suscitées ont révélé la nécessité de développer le point de vue anti-capitaliste de façon organisée, par une politique qui s'appuie sans équivoque sur les masses exploitées. Le parti du prolétariat, c'est l'expression de cette politique à développer contre les capitalistes, la bourgeoisie, l'État et tous ses appareils répressifs.

Aujourd'hui dans le monde, cette véritable opposition au capitalisme continue à se développer, et tente d'organiser la lutte politique du prolétariat et des masses exploitées, pour détruire le capitalisme comme système économique et politique, et mener le prolétariat au pouvoir. Elle s'exprime dans la lutte contre l'impérialisme, mais aussi plus concrètement par les guerres populaires dirigées par des partis communistes aux Philippines, au Pérou, au Népal, en Turquie, au Bangladesh, en Inde. Sans une guerre contre le capitalisme, menée par un véritable parti prolétarien et communiste, les masses ouvrières et paysannes dans les pays dominés comme dans les pays impérialistes, ne peuvent espérer mettre fin à l'exploitation des classes dominantes, exploitation qui repose sur l'existence même des rapports capitalistes.

Au Canada, il faut à tout prix que les forces conscientes du prolétariat, celles qui ont choisi le camp des exploités, continuent à mener la lutte et à diffuser les idées révolutionnaires pour construire l'alternative au capitalisme et la mener plus loin que la lutte défensive. Les militants et militantes conscients-es doivent s'impliquer pour l'organisation d'un véritable parti communiste, et l'élaboration d'un programme révolutionnaire pour l'abolition du capitalisme et le renversement de la bourgeoisie. C'est à cette lutte que nous nous associons, c'est à cela que nous travaillons en poussant la réflexion sur l'action politique de la classe ouvrière et surtout, en développant la critique sans compromis face au réformisme et au révisionnisme qui dominent outrageusement le mouvement ouvrier et populaire au Canada.

Pour la classe ouvrière, pour les centaines de millions de travailleurs, travailleuses, paysans, sans emploi, pour toutes les masses exploitées de la planète, le discours réformiste autour de la société civile, loin de sonner la fin de l'exploitation, donne au capitalisme et à la bourgeoisie un nouvel élan qui pourra cautionner ses politiques et maintenir l'illusion de la démocratie.

À la lumière de la réalité, le bilan à tirer de Seattle doit s'appuyer non pas sur notre désir bien légitime d'infliger la défaite à l'ennemi tout-puissant, mais sur les vraies raisons qui ont empêché les puissances impérialistes d'imposer comme ils le souhaitaient une accélération des politiques économiques de « libéralisation des marchés ».

C'est un bilan qui doit également analyser la nature de l'opposition, ou en tous cas, des oppositions anti-OMC, afin d'y voir clair. Y voir clair pour faire avancer les idées les plus justes, celles qui feront en sorte de mener la lutte véritable et totale pour la libération des masses exploitées. Pas celles qui les laisseront à mi-chemin comme les radicaux, honnêtes mais inconséquents, qui refusent de poser la question de l'organisation politique ; et encore moins celles qui détournent les masses sur des voies de garage, comme l'énorme appareil réformiste et révisionniste de la social-démocratie qui gouvernent les ONGs, ces illusionnistes qui prétendent que le capitalisme peut être à visage humain.

C'est classe contre classe qu'on pourra gagner !


1) Tiré d'un article de Michel Chossudovsky : « Seattle and Beyond : Disarming the New World Order ».

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 5)

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