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Le combat contre l'OMC exige une lutte consciente contre le capitalisme monopoliste

Le texte qui suit a été distribué par le Communist Voice Organization (CVO) [1] lors des manifestations anti-OMC tenues à Seattle en décembre. Le CVO est une petite organisation marxiste-léniniste des États-Unis, issue du mouvement anti-révisionniste, qui rejette toutefois les contributions apportées par Mao à la science révolutionnaire du prolétariat, y compris l'importante lutte qu'il a menée contre les révisionnistes soviétiques. Malgré les divergences idéologiques que nous avons avec ce groupe, nous considérons que ce texte situe de façon juste et fort complète les enjeux liés au dernier sommet de l'OMC et à l'opposition qui s'y est manifestée.
- Socialisme Maintenant!

Des milliers de personnes envahissent présentement les rues de Seattle pour dénoncer l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Avec raison ! Car cette organisation est celle de nos ennemis, les grands capitalistes de tous les pays ; l'organisation de ceux qui s'engraissent par l'exploitation du travail des autres ; l'organisation qui représente un système économique qui par sa nature même, doit détruire l'environnement pour se développer.

Les protestataires en ont aussi assez de la philosophie néo-libérale de l'OMC et des résultats qu'elle provoque. Depuis l'époque des Reagan et Thatcher, les idées néolibérales ont dominé la pensée et les politiques économiques du capitalisme mondial. Au point où la société construite autour du libre marché et organisée en fonction des seuls intérêts individuels, est désormais considérée comme étant la « norme » pour l'humanité. Ses tenants considèrent toute restriction au marché comme étant une menace. Selon eux, les mécanismes « d'autorégulation » du libre marché résoudraient toutes les difficultés auxquelles les êtres humains sont confrontés.

Pourtant, c'est cette même philosophie qui nous a donné droit à 20 ans de privatisations, de coupures budgétaires (sauf pour les budgets des prisons et de la police) et de désastres écologiques. L'écart entre riches et pauvres s'est creusé de façon scandaleuse, non seulement dans les pays industrialisés, mais aussi entre ces derniers et les pays pauvres en voie de développement. Et tout ce que les tenants du néolibéralisme répondent lorsqu'ils sont confrontés aux véritables effets de leur politique, c'est qu'« il n'y a pas d'autre alternative ».

L'OMC, ce n'est pas tout...

L'OMC a bien sûr pour mission d'instaurer les règles qui régissent le commerce international à l'échelle de la planète, ou de renforcer celles qui existent. Sous l'égide des maniaques du néolibéralisme et du libre marché, cela signifie faire tomber toutes les barrières limitant le libre-échange, comme les lois de protection des consommateurs ou encore les barrières tarifaires ou de protection de l'environnement.

Mais la mise sur pied de l'OMC représente plus qu'un simple projet néolibéral. Tout comme le GATT qui l'a précédée, cette organisation représente un nouveau développement dans les efforts de la bourgeoisie internationale, et particulièrement de ses éléments les plus puissants, pour éviter que ses propres ententes commerciales ne transforment l'économie en véritable chaos à l'échelle de la planète. Au début du siècle dernier, le développement « déréglementé » du capitalisme avait mené les guerres économiques à de vraies guerres ; aujourd'hui, et même si elles s'y préparent tout de même, les puissances impérialistes souhaiteraient éviter une telle conclusion.

Mais peu importe quelle institution sera créée par les gouvernements bourgeois à l'échelle du monde, le système capitaliste va continuer à exploiter les masses et à ruiner la planète. Le capital - qu'il soit détenu par des individus, des groupes ou même des États - se doit de s'accumuler et de croître, à défaut de quoi la guerre contre les concurrents sera perdue. La loi inhérente du système capitaliste entraîne la ruine pour la majorité de l'humanité.

... le néolibéralisme, non plus

L'économie mondiale nous achemine vers de nouvelles crises qui, inévitablement, en viendront à éclater de nouveau. Et possiblement qu'alors, les idées néolibérales d'aujourd'hui seront abandonnées par l'establishment capitaliste, qui mettra cette fois de l'avant l'idée qu'il faudrait plus de régulation et d'intervention de l'État dans les affaires économiques. (Cette tendance a d'ailleurs immédiatement refait surface en 1997-98 lors de la crise financière en Asie).

Mais l'abandon des idées néolibérales par les gouvernements ne signifierait absolument pas que les travailleurs s'en trouveraient plus libres, ou que l'environnement serait mieux protégé... ou qu'on pourrait empêcher de nouvelles crises économiques. À titre d'exemple, on n'a qu'à se rappeler l'époque où les idées keynésiennes dominaient la pensée de la classe dirigeante au milieu du siècle dernier. Le modèle alors proposé mettait de l'avant l'intervention de l'État et une planification améliorée de l'économie mondiale comme étant la voie à suivre pour mettre fin aux crises cycliques du capitalisme.

Selon ce modèle, « l'économie planifiée » ou le « capitalisme progressiste » (à visage humain) allait permettre d'instaurer une spirale allant sans fin vers le haut, là où il n'y aurait plus ni chômage, ni les autres maladies résultant de l'économie de marché.

Sous le keynésianisme, les dépenses déficitaires étaient prises en charge, on subventionnait spécifiquement certaines industries ciblées et l'argent coulait à flots pour constituer des réserves militaires. Différentes réformes sociales ont été adoptées (l'assurance-chômage, l'aide sociale et d'autres aux USA), qui pour plusieurs constituaient à la fois une façon d'étendre le marché des biens de consommation et un filet de protection sociale en cas d'échec pour certains cas individuels. (Et bien que certains tenants du néolibéralisme voient aujourd'hui en Keynes un socialiste, celui-ci disait au contraire que ces réformes servaient justement à empêcher la révolution et le socialisme de se développer). Pour terminer, le keynésianisme a échoué dans sa tentative de sauver le capitalisme des crises économiques pour finalement s'écrouler sous les récessions et l'inflation galopante des années 70. Le néolibéralisme attendait déjà en coulisse.

Aujourd'hui, ce sont non seulement des tenants de Keynes qui attendent en coulisses, mais il s'en trouve d'autres un peu plus à l'arrière qui favorisent différentes variantes du capitalisme d'État (de type social-démocrate comme ce fut le cas en Europe pour une grande partie du siècle), ou même carrément le capitalisme d'État dans sa forme la plus achevée, comme celui qui régnait en Europe de l'Est et en Union soviétique avant son éclatement, et celui qu'on applique encore en grande partie en Chine et à Cuba.

Malgré les drapeaux qu'il agite encore, ce système n'a rien de socialiste, et encore moins de communiste. Les travailleurs y sont traqués, exploités et opprimés par une nouvelle classe de capitalistes, enrichis dans le giron des industries nationalisées et des autres secteurs de l'économie, de même qu'à l'intérieur du parti « communiste » bien mal nommé. Et comme le démontre l'exemple de l'ex-Union soviétique, cette nouvelle bourgeoisie est militariste et impérialiste. Le même exemple (celui de l'URSS) démontre également à quel point les dommages causés à l'environnement sous le règne de ce système sont scandaleux.

Malgré tout cela, devant les désastres de l'économie de marché en Russie et face au néolibéralisme, certains voient encore dans le capitalisme d'État et l'économie planifiée une alternative à proposer. Ceux qui proposent un tel retour en arrière pensent que les problèmes actuels du système sont uniquement dûs à l'incompétence des bureaucrates en place et au manque de démocratie de certains dirigeants au pouvoir, qu'il faudrait remplacer. Le système économique actuel est bon, disent-ils, et il suffirait d'appliquer différentes réformes politiques (ou une révolution à la Trotski, politique mais pas sociale) et une économie mieux planifiée, pour remettre le système sur la bonne voie.

Mais ils se trompent. Car ce faisant, cela ne changerait pas la structure de classe sous-jacente à l'économie d'État ; ces gens ne voient que l'arbre qui cache la forêt. Regardons de plus près le capitalisme d'État en Union soviétique : sous le vernis de la planification étatisée, c'était plutôt une production anarchique qui régnait. Tout le secteur étatisé, les entreprises et les ministères étaient en fait dirigés par des intérêts privés, et furent amenés à se concurrencer pour l'appropriation de la richesse créée par la classe ouvrière. Comme pour tout bon capitaliste, cette concurrence s'est manifestée par la tricherie, la falsification des chiffres des compagnies, etc.

Ainsi, les efforts pour planifier l'économie en fonction de leurs intérêts communs au sein du capitalisme d'État étaient toujours sapés par la lutte de chaque intérêt privé pour accumuler du capital et s'emparer de nouveaux revenus. Des crises se sont ainsi développées un peu partout. Il y eut des périodes de croissance et d'autres de stagnation et d'affaiblissement de l'économie. Les lois de l'économie capitaliste ne pouvaient être surmontées, quelque soit le degré de planification étatique. La seule réponse de la bourgeoisie soviétique pour combattre les crises fut d'en faire porter le poids sur le dos des travailleurs et travailleuses de toutes les couches.

Ainsi, lors des dernières années de stagnation du régime soviétique, les services sociaux se sont progressivement dégradés. En plus de cela, la bourgeoisie capitaliste d'État s'est elle-même tournée vers l'économie de marché pour tenter de solutionner la crise qu'elle vivait. Pendant plusieurs années, cette même bourgeoisie a expérimenté différentes formes de capitalisme inspirées des pays occidentaux (ce que la Chine et Cuba font eux aussi aujourd'hui). Gorbatchev a poussé encore plus loin ce type de réformes avant 1990, adoptant des mesures telle le démantèlement du contrôle des prix.

La compétition anarchique entre les entreprises d'État, les ministères et les différents intérêts économiques ne pouvait qu'amener le capitalisme d'État dans cette direction. À la fin des années 80 et au début des années 90, la bourgeoisie tenante du capitalisme d'État était prête pour l'essentiel à abandonner dans son ensemble ses vieilles formes d'exploitation. Et c'est ce qu'elle a fait. Ainsi, le système du libre marché qui règne aujourd'hui en Russie, avec tous les désastres que l'on sait, est en fait né du capitalisme d'État qui dominait avant lui. À l'évidence, si nous cherchons de véritables solutions aux problèmes de l'humanité aujourd'hui, nous ne les trouverons pas en ressuscitant le capitalisme d'État et tous les désastres qu'il a provoqués.

Le marché mondial n'est pas né dans les années 90

Au cours du XIXe siècle, à l'époque du capitalisme concurrentiel, le marché mondial existait déjà. Avec l'avènement du capitalisme monopoliste au XXe siècle, ce marché a connu une vaste expansion. Des centaines de millions de personnes ont dû quitter de force leur terre pour s'intégrer dans les rapports capitalistes de production. Des centaines de millions d'autres vivent encore aujourd'hui de l'agriculture mais dépendent de l'économie de marché pour survivre.

De plus, depuis les années 70, la Chine a ouvert son vaste marché au reste du monde capitaliste, alors que la fin des années 80 et le début des années 90 ont été marquées par l'écroulement du capitalisme d'État en Europe de l'Est et en Union soviétique (étendant ainsi toujours plus le marché mondial). Dans la même période, certaines colonies ou semi-colonies d'hier se sont industrialisées à différents degrés, et pour certaines, sont elles-mêmes devenues impérialistes.

Cette tendance s'est reflétée dans les années 90 par un mouvement visant à former différents blocs, comme l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est, au sein des anciennes colonies et autres pays en voie de développement, pour mettre de l'avant leurs propres intérêts. L'Union européenne s'est formée pour concurrencer les États-Unis dans la conquête des marchés et l'appropriation des matières premières. L'UE souhaite également étendre sa zone de libre-échange afin de créer un marché commun toujours plus grand pour les biens européens. Et le Japon voudrait lui aussi remodeler sa zone de libre-échange en Asie.

Ainsi, les différentes administrations américaines au cours des dernières décennies ont été maintenues sous pression, éblouies qu'elles étaient par de nouveaux marchés qui s'ouvraient devant leurs yeux, pendant que de nouveaux rivaux apparaissaient dans la course aux profits. Elles ont donc mis en œuvre différentes opérations, telles l'extension de l'ALENA pour inclure le reste des Amériques, l'entente avec le Japon dans l'APEC pour isoler l'Europe de la ceinture du Pacifique, etc. Et pour préparer le soutien à tous ces efforts, les USA ont soudainement « découvert » la toute nouvelle économie globale. De concert avec les PDG des grandes multinationales qu'ils représentent, ils n'en finissent plus de clamer la nécessité de la globalisation, sous peine d'être dominés par la concurrence. Ils crient comme des hystériques pour que tout le monde embarque dans le train du libre-échange. Peu importe que cela mène à plus d'exploitation et à l'appauvrissement pour les travailleurs et les autres peuples du monde. Peu importe que ce train nous mène au suicide, vers la ruine de la planète comme habitat des êtres humains. Il suffit d'embarquer à bord, puisque le chauffeur ne cesse de crier qu'« il n'y a pas d'autre alternative ! ».

Impérialisme et réformisme

Le développement du capitalisme monopoliste n'a pas signifié la fin de la concurrence, mais il l'a au contraire poussée plus loin et a ouvert la voie aux guerres impérialistes et à la militarisation permanente. En fait, l'encadrement du capitalisme monopoliste au sein de l'OMC rend les choses extrêmement difficiles pour ce bloc soi-disant monolithique, ne serait-ce que de s'entendre sur un ordre du jour, livré à lui-même pour traiter de problèmes tels que le commerce des produits de l'agriculture, etc.

Les États-Unis, le Japon et l'Union européenne en sont les principaux acteurs, les USA et l'UE en particulier s'affrontent sur plusieurs sujets à incidence commerciale. D'autres puissances impérialistes de moindre importance (comme le Canada) ont également des désaccords avec les États-Unis, l'Union européenne et d'autres pays impérialistes sur différents sujets.

Ces puissances sont le siège social des corporations multinationales et de leurs PDG. C'est vers elles que se dirige toute la richesse extirpée de l'exploitation forestière en Patagonie, de l'exploration minière en Indonésie et en Papouasie de l'Ouest, ou du travail dans les « sweatshops » en Asie. Ce sont elles qui poussent le plus durement pour le libre-échange. Toutes ensemble, aussi bien que séparément, elles utilisent leur potentiel économique pour s'imposer dans les pays en voie de développement les plus pauvres. Elles ont également en réserve d'autres moyens de persuasion « non officiels » (déstabilisations politiques commanditées par la CIA, ou coups d'États, milices privées, troupes impérialistes) qu'elles utilisent dans le cas où un gouvernement adopte des politiques qui empiètent trop sur leurs prérogatives économiques (des gouvernements comme Cuba, qui mettent de l'avant le capitalisme d'État, ou d'autres réformes nationales).

Réformisme « tiers-mondiste » ou « du Sud »

Naturellement, les bourgeoisies des pays pauvres et sous-développés étouffent sous le fardeau impérialiste. (Au sein de l'OMC, l'Inde et la Malaisie ont été plutôt éloquents à cet égard). Elles exigent différentes mesures de protection contre ses effets les plus durs. Elles souhaiteraient diriger certains des profits qu'elles recueillent de la vente de produits agricoles dans leur propre marché, en développant leurs propres industries plutôt que de voir leur agriculture pillée par les entreprises agro-alimentaires d'Europe, d'Amérique du Nord et d'Australie. Ou, si le pillage continue, qu'elles puissent au moins imposer une taxation.

Ainsi, bien que limités par la force économique et politique des impérialistes, leurs cris sonnent faux contre les pays riches quand elle exigent des réformes - particulièrement celles des pays dont le capitalisme local est le plus développé. Ces réformes doivent être jugées à la lumière de leur véritable contenu : après tout, elles sont exigées par des capitalistes qui exploitent eux aussi les masses. Et bien souvent, ces exigences comportent des demandes à l'effet que les pays du tiers-monde puissent polluer indûment ou faire des dommages à l'environnement, puisque trop pauvres pour produire selon les normes ou pour être concurrentielles. Et bien souvent, les pays impérialistes sont trop contents de les satisfaire, puisque le contrôle de la pollution est ressenti et considéré comme une dépense inutile pour eux aussi.

Dans de telles conditions, les travailleurs et travailleuses dans les pays pauvres ne devraient pas laisser leur sort entre les mains des gouvernements bourgeois (ni même d'une opposition bourgeoise ou petite-bourgeoise), pas plus qu'ils ne devraient endosser leurs demandes. Ils doivent développer leur propre politique et organisation de classe.

Il ne fait aucun doute que la voie de la libération des travailleurs et paysans dans ces pays passe par un stade de développement capitaliste. Mais il y a capitalisme et capitalisme. Les bourgeoisies locales exploiteuses disent aux travailleurs et aux paysans qu'ils et elles doivent accepter les conditions de travail du style « sweatshops » , le semi-esclavage dans les champs, la destruction de l'environnement, etc., pour le bien commun du développement national et sa capacité à compétitionner sur le marché mondial (si on traduit : pour l'accumulation du capital et des revenus pour la bourgeoisie). Mais la vérité, c'est que ce sont les luttes des masses contre ces offenses des capitalistes et contre cette course vers le bas qui génèrent le développement, et un développement beaucoup plus bénéfique pour leurs intérêts de classe. Ce constat soulève la question du soutien mutuel entre travailleurs des différentes régions du monde, de même que celle de la solidarité internationale.

Le commerce « équitable »

Dans les pays impérialistes, certains courants mettent de l'avant ce slogan (« Pour un commerce équitable »), sous prétexte qu'il pourrait sauver des emplois ici en instaurant des mesures protectionnistes contre les marchandises produites dans les « sweatshops » outre-mer, ou contre les compagnies profitant de l'esclavage salarié. Bien souvent, ce point de vue n'est que pur nationalisme et chauvinisme : « Que les travailleurs des autres pays se débrouillent ! »

Mais d'autres prétendent que de telles mesures vont aider les travailleurs des pays pauvres dans leur propre lutte pour améliorer leurs abominables conditions de travail. Par cette idée, on ignore toutefois complètement le risque de nouvelles mesures protectionnistes de représailles de la part des pays riches, ce qui pourrait rétrécir le marché d'exportation du pays ayant imposé en premier de telles barrières, avec pour résultat... des pertes d'emploi. On ignore également que les dites industries étrangères qui auraient subi ces mesures, pourraient tout simplement s'écrouler et ce faisant, c'est tout un secteur d'emploi qui serait anéanti. Plus encore, vu d'un autre angle, qu'y a-t-il de juste dans ce jeu à savoir qui réussira à duper l'autre ?

Les capitalistes locaux dans les pays pauvres considèrent qu'il est légitime d'imposer des barrières contre leurs rivaux plus riches, qui, eux, ont tous les avantages. L'agriculture locale, ruinée par l'invasion des produits agricoles des pays impérialistes, exige souvent de telles mesures. Rien n'est plus juste à leurs yeux. Ils veulent pouvoir, eux aussi, développer leur capitalisme national. Mais peu importe l'angle sous lequel on l'envisage, la demande pour un commerce « équitable » laisse dans l'ombre la seule chose essentielle : ce sur quoi les capitalistes négocient, c'est le fruit du travail des masses. L'amélioration des conditions dans lesquelles ce fruit est produit doit venir des luttes de classe des travailleurs eux-mêmes.

Les droits des travailleurs

L'administration Clinton s'est présentée comme étant la championne de la défense des droits des travailleurs au sein de l'OMC. Mais tout cela sonnait faux et son bavardage servait essentiellement sa politique intérieure. Les démocrates souhaitent garder la masse des travailleurs américains sous leur égide. Et pourtant, il y a plus dans ce discours qu'un simple jeu pour la galerie.

La globalisation du capital a entraîné une vaste expansion de la classe ouvrière (la globalisation du travail). Dans les pays où elle existait à peine il y a quelques décennies, la classe ouvrière s'organise aujourd'hui en syndicats et mène des grèves, légalement ou dans l'illégalité. Clinton, de même que ses commanditaires capitalistes monopolistes, savent que ce processus ne peut que s'accentuer et c'est pourquoi ils voudraient bien, s'ils ne peuvent carrément les écraser, au moins conduire ces mouvements dans la direction la moins dangereuse pour le capital dans son ensemble. Cette direction peut impliquer la légalisation des syndicats, mais dans un cadre réglementaire tel qu'ils auront le moins de marge de manœuvre possible. Et si la syndicalisation en vient à s'imposer dans ces pays, quelles idées domineront ces mouvements ? S'organiseront-ils autour de la théorie des intérêts communs entre le capital et le travail, ou plutôt sous des slogans populaires au XIXe siècle en Amérique, tels « l'abolition du salariat ! » ?

Pour corrompre les travailleurs et battre en brèche cette dernière possibilité, les capitalistes peuvent compter sur leur immense richesse et sur les organisations puissantes qu'ils contrôlent, ou même, créer de toutes pièces des syndicats concurrents. Les capitalistes américains sont déjà reconnus pour leurs victoires grâce à ce syndicalisme docile, made in USA, qu'ils ont su exporter avec succès, entre autres en Amérique latine (en utilisant la CIA et un département de l'AFL-CIO). Néanmoins, certains régimes réactionnaires au sein de l'OMC ne sont pas d'accord avec la « sagesse » de Washington (même des régimes « amis » comme celui de Suharto l'était). Ils ne possèdent ni les moyens des Américains pour réagir rapidement, ni l'expérience de sa classe dirigeante pour mater le mouvement ouvrier.

Nous soutenons à 100 % les luttes des travailleurs qui s'éreintent sous des régimes répressifs pour gagner le droit de former les syndicats de leur choix, et d'autres droits démocratiques (incluant en Chine). Ce sera à leur avantage, et à celui des travailleurs de tous les pays. Et ce qui est décisif dans ces luttes, c'est l'action des travailleurs eux-mêmes. Mais Clinton ne veut, quant à lui, que s'assurer que les travailleurs reçoivent un minimum d'avantages pour leurs sacrifices.

Une fois cela dit, on constate que John Sweeney, de l'AFL-CIO, se retrouve dans le camp de Clinton. Il émet une « critique » à l'endroit de Clinton en mettant l'emphase sur le fait que l'AFL-CIO souhaite renforcer les règles. Tout cela paraît bien. Mais rappelons-nous que ces mêmes règles seront mises en force par ceux-là même qui exploitent les travailleurs dans les pays impérialistes, dans les pays où les droits ouvriers sont constamment attaqués. (Essayez seulement de faire la grève si vous travaillez aux postes ou dans l'industrie du chemin de fer et vous constaterez quelles sortes de droits vous avez.) Plus : Sweeney prétend qu'il est pour l'internationalisme. Cela aussi paraît bien. Mais il veut également que les travailleurs du monde entier prennent le chemin du syndicalisme à l'américaine, incluant cette théorie des intérêts communs entre le capital et le travail. En période de crise, ou de guerre, cette théorie mène les travailleurs à se ranger derrière « leurs » capitalistes dans la lutte pour frapper et affamer les travailleurs d'autres pays. Ultimement, l'internationalisme de Sweeney, c'est de l'internationalisme impérialiste.

Les illusions sur la démocratie

Les exploiteurs et les pillards qui fomentent les négociations sordides de l'OMC le font dans le plus grand secret. Les forces réformistes qui s'opposent à l'OMC dénoncent cet aspect, plus que tout autre. Nous aussi souhaiterions que l'OMC soit plus transparente. Et les pressions actuelles à l'échelle du monde vont sans doute permettre d'avancer dans cette voie. Mais nous ne devons nous faire aucune illusion : si l'OMC ouvre une porte, ce ne sera que pour se déplacer vers une autre chambre fermée qui lui permettra de conduire ses négociations, celles qui seront réellement importantes.

En parlant d'illusions...

Les partisans de Ralph Nader (i.e. les « groupes d'intérêt public » qui s'inspirent de ses théories) disent que l'OMC a organisé un « coup d'État contre la démocratie ». Ils disent que ce sont les corporations de la globalisation qui sont à l'origine de ce coup. Il y a là une certaine part de vérité. La règle du capitalisme monopoliste, c'est la loi de la réaction. Le degré de démocratie pour les masses y est extrêmement réduit, et même là, le peu qu'elles ont, la bourgeoisie s'y attaque constamment.

Mais en partant du point de vue des petits capitalistes (ou des petits-bourgeois), les Nadéristes visent comme but ultime une démocratie qui est purement utopique. Ils allèguent que celle-ci va permettre de régler tous les problèmes que vivent les masses. Ils laissent entendre que ce type de démocratie existait avant l'arrivée des monopoles. Pourtant, à l'époque du capitalisme concurrentiel, c'était tout autant l'argent qui dictait les lois et qui menait le monde et ce, même dans les pays les plus démocratiques. Les travailleurs et les pauvres n'avaient ni l'argent ni le temps de participer à la vie politique. Bien plus, si les monopoles d'aujourd'hui disparaissaient mais que nous demeurions sous l'égide du système capitaliste, les lois inhérentes de la concurrence ne feraient que paver la voie vers la création de nouveaux monopoles.

Alors oui, il faut construire le mouvement démocratique : contre le sexisme, le racisme, pour la libération nationale des peuples en lutte, pour défendre les droits des travailleurs et travailleuses et en réclamer d'autres. Mais il ne faut pas, en faisant cela, occulter le fait que la démocratie a toujours un contenu de classe et qu'elle est aussi un outil pour la classe au pouvoir qui lui permet de renforcer sa mainmise sur la classe exploitée. À notre époque, c'est précisément en utilisant ce modèle « démocratique » que la classe capitaliste monopoliste renforce son encadrement sur les peuples, alors même qu'elle proclame hypocritement que « tous les peuples sont égaux ».

Lorsque la classe ouvrière prendra conscience de sa force en tant que classe et élèvera la majorité comme classe dirigeante, elle exercera elle aussi une démocratie, la démocratie pour les masses, en toute honnêteté. Nous dirons alors que c'est notre démocratie, la démocratie de ceux et celles qui hier étaient exploités-es et opprimés-es. La démocratie prolétarienne constitue la méthode par laquelle la dictature politique de la majorité s'imposera contre tous ceux qui se battront pour ramener l'ordre bourgeois.

Dernièrement, les ultra-réactionnaires de la droite tels Pat Buchanan ont eux aussi fait profession de foi pour la démocratie. Ce dernier s'est plaint que les corporations multinationales et l'OMC violaient la précieuse souveraineté nationale américaine. Évidemment, raciste et chauvin comme il est, il se soucie fort peu de la souveraineté nationale des autres pays. Sous la sacro-sainte bannière de la défense des intérêts nationaux (souveraineté nationale), un gouvernement Buchanan se placerait, avec toute l'arrogance qu'on lui connaît, au-dessus de toutes les lois internationales, jusqu'au ridicule.

Mais du même coup, à l'intérieur de la gauche, il y en a aussi qui soulèvent la question de la violation de « notre » souveraineté nationale pour s'opposer à l'OMC. Parmi ceux-ci se trouvent sans doute certaines personnes sincères, qui croient ainsi lutter pour la souveraineté de toutes les nations, mais ce faisant, elles oublient une donnée importante de l'équation : le développement inégal du capitalisme et la concurrence mènent inévitablement aux violations des droits nationaux dans les pays exploités, et on ne peut ainsi traiter de cette question de manière abstraite.

Lors de la création de l'Union européenne par exemple, les États membres ont concédé certains droits sur leur souveraineté nationale. Pourquoi l'ont-ils fait ? Pour être en mesure de mieux compétitionner avec le Japon et les États-Unis, et ceci en violant les droits nationaux d'autres pays, particulièrement des États les plus faibles. Si la classe dirigeante américaine est prête à abandonner certaines prérogatives nationales dans l'OMC, c'est uniquement parce qu'elle sait que cela lui sera utile dans son offensive visant à violer les droits nationaux des autres pays (ce qui fait partie de son offensive pour se maintenir à la tête du monde), tout en lui donnant un nouvel outil pour vider de son contenu certaines réformes à l'intérieur du pays, comme celles sur l'environnement, la santé, etc. Ils pourront alors prétexter que « c'est à cause de l'OMC ! ».

Mais non. La lutte contre l'impérialisme et ses outrages doit se hisser au niveau de la lutte des classes, et ne pas se perdre dans la défense de certains principes qui, comme celui de la souveraineté nationale, se révèlent en fait une arme à deux tranchants. Quand Buchanan s'inquiète à propos de la souveraineté nationale du pays le plus puissant du monde, ce n'est que du chauvinisme nationaliste puant. Par contre, il en va tout autrement du droit à l'autodétermination (le droit à un État souverain) pour les peuples qui subissent réellement l'oppression nationale. Nous défendons ce droit. Ce n'est que de cette façon que nous pouvons construire la confiance mutuelle et la solidarité internationale parmi les travailleurs et travailleuses à travers le monde.

Il existe une alternative !

Cette alternative existe lorsqu'on pousse plus loin les luttes contre les effets négatifs des politiques de l'OMC, de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international. Ces politiques sont en fait les effets négatifs du capitalisme qui s'étend à l'échelle du monde. Ces luttes sont en constante ébullition, sur tous les continents et y prennent des formes différentes, autant dans les pays riches que dans les pays pauvres. Plusieurs représentants de ces luttes étaient présents à Seattle pour manifester, et cela en soi représente un développement passionnant. Cette vieille idée, symbolisée par la phrase « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! », n'est jamais bien loin lorsque l'on creuse un peu. Mais nous devons faire plus.

Nous disons que l'alternative au capitalisme, c'est le communisme - celui de Marx, Engels et Lénine. Cette idée sous-tend qu'en même temps qu'on aide à organiser les luttes d'aujourd'hui et à les rendre plus combatives, il faut développer un courant politique conscient parmi la classe ouvrière, un courant s'appuyant sur le principe que c'est seulement lorsque l'immense appareil de production de la société sera dirigé par ceux et celles qui le font fonctionner, que tout le monde pourra vivre dans de meilleures conditions et que la question de l'environnement pourra être correctement résolue. Voilà le chemin qui est devant nous.

Pour construire un tel courant révolutionnaire, cela implique de mener des luttes théoriques sur certaines questions qui se posent dès maintenant dans les luttes des masses, et aussi celles qui concernent l'alternative socialiste. Si le communisme (ou le socialisme) sont compris comme étant le capitalisme d'État, il est évident que pas un travailleur sain d'esprit ne voudra se battre pour une telle société.

Bien sûr, il est absurde de penser qu'au lendemain de la révolution, les masses seront en mesure de nationaliser l'économie d'un pays en entier, et qu'elles pourront la contrôler et la gérer complètement de façon planifiée. Il faudra procéder selon certaines étapes. Certains secteurs de l'économie, demeurés dans un premier temps entre les mains d'intérêts privés et produisant pour le profit, devront être réglementés par le biais d'une forme de capitalisme étatique.

Il est également absurde de penser que le prolétariat n'aura pas besoin de son propre État ; un État révolutionnaire, avec la classe ouvrière armée comme colonne vertébrale, et avec des fonctionnaires gagnant le salaire ouvrier moyen, révocables en tout temps ; un État rendu nécessaire par le fait que la bourgeoisie renversée tentera inévitablement de reprendre le pouvoir ; et un État organisé de façon à mener l'effort des masses pour planifier et organiser la production de concert avec les autres organisations de masse. En conséquence, une période de transition sera nécessaire pour passer du capitalisme au communisme. Un État de transition, et une économie de transition. Cette dernière substituera de nouveaux rapports de production, dans une lutte à finir contre les vieux rapports d'exploitation. Et la question cruciale qui se posera alors, sera celle du véritable contrôle social de la production. La tâche révolutionnaire à ce moment là sera d'assurer un tel contrôle social.

Nous invitons tous ceux et celles qui souhaitent une alternative au capitalisme, à s'attarder à ce que Marx, Lénine et Engels ont dit au sujet de l'alternative au capitalisme (et pas seulement à ce que d'autres ont dit d'eux).

Nous croyons que la clarification théorique doit être développée et diffusée sur toutes ces questions dans la classe ouvrière, pour qu'elle puisse brandir le poing en l'air avec confiance dans l'avenir, et mener tous les opprimés-es à clamer haut et fort que « Oui ! Il y a une alternative ! ».

Communist Voice Organization (CVO)
Seattle, le 24 novembre 1999
Traduction : Socialisme Maintenant!


1) Pour joindre le Communist Voice Organization : CV, P.O. Box 13261, Harper Station, Detroit, MI 48213-0261, USA, www.flash.net/~comvoice.

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 5)

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