À qui profitent les accords de paix ?
La guérilla capitularde
Depuis le début des années 80 en Amérique latine, plusieurs groupes de guérilleros ont été affectés par un virus politique contagieux qui les a plongés dans le délire de la négociation de la lutte armée. Cette maladie est liée à la chute de l'URSS et de ce qu'on a appelé le « camp socialiste ». La fin de l'URSS révisionniste s'est révélée insupportable pour ces orphelins politiques ; depuis la mort de leur père tout-puissant, ils errent dans les ténèbres du plus profond désespoir. Ils cherchent désormais et en toute hâte à s'intégrer à la « démocratie moderne » dirigée par les puissances impérialistes, changeant ainsi le regretté père « socialiste » par le beau-père impérialiste. Le Forum de Sao Paulo, où s'est agglutinée la gauche asservie la plus sélecte d'Amérique latine, s'est empressé d'ordonner, de sa voix plaintive, le « cessez-le-feu » et la fin de la lutte armée (ce Forum qui dit aussi qu'il « ne faut plus lutter pour le socialisme »).
L'impérialisme yankee et les autres puissances étrangères ont déjà commencé à récolter les fruits bénis de cette capitulation. Les anciens guérilleros ont rendu les armes et se sont enrôlés dans la police et les armées nationales.
Les mentors des « accords de paix », qui sont devenus des prototypes de la révision la plus vulgaire du marxisme, ont élevé au rang de « thèse » leurs arguments ridicules en faveur d'une « solution pacifique aux conflits armés ». Ils font circuler toutes sortes de thèses « super intelligentes » sur la « fatigue des masses face à la guerre » et sur la « nature pacifiste » des opprimés-es.
Cet article tentera de démontrer le caractère politique réactionnaire des « accords de paix » et du même coup, de voir clair dans les faux arguments qui sont utilisés pour cacher ce qui n'est qu'une capitulation et une trahison honteuse en Amérique latine. Pour y arriver, nous aborderons brièvement les sujets suivants : à qui profitent les accords de paix ? ; le phénomène de la capitulation et son lien avec le révisionnisme international ; le rôle de Cuba, du Forum de Sao Paulo et de la vieille URSS ; la révision vulgaire du marxisme que ces groupes de guérilleros tentent de réaliser ; l'essence et la nature de classe de ces organisations ; etc.
Comment définir, à partir d'un point de vue marxiste, le chemin de la capitulation qu'ont suivi la majorité des mouvements de guérilla en Amérique latine - une capitulation qui s'est concrétisée par le biais des accords de paix avec les régimes pro-impérialistes ?
Le phénomène de la lutte armée en Amérique latine et de son éventuelle capitulation n'a pas été suffisamment étudié. Volontairement, ou par insuffisance théorique, on a passé sous silence le fait que ce type de mouvement armé est partie prenante d'un courant idéologique et politique à l'échelle internationale qui est contraire au socialisme et à une lutte anti-impérialiste authentique. Avant de commenter les motifs politiques, opposés à ceux des masses opprimées, qui se cachent derrière les fameuses négociations des conflits armés, il faut d'abord se poser la question : qui a perdu et qui a gagné avec tous ces « dialogues » et ces « accords de paix » signés entre guérillas et gouvernements ?
Ceux-ci n'ont servi qu'à renforcer les États et les régimes pro-impérialistes d'Amérique latine. La « résolution pacifique des conflits », ou encore le « dialogue comme solution à la guerre », ont conféré d'immenses gains politiques, militaires, économiques et idéologiques aux classes bourgeoises et aux partis réactionnaires.
Telle est l'explication à ce problème : les pays qui sont aux prises avec des mouvements subversifs finissent par subir des transformations radicales quant à leurs structures politique, militaire et économique. Le « système démocratique » (parlement, pouvoir judiciaire, système électoral, partis politiques) en vient à perdre de la vigueur et à céder le pas à un État militarisé et extrêmement lourd à soutenir sur le plan économique. En lieu et place de la caricature habituelle de la « démocratie représentative » apparaît donc un État sous la direction absolue des forces armées, dont la fonction principale est de vaincre et de liquider la subversion.
Dans ces conditions, la crise que connaissent ces pays ne peut que s'aggraver. Ses effets directs et fondamentaux se font sentir dans l'affaiblissement de la production industrielle et agricole, la diminution du pouvoir d'achat dans les marchés des grandes métropoles, la fuite des capitaux et la réduction drastique des nouveaux investissements. Sans parler de l'augmentation de la faim, du chômage et de la misère. Dans un tel cadre fait de subversion, d'explosions sociales, de crise de l'État et de militarisation, n'importe quel palliatif, à un moment donné, apparaît comme une planche de salut pour le système officiel. Les « accords de paix » deviennent alors une bénédiction du ciel susceptible de faire disparaître les facteurs de déstabilisation de la société et de l'État.
Un gain des Américains
Le principal bénéficiaire des accords de paix en Amérique latine est sans l'ombre d'un doute l'impérialisme nord-américain. En imposant la stratégie du « dialogue et de la paix avec les mouvements de guérillas », les Américains ont enfin réalisé leur vœu le plus cher de voir une Amérique latine « sans terrorisme et sans insurrection », sans qu'aucun obstacle sérieux ne vienne menacer leurs plans de domination dans la région. La « paix américaine » contribue à consolider l'hégémonie mondiale de l'impérialisme yankee.
Les experts en stratégie militaire des États-Unis ont répété à de nombreuses reprises que de « résoudre la crise latino-américaine » et de travailler au « renforcement des gouvernements » fantoches du continent passait nécessairement par la liquidation du phénomène de subversion, ou de ce qu'ils appellent la « menace communiste ». Ainsi, un document préparé par le Département d'État intitulé Une stratégie pour l'Amérique latine dans les années 90 [1] indiquait : « Les problèmes tels que le terrorisme et les insurrections... sont des facteurs de déstabilisation qui contribuent au caractère volatile et insécure des régimes démocratiques latino-américains, et dans une plus ou moins grande mesure, ils nous affectent également. »
Une partie des bénéfices qu'en retirent les Américains réside dans les gains qu'ils ont obtenus au niveau idéologique. Du point de vue de la lutte entre exploiteurs et exploités, le fait qu'un groupe de guérilleros qui se sont autoproclamés « socialistes », et surtout « marxistes-léninistes », finisse par se soumettre à l'État, par rendre les armes et de plus, par s'intégrer activement à la vie politique officielle, voilà qui est hautement appréciable et d'une valeur incalculable pour le système d'exploitation. Quelle en est l'utilité politique pour les États réactionnaires et l'impérialisme ? Nous répondrons à cette question en soulevant deux points principaux. Pour arriver à ces conclusions, nous nous baserons sur l'expérience historique, principalement sur ce qui s'est produit dans les anciens pays de la « communauté socialiste ». Voici nos remarques :
1) De par son application traître, la capitulation a comme effet politique immédiat d'entraîner une démoralisation générale parmi les masses, qui ont généré de leurs entrailles des milliers de combattants pour nourrir les rangs de la guérilla et qui se trouvent donc à s'être sacrifiées inutilement, pour rien. Pour paraphraser Lénine, ce type de guérilla « gaspille inutilement la force des opprimés ». De ce fait, pendant une longue période, les masses opprimées restent à la dérive, désorientées et incapables de réagir face aux attaques de l'État. Ainsi, elles deviennent méfiantes et finissent par fuir le discours de gauche. En outre, leurs mouvements de protestation s'avèrent essentiellement spontanés, sans direction politique et complètement désorganisés. Le mouvement ouvrier, la paysannerie et les autres classes opprimées ont souffert de sérieux revers dans leur évolution comme classe. Et pour une longue période, ce sont les courants politiques bourgeois et réactionnaires qui sont passés à l'offensive. Sur ce terrain trouble, l'anticommunisme a fait son nid.
2) La capitulation de certaines guérillas sous le couvert de la farce des « négociations de paix » a permis à l'État de se présenter devant les masses comme étant une institution supérieure à ses concurrents, tant au plan moral que politique. L'État, ses dirigeants et les partis bourgeois sont présentés par la propagande officielle comme étant les défenseurs les plus fermes de la paix, de la réconciliation et du retour de la société à la tranquillité. Cette même propagande présente les guérilleros capitulards au mieux comme étant de pauvres diables repentis s'excusant d'avoir fait éclater la guerre contre un État qu'aujourd'hui ils respectent et aident à administrer. Cela fait que l'État et ses dirigeants connaissent un nouveau souffle. Les partis bourgeois qui, au moment de la lutte armée, se tenaient bien à l'ombre des forces armées et de l'État militarisé, se sont réactivés et ont repris une activité à peu près normale. Le système en crise connaît un second souffle et donne l'impression de retrouver un certain équilibre. La négociation revient à être, pour l'État et ses dirigeants, une planche de salut qui l'aide à se maintenir à flots pour quelque temps.
3) À ces usufruits, tant idéologiques que politiques dont profite l'État, il faut aussi ajouter la victoire sur le plan militaire. L'État militarisé durant la guerre civile ne perd nullement cette caractéristique après avoir signé la « paix ». La « conclusion pacifique de la guerre » ne résout en rien, ni ne diminue, les contradictions de classes dans la société, ce qui entraînera inévitablement l'accentuation des conflits sociaux. Mais l'État et son appareil militaire s'étant maintenus intégralement, ils sont maintenant prêts à réprimer le plus petit mouvement de masse et le moindre de signe de subversion. Il faut bien noter que ceux qui rendent les armes dans la négociation sont les guérilleros, pas les forces armées de l'État négociateur qui, quant à elles, conservent intégralement leur appareil militaire. L'État gagne doublement dans cette partie : d'un côté, il désarme son ennemi (la guérilla qui rend les armes au gouvernement) et de l'autre, il l'intègre dans le système officiel. Les combattants se convertissent en parlementaires, maires, gouverneurs, fonctionnaires, policiers et soldats. Au Salvador, par exemple, les anciens guérilleros, à la suite d'un accord avec le gouvernement, se sont maintenant intégrés à la police de ce pays. Au Nicaragua, l'armée officielle est toujours dirigée par des Sandinistes, et sa fonction consiste désormais à protéger l'État réactionnaire et pro-impérialiste de la bourgeoisie de ce pays. De son côté, l'État reste bien en place et devient l'unique et toute puissante machine militaire, sans opposition et sans ennemis pour le déranger.
La paix, « une victoire pour le peuple » ?
Qu'ont donc gagné les peuples avec les « accords de paix » ? Sans entrer dans tous les détails à ce sujet, prenons tout de même un exemple : que s'est-il passé avec l'« accord de paix » au Salvador ? Grâce à un accord signé en 1992, le Front Farabundo Martí pour la libération nationale (FMLN) et le gouvernement de ce pays ont mis fin à la guerre civile. La conclusion de cet accord a été entourée d'une grande publicité et les dirigeants du FMLN ont répété à qui mieux mieux que la paix était « une victoire pour tout le peuple ».
Mais quels changements favorables se sont produits pour les pauvres depuis ce temps ? Comme on le sait, le gouvernement salvadorien, après les accords, a refusé de faire les plus minimes concessions en faveur des masses pauvres de ce pays. L'État a continué à mener des actions violentes contre la population. Les groupes paramilitaires sont demeurés actifs et ont continué à commettre des assassinats. Les militaires mêlés à des crimes massifs ont été maintenus en poste et demeurent à l'abri des lois. Sur le plan économique, les mesures appliquées depuis janvier 1992 n'ont servi qu'à renforcer le pouvoir des grands commerçants, des industriels et des propriétaires terriens.
Le gouvernement a empêché l'application d'une réforme agraire minimalement progressiste, et les grandes propriétés rurales se maintiennent comme il y a 50 ans. Dans une étude réalisée en 1992 sur les mesures adoptées après la signature des « accords de paix », l'Universidad Centroamericana signalait ce qui suit : « ...Le Salvador ne va pas bien, pour ne pas dire qu'il va mal, et de plus, il a perdu toute direction. À tout le moins du point de vue des intérêts de la majorité populaire... La paix n'a pas amené la fin de la peur parmi la population, comme on aurait pu l'espérer... La criminalité, qui n'était pas si répandue, s'est généralisée devant la complaisance de la Police nationale... Ça ne peut aller bien quand l'establishment national tire ses fondements de la continuité dans la tromperie et le mensonge... » [2]
Sans être unique, le cas du Salvador montre clairement les résultats désastreux, du point de vue des peuples, des « accords de paix » et de la mise en pratique de la propagande autour du mot d'ordre de « résolution pacifique des conflits ». Les guérillas de Colombie, du Guatemala et d'autres pays, où la capitulation s'est développée sur les mêmes bases politiques, ont suivi le même chemin. Le seul cas différent se trouve au Nicaragua, où la capitulation fut offerte après le triomphe de la lutte armée. Comme on le sait, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), immédiatement après la prise du pouvoir et après la fuite du tyran Somoza, a établi, aux dires même de Daniel Ortega, « un régime nationaliste, pluraliste, avec une économie mixte, la liberté et la justice ». Ce fut justement ce gouvernement de « toutes les classes » qui a payé et préparé le terrain pour la remise ultérieure du pouvoir aux mains exclusives d'un régime antipopulaire et nettement pro-américain, dirigé par Violeta Chamorro.
Le faux marxisme de la guérilla capitularde
Le marxisme affirme catégoriquement que le problème fondamental de toute révolution est celui du pouvoir, et que celui-ci ne peut être conquis que par la violence révolutionnaire. Mais il ajoute aussi que la lutte pour le pouvoir exige que la classe ouvrière puisse compter sur une organisation d'avant-garde, à savoir un parti communiste. Ces principes de base de la science marxiste, sans mentionner la dictature du prolétariat, forment, d'un point de vue de classe, la ligne politique fondamentale de toute force révolutionnaire qui se donne vraiment comme objectif stratégique d'éliminer le système d'oppression. Le lutte historique pour le socialisme et pour le programme communiste ne peut être le résultat de négociations, de dialogues ni d'« accords de paix » avec la bourgeoisie, les propriétaires terriens et l'impérialisme. Le pouvoir des opprimés ne peut surgir de la conciliation des intérêts entre les classes antagoniques de la société. Le socialisme et le communisme sont le produit d'un long processus de lutte sociale, et d'abord et avant tout du triomphe de la révolution prolétarienne.
Quel est le problème de fond du phénomène de la capitulation et de la faillite des différents mouvements armés d'Amérique latine ? Les analystes empruntent une fausse piste lorsqu'ils prétendent que la guérilla se retrouve en quelque sorte « usée » après plusieurs d'années d'activité et qu'elle n'aurait plus d'autre choix que de chercher à obtenir une « solution négociée à la guerre ». Un autre volet de la même argumentation, c'est lorsqu'on affirme que « le peuple est fatigué de la violence » et qu'il réclame au plus vite la « paix ». Certains vont aussi prétendre que rendu à un certain moment, les forces qui s'opposent - tant la guérilla que les militaires et l'État - se retrouvent nez à nez, et que la seule solution alors envisageable est d'en venir à un arrangement avec les représentants de l'État et de l'impérialisme. Pour résoudre cet « équilibre des forces » sans faire de vainqueur ni de perdant, on en vient donc à signer un « accord de paix ».
Mais tous ces arguments sont faux, du début à la fin. Une véritable guérilla ne s'« use » pas avec le temps, dans la mesure où ses objectifs stratégiques sont clairement définis. Et si, ajoutons-nous, elle est dirigée par une véritable avant-garde révolutionnaire. En politique, l'« usure » est un phénomène propre et exclusif aux partis et organisations bourgeois et petits-bourgeois, qui en viennent à perdre le soutien des masses parce qu'ils leur mentent, les trompent et trahissent les intérêts des pauvres. Lorsque leur véritable nature est enfin dévoilée, ces partis finissent par être répudiés et méprisés par ceux-là même qu'ils sont censés représenter ; c'est ce phénomène que les analystes et les sociologues qualifient d'usure.
Sur l'hypothèse voulant que « les masses soient fatiguées de la guerre et de la violence » et qu'elles exigent au plus vite la paix, nous voudrions souligner deux choses :
1) Depuis des centaines d'années, les pauvres ont appris par leur propre expérience que la paix des oppresseurs signifie une souffrance encore plus grande pour les opprimés. Aucun gouvernement pro-impérialiste d'Amérique latine comme de n'importe où ailleurs ne pourrait se maintenir au pouvoir sans faire usage de la violence d'État la plus extrême. Que ce soit au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili, au Nicaragua, au Guatemala, en Bolivie, au Pérou, en Colombie, en Haïti, ou dans quelque autre pays du soi-disant tiers-monde, la « démocratie représentative » n'est rien d'autre qu'un masque grotesque derrière lequel se cachent les forces militaires criminelles. Les militaires, qu'ils soient au gouvernement ou derrière lui, appliquent la stratégie de la « sécurité intérieure », qui signifie entre autres choses la militarisation de la société et le développement des actions répressives en temps de guerre. Tant que cette situation ne changera pas, les pauvres ne pourront même rêver de se libérer de la violence et d'obtenir la paix.
2) En Amérique latine, les masses frappées par la faim, la misère, le sous-emploi et la violence permanente de l'État sont prêtes à des efforts grandioses et prolongés dans la lutte pour changer la situation dramatique qu'elles vivent. Consciemment, ou par simple instinct de classe, elles savent qu'elles ne peuvent rien espérer de l'État et du système actuel. Une véritable avant-garde révolutionnaire a l'obligation d'expliquer aux masses que la lutte contre l'État oppresseur et contre l'impérialisme ne sera pas une tâche simple et commode. Les révolutions sont des processus sociaux qui dépendent de la réalité de chaque pays et qui peuvent s'étendre sur une très longue période, possiblement sur des dizaines d'années. Le président Mao Zedong a souligné à juste titre que « l'avenir de la révolution appartient à la dialectique de l'histoire ».
Origines idéologiques et de classe des « accords de paix »
Le problème fondamental de la guérilla capitularde tient à son caractère idéologique et politique, et c'est à ce niveau qu'on peut trouver les causes et l'origine des « accords de paix ». À défaut de bien saisir ce problème, il est impossible de comprendre le phénomène de la capitulation des guérillas en Amérique latine. À cet égard, notons deux faits concrets :
Premièrement, le problème idéologico-politique de ce type de guérilla tient à ce que, comme Lénine l'a expliqué - et même si, comme courant politique, il possède un caractère international -, le révisionnisme a des racines de classe dans la société actuelle. Lénine a indiqué que dans les sociétés bourgeoises, aux côtés du prolétariat, on retrouve des couches petites-bourgeoises relativement importantes, ainsi que des petits propriétaires. À cet égard, l'Amérique latine, en majorité semi-féodale et dont le capitalisme est encore jeune, est un terrain fertile à l'apparition et au maintien de diverses classes non prolétariennes. Aux côtés d'une classe ouvrière relativement faible au plan numérique se développent la classe moyenne dans les villes, la petite bourgeoisie rurale et urbaine, et d'autres couches sociales.
La guérilla négociatrice est liée idéologiquement au caractère de classe de sa direction, elle-même petite-bourgeoise. Nul doute qu'elle a une base sociale dans la paysannerie et qu'elle peut parfois rallier certains secteurs prolétariens ; mais cela ne change fondamentalement rien à sa position politique. C'est la petite bourgeoisie urbaine, ainsi qu'un secteur de la classe moyenne, qui gardent entre leurs mains la direction du processus armé. La classe ouvrière n'intervient qu'à titre d'invitée silencieuse, elle n'a pas d'organisation politique propre à elle (son parti), et elle n'est appelée à jouer aucun rôle prépondérant - et encore moins dirigeant - au sein de la guérilla. Si tant est qu'elle y participe, la classe ouvrière se retrouve à la queue des autres classes. Elle ne dirige pas la lutte armée ni ne l'oriente, pas plus qu'elle n'a quelque possibilité de la conduire jusqu'à la conquête du pouvoir d'État.
Deuxièmement, la guérilla négociatrice a un caractère international, qui tient à sa liaison avec le révisionnisme contemporain, apparu à partir du XXe congrès du Parti communiste de l'ex-Union soviétique en février 1956, et en particulier avec la ligne opportuniste déployée en Amérique latine par Fidel Castro et le PC cubain. La thèse de Nikita Khrouchtchev sur la voie pacifique au socialisme a trouvé sa propre application en Amérique latine. La version latino-américaine du révisionnisme de Khrouchtchev s'est exprimée dans nos pays par la formule magique de la « voie violente et non-violente vers le socialisme ». Les partis communistes pro-soviétiques ont appliqué cette formule en mettant systématiquement de l'avant la thèse de la « transition pacifique » et l'abandon de la lutte armée. Ils se sont confinés à l'activité parlementaire, aux côtés des partis politiques de la grande bourgeoisie et des propriétaires terriens. Ils ont fait de la « lutte parlementaire » leur seule et unique activité.
Parallèlement à ce travail parlementaire, les Soviétiques ont utilisé Cuba et son Parti communiste comme base d'opération, impulsant, directement ou indirectement, des groupes armés dirigés par la petite bourgeoisie. Ces groupes de guérilla, dont nous traiterons plus en détails un peu plus loin, n'avaient pas pour objectif de changer le système, et encore moins de liquider l'État pro-impérialiste. Leur but était uniquement d'utiliser la lutte armée comme moyen de pression afin de pouvoir négocier avec les régimes officiels. Dans leurs discours, ces guérillas se présentaient comme étant « anti-impérialistes » et « marxistes-léninistes », mais dans les faits, elles n'ont fait que participer aux rivalités inter-impérialistes et s'aligner sur les intérêts du révisionnisme international.
L'URSS, Cuba et la lutte de guérilla
Comment la guérilla capitularde s'intégrait-elle dans les plans du PCUS et de Khrouchtchev ? Comment expliquer que ces groupes pratiquaient la lutte armée alors que la thèse principale de Khrouchtchev était celle de la voie parlementaire et pacifique ?
La lutte armée des guérillas révisionnistes se conformait entièrement aux politiques et aux visées expansionnistes des Soviétiques. Les bénéfices politiques qu'en tirait l'URSS étaient de deux ordres : d'une part, la guérilla révisionniste, bien approvisionnée en armement, et sans qu'elle leur pose quelque problème de logistique, constitua rapidement pour les Soviétiques un facteur de perturbation, dans une région sous domination américaine complète. Les troubles créés par ces guérillas, dans lesquelles les Soviétiques étaient directement impliqués, servaient à déstabiliser les régimes pro-yankee de cette partie du continent et à affaiblir le pouvoir des Américains. De cette manière, l'URSS contribuait à saper la « cour-arrière » des États-Unis.
D'autre part, l'URSS, qui dissimulait sa ligne révisionniste et contre-révolutionnaire en la présentant comme étant « marxiste-léniniste », pouvait utiliser le prestige de ces guérillas, et particulièrement de Cuba, pour neutraliser la critique du révisionnisme parmi la gauche. Dans la grande bataille idéologique qui s'est déroulée entre l'URSS et la Chine au début des années 60, Cuba et la grande majorité des guérillas influencées par Castro ont pris partie pour la ligne contre-révolutionnaire imposée par Khrouchtchev. Castro a notamment laissé connaître à de nombreuses reprises son alignement derrière l'URSS, comme on peut le voir avec cette déclaration de 1980 : « Prenant avantage de la position néfaste du gouvernement chinois et de la trahison de ses dirigeants envers la cause du socialisme et de l'internationalisme, l'impérialisme nord-américain s'est consacré à la tâche de développer une alliance dirigée contre l'Union soviétique entre la Chine, le Japon et les États-Unis. » [3]
Ce qui est clair ici, c'est que pour appliquer leurs plans contre-révolutionnaires en Amérique latine, les Soviétiques ont pu compter sur l'appui inconditionnel du Parti communiste cubain et de Fidel Castro. Il est essentiel de comprendre le rôle joué par Cuba dans la capitulation des guérillas négociatrices. La ligne politique suivie depuis plus de 40 ans par Cuba et le processus de négociation des guérillas capitulardes sont deux éléments d'un même phénomène - celui de la faillite du révisionnisme. Voyons cela plus en détails.
À partir de 1960, Cuba s'est transformée en appendice de l'URSS. De social-démocrate qu'il était, partisan du slogan réactionnaire en faveur du « pain et de la liberté », Castro est passé au statut de « militant marxiste-léniniste », voire à celui de « plus grande figure » de la lutte anti-impérialiste. Il s'est positionné comme étant un défenseur du « camp socialiste » dirigé par Khrouchtchev. En 1976, à l'occasion du Premier congrès du Parti communiste de Cuba, le leader cubain a déclaré : « Nous soutenons la politique extérieure de l'URSS... » [4] Castro, qui s'était déjà prononcé en faveur des idées de Khrouchtchev, a appliqué en maître la thèse de la « voie violente et non-violente vers le socialisme ». Pour ce qui est de la « voie violente », il s'agissait d'organiser et de soutenir la lutte armée. Castro a cherché à promouvoir certains secteurs de la petite bourgeoisie, provenant principalement des partis révisionnistes et sociaux-démocrates en Amérique latine. Quant à la « voie non-violente », il s'agissait d'appuyer et de soutenir les vieilles organisations révisionnistes, les soi-disant « partis communistes », tout autant que les partis « socialistes » liés à la social-démocratie européenne.
Avec ce double jeu, on en vint à soutenir en même temps la guérilla antimarxiste (sans parti, foquiste, sans idéologie et sans objectif de pouvoir) et la lutte électorale dirigée par les vieux partis révisionnistes et contre-révolutionnaires, qui maintenaient quant à eux leur position contre la lutte armée. Mentionnons à cet égard la position de Castro sur la guérilla au Pérou : en 1965, Castro et le Parti communiste cubain ont soutenu politiquement et matériellement deux groupes de guérilla, le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) et l'Armée de libération nationale (ELN). En même temps, Castro maintenait d'excellentes relations avec le soi-disant « Parti communiste du Pérou » pro-soviétique, dirigé par le satrape Jorge del Prado qui, au moment même où les actions de guérilla avaient lieu, avait insisté pour faire savoir au gouvernement que ce mouvement n'était « pas communiste », et que le « Parti communiste n'en [faisait] pas partie ». Mais ce n'est là qu'une partie de l'histoire de Castro en rapport avec la guérilla péruvienne. Trois ans plus tard, en 1968, Castro a appuyé la dictature militaire formée par les chefs qui, en 1965 précisément, avaient remporté la « victoire » et liquidé dans le sang les deux groupes de guérilla, pourtant appuyés par Cuba.
Autre exemple : en novembre 1971, Castro se rend au Chili où sans plus de préalable, il qualifie le régime de Salvador Allende d'historique et déclare qu'il inaugure une nouvelle forme de lutte pour le pouvoir. Castro dit alors : « Au Chili, les élections ont permis d'arriver au gouvernement... C'est là une grande victoire des peuples du Chili et de Cuba, comme de toute l'Amérique latine. On a l'impression qu'une Amérique révolutionnaire prend forme. » [5] Toujours en 1971, Castro déclare qu'il soutient les guérilleros tupamaristes en Uruguay, mais il appuie en même temps le Frente Amplio, formé de diverses organisations électoralistes, et dont l'objectif politique a toujours été de soutenir l'État bourgeois. À la même date, de passage au Pérou, il évalue positivement la dictature militaire réactionnaire : « Si j'étais Péruvien et révolutionnaire, je n'attendrais pas, j'essaierais d'encourager ce processus et je ne le combattrais jamais, parce que si je le faisais, aujourd'hui, cela reviendrait à aider l'impérialisme. » [6] Castro a appuyé et soutenu la guérilla sandiniste au Nicaragua, mais il a ensuite exprimé sa satisfaction quand les Sandinistes ont capitulé et remis le pouvoir aux Américains. Sur la guérilla salvadorienne, la position de Castro synthétise bien, en quelque sorte, sa ligne opportuniste, ainsi que la manière dont il a traité l'ensemble des guérillas en Amérique latine. Dans une longue entrevue réalisée en 1992, Tomás Borge a demandé à Castro : « Comment évaluez-vous les accords de paix récemment signés par le FMLN et le gouvernement du Salvador ? »
Voici quelle fut sa réponse : « Nous considérons ces accords de paix comme étant positifs et nous nous réjouissons du fait que grâce à la participation de tous, on ait pu obtenir une solution pacifique à la guerre au Salvador - une guerre qui se prolongeait depuis plusieurs années et dont toutes les parties tiraient également profit, et qui était devenue chronique, interminable. Il me semble que pour les révolutionnaires, il est sage, dans de telles circonstances, d'en arriver à penser que grâce à la lutte héroïque qui a été menée, on puisse désormais atteindre nos objectifs par des moyens pacifiques... J'ai suivi avec beaucoup d'affection le travail accompli par les révolutionnaires salvadoriens, leur capacité de négocier et d'obtenir un accord satisfaisant. » [7]
Finalement, pour conclure ce bref chapitre sur le rôle de Castro dans la trajectoire et la capitulation éventuelle des guérillas négociatrices, il importe de mentionner que le leader cubain, guidé en cela par la ligne politique internationale de l'ex-Parti communiste de l'URSS, a aussi promu l'alliance entre le révisionnisme et les partis sociaux-démocrates réactionnaires en Amérique latine. Cela, on peut le constater par la manière dont Castro a systématiquement défendu les organisations et les dirigeants sociaux-démocrates. Ainsi, Castro a présenté le Vénézuélien corrompu, Carlos Andrés Pérez, comme étant un grand démocrate. En témoigne aussi la liaison que les dirigeants cubains ont toujours entretenue avec le parti réactionnaire apriste au Pérou. Toute cette multitude de « fronts pluriclassistes », qui ont favorisé la déroute et la capitulation parmi les opprimés, ont été construits précisément sur la base de « l'unité » entre « socialistes » et « sociaux-démocrates ». Ce fait peut être observé de manière très claire dans cette déclaration du leader cubain :
« En dépit des différences idéologiques bien connues qui séparent les révolutionnaires marxistes-léninistes des sociaux-démocrates, lorsqu'on examine la chose dans l'immédiat, sans se référer aux conditions historiques, on peut dire que la participation des sociaux-démocrates et la social-démocratisation des vieux partis bourgeois et oligarchiques en Amérique latine sont un élément positif ; cela contribue à élargir les forces et le camp de la lutte contre la domination de l'impérialisme nord-américain en Amérique latine. En même temps, la propagande social-démocrate contribue à l'éveil politique et social des masses, là où le message marxiste-léniniste est totalement réprimé. » [8]
Le Forum de Sao Paulo et le programme du révisionnisme
Jusqu'au début des années 80, les ordres et les orientations politiques du révisionnisme en Amérique latine provenaient en droite ligne du Parti communiste de l'URSS, qui utilisait les dirigeants cubains comme courroie de transmission. Au cours des années 80, à mesure que la crise du « camp socialiste » s'approfondissait, les organisations et partis politiques révisionnistes ont tenté de se doter d'un minimum de structure à l'échelle internationale, essayant de se réorienter dans un monde dans lequel ils ne pouvaient plus compter sur le soutien financier considérable de la « communauté socialiste ». C'est ainsi qu'au début des années 90, plus de 120 organisations d'Amérique latine, à la tête desquelles on retrouve le Parti communiste cubain, Lula du Brésil et Daniel Ortega du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), ont créé ce qui allait être connu sous le nom de Forum de Sao Paulo. Comme l'a dit Castro, les discussions et les résolutions de ce Forum constituent « quasiment un programme de lutte ». Castro a caractérisé le Forum en ces termes : « Nous croyons que cette déclaration est exemplaire... Plus qu'une simple déclaration, il s'agit d'un programme. Nous pouvons, nous devons dire que cette déclaration constitue aujourd'hui le programme de la gauche en Amérique latine et dans les Caraïbes. » [9]
Mais quel est donc ce fameux « programme de lutte » ? Depuis 1992, le Forum de Sao Paulo n'a cessé d'impulser une ligne politique ouvertement conciliatrice et capitularde face à l'impérialisme américain et aux autres puissances impérialistes. Même si on la présente comme étant « de gauche », voire même « révolutionnaire », cette ligne réactionnaire peut être résumée en cinq points principaux : 1) Pour les mouvements de guérilla, on propose de négocier la fin du conflit armé, au moyen d'un « accord de paix » ; 2) En ce qui concerne la lutte pour le socialisme, on propose ni plus ni moins que de l'abandonner ; 3) En ce qui a trait à la lutte armée comme moyen de lutter pour le pouvoir, on indique que « ce n'est pas le moment » de la mener ; 4) On privilégie plutôt la lutte électorale, alors on exige des « élections démocratiques et honnêtes » ; 5) Sur les questions économiques, on se déclare partisan de la soi-disante « économie sociale de marché », pour faire contrepoids au néolibéralisme. Sur cette question précise, le Forum affirme notamment : « Le projet que nous défendons suppose qu'on combine l'existence du marché avec la fonction régulatrice de l'État. » [10]
Laissons ici la parole à Castro, qui nous explique lui-même les objectifs et les fondements politiques de la quatrième rencontre du Forum de Sao Paulo, tenue en juillet 1993 : « Ici, dans ce Forum, on ne défend pas le socialisme, et personne ne peut prétendre que nous visons cet objectif ; personne non plus ne peut prétendre que les conditions, tant subjectives qu'objectives, sont en ce moment propices à la construction du socialisme... En Amérique latine, la bataille prioritaire que nous devons mener doit selon moi avoir pour objectif de mettre le néolibéralisme en déroute. » [11]
Comme on peut le voir, il est parfaitement clair que le « jugement » de Castro sur le socialisme est identique à celui des pires partis révisionnistes et opportunistes, qui considèrent sans le moindre sérieux qu'avec la disparition du « camp socialiste », il n'est désormais plus possible de lutter pour le socialisme ni de tenter de le construire. En d'autres mots, Castro tente de vendre le vulgaire bobard, sorti du ventre des vieux supporters de l'URSS, qui souhaitent l'émergence d'une « puissance socialiste » quelconque du type de l'Union soviétique de Khrouchtchev, qui pourrait permettre la remise en vigueur de la lutte pour le socialisme.
Et que veut donc dire Castro lorsqu'il parle de « mettre le néolibéralisme en déroute » ? Le raisonnement de Castro est totalement simpliste, qui divise le camp impérialiste entre bons et mauvais. Selon lui, les mauvais capitalistes sont ceux qui appliquent le néolibéralisme au niveau économique, alors que les bons capitalistes sont ceux qui s'en tiennent à la norme de « l'économie sociale de marché ». À partir de là, il s'agit simplement pour Castro et la gauche opportuniste en Amérique latine de déterminer quel type d'impérialisme correspond le plus à leurs goûts.
À la même rencontre du Forum de Sao Paulo (la quatrième), Castro a rejeté la lutte armée et s'est prononcé ouvertement pour la négociation des conflits armés. Faisant référence à la lutte armée, il y a déclaré : « Dans les circonstances actuelles, il ne s'agit pas de la voie la plus prometteuse. Avec le respect le plus absolu que nous devons à ceux qui luttent fermement et avec courage, et parce que nous croyons qu'ils ont le droit de lutter, nous devons nous conformer aux accords dont nous venons de convenir, et viser à parvenir à des solutions négociées dans les pays où il n'a pas été possible jusqu'ici d'en arriver là... » [12]
Une synthèse nécessaire
Nous pouvons donc affirmer que la faillite de l'URSS a entraîné les guérillas négociatrices dans le désespoir le plus total et qu'elle les a sérieusement affaiblies. Ces groupes armés avaient basé toute leur stratégie sur l'appui qu'ils pouvaient recevoir du social-impérialisme soviétique et de son agence cubaine. L'objectif « socialiste » de ces guérillas était similaire au « socialisme » cubain. Qu'est-ce donc qui les caractérise et qui les rend si semblables ? Leur objectif était ni plus ni moins que de construire le « socialisme », mais pas en comptant sur leurs propres forces, et encore moins en s'appuyant sur les masses pour assurer le développement économique. Le modèle de « socialisme » à la cubaine qu'elles soutenaient était basé sur l'existence et la richesse du social-impérialisme soviétique et du « camp socialiste ». L'URSS et ses satellites, tels des bienfaiteurs, ont tout fourni, du simple gramme de pain jusqu'à la moindre balle, pour soutenir le « socialisme » en Amérique latine. Ce phénomène a joué un rôle fondamental dans la mise en place de toute cette série de processus de négociation qui se sont succédés en vue de la signature des différents « accords de paix ».
La disparition de l'URSS a forcé ces guérillas à capituler et à modifier leur discours politique, leurs tactiques et leur stratégie. Elles en sont venues à remplacer leur discours incendiaire en faveur de la lutte armée par des éloges sur la bonté de la démocratie capitaliste. Elles rejettent désormais la violence et la lutte pour le socialisme. Elles cherchent une place à l'intérieur du système politique bourgeois. Un bon exemple de ce phénomène nous est donné par « Tirofijo », le chef suprême des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui négocient présentement avec le gouvernement colombien. Dès 1984, le leader des FARC avait annoncé qu'il était prêt à présenter sa candidature à la présidence, à un conseil municipal ou à toute autre instance politique, « dans la mesure où il y aurait réforme de la constitution et réformes politiques... » [13].
Négation des thèses marxistes
Ce que nous avons vu jusqu'à maintenant vient démontrer que même s'il est un produit des conditions historiques et sociales propres à chacun des pays, le phénomène des guérillas négociatrices est néanmoins lié à l'apparition du révisionnisme contemporain. Pour comprendre ceci encore plus clairement, nous allons analyser brièvement la forme que ces groupes ont donnée à leur discours, leur organisation et leurs schémas politiques, dans le but d'initier et de développer leur caricature de lutte armée - qui les a finalement conduits en droite ligne vers la capitulation. Voyons cela plus en détail :
Au niveau du discours politique, la plupart des dirigeants de ces guérillas se réclamaient du marxisme, mais ils rejetaient en pratique l'idéologie du prolétariat, qu'ils ont remplacée par leur propre « idéologie » - un mélange caricatural d'idées politiques provenant de courants politiques divergents. Pour la formation de leurs militants, ils utilisaient par exemple les idées napoléoniennes et indépendantistes de Simón Bolívar, San Martín, José Martí et d'autres chefs du siècle dernier et du siècle présent, tels Sandino, le curé Camilo Torres, Che Guevara, etc. À cette mosaïque d'idées, ils en ont ajouté quelques-unes pigées ça et là dans le marxisme-léninisme, qu'ils ont appelées guévarisme, castrisme, social-démocratisme, y compris même certaines formules humanistes empruntées au christianisme.
Un exemple de ce charabia idéologique qui atteste de leur révisionnisme, c'est leur volonté de nier la contradiction entre marxisme et christianisme, présentés comme formant un ensemble uni. Ricardo Gutiérrez, un des commandants « marxistes » du FMLN salvadorien, traitait ainsi de ce sujet en 1989 : « Ici, nous n'avons pas mené une discussion philosophique entre le marxisme et le christianisme... Nous ne nous sommes pas interrogés les uns les autres sur nos croyances religieuses ; nous nous sommes questionnés sur ce que nous devions faire et nous avons trouvé la réponse dans la révolution. Les bases chrétiennes peuplent le FMLN. » [14] Joaquín Villalobos, « marxiste » lui aussi et dirigeant du FMLN, déclarait sur le même thème : « Il importe de renforcer la religiosité nationale et l'œcuménisme, et d'assumer la tâche de la réconciliation nationale parmi les bases... La pensée chrétienne, qui s'est toujours retrouvée dans la lutte, peut et doit fonder les bases éthiques d'une nouvelle façon de faire de la politique, et servir à la société. » [15]
En lien direct avec cette déviation idéologique et cette grotesque révision du marxisme, ces guérillas niaient les thèses fondamentales du marxisme. Ainsi, elles ont rejeté la dictature du prolétariat comme étant le seul système de gouvernement capable d'assurer le pouvoir de la classe ouvrière et d'écraser la résistance de la bourgeoisie, des propriétaires terriens et de l'impérialisme. Elles n'ont pas tenu compte de l'importance et du rôle du parti d'avant-garde de la classe ouvrière pour diriger une révolution victorieuse. Elles ont proposé de remplacer le parti par un « front » pluriclassiste intégrant des partis et organisations politiques de la petite-bourgeoisie, dirigés par des petits chefs faussement révolutionnaires. À titre d'exemple, mentionnons le cas de la Unión Camilista Ejército de Liberación Nacional (UCELN), une des organisations les plus importantes de la guérilla colombienne (aujourd'hui en pleine négociation), qui se prétendait marxiste, mais qui défendait en même temps l'idée d'une « avant-garde collective », en opposition au point de vue marxiste sur le parti du prolétariat.
De la même manière, Leonel Gonzáles, un des principaux dirigeants du FMLN salvadorien, présentait ainsi son point de vue, qui se veut « marxiste », sur la question de la « direction révolutionnaire » : « Il serait parfaitement irresponsable de notre part de penser que la victoire est impossible sans un parti unique ; nous n'avons rien fait en vue de nous développer comme tel. Chose certaine, nous n'avons pas cette hypothèque. La révolution cubaine a triomphé sans l'existence d'un parti communiste, qui ne fut construit qu'après la prise du pouvoir. Les Sandinistes étaient divisés en trois tendances. Le FMLN possède une unité suffisante pour pouvoir prendre le pouvoir, en dépit de ses déficiences. » [16]
La lutte armée sans stratégie de pouvoir
Un autre élément qui montre bien les carences idéologiques de ces guérillas est le fait qu'elles ne sont pas guidées par un programme communiste, dont l'objectif essentiel soit la lutte pour la conquête du pouvoir. Leur stratégie politique et militaire est déterminée en premier lieu, non pas par l'utilisation de la lutte armée comme moyen de conquérir le pouvoir d'État et de détruire le pouvoir bourgeois, mais par une action militaire spectaculaire et médiatique qui se propose de faire pression sur le gouvernement afin qu'il accepte de « négocier la fin du conflit armé », ou encore de trouver une « solution politique » à la guerre. Jamais les grandes offensives de ces guérillas n'ont eu pour but d'atteindre un objectif révolutionnaire. On peut constater aisément que la principale activité de ce type de guérilla fut de se développer dans l'unique objectif de pouvoir éventuellement offrir au gouvernement la possibilité de négocier. Pour arriver à cette fin, ces guérillas ont souvent réalisé de grandes campagnes militaires, incluant des kidnappings, la prise de villes et de villages, des attaques contre des patrouilles militaires, etc. Ce type d'offensive visait en quelque sorte à sonner une cloche pour éveiller l'ennemi (le gouvernement) à la nécessité de dialoguer et d'amorcer le processus de négociation. Bien souvent, ces campagnes ont aussi permis à l'Église catholique d'intervenir et d'offrir ses services à titre de médiateur.
Sur le plan militaire, une guérilla qui utilise la lutte armée uniquement comme instrument de négociation en vient à accorder un avantage énorme aux forces étatiques. Sachant à l'avance que les « offensives de la guérilla », pour gigantesques qu'elles soient, ne visent pas à les mettre en déroute et encore moins à conquérir le pouvoir, les militaires n'ont pas à s'en préoccuper vraiment. On trouve des exemples clairs de ce phénomène dans la pratique des groupes de guérilla favorables à la négociation en Amérique latine. En 1983, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), après avoir analysé la situation politique de ce pays, en étaient arrivées à la conclusion suivante : « En Colombie se dessinent toutes les apparences d'une situation révolutionnaire. » 17 Les FARC s'en remettaient aux critères traditionnels du marxisme pour décrire la situation : 1) ceux d'en-bas ne voulaient plus continuer à vivre comme avant ; 2) ceux d'en-haut ne pouvaient plus gouverner comme avant. Elles ajoutaient également que la crise économique était irréversible ; que les masses populaires étaient prêtes à lutter ; que la conscience de classe se développait parmi la population ; et qu'une situation insurrectionnelle commençait à apparaître. Les dirigeants des FARC en étaient arrivés à conclure : « Tenant compte de tous ces éléments, nous faisons pression sur la Commission de paix pour qu'elle accepte de nous rencontrer. » [18]
Comme on peut le voir, cette organisation de guérilla poussait dans le sens du dialogue et de la négociation, au moment même où elle reconnaissait que l'État colombien et son système politique, économique et social étaient en pleine déroute. Contrairement à ce que prétendent ses défenseurs, une telle « pression » en faveur de la négociation avec le gouvernement en revient objectivement à vouloir sauver le système officiel. Et c'est là précisément ce qui s'est produit le 5 juillet 1983, quand les FARC ont proposé au régime colombien leur fameuse formule dite de « cessez-le-feu, trêve et paix » - une proposition qui, aux dires même de ce groupe, visait à éviter une guerre civile en Colombie.
La même histoire s'est répétée au Salvador, où on a tenté de promouvoir les négociations de paix au moment même où l'État et le système officiel étaient en crise. En 1989, un des commandants du FMLN, Leonel Gonzales, faisait le bilan de la situation politique et en arrivait à la conclusion que la situation était favorable au triomphe de la révolution. Mais dans la même analyse, et alors qu'il reconnaissait l'existence de conditions favorables pour la prise du pouvoir par la guérilla, Gonzales considérait qu'il fallait tenter de négocier avec le gouvernement d'ultra-droite formé par l'Arenas. Voyons comment le dirigeant du FMLN expliquait la situation : « Le FMLN est présentement en pleine période de tension des forces militaires qu'il a accumulées, forgées à travers des centaines de batailles. Le tableau que j'ai dressé montre une maturation de la situation révolutionnaire, et tout semble indiquer qu'elle aboutira soit à la négociation, soit à la victoire. » [19] De fait, c'est en 1989 qu'ont débutées les rondes de discussions entre la guérilla et le gouvernement. Ce sont ces négociations qui ont finalement permis au régime fantoche de ce pays de sortir de l'isolement, et qui ont conduit le FMLN à capituler définitivement. Leonel Gonzales présentait les négociations ainsi : « Ce que nous demandons au gouvernement, ce n'est pas d'abandonner une partie de son pouvoir en notre faveur, mais c'est de nous accorder un espace politique pour pouvoir lutter pour le pouvoir ; c'est de faire un pas vers une solution négociée au problème de la guerre. » [20] C'est finalement en janvier 1992 qu'un accord de paix sera signé entre le FMLN et le gouvernement, mettant fin au conflit armé. Le FMLN est alors devenu une « force politique » légale.
Par ailleurs, ce type de guérilla cherche à renforcer son organisation non pas dans le but d'augmenter son rapport de force contre l'État, mais seulement pour présenter de meilleures lettres de créance lors de la négociation. Dans quelque guerre que ce soit, le renforcement de l'appareil militaire vise normalement à atteindre la suprématie militaire face à l'ennemi. Mais dans le cas des guérillas capitulardes, tous les efforts consacrés à renforcer l'organisation ou à étendre le rayonnement de ses actions militaires sont destinés à pouvoir éventuellement négocier avec les représentants de l'État. Le même commandant du FMLN, Gonzales, racontait ainsi l'histoire de la guérilla : « Fin 1983..., nous avons pris conscience du fait que nous étions devenus une véritable force militaire ; nous nous sommes alors lancés dans une offensive politique qui a eu pour résultat que nous avons pu imposer à Duarte des rondes de discussion. » [21] On peut déduire de cette déclaration de Gonzales que la recherche du dialogue s'est produite après que la guérilla salvadorienne se soit consolidée militairement. Cette consolidation est précisément ce qui a servi de pont, ou encore de lettre de créance, vers la négociation avec le gouvernement.
La trajectoire des groupes armés en Colombie a elle aussi suivi la même partition, la même méthode - à savoir l'utilisation des actions armées essentiellement comme moyen de pression sur les autorités. Ainsi, en 1990, le gouvernement colombien a rompu la trêve décrétée par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et par les autres groupes qui formaient la Coordinadora Guerrillera Simón Bolívar (CGSB). Tout de suite après la rupture des négociations, la coordination a lancé une importante offensive militaire, non pas dans le but de conquérir le pouvoir, mais seulement, comme l'ont admis les FARC, pour « ouvrir un espace pour le dialogue » avec le gouvernement. Voici ce qu'écrivait Resistencia (le bulletin officiel des FARC) : « Dans le but d'ouvrir de nouveaux espaces de dialogue et en réponse à l'attaque de la maison verte, la CGSB a accru ses actions militaires et de sabotage, par le biais de la campagne "Comandante Jacobo Arenas, juramos cumplir", qui a forcé le gouvernement à s'asseoir à la table de négociation. » [22] Le 3 juin 1991, de fait, les négociations de paix ont repris avec le gouvernement. La suite des événements est connue : la quasi totalité des groupes de guérilla membres de la CGSB ont capitulé et remis les armes, et même les FARC sont actuellement en pleine conversation avec le régime, dans le but « d'atteindre une solution pacifique au conflit armé » - ce qui se terminera tôt ou tard par la capitulation définitive.
En Colombie, au Guatemala, au Salvador, au Mexique, au Nicaragua et dans tous les autres pays où on a signé la capitulation ou on s'apprête à le faire, le phénomène revêt les mêmes caractéristiques. L'élément commun à ce type de guérilla est que dès le déclenchement de la lutte armée, on met de l'avant la négociation et on tente de l'initier. De façon caricaturale, on pourrait dire de ces guérillas qu'elles sont un peu comme ces déments qui mettent le feu à leur maison pour avoir une raison d'appeler les pompiers.
L'histoire et la trajectoire de toutes les guérillas négociatrices nous offrent un matériel abondant pour pouvoir constater le caractère faussement révolutionnaire de ces mouvements. Prenons l'exemple de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) au Mexique. Ce groupe de guérilla a commencé à mener des actions militaires spectaculaires le 1er janvier 1994. Le 6 janvier, moins d'une semaine après avoir déclenché les premiers tirs, l'armée zapatiste a offert publiquement au gouvernement Salinas d'observer un « cessez-le-feu » et de s'asseoir à la table de négociation, encore là pour trouver une « solution négociée à la guerre ». Mais que pouvait donc négocier la guérilla, une semaine à peine après avoir initié le conflit ? Depuis lors, les Zapatistes ont publié, entre les dialogues et les accords avec le gouvernement, une abondante liasse de documents qui ont fini par les faire apparaître comme étant une guérilla parfaitement ridicule, qui ne sert qu'à embellir le cirque officiel du Mexique, et qui est devenue une attraction touristique bouffonne dans la région du Chiapas.
Autre exemple : vers la fin de l'année 1984 a surgi au Pérou le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA). Quelques mois plus tard, en août 1985, le MRTA a tenu une conférence publique pour offrir une « trêve » au régime réactionnaire d'Alan García Pérez, qui venait tout juste de prendre les rênes de l'État un mois plus tôt. Au cours de la même conférence, le MRTA a déclaré que « personne n'a intérêt à la guerre civile... Nous ne souhaitons pas la guerre civile, nous voulons plutôt l'éviter. » [23] Effectivement, le MRTA a toujours regretté devoir utiliser la lutte de guérilla comme moyen de pression, faisant tout son possible pour « éviter la guerre civile », mais jugeant néanmoins qu'il s'agissait là de la meilleure méthode pour pouvoir négocier et obtenir un « accord de paix » avec le gouvernement. Jusqu'à sa déroute totale en avril 1997, alors qu'il a proposé un « accord de paix permanent » à Fujimori, le MRTA a tenté sans succès de négocier et de conclure un « accord de paix » avec les gouvernements successifs au Pérou. Ses différentes propositions ont toutefois échoué, les militaires considérant qu'il leur était plus facile de les liquider carrément, ce qui permettait en outre d'en faire un exemple.
Pour conclure, mentionnons seulement que la capitulation inévitable et la fin des guérillas négociatrices reflètent l'échec historique du révisionnisme et de l'opportunisme qui se sont cachés pendant des décennies sous des déguisements marxistes et révolutionnaires. En apparence, la faillite de leur ligne politique contre-révolutionnaire semble avoir affaibli le camp des opprimés ; mais objectivement, et pour l'avenir, elle contribuera à renforcer la lutte pour la révolution socialiste.
Luis Arce Borja (Collaboration spéciale) Traduction : Socialisme Maintenant!
1) Document du Département d'État, Santa Fe II 1990, A Strategy for Latin America.
2) Éditorial de la revue ECA, publiée par l'Université centraméricaine José Simeón Cañas, septembre 1992.
3) Fidel Castro, Discours au Deuxième congrès du PCC, 1980.
4) Fidel Castro, Discours au Premier congrès du PCC, 1976.
5) Encuentro Simbólico entre dos Procesos Históricos, Novembre-décembre 1971.
6) Conférence de presse à l'aéroport de Lima, le 4 décembre 1971.
7) Fidel Castro, Un Grano de Maíz, La Havane, 1992, p. 165.
8) Fidel Castro, Discours au Deuxième congrès du PCC, 1980.
9) Fidel Castro, Discours au Quatrième Forum de Sao Paulo, publié dans Granma le 27 juillet 1993.
10) Déclaration finale de la Quatrième rencontre du Forum de Sao Paulo, juillet 1993.
11) Fidel Castro, Discours au Quatrième Forum de Sao Paulo, publié dans Granma le 27 juillet 1993.
12) Ibid.
13) « Tirofijo candidato, Cese el Fuego, Una Historia Política de las FARC », 1985, p. 18.
14) La Estrategia de la Victoria, entrevue avec les commandants du FMLN, par Iosu Perales et Marta Harnacker, 1989, p. 87.
15) Una Revolución en la Izquierda para una Revolución Democrática, Joaquín Villalobos, 1990.
16) La Estrategia de la Victoria, entrevue avec les commandants du FMLN, par Iosu Perales et Marta Harnacker, 1989, p. 83.
17) Cese el Fuego, Una Historia Política de las FARC, Jacobo Arenas, Avril 1985, p. 21.
18) Ibid.
19) La Estrategia de la Victoria, entrevue avec les commandants du FMLN, par Iosu Perales et Marta Harnacker, 1989, p. 183.
20) Ibid., p. 16.
21) Ibid., p. 25.
22) Resistencia, publication officielle des FARC, p. 8.
23) Marta, entrevista en la clandestinidad, El Diario, 24 août 1985.
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 5)
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