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Colombie : les derniers soubresauts du révisionnisme armé

La plus récente « négociation de paix » à avoir été amorcée entre guérilla et gouvernement est celle qui se déroule actuellement en Colombie.

Depuis l'été 1998, soit depuis l'élection d'Andres Pastrana à la présidence de ce pays, deux processus de négociation se sont engagés parallèlement entre les autorités et les principaux mouvements de guérilla, à savoir d'une part les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC-EP), et d'autre part l'Armée de libération nationale (Ejército de Liberación Nacional, ELN).

Dès l'annonce de son triomphe, et avant même son investiture, le président Pastrana a annoncé son intention d'en arriver à un accord de paix qui permettrait aux combattantes et aux combattants armés-es de « réintégrer la société civile », comme le veut désormais la formule consacrée. Une proposition qui a tout de suite été saluée par les deux mouvements de guérilla, qui lui ont répondu favorablement.

Deux processus de négociation distincts ont dès lors été amorcés, suivant des modalités quelque peu différentes. L'ELN, dont les pourparlers avec les autorités se sont déroulés essentiellement à l'extérieur du pays, a cherché à y impliquer non seulement l'État, mais aussi les organisations représentant la dite « société civile », nommément les syndicats, les organisations patronales, les ONG (organisations non-gouvernementales), la Commission nationale pour la paix reconnue par le régime, les médias, le « secteur politique », le « secteur judiciaire », etc. Du côté des FARC, les négociations ont eu lieu en Colombie même, sur un territoire que le président Pastrana a accepté de démilitariser et qui est désormais sous contrôle quasi exclusif de l'organisation de guérilla.

Aucun des deux processus n'a encore abouti jusqu'ici, mais les négociations se poursuivent, et tant les guérillas que le gouvernement persistent dans leur volonté d'en arriver à un accord. Les difficultés rencontrées jusqu'à maintenant tiennent pour beaucoup à l'action des organisations paramilitaires, qui poursuivent leurs exactions à l'encontre de la population civile et ce, malgré les nombreux appels au cessez-le-feu faits par la présidence.

Comme ce fut le cas à l'époque lorsque des initiatives semblables ont été entreprises au Salvador et au Guatemala, les partisanes et les partisans des FARC et de l'ELN à l'étranger ont tenté de « vendre » la stratégie des mouvements de guérilla en grossissant l'opposition aux négociations de paix manifestée par certains secteurs de la classe dominante aux États-Unis, qui disent craindre que des concessions trop importantes soient faites aux futurs ex-guérilleros. Officiellement toutefois, l'administration américaine soutient totalement l'action et les initiatives entreprises par le président Pastrana.

La position de l'impérialisme américain a d'ailleurs été bien résumée dans un éditorial paru le 22 juin 1998 dans le New York Times, qui expliquait que l'appui traditionnellement donné par les États-Unis aux militaires colombiens était désormais indéfendable et que conséquemment, Washington devait « appuyer les pourparlers de paix », tout en manœuvrant de telle sorte que le gouvernement colombien puisse s'y présenter en position de force. Les États-Unis cherchent à la fois à renforcer la position du président Pastrana et à faire pression sur les mouvements de guérilla pour qu'ils en viennent à rendre les armes dans les meilleures conditions possibles pour la continuité des intérêts américains.

Cela n'exclut pas la possibilité d'une intervention militaire ouverte des États-Unis, en cas d'échec des négociations. Mais comme le veut la stratégie développée par l'impérialisme US depuis maintenant une quinzaine d'années, l'idéal (i.e. le plus simple et le moins coûteux, tant humainement qu'économiquement) est que la structure de pouvoir et l'appareil de domination actuellement en place en Colombie, qui servent directement ses intérêts, soient préservés, quitte à être réformés, plutôt que de risquer de les voir déstabilisés, voire même éventuellement renversés. Alors qu'elle soit imposée par la guerre ou par la négociation, cela restera quand même la « paix américaine ».

Encore une fois suivant les modèles salvadorien et guatémaltèque, l'alternative des « négociations de paix » s'est imposée pour les autorités colombiennes et pour l'impérialisme US du fait de leur incapacité à se débarrasser autrement de l'hypothèque que constitue la guérilla. Selon une étude menée par la Banque mondiale, la guerre civile est ainsi réputée avoir ralenti d'au moins 1,5 p. 100 annuellement l'augmentation du produit intérieur brut en Colombie (Reuters, 13/07/99). Toujours selon cette étude, les investisseurs étrangers souhaitent massivement le succès des pourparlers de paix, de sorte à ce que « le pays puisse enfin sortir de la crise ».

Une fois de plus aussi, les dirigeants révisionnistes cubains, qui considèrent que le temps n'est plus à la révolution en Amérique latine, sont prêts à mettre tout leur poids dans la balance pour convaincre les FARC et l'ELN à rendre les armes. Au terme d'une rencontre avec le président Pastrana, Fidel Castro s'est d'ailleurs personnellement engagé à « contribuer discrètement, mais sérieusement et avec respect, au processus de paix en Colombie » (Radio Havana Cuba News Service, 15/01/99). Suite à quoi le gouvernement américain, par la voix du porte-parole du Département d'État James Rubin, a exprimé ainsi sa satisfaction : « Cuba peut jouer un rôle dans le processus de paix [...] Washington ne s'objectera pas à l'implication du leader cubain si celui-ci peut utiliser son influence sur les rebelles marxistes pour les persuader d'arrêter les combats. » (Reuters, 20/01/99)

Mais il faut se rappeler que tout cela est rendu possible d'abord et avant tout du fait de la ligne stratégique des FARC et de l'ELN, qui n'ont jamais vraiment posé la question du pouvoir - i.e. celle du renversement et de la destruction de l'appareil d'État au service de l'impérialisme et des classes réactionnaires et de son remplacement par un nouvel État au service du peuple -, mais qui ont au contraire toujours développé la lutte de guérilla d'abord et avant tout dans l'optique de faire pression sur l'ennemi pour l'amener à accepter de partager le pouvoir.

Cela apparaît on ne peut plus clairement dans les revendications présentées par les FARC dans le cadre des négociations actuelles, qui exigent notamment, et pour elles seules, « un accès direct aux décisions de l'exécutif » ainsi que « 30 p. 100 des postes à l'assemblée législative, dans les administrations locales, dans les institutions électorales et les organismes chargés de la perception des impôts » (Agence France Presse, 02/05/99).

Les guérillas colombiennes sont parmi les dernières issues de la mouvance pro-soviétique à être encore en opération. Leur capitulation éventuelle consacrera vraisemblablement la faillite définitive de cette forme particulière et dominante du révisionnisme moderne qui a trop souvent réussi à détourner et à paralyser la lutte des masses dans les pays dominés par l'impérialisme.

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 5)

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