Faut-il s'appuyer sur le maoïsme ou le remettre en question ?
Les camarades de l'organisation Voie prolétarienne (VP) de France [1] ont récemment fait paraître deux numéros de leur revue théorique consacrés au bilan de la révolution chinoise. Résultats du travail d'une commission mise sur pied par VP et qui a étudié la question pendant plusieurs années, les textes présentés dans La Cause du communisme soulèvent toute une série de critiques à l'encontre des positions défendues par Mao et par ses alliés-es à différentes étapes de la révolution, au point où on se demande un peu à quoi on veut en venir.
Il faut dire que de la façon dont ils sont présentés, on arrive difficilement à distinguer s'il s'agit de positions fermes de l'organisation ou lorsqu'il s'agit de textes minoritaires - auquel cas on ne voit pas non plus quel est réellement le point de vue de l'organisation sur les questions qui sont soulevées. Pris dans leur ensemble toutefois, les textes présentés par VP empruntent abondamment aux points de vue trotskistes et anarchistes et semblent indiquer un éloignement certain du maoïsme.
Sur la période précédant la prise du pouvoir, plusieurs textes insistent lourdement sur le rôle dirigeant de la classe ouvrière, que Mao est soupçonné avoir généralement sous-estimé, lui qui pourtant avait mis sur pied la Fédération des syndicats ouvriers du Hunan, dont il est même devenu le secrétaire général au milieu des années 20. C'est d'ailleurs là un reproche qu'on semble faire à Mao à toutes les étapes de la révolution chinoise.
Un des textes souligne à cet effet que « cette direction [i.e. celle de la classe ouvrière] ne peut être identifiée à celle exercée par le parti, indispensable mais non suffisante ». Le même texte, présenté comme étant une « résolution » de VP - sans toutefois qu'on précise de quelle instance elle émane (s'agit-il d'une résolution de congrès, du comité directeur, de la commission elle-même ?) -, critique également Mao pour avoir toléré la présence de représentants de la petite bourgeoisie au Comité central du parti. On y mentionne qu'en 1957, la classe ouvrière ne représentait que 14 p. 100 du membership total du parti - ce qui, faut-il le souligner, était quand même bien supérieur à son véritable poids dans la société chinoise. En réalité, c'est toute la stratégie de la révolution de démocratie nouvelle suivie par Mao, qui s'est pourtant avérée victorieuse, que VP remet en question.
La même résolution présente aussi une critique tout à fait surprenante de Mao, à qui on reproche «l'utilisation de tribunes extérieures au PCC pour imposer ses positions quand il est mis en minorité ». Surprenante et certainement non fondée, d'abord parce que cela ne s'est produit qu'exceptionnellement ; mais surtout, parce qu'on sait maintenant fort bien que s'il ne l'avait pas fait, c'est tout l'épisode de la Révolution culturelle qui aurait été remis en question. Mao aurait-il dû attendre de convaincre une large majorité à l'interne et s'empêcher d'en appeler à « bombarder le quartier général » bourgeois qui était à la tête du parti, comme il l'a fait en 1966-67 ?
Les camarades de Voie prolétarienne affirment avec raison que le parti doit maintenir un lien organique avec la classe ouvrière ; sauf qu'ils en arrivent à croire que c'est précisément ce lien qui est garant de son caractère prolétarien. C'est là un point de vue parfaitement mécanique, très proche en fait des positions trotskistes qui prétendent par exemple que certains partis sociaux-démocrates sont des partis ouvriers du simple fait que les syndicats en font partie, comme c'est le cas du Labour Party en Angleterre ou encore du NPD ici même au Canada.
De fait, il y a plein de partis réformistes et révisionnistes, comme le Parti communiste français d'ailleurs, ou encore le Parti des travailleurs du Brésil, qui entretiennent de tels liens, « organiques », avec la classe ouvrière ; mais cela leur donne-t-il un caractère prolétarien ? En s'embarquant sur cette pente glissante, VP en arrive à nier le fait que c'est bel et bien la ligne idéologique et politique qui est déterminante en tout - un point de vue qui est d'ailleurs une importante partie constitutive du marxisme-léninisme-maoïsme.
Au fond, l'analyse de VP en revient à celle des opportunistes de gauche dans les années 30, qui voulaient que l'Armée rouge se base principalement dans les villes, au mépris de ce qu'était réellement la société chinoise et des différentes étapes que la révolution devait suivre pour triompher.
Sur la Révolution culturelle, certains textes déplorent par ailleurs que les expériences apparemment plus radicales comme celle de la « commune de Shanghai » aient été mises de côté au profit des comités révolutionnaires dits de « triple union ». Encore là, pour VP, la forme semble plus importante que le fond, i.e. que l'analyse de la dynamique propre à la lutte des classes qui se déroulait alors en Chine.
D'autres critiques qui sont soulevées dans certaines textes pourraient en soi faire l'objet de discussions intéressantes : par exemple le fait que le parti n'ait pas tenu de congrès pendant une période de onze ans entre 1945 et 1956 ; comme le fait qu'à certains moments, Mao ait peut-être sous-estimé l'ampleur de « l'embourgeoisement » des cadres du parti (nous ne croyons que ce fut le cas, mais cela mériterait néanmoins d'être considéré). Sauf que dans l'ensemble, les documents présentés par VP marquent très certainement un éloignement du maoïsme et un repli sur une analyse essentiellement positiviste, ce qui rend plus difficile la possibilité d'en débattre - sans compter que comme nous l'avons mentionné, il nous est pas possible, simplement à la lecture de La Cause du communisme, d'évaluer dans quelle mesure il s'agit de positions achevées.
1) OCML Voie prolétarienne, BP n° 48, 93802 Epinay/Seine cedex, France.
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 5)
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