Alternatives réformistes ou nouvelle radicalité prolétarienne ?
Faut-il vraiment acheter toute la camelote que vend le magasin aux alternatives ?
Dans la même mesure où l'actualité économique, telle qu'elle nous est rendue par les grands médias, semble dessiner à grands traits la trame illusoire d'une période prospère - croissance forte et soutenue, baisse du chômage, dépenses de consommation des ménages abondantes, etc. - et ce, à peu près sur le ton de : voyez comme les affaires sont bonnes !, dans la même mesure donc, l'actualité politique se fait également florissante en ce qui concerne le marché des alternatives. C'est un curieux marché que celui des alternatives politiques : le consommateur est constamment en train d'acheter, et plutôt deux fois qu'une, mais il se retrouve toujours avec les mains vides. Il achète des promesses, on lui vend du rêve. C'est un marché qui connaît bien sûr ses hauts et ses bas. Présentement, l'offre semble se porter plutôt bien. Après avoir connu un certain creux, les alternatives tendent à se multiplier à nouveau.
C'est ainsi qu'on a vu récemment les jeunes apprentis-bourgeois (professionnels, politiciens-étudiants, etc.) du Comité des jeunes du PQ, tenter une héroïque réaffirmation de la social-démocratie comme alternative au néolibéralisme ! Au Québec, le RAP entend se transformer lui-même en parti politique au cours du mois de novembre prochain. Avec plusieurs autres groupes du même ordre, le RAP cherche aussi à constituer un front ou une coalition, mi-luttes mi-élections pour unifier la « gauche » réformiste. Au Canada anglais, des revues comme This Magazine et Canadian Dimension, le syndicat des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA) mènent le débat sur un nouveau parti de gauche. En juin à Edmonton, la Society for Socialist Studies a tenu sa conférence nationale sur cette question d'une alternative au NPD (...ainsi qu'aux autres partis évidemment).
On entend par alternatives sociales ou politiques, les constructions réformistes de toutes sortes (souvent des partis politiques, mais aussi des coalitions sociales, des plans, recettes ou projets variés de réformes globales) qui, niant le caractère antagonique des rapports sociaux à l'œuvre sous le capitalisme, cherchent à rattacher (accrocher, lier, souder) la mobilisation politique des masses populaires aux cadres politiques et légaux induis par la société bourgeoise.
D'objet (la cible) de la lutte et de la mobilisation politique des masses, la société bourgeoise devient par l'entrefait des diverses alternatives, le cadre de cette lutte - ce qui est tout à fait différent - son objet se trouvant de plus en plus circonscrit à d'autres réalités discontinues, présentées comme étant plus ou moins « autonomes » ou séparées de la société dans son ensemble.
Ce sera par exemple la mondialisation. Les alternatives diront qu'on peut lutter de l'intérieur des États nationaux bourgeois contre cette mondialisation. Ce sera aussi le néolibéralisme : on pourrait lutter de l'intérieur du capitalisme contre le néolibéralisme ! C'est aussi, bien évidemment, le cas pour toute la question de la pauvreté : Paraîtrait-il que la société actuelle peut vaincre la pauvreté ! C'est du moins ce que suggèrent la CSN et le Collectif pour l'élimination de la pauvreté : « La pauvreté, affaire de fatalité ? Il s'en trouve de plus en plus pour y voir plutôt l'œuvre de choix budgétaires et économiques qui peuvent être influencés. [...] Utopique ou réaliste, l'idée s'enracine. » (Nouvelles CSN, 5 mai 2000)
Comme ce dont il s'agit, c'est d'un certain contrôle à gagner sur la mobilisation politique des masses, les différentes alternatives vont orgueilleusement se présenter comme des alternatives au pouvoir : au pouvoir des vieux partis ; au pouvoir des milieux d'affaires, au pouvoir des firmes multinationales, etc. Mais ce n'est là qu'un fabuleux retournement de sens. Porté en milieux prolétariens, ce réformisme-là n'est jamais (car il ne peut objectivement l'être) une alternative au pouvoir ; il est toujours une alternative à l'action révolutionnaire et à la révolution elle-même.
Des alternatives à l'action révolutionnaire
Nous avons dit que le marché des alternatives était à la hausse. On verra si ce sera pour durer ou non et avec quels résultats en bout de ligne. Mentionnons d'abord son enrobage : c'est dans la dernière année en effet que le très riche vocabulaire de l'opposition citoyenne (entre six et dix mots servis à toutes les sauces) a envahi tous les milieux petit-bourgeois politisés, y compris les ondes de Radio-Canada où un anarchiste patenté a même tenu une chronique portant sur la désobéissance civile non-violente. C'était édifiant !
Ce discours convenu, cet enrobage citoyen vide de sens véritable, sert néanmoins de pont, de liant, entre d'une part les insatisfactions nombreuses des différentes couches de la petite-bourgeoisie, qui ont elles aussi, c'est indéniable, subit les chocs de la crise des années 75-93, en particulier par les coupures dans les budgets de l'État ; et d'autre part, leur désir d'agir politiquement à l'intérieur de la démocratie bourgeoise.
En d'autres termes, maintenant qu'il y a « croissance économique », la petite-bourgeoisie veut lutter pour récupérer le plus possible de ce qu'elle a perdu (donc revendications professionnelles, amélioration de ses milieux de vie - vie urbaine, santé, environnement - reconnaissance d'un meilleur statut social dans l'entreprise et dans les appareils de l'État, etc.) mais elle n'entend surtout pas le faire à l'extérieur de la démocratie bourgeoise.
Agir à l'extérieur de la démocratie bourgeoise, ce serait reconnaître que la force principale du changement dans un pays comme le Canada, c'est le prolétariat. D'elle-même, la petite-bourgeoisie n'est absolument pas disposée à faire ce choix. Certes, un mouvement prolétarien distinct, qui propulserait vers l'avant un nouveau programme communiste, qui dirigerait le flot principal des luttes, obtiendrait fort probablement, par les perspectives nouvelles de libération et d'émancipation qu'il ouvrirait, le ralliement, la participation et l'adhésion de beaucoup de membres de la petite-bourgeoisie. Par contre, en l'absence d'un tel mouvement révolutionnaire, les luttes de la petite-bourgeoisie ne vont, au mieux, que revêtir le caractère de luttes démocratiques au sein même de la démocratie bourgeoise (quant au pire... alors là elles peuvent aller jusque dans des directions tout à fait réactionnaires).
C'est pourquoi on peut dire que les alternatives politiques qui naissent ponctuellement et qui s'offrent pour rassembler, pour « pluriéliser » comme on dit maintenant dans le langage convenu de la gauche réformiste, les différents mouvements sociaux, sont l'expression politique de la petite-bourgeoisie au sein de la démocratie bourgeoisie.
C'est ce qu'exprimait par exemple l'intervention principale du Rassemblement pour l'alternative politique (le RAP) lors du colloque portant sur l'unité de la gauche qu'il organisa en mai dernier à Montréal : « ...le Rap s'est aussi attelé à la tâche d'élaboration des moyens concrets de lutter contre les politiques néolibérales. Il propose certaines réformes en faveur de l'équité fiscale, salariale, électorale. Le néolibéralisme sape les fondements de la démocratie : il s'agit donc de renforcer l'armature démocratique de nos sociétés, ici comme ailleurs. Utiliser l'ensemble des outils démocratiques existants, les bonifier (ex. : mode de scrutin proportionnel), en créer d'autres, le tout s'articulant dans une perspective de transformations sociales, politiques, économiques qualitatives. »
Dans un premier temps, ce qui saute aux yeux de l'extérieur, c'est l'auto-limitation épouvantable du projet politique. Plus modéré que ça... tu cesses littéralement de bouger. La deuxième chose, c'est l'absolue disparition de tout contenu de classe. Un bateau sans gouvernail. Un parti sans amarres sociales. La mobilisation politique conçue comme un échange de civilités entre tout le monde... et les autres. L'important c'est de rassembler. Pour faire quoi ? Pour aller où ? Questions sans intérêts, faut-il croire. Nullement, selon nous.
Une alternative sans amarres sociales... ou alors avec des amarres larguées un peu dans toutes les directions, cela est assez caractéristique de l'expérience politique de la petite-bourgeoisie, de même que de son efficience historique essentiellement négative.
Avec cette critique, il ne s'agit aucunement pour nous de déplorer l'existence de griefs, d'insatisfactions, de revendications et de luttes dans les milieux et les couches sociales de la petite-bourgeoisie. Ni non plus, il va sans dire, de nier la possibilité que ces revendications et ces luttes cherchent et trouvent, selon certaines circonstances, une expression politique ponctuelle plus ou moins viable.
Tout parti communiste doit savoir en tout temps tenir compte des luttes de l'ensemble des groupes et de toutes les couches sociales qui agitent et perturbent la société bourgeoise. L'histoire a montré à plus d'une occasion que l'État peut être mis à mal à partir de luttes dont le déclenchement et le déroulement n'étaient prévus d'emblée. Cela est une chose. Mais c'en est une autre, et combien différente, que d'accepter béatement que le réformisme petit-bourgeois, avec toutes ses formes prévisibles d'inconséquence et d'opportunisme, face office de projet politique pour le prolétariat, et lui retire toute finalité révolutionnaire.
Les marchands d'alternatives (au Québec, plus d'une vingtaine depuis le Parti social-démocratique [PSD] en 1955), les collectionneurs de coalitions, les porteurs de réformes magiques, n'ont aucune autre fonction rationnelle, dans le système politique fossilisé de la démocratie bourgeoise, que de se porter à la tête des classes populaires pour les paralyser. Ce sont des avorteurs de révolution, donc en vérité, des avorteurs d'alternative. Et même quand il n'y a pas de situation révolutionnaire en vue, ils restent et demeurent des avorteurs de l'action politique révolutionnaire, de la radicalité prolétarienne, de la lutte sociale et politique conséquente.
Un monde énorme sépare le réformisme de l'action révolutionnaire
Ce n'est pas une simple question de nuance, de degré ou de quantité (plus ou moins de réformes, plus ou moins de socialisme, plus ou moins de radicalisme politique, etc.) que cette distinction entre les différents projets alternatifs réformistes et le communisme révolutionnaire. En supposant même qu'ils se réclameraient de part et d'autre d'une même classe sociale (le prolétariat), la différence entre les uns et le communisme, resterait la même.
Karl Marx a fort bien montré cette différence dans son ouvrage Misère de la philosophie dans lequel il fit, en 1847 - juste avant d'écrire le Manifeste du parti communiste - la critique du socialisme petit-bourgeois de Pierre-Joseph Proudhon. Alors que Marx élaborait sa conception scientifique de l'histoire ; qu'il éclaircissait, comme personne d'autre avant lui, le mécanisme des changements sociaux à travers le fil des sociétés successives, et avait recours pour ce faire à une intelligence de la dialectique hors du commun, il fit remarquer que certaines formes de socialisme, tout en se réclamant du prolétariat, cherchaient surtout et essentiellement à abolir la réalité prolétarienne, considérée comme étant le côté négatif du capitalisme. Pour les premiers socialistes, pré-scientifiques, la lutte contre la société bourgeoise signifiait lutter contre le côté sombre du capitalisme, i.e. la condition ouvrière d'alors. Jamais il ne vint à l'esprit de ce socialisme « vulgaire » que pour rendre possible l'élimination du mauvais produit du capitalisme, il fallait d'abord que celui-ci triomphe, c'est-à-dire qu'il triomphe comme classe.
C'est le communisme qui a mis à jour cette vérité : pour que l'exploitation, la pauvreté, la misère, le salariat, la condition ouvrière en générale puissent être abolis et disparaître, il faut que le prolétariat devienne classe dominante. Contrairement aux utopistes, aux réformateurs, aux marchands d'alternatives, ainsi qu'à beaucoup d'anarchistes d'aujourd'hui, les communistes luttent d'abord pour le triomphe du mauvais côté ! Quoi ? le triomphe de la misère et de l'exploitation ? Non pas triomphe de la misère et de l'exploitation en elles-mêmes, mais triomphe de ce qui est révolutionnaire dans la misère et dans l'exploitation !
Marx avait d'abord dit à peu près ceci de Proudhon : Il voit en toute chose un bon et un mauvais côté. Sa dialectique, simpliste, consiste à conserver ce qui est bon et à éliminer ce qui est mauvais. [Encore de nos jours, tout réformiste raisonne de la même manière]. Pour montrer comment ce raisonnement était inadéquat pour expliquer l'histoire, Marx revint sur l'époque du féodalisme, et y appliqua la manière de voir de Proudhon, ce qui donna le passage suivant :
« La féodalité avait aussi son prolétariat - le servage, qui renfermait tous les germes de la bourgeoisie. La production féodale avait aussi deux éléments antagonistes, qu'on désigne également sous le nom de beau côté et de mauvais côté de la féodalité, sans considérer que c'est toujours le mauvais côté qui finit par l'emporter sur le beau côté. C'est le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l'histoire en constituant la lutte [souligné par nous, NDLR]. Si, à l'époque du règne de la féodalité, les économistes, enthousiasmés des vertus chevaleresques, de la bonne harmonie entre les droits et les devoirs, de la vie patriarcale des villes, de l'état de prospérité de l'industrie domestique dans les campagnes, du développement de l'industrie organisée par corporations, jurandes, maîtrises, enfin de tout ce qui constitue le beau côté de la féodalité, s'étaient posé le problème d'éliminer tout ce qui fait ombre à ce tableau - servage, privilèges, anarchie - qu'en serait-il arrivé ? On aurait anéanti tous les éléments qui constituaient la lutte, et étouffé dans son germe le développement de la bourgeoisie. On se serait posé l'absurde problème d'éliminer l'histoire. [souligné par nous, NDLR] »
C'est le mauvais côté qui produit le mouvement qui fait l'histoire ! Derechef, Marx introduisit cette vérité, comme s'il y plantait une lance, au cœur de la société bourgeoise : « Ils [les philanthropes, les utopistes, les socialistes réformateurs, NDLR] ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne. » Et du coup. il montra le gouffre énorme qui séparait les réformateurs des communistes. Les uns pensent solutionner les problèmes du capitalisme en réglant son compte à la misère prolétarienne. Les autres veulent solutionner la misère prolétarienne en réglant son compte au capitalisme. D'aucuns diront : c'est la même chose. Non, en vérité, c'est le contraire.
Quiconque aujourd'hui se considère interpellé par l'action politique ouvrière, ne peut que s'ouvrir à cette différence, l'étudier, l'approfondir, en faire éclater au grand jour les conséquences les plus importantes, et ainsi malmener, enfin !, les fades utopies réformistes, jeter aux poubelles la politique-morte de la « gauche » canadienne, émanciper notre classe de la tiédeur honteuse du syndicalisme bourgeois.
Cette différence, c'est une des choses les plus importantes à laquelle il nous soit donné de réfléchir. Dans la version proudhonienne-réformiste, le prolétariat, si tant est qu'il y figure encore comme classe, est l'objet de la réforme ; on agit sur lui. Dans la conception communiste, le prolétariat est le sujet de la révolution ; c'est lui qui agit, c'est lui le ...mauvais côté qui produit le mouvement et fait l'histoire. D'où l'enjeu central que constitue la question de la classe, la question du prolétariat dans le capitalisme d'aujourd'hui. Cet enjeu, c'est d'abord et avant tout, celui de la résistance au procès de destruction du prolétariat comme classe par les instances dominantes dans la société bourgeoise d'aujourd'hui. Destruction dans la production ; dans l'entreprise ; destruction politique, par l'embourgeoisement du mouvement ouvrier ; destruction aussi dans la superstructure idéologique, au moyen des discours sociologiques, économiques et politiques sur la réalité sociale.
La réponse communiste à cette destruction, le moyen de cette résistance, ce n'est pas, on l'a vu, le marché aux alternatives ; ce n'est pas le syndicalisme, ce n'est pas non plus cette forme actuelle d'anarcho-syndicalisme qu'est le fédéralisme des mouvements sociaux. Le moyen, l'outil de cette résistance, nous disons qu'il se trouve principalement dans la réactualisation, la ré-émergence du parti communiste révolutionnaire. Le maoïsme est clairement au service de cette réactualisation. En vérité, la conjonction des trois choses suivantes : a) la théorie marxiste-léniniste-maoïste ; b) le parti communiste qui développe et dirige la lutte des masses et la guerre populaire ; c) le vécu objectif de la crise par le prolétariat pauvre ; cette conjonction donne ce que nous appelons la nouvelle radicalité prolétarienne.
Dans cette conjonction, le facteur qui transforme en véritables forces matérielles de combat à la fois la théorie (théorie et expérience historique) et l'objectivité de l'exploitation capitaliste (le mauvais côté dont parlait Marx), c'est le parti communiste révolutionnaire. C'est dans ce sens qu'on peut dire qu'un parti communiste révolutionnaire est un besoin vital pour la nouvelle radicalité prolétarienne.
Le réformisme et la négation du prolétariat
En dirigeant l'essentiel [la totalité] de leur activité sur la question des élections (qui ne sont après tout qu'un aspect - et non pas le principal - du pouvoir des capitalistes dans la société bourgeoise), les marchands d'alternatives ne se rendent peut-être même pas compte qu'ils ne font aucunement barrage à la bourgeoisie dans le procès de destruction du prolétariat comme classe, mais qu'au contraire, ils l'accompagnent, ils y contribuent, et s'en font les complices.
En éliminant toutes délimitations de classe, en restant soumis et dociles devant la légalité bourgeoise, en n'ayant aucun programme ni aucun projet qui soient portés hors du capitalisme, les réformistes travaillent encore, petit à petit, à la dissolution politique du prolétariat. Or ce qu'il faut faire, c'est évidemment aller à contre-courant de cette dissolution.
Si on regarde le passage suivant de Marx dans lequel il résume à grands traits la tendance historique de l'accumulation capitaliste, on constate que cette tendance a été brisée, à un point précis, par la bourgeoisie.
« Cette expropriation [des petits capitalistes, NDLR] s'accomplit par les lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette centralisation, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développe sur une échelle toujours croissante l'application de la science à la technique, l'exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l'outil en instruments puissants seulement par l'usage commun, partant l'économie des moyens de production, l'entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d'où le caractère international imprimé au régime capitaliste. À mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés. » (Le Capital, livre 1, chapitre XXXII)
De cette tendance telle que décrite par Marx, il ressort à l'évidence que la bourgeoisie l'a pour l'instant brisée à un point précis et qu'elle en a gagné un avantage énorme. Comme si elle avait retourné à son avantage la théorie du maillon de Lénine (...trouver et saisir le maillon précis qui permet de retenir toute la chaîne), la bourgeoisie s'est employée à attaquer, à déconstruire, à décomposer, là où précisément Marx voyait une classe ouvrière « ...de plus en plus disciplinée [dans le sens de marchant d'un même pas], unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste ».
En tenant ce maillon, en le triturant de telle sorte que le prolétariat ne marche plus d'un même pas, qu'il se divise, se disperse, se désorganise ; qu'il se déconsidère lui-même et perde la conscience de devenir une classe forte, une classe historique, la bourgeoisie est parvenu jusqu'à ce jour à retenir toute la chaîne et à reporter le moment où sonnera l'heure de sa propre expropriation.
On ne peut jurer de rien, mais il n'est pas interdit de penser que la bourgeoisie, si elle n'avait pas pris l'offensive dans cet espèce de procès de destruction du prolétariat en tant que classe, elle aurait eu beaucoup de mal dans plusieurs pays impérialistes à passer à travers la crise des années '70 et '80 sans avoir à affronter des situations révolutionnaires importantes.
Dans ce processus, toutes les transformations intervenues dans la sphère de la division technique du travail ont évidemment compté pour beaucoup ; de même que l'utilisation des disparités de traitement liés à l'impérialisme ; et aussi, il va sans dire, toutes les questions idéologiques qui minent et détruisent le front prolétarien (concurrence, chauvinisme, nationalisme, etc.) Mais ce qui a principalement empêché le prolétariat de mieux réagir et de se dresser haut et ferme, c'est que, dans les pays impérialistes principalement, son mouvement politique, de quelque nature qu'il fût (social-démocrate ou révisionniste), était presque en totalité tributaire du syndicalisme, lui-même étant fondamentalement incapable de solutionner, en dehors du rapport salarial immédiat, les enjeux politiques - et à plus forte raison les nouveaux enjeux - posés par la lutte des classes. Car il s'agit bien d'enjeux politiques.
Nul ne peut nier (ou plutôt si, beaucoup le font mais c'est sans fondement) que le prolétariat ne disparaît pas des rapports capitalistes. Par exemple, dans un livre récent, deux sociologues français ont rendu compte d'une longue enquête à l'usine Peugeot Sochaux, la plus grande usine de France. De leurs constatations, on doit retenir que chez Peugeot, comme en France dans son ensemble, le milieu, le groupe, le monde ouvrier reste, c'est l'unité, la cohésion, le sentiment d'appartenance, donc l'unité de classe, qui ont été largement défaits. (Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, 1999) On peut présumer qu'en Grande-Bretagne, au Canada ou aux États-Unis, la réalité objective ne doit pas être tellement différente.
L'essentiel des données statistiques disponibles démontrent que la condition prolétarienne est loin d'être sur une voie d'extinction. Au Canada, le prolétariat (ouvriers-ères, employés-es d'exécution et sans emploi ou exclus) constitue plus ou moins 65 p. 100 de la population (pour une vue, bien que sommaire, sur cette question, voir Socialisme Maintenant!, n° 5, hiver 2000).
À l'échelle internationale, on peut parler d'un prolétariat immensément nombreux (en même temps que très touché par le chômage et le sous-emploi) et de plus en plus intégré par la mondialisation de l'économie. Le RCP aux États-Unis parle d'une économie intégrée de fabrication à bon marché. « A major development of the last 15 to 20 years, accelerating in the 1990s, is that an increasingly integrated global cheap-labor manufacturing economy has been evolving alongside and in connection with high-technology poles of accumulation. Billions of people face the prospect of being more intensely exploited and/or being pushed to the margins. » (RCP, Notes on Political Economy, 1999) De vastes contingents de travailleurs et de travailleuses pauvres se constituent aussi dans les grands pays capitalistes et se trouvent imbriqués de plus en plus à l'intérieur de ce « cheap-labor » international.
Il ne sera possible de sortir de cette situation par laquelle le prolétariat se trouve comme amputé de sa propre existence politique, qu'en réactualisant le parti communiste révolutionnaire. En fait, il faudra nécessairement déplacer le pôle principal du mouvement ouvrier, qui s'est quasiment fossilisé dans le syndicalisme bourgeois, vers l'action communiste révolutionnaire, beaucoup plus à même de redonner une identité commune, une unité, une trajectoire et un but au prolétariat. Pour ce faire, nous avons besoin d'un parti communiste.
Les différentes alternatives réformistes ne feront rien évoluer à cet égard. Même quand elles gardent, volontairement ou pas, certaines distances avec le mouvement syndical, elles reproduisent presque toujours ses limites et ses faiblesses les plus lourdes de conséquences. En particulier la collaboration de classe, et plus encore, le refus de toute démarcation de classe. Car en réalité, si le syndicalisme est si inopérant quand il s'agit de redéployer les luttes ouvrières, il le doit à son orientation, mais non pas qu'à elle-seule ; il le doit aussi à sa nature de mouvement voué à la négociation du rapport salarial, par opposition à un mouvement de classe indépendant. Le syndicalisme actuel est ainsi l'expression de ce que depuis plusieurs décennies, des couches sociales autres que le prolétariat (en particulier la petite-bourgeoisie) ont été largement rattrapées par le rapport salarial, ce qui - en particulier au Canada - a modifié le contenu du syndicalisme.
Le syndicalisme bourgeois est bavard, son orientation collaboratrice est donc connue. John Sweeney, actuel dirigeant de l'AFL-CIO aux États-Unis et porte-étendard du « renouveau progressiste » (the New Voice Team) dans le syndicalisme américain, déclara ceci devant les membres du Business for Social Responsibility : « We want to help american business compete in the world and create new wealth for your shareholders and your employees. » (cité dans New Politics, hiver 2000) Un peu en haut de la frontière, au Canada, le nouveau président du CTC déclarait quant à lui à peu près la même chose devant une assemblée d'étudiants et d'étudiantes en administration des affaires : « The goals and the values of the labour movement are your goals and values. » (cité dans This, mai-juin 2000) On pourrait, comme d'aucuns le font, associer cette orientation essentiellement aux hauts dirigeants des syndicats qui mettraient de l'avant des positions non représentatives de ce que veulent leur base.
Mais le problème n'est pas que là. C'est le contenu même du syndicalisme actuel qui induit son affaiblissement en tant que mouvement ouvrier. En effet, la gauche réformiste au Canada, en suggérant généralement que la force du syndicalisme (3 600 000 syndiqués-es à travers le pays) constitue l'impulsion première pour une alternative socialiste au Canada, passe sous silence le nouveau contenu de classe du syndicalisme.
Le Répertoire des organisations de travailleurs et de travailleuses au Canada (DRHC, 1998) laisse pourtant voir qu'il y a beaucoup de salariés-es provenant de couches sociales non-prolétariennes qui sont syndiqués. On dénombre environ 910 000 syndiqués-es professionnels-les de ce type (ex. : 5 700 pilotes d'avion ; 24 600 professeurs d'universités ; 30 000 médecins, internes et autres professionnels de la santé ; 21 000 entrepreneurs et contremaîtres ; 71 800 policiers, gardiens de prison et agents de la paix ; 75 000 avocats, ingénieurs, architectes et professionnels divers ; 403 000 enseignants-es, etc.). À ces 910 000, il faut ajouter entre 500 000 et 650 000 autres professionnels dans la fonction publique, dans les services de santé, les services municipaux, qui sont pour la plupart d'entre eux et elles membres des grands syndicats nationaux et qui à titre « d'intellectuels » ont, plus souvent qu'autrement, la main haute sur l'orientation de leurs syndicats.
Avec l'aristocratie ouvrière, la petite-bourgeoisie professionnelle constituent, et de loin, les deux groupes dominants dans le mouvement syndical canadien. Le prolétariat exploité garde la partie congrue et ne détermine à peu près pas les orientations. Il est, là comme ailleurs, subordonné, ce qui est inadmissible depuis trop longtemps déjà.
Cette situation actuelle des syndicats se vérifie abondamment dans la jonction entre le syndicalisme et le monde financier (fonds de pension, Fonds de solidarité, etc.), dans l'ouverture aux entrepreneurs, aux artisans, aux cadres, dans le nationalisme bourgeois et le protectionnisme qui sont deux maladies mortelles pour le mouvement ouvrier.
Décidément, les marchands d'alternatives ont beaucoup de poussière à balayer sur le pas de leur porte avant de pouvoir faire un pas en avant !
Pour un parti communiste révolutionnaire !
La lutte contre le capitalisme et contre l'impérialisme ne peut procéder de façon conséquente sans parti révolutionnaire. Les dernières décennies ont amplement montré que l'absence d'un tel parti, non pas du parti en lui-même, mais de sa capacité à matérialiser les forces de combat du prolétariat, donc à faire naître et renaître au besoin une nouvelle radicalité prolétarienne, que cette absence avait comme résultat, l'effritement, le morcellement, la disparition politique du prolétariat en tant que classe.
Il faut effacer des décennies d'effacement ! Il faut que s'effrite le front adverse ! Il faut défaire les liens qui nous unissent à la démocratie bourgeoise, à ses partis et à ses illusions.
Nous pensons que ces tâches doivent être prises en charge avec sérieux et enthousiasme par tous et par toutes les communistes révolutionnaires, de Montréal, comme des autres régions du Canada. En novembre 2000, une Conférence à laquelle est associé Socialisme Maintenant! se réunira pour faire progresser l'action communiste révolutionnaire au pays. Il faut faire un succès de cette conférence, en faire une arme pour notre combat à venir !
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 6)
|