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PREMIER MAI :

Un bilan pour construire, une raison pour s'organiser !

Le 1er mai donne en général l'occasion de revenir sur des questions importantes relatives à l'organisation des manifestations et actions de rues. Cette année à Montréal, différentes actions ont été organisées en démarcation de ce qu'il est désormais convenu d'appeler la manifestation folklorique et totalement dépolitisée du mouvement syndical.

Systématiquement, depuis plus d'une dizaine d'années, les syndicats font ceci : ils mettent sur papier (dans un brainstorming de permanents) un thème général bien gentil et bien inoffensif, ex. : Un Québec pour le monde ; Solidaires pour nos droits ; Le français au travail : ça s'impose ! Cette année, pour continuer dans la même veine, on a eu droit à Pour une société sans pauvreté. Derrière ce thème parapluie, les syndicats s'arrangent pour faire loger le plus grand nombre possibles de revendications générales ; et comme ils ne le font jamais dans une esprit de lutte, ils sont constamment tentés par la dépolitisation et leurs manifestations sont toujours ratées. On peut dire sans malice aucune que les manifestations du 1er mai des syndicats sont toujours 100 % inutiles. D'où la tentation permanente de leurs dirigeants-es de les annuler et de les remplacer par autre chose.

Notre point de vue doit être au contraire de faire prévaloir en de telles occasions, l'objectif politique de la lutte de classe du prolétariat, qui est d'abattre le système capitaliste et de détruire l'État bourgeois, et également de mettre de l'avant par tous les moyens possibles, un esprit véritablement révolutionnaire : l'esprit d'oser lutter, oser vaincre !

C'est dans cet esprit que depuis 1992, le groupe Action socialiste, en compagnie d'autres forces, a entrepris d'organiser un contingent à chaque année, visant à se démarquer clairement de l'apolitisme syndical. En 1998, nous avons participé à l'organisation d'un fort contingent « Vive la révolution sociale » avec d'autres militantes et militants anarchistes, radicaux et révolutionnaires. Plusieurs centaines de personnes ont ainsi prolongé la manifestation. Au lieu d'aller prendre une bière en écoutant des discours creux, les révolutionnaires ont marché jusqu'au bureau de la ministre Harel (alors à la Sécurité du revenu). Dans un feu militant furent alors brûlées les effigies de Harel elle-même, de l'empire McDonald's et des dictateurs Ramos et Fujimori. Ce 1er mai montra l'importance de donner une cible - un objectif - politique à cette journée.

Cette année, alors que le mouvement réformiste dans les syndicats, les groupes populaires et féministes, s'englue plus que jamais dans la colle du Parti québécois et ne rêve que d'attaquer Jean Chrétien en laissant tranquille Lucien Bouchard, nous avons voulu profiter du 1er mai pour dénoncer et révéler une fois de plus la sacro-sainte fusion entre le nationalisme québécois et le capitalisme impérialiste, en prenant pour cible la Caisse de dépôt et de placement du Québec. Une façon aussi de viser le capitalisme québécois comme système et de s'y attaquer de la même façon. Après nous être rendus devant l'édifice rue McGill College, et pendant qu'un porte-parole du Drapeau rouge soulignait la nécessité de continuer à attaquer la bourgeoisie québécoise, une effigie la représentant a pris feu de manière spectaculaire, à la suite de quoi les manifestants et manifestantes se sont dispersés-es avant que la police ne puisse procéder à des arrestations.

Contrairement au réformisme syndical qui est totalement indifférent devant l'éducation politique, les manifestations des révolutionnaires, à l'étape actuelle, n'ont de sens que dans l'éducation politique des masses, y compris par la confrontation et la violence révolutionnaire.

De leur côté, des libertaires ont mis de l'avant dans un tract intitulé : « Tu te fais chier par ton boss ? Allons lui rendre visite », une invitation à une action dans les rues de Westmount, avec un point de rencontre en autobus. Les manifestantes et manifestantes ont immédiatement été arrêtés-es sans ménagement par les forces policières présentes en masse sur les lieux, avant même que quelque action ait été déployée, du seul fait de leur participation à un rassemblement on ne peut plus légitime pour souligner la journée internationale de la classe ouvrière. Nous avons dénoncé ces arrestations massives (146 personnes), bien que nous ayons débattu, avant la tenue de l'événement dans un échange avec certains groupes anarchistes, le contenu politique d'une telle action et questionné leur tactique.

Nous n'étions (et ne sommes) toujours pas d'accord avec le contenu politique de cette action, qui s'inscrit malgré toute son honnêteté anti-capitaliste et radicale, dans une conception individualiste et économiste. Il faut le dire, car des forces honnêtes sont gaspillées dans ce type d'action, et bien souvent perdues faute de véritable débat et réflexion avec ceux et celles qui souhaitent en finir avec le capitalisme.

Cibler les capitalistes comme individus (nos méchants boss) a le mérite de susciter la haine de classe, mais celle-ci ne dépasse malheureusement pas une conception strictement économique de la lutte des classes. Le court tract se référait, sans aucun sens critique, à plus de 114 ans de manifestations économiques : « Depuis 1886, nous marchons chaque année pour marquer notre opposition à la clique de requins capitalistes qui s'engraissent à nos dépens. »

Ces libertaires ont ainsi rompu avec tous les courants révolutionnaires (pas seulement communistes, mais anarchistes aussi) qui ont systématiquement, dans toutes les circonstances et dans tous les pays, cherché à donner un caractère politique à la journée du 1er mai.

Les réformistes, les syndicalistes embourbés dans la politique bourgeoise ne font que ça depuis plus de 100 ans : s'assurer que les manifestations de rue des travailleurs et travailleuses restent circonscrites au domaine des revendications économiques, au rapport entre le-la travailleur-se (ou un groupe d'entre eux et elles) et son ou ses boss. Les syndicats de Montréal, qui disent organiser un 1er mai contre la pauvreté, s'en tamponnent royalement que des libertaires manifestent contre... leur boss qui les font chier. À la limite, ils aiment bien mieux ça que toute attaque directe contre le PQ, le gouvernement, et l'État, ciblés pour ce qu'ils sont, des appareils aux mains de la bourgeoisie. Ces syndicalistes nationalistes ont même dû apprécier le choix des libertaires de se porter sur Westmount, ce qui avait l'avantage d'y ajouter une touche nationaliste et d'en brouiller l'aspect lutte de classe.

Par ailleurs, ces libertaires ont affiché et convoqué publiquement pour leur action séparée, en fournissant un point de rencontre public. Ce faisant, et nonobstant la quantité des moyens utilisés (nombreux ou modestes, cela n'a rien à y voir), ils et elles s'adressent aux masses. Or, il est inadmissible, dès l'instant qu'une action (grande ou petite) sort des rangs internes d'un groupe, d'un parti ou d'un courant, de ne pas rallier les masses, par l'agitation et la propagande, au contenu et à l'objectif politique de la manifestation. C'est faire comme les caporaux dans les armées bourgeoises : considérer les soldats/militants comme de la chair à canon.

Il faut bien avouer que depuis deux ans, la tactique des différentes mouvances anarchistes s'est souvent limitée à un appel à l'action (qui n'a rien de suffisant en soi) sans y développer une valeur éducative et une expérience politique pour ceux et celles qui y ont participé. Et si la répression policière a permis de sensibiliser les militants-es au manque de démocratie dans la société, les organisations libertaires impliquées n'ont pas tiré les leçons de cette répression réelle et brutale dont elles ont été victimes de la part des forces policières.

Il était évident, suite aux multiples arrestations et à la façon dont la flicaille a réagi lors de la manifestation contre la brutalité policière en mars dernier à Montréal, que les cochons n'avaient plus l'intention d'en laisser passer une. En fait, depuis le commando bouffe au Reine-Élizabeth en décembre 1997, où la totalité des manifestants et manifestantes avaient été arrêtés-es, il est impossible et même inadmissible pour qui organise une action de masse, de ne pas envisager la possibilité d'arrestations massives de la part des forces policières. S'il faut toujours continuer à les dénoncer et à se révolter contre la répression, plus personne ne devrait s'en surprendre.

Ne pas l'envisager, c'est d'une certaine façon se jeter dans la gueule du loup et surtout, y jeter ceux et celles qui spontanément se joindraient à nous. Or, loin d'être un outil organisateur, l'action dans une telle situation a un effet démobilisant sur les participants et participantes, en plus de gaspiller des forces nouvelles qui seront échaudées lors d'une prochaine action. Cela provoque même le défaitisme et le découragement, puisqu'on doit constater dans l'action et malgré toute la rage qui nous habite, que la police et l'État sont bien plus forts que nous (surtout si on se prépare mal). Sans compter les renseignements et l'information accumulées par la flicaille au fil des arrestations et qui auront pour effet de paralyser (dans certains cas pour longtemps) les militants et militantes les plus actifs et actives.

À l'évidence, ces effets démobilisants ne peuvent pas être ceux que l'on souhaite quand on veut lutter contre le capitalisme, qu'on soit communiste, anarchiste, révolutionnaire ou progressiste. Mais si on ne les souhaite pas, il faut, et vite, tirer les leçons qui s'imposent suite à un tel échec. Les leçons tactiques, qui appellent du même coup à constater la nécessité d'objectifs politiques clairs dans le travail de masse à accomplir.

Il faut d'ailleurs chercher à développer des actions révolutionnaires, dans l'avenir, des actions qui permettent du même coup d'éduquer et de renforcer le camp des exploités. Malgré tout notre bon vouloir, et tout le désir qu'on pouvait avoir de faire du trouble, pour y arriver, outre la nécessité d'y livrer un message politique clair, il faut un minimum de conditions et de forces qui peuvent en garantir la réussite, sans hypothéquer de façon inutile la marge de manœuvre des militants et militantes les plus résolus-es. Lorsque ces conditions n'existent pas, l'éducation et la propagande doivent se faire autrement : nous devons quand même reconnaître nos faiblesses dans la pratique et assurer que chaque action ait un maximum de résonance, avec un minimum de dégâts (pour nous, s'entend !) La pratique révolutionnaire de rue en milieu urbain nous apprend, de quelque manière qu'on retourne les choses, qu'il y a trois grands types d'actions de rue révolutionnaires :

1) La propagande armée (peu importe le niveau de complexité de celle-ci : des pierres dans une vitrine, un cocktail molotov, une voiture brûlée, une attaque armée, etc.) Elle est toujours et invariablement, une action par laquelle le noyau révolutionnaire répond à l'infériorité de ses forces par rapport à celles de l'État ou de la police, pour agir clandestinement, par surprise, et de façon rigoureusement organisée. Ce faisant, le noyau révolutionnaire ne s'adresse pas directement aux masses, mais indirectement, par la médiation de l'action elle-même et de la propagande à laquelle elle donne lieu.

2) La manifestation politique : elle présume immanquablement un face à face, un équilibre (même abstrait), une disposition à priori égale entre les forces répressives et celles des masses. Tout le sens de la manifestation politique est de briser cet équilibre et de l'emporter, sur le champ, mais momentanément. Cela vaut, de la même manière pour les deux côtés : la police va chercher à briser cet équilibre en prenant l'avantage, soit en interdisant la manifestation, soit en disposant de forces numériques et de moyens techniques en nombre et en qualité très supérieures à ce dont disposent les manifestants-es. Ceux-ci et celles-ci doivent aussi chercher à briser l'équilibre par :

a) l'appel aux masses (il faut compter sur les masses prolétariennes ;

b) la combativité et l'enthousiasme ;

c) un haut degré d'organisation et de souplesse, impliquant la capacité de bénéficier d'éléments de surprises (ex. : changement de parcours) ;

d) l'organisation appropriée d'attaques qui dans leur conception s'apparentent à la propagande armée. Nos libertaires signataires du tract pour le 1er mai peuvent bien faire l'autruche canadienne et se mettre la tête dans le banc de neige, ni a, ni b ni c ni d ne peuvent être réussis sans hausser le niveau de conscience des masses du prolétariat et donc, sans faire de la manifestation politique elle-même un acte d'éducation politique (ce que fut admirablement la manifestation devant le Grand théâtre de Québec à l'ouverture du Sommet de la jeunesse et dans une moindre mesure, la manifestation d'appui à Mumia dans les rues de Montréal en septembre dernier).

3) La manifestation politique insurrectionnelle : elle vient évidemment résoudre une situation où les réactionnaires sont durablement déséquilibrés, ce qui fait que le prolétariat peut compter sur une supériorité sur le champ, non plus momentanément, mais durablement.

Rudi Dutschke, le leader allemand du SDS en 1966-67, qui était très loin d'être un marxiste-léniniste (il était un « anti-autoritaire » proche de Marcuse et de certains trotskistes) et qui fut tiré en pleine rue le 11 avril 1968 par un jeune admirateur d'Hitler, avait fait une autocritique sévère de la manifestation du SDS contre la guerre du Vietnam le 20 octobre 1967. Dans cette autocritique, il écrivait ceci :

« Les groupes tactiques d'initiative se sont presque toujours révélés trop faibles au cours de la manifestation. En tant que groupes, en tant qu'unité d'un ensemble politique conscient, ils étaient constitués depuis trop peu de temps et n'avaient été acceptés, critiqués et reconnus dans aucune grande réunion en tant que nécessité politique et organisatrice dans la conduite totale du combat. Que personne ne vienne nous parler d'un mythologie spontanée méconnue. La plus grande forme de la spontanéité est d'être organisée. [NDLR - Souligné par nous]

« [...] Le refus de jouer le jeu de l'ordre capitaliste établi ne révèle de façon manifeste "la dictature de la force" qu'est le système, que dans l'attaque diversifiée des centres nerveux vitaux du système (attaques pouvant aller des manifestations publiques non violentes jusqu'aux formes d'actions complètes - ainsi par exemple, contre le Parlement, les bureaux de contribution, les tribunaux, les centres de manœuvre, les bases militaires, les postes de police, etc.

« Mais pour pouvoir mener ce combat, il nous faut transformer les solides forces morales qui se sont révélées dans la plus grande démonstration de la gauche depuis la guerre froide à Berlin-Ouest, en forces matérielles finalement positives. Il nous faut comprendre que le combat et par là même les organisations de combat, nous sont nécessaires. La présence de ces deux facteurs fait de nous une force de bouleversement et nous rend capables de répondre mieux et plus efficacement aux coups internationaux de l'impérialisme mondial. »

Nous aussi (les militants et militantes révolutionnaires au sens large), nous avons généré dans la dernière période de « solides forces morales » (on n'a pas à chercher bien loin, juste du côté de la qualité de la mobilisation contre le Sommet de février) ; mais il faut savoir les transformer en forces matérielles, en organisations de combat !

C'est le défi que nous pose chaque action militante, chaque geste de propagande, chaque manifestation qu'il faut organiser, si on veut vaincre la police, l'État... et le capitalisme !

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 6)

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