TURQUIE
Quelle voie la révolution doit-elle prendre dans notre pays ? Ou pourquoi la guerre populaire est-elle nécessaire ?
La voie qu'empruntera la révolution dans un pays donné est déterminée par sa structure économique, politique et sociale. Le plus grand devoir des communistes est d'analyser la situation à partir du point de vue marxiste-léniniste-maoïste. [...]
Si cela n'est pas fait correctement, il est impossible de diriger la révolution, de déterminer le programme, la stratégie et les méthodes de lutte. [...] Pour analyser la situation de notre pays et tenter de déterminer la stratégie révolutionnaire à partir d'un tel point de vue, on doit tenir compte des caractéristiques suivantes :
Premièrement, la Turquie s'est développée de manière inégale, tant au plan économique que politique. Le pays est une semi-colonie de l'impérialisme, ce qui explique la faiblesse du capitalisme national. Celui-ci ne peut se développer sur la base de sa propre dynamique, car l'impérialisme l'en empêche.
La Turquie a été intégrée au réseau du capitalisme dès le stade de l'accumulation primitive. Le capital étranger a commencé à pénétrer l'économie dès 1825, empêchant le développement d'un capitalisme national indépendant. [...]
Le capital étranger a amené le développement d'un capitalisme de type compradore-bureaucratique. Le capitalisme tel qu'il existe aujourd'hui s'est développé sous le strict contrôle de l'impérialisme. Il ne possède aucune dynamique interne et il est directement lié à l'impérialisme. [...]
De ce fait, le féodalisme n'a pu être éradiqué, et la révolution démocratique n'a pu être complétée. À l'époque de l'impérialisme, la bourgeoisie a perdu la possibilité de jouer un rôle progressiste quelconque. Elle est incapable de liquider le féodalisme, l'impérialisme ne lui permet pas de le faire. L'autre base sociale de l'impérialisme dans notre pays, ce sont justement les féodaux. Même si le féodalisme a reflué de façon significative, surtout après la Seconde guerre mondiale, il n'a pas encore été complètement éliminé.
Parce que la bourgeoisie a perdu tout rôle progressiste et est devenue réactionnaire, c'est au prolétariat d'assumer la direction de la révolution démocratique. La superstructure est sous l'emprise de la bourgeoisie compradore et bureaucratique et celle des grands propriétaires terriens. L'État est sous leur contrôle et ce contrôle, elles le doivent aux impérialistes, qui s'appuient sur elles. Ce sont ces classes qui dominent le pays, tant aux niveaux économique, politique, militaire, juridique que culturel. [...] Bien que l'État soit formellement « indépendant » et qu'il soit entre les mains de ces classes dirigeantes, il dépend en fait de l'impérialisme, tant en ce qui concerne les affaires internes que les affaires externes.
1) L'impérialisme US, le FMI et la Banque mondiale dirigent l'économie turque, et donc aussi la politique. Le pays est sous le contrôle militaire des organisations impérialistes et militaristes telle l'OTAN. La prétendue République a été fondée en 1923. Il y eut des parlements mais jusqu'en 1945, ce fut un parti unique qui fut au poste de commande. Par la suite, le pays n'a cessé d'être dirigé par un système multi-partis de type fasciste.
Tout parti prolétarien ou qui conteste le système dominant est interdit ipso facto. Les seuls partis reconnus par la loi sont les partis de la classe dominante. Seuls les partis fascistes peuvent être élus. Ces partis sont des fantoches des classes dominantes et des serviteurs de l'impérialisme. Après la fondation de la République, le grande bourgeoisie et les grands propriétaires terriens qui dépendent de l'impérialisme ont régné par la dictature fasciste. [...]
La bourgeoisie compradore-bureaucratique et les grands propriétaires terriens ont établi leur domination avec le sang des ouvriers et des masses. Une bonne partie de l'histoire de la République a été marquée par la dictature fasciste ouverte, exercée par un seul et unique parti au pouvoir régnant par la loi martiale, l'état d'urgence, l'état de guerre et la junte militaire. Le coup d'État du 12 septembre 1980 s'est poursuivi jusqu'au milieu des années 80. À partir de ce moment, la moitié du pays (à savoir le Kurdistan turc) n'a cessé d'être sous la coupe de la loi martiale et de l'état d'urgence. [...]
Le parlement sert à masquer la dictature ; cela n'est pas du tout contradictoire. L'État revêt le masque de la démocratie parlementaire pour préserver son image, tant pour des considérations de politique intérieure qu'extérieure. Il n'en reste pas moins que c'est bel et bien la dictature qui sévit. [...]
Étant donné la faiblesse de l'économie, l'instabilité et les crises récurrentes, les classes dominantes n'ont rien à offrir aux travailleurs, que ce soit en termes de sécurité d'emploi, de conditions de vie, etc. Économiquement, elles ne peuvent rien offrir de mieux, et politiquement non plus, en termes de droits démocratiques ou de liberté. Pour protéger leurs intérêts et ceux de leurs maîtres impérialistes, elles doivent donc recourir au fascisme.
Les classes dirigeantes et la dictature fasciste nient le droit aux ouvrières et aux ouvriers de revendiquer leurs intérêts, d'avoir leur propre parti, de jouir de la liberté d'expression et d'organisation. Les travailleuses, les travailleurs et les masses populaires n'ont pas la moindre liberté. Après avoir mené des luttes âpres et en avoir payé chèrement le prix, elles et ils réussissent parfois à gagner un peu de terrain, mais ce n'est jamais pour bien longtemps. L'État finit toujours par reprendre ce qu'il a été forcé de leur concéder. [...]
2) Notre ennemi est fort et puissant et nous sommes petits et faibles. À cause du développement économique inégal, on retrouve d'un côté du pays de grandes villes industrielles alors que de l'autre, c'est surtout la campagne.
Jusqu'en 1980, 65 p. 100 de la population vivait à la campagne. En raison de la guerre contre le mouvement national kurde et des migrations forcées que l'État a imposées, ce nombre a désormais chuté à 50 p. 100. Malgré cette situation, l'ennemi reste faible à la campagne, alors qu'il est fort dans les villes, surtout dans les très grandes villes. Le contrôle exercé par l'ennemi y est intense.
Avec l'aide de la bourgeoisie internationale qui les soutiennent économiquement, politiquement et militairement, les classes dirigeantes exercent un fort contrôle dans les villes. Il faut donc planifier notre stratégie en fonction de cette réalité, de cette inégalité entre villes et campagnes.
Dans les villes, l'ennemi est bien organisé. L'État ne compte pas seulement sur son appareil répressif régulier (armée, police, services de renseignement, bureaucratie), mais aussi sur l'action des forces civiles fascistes. Il arrive assez facilement à contrôler les masses, grâce à sa presse et à ses partis politiques. Il y utilise aussi la religion et le nationalisme turc.
Les classes dirigeantes réussissent en outre à contrôler les masses et à les enligner sur les objectifs de l'État à travers les grandes confédérations syndicales et les multiples organisations professionnelles. [...]
Notre pays n'est pas un petit pays : d'un point de vue géographique, c'est un grand pays, avec notamment de vastes zones rurales. Une partie importante de la population s'y trouve toujours. Dans ces régions, l'ennemi demeure faible, à tous points de vue. Il ne peut dominer la situation. Cette situation offre un énorme avantage aux forces révolutionnaires. [...]
Nous pouvons y effectuer sans trop de problèmes notre travail de propagande et d'agitation. On peut y mener des campagnes politiques pour élever le niveau de conscience des masses. On peut mettre sur pied une armée, la protéger et en grossir les rangs.
Notre ennemi puise une bonne partie de sa force du fait qu'il est un laquais de l'impérialisme. Son armée est réputée être la cinquième plus forte au monde. Elle est équipée d'armes et de techniques modernes. Nous devons tenir compte de cette situation. Il est évident que nous devons appliquer une stratégie de guerre populaire prolongée. Nous devons commencer la lutte là où l'ennemi est le plus faible. Le fait que notre ennemi soit fort et que nous soyons faibles est une autre caractéristique de notre guerre.
3) Au début et pour une longue période encore, nos forces resteront limitées. Nous devons partir de zéro. Seule la guerre nous permettra de nous développer. Nous avons déjà des unités de guérilla qui forment le noyau de notre armée rouge (l'Armée de libération des ouvriers et paysans de Turquie, TIKKO), mais ces unités sont encore petites et faibles.
Nous devons compter uniquement sur nos propres forces. L'absence de pays socialistes ou d'autres forces révolutionnaires à l'étranger qui puissent nous aider ; la difficulté de se procurer des armes et des munitions et aussi de les transporter ; de même que le fait que nous ayons à combattre un ennemi plus fort : ce sont là autant de facteurs dont on doit tenir compte.
4) Le Parti communiste doit diriger la lutte des classes, la lutte révolutionnaire actuelle et la guerre de guérilla. C'est le prolétariat qui est la seule classe vraiment révolutionnaire. Il représente l'avenir et porte en lui l'élimination de toutes les classes. Il ne peut cependant accomplir sa mission sans un parti d'avant-garde conscient, armée de la science du marxisme-léninisme-maoïsme. Les autres classes révolutionnaires et les autres partis ne peuvent diriger et encore moins faire triompher la révolution.
Ces autres classes ne peuvent aller plus loin que la révolution démocratique. Elles ne peuvent dépasser le stade du capitalisme et aller vers le socialisme. C'est le Parti communiste et l'armée populaire qui sont les seuls capables d'y arriver. [...]
5) La question nationale reste encore à résoudre dans notre pays, à commencer par le problème national kurde. La Turquie est un pays multinational. C'est la nation turque qui y détient le pouvoir. L'État lui appartient. Les Kurdes, les Arméniens et les Grecs vivent en marge de cet État. [...]
Les Kurdes sont les seuls qui luttent encore pour protéger leur identité nationale, bien que leurs terres aient été expropriées, qu'on les ait empêché de former leur propre État et d'exercer leur droit à l'autodétermination. À part les Kurdes, il y a d'autres minorités nationales, qui sont également opprimées. Mais le principal problème est celui des Kurdes. Sa résolution est une tâche du prolétariat.
Le problème national kurde découle de l'existence du féodalisme qui, comme nous l'avons dit, existe encore tant dans la superstructure que dans les fondements sociaux. Ce problème est aussi lié à l'impérialisme. [...]
L'impérialisme ne reconnaît pas le droit des nations à l'autodétermination. Il annexe les nations plus faibles, il les transforme en colonies ou en semi-colonies. [...] Le problème national kurde est devenu un problème de libération des chaînes de l'impérialisme. Seul le prolétariat peut résoudre ce problème pour de bon.
Quand notre parti a été fondé par Ibrahim Kaypakkaya (qui a été assassiné le 18 mai 1973), nous avons analysé la situation concrète qui prévalait dans notre pays et en avons conclu qu'il fallait mener la guerre populaire prolongée. C'était là notre conception officielle. Elle tient toujours aujourd'hui. Depuis la fondation du parti, nous souscrivons à cette analyse. Notre parti base son analyse sur les enseignements du marxisme-léninisme-maoïsme et sur l'étude du Parti communiste chinois du temps de Mao, à l'époque où ce parti était à l'avant-garde du mouvement communiste international.
Notre parti fut naturellement attaqué par nos ennemis de classe et par toutes sortes d'opportunistes qui le qualifièrent de « suiviste », de « dogmatique », et ainsi de suite. [...] Nous n'avons jamais fléchi sous ces assauts. Notre parti s'est forgé dans la lutte contre ces ennemis tant au plan idéologique que politique. Les opportunistes de tous genres sont toujours incapables de saisir la portée de notre analyse et l'importance qu'on accorde à la guerre populaire qui est indispensable et primordiale.
Aujourd'hui, la plupart d'entre eux ont fini par se réfugier dans le réformisme pour se protéger de la répression de l'État turc. D'autres se disent toujours révolutionnaires mais affirment ne pas savoir ce qui va adviendra de la lutte à long terme. Ils sont devenus des agnostiques, ce qui signifie politiquement qu'ils s'en remettent à l'économisme et au spontanéisme. [...]
Certains opportunistes disent qu'il est faux de prétendre que la lutte armée est la forme de lutte principale et que l'organisation de cette lutte est la tâche principale, car, poursuivent-ils, cela signifie rejeter le travail de masse. [...]
Mais rien n'est plus faux. Un tel point de vue démontre au contraire leur incompréhension des principes de la guerre populaire prolongée. La guerre populaire prolongée doit être dirigée par le parti et être fondée sur l'alliance entre le prolétariat et la paysannerie. Elle dépend des masses et de leurs organisations. La guerre populaire prolongée donne une direction aux masses et à leurs organisations, elle les convie au combat révolutionnaire et les mobilise directement ou indirectement pour faire la guerre.
La lutte armée fait progresser le mouvement de masse. Elle fait avancer le mouvement spontané en lui imprimant une marche politique consciente au moyen de la propagande et l'agitation. La lutte armée se conjugue aux mouvements de masse ; les deux sont synergiques. [...]
La stratégie de la guerre populaire n'est jamais que militaire. On ne peut la saisir correctement si on ne la voit pas aussi sous son jour idéologique, politique et organisationnel. On ne peut la saisir si on ne comprend pas ce qu'est la ligne de masse. [...]
Le but visé est la conquête du pouvoir dans tout le pays. Pour ce faire, il faut libérer certaines régions et y laisser se développer le pouvoir populaire afin d'y construire l'armée rouge. [...]
Si la guerre populaire est considérée seulement comme étant une stratégie militaire, si on la considère indépendamment du caractère de classe du parti et de sa ligne idéologique, politique et organisationnelle, on ne pourra s'en servir pour développer la conscience des masses. L'organisation des masses ne doit pas se faire seulement de façon générale, mais elle doit être faite de façon systématique, sur des bases solides. Il faut que les masses apprennent à se gouverner elles-mêmes, à fonder leur propre pouvoir dans les régions rurales. Ces principes sont les principes mêmes de la guerre populaire. [...]
- Parti communiste de Turquie/marxiste-léniniste (TKP/ML)
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 6)
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