Le prolétariat contre le flanc gauche de la bourgeoisie
Les pays capitalistes dominants, qui sont actuellement les plus riches et les plus puissants au sein du système impérialiste mondial, seront de plus en plus secoués, affaiblis, ébranlés au cours des prochaines années par la désagrégation des bases économiques, politiques et idéologiques du système capitaliste, et par la faillite morale absolue des grandes institutions bourgeoises, engendrée par l'exploitation et l'oppression que ce système fait peser sur la masse des hommes et des femmes de la planète.
Ébranlés au point d'en périr ? Assurément pour plusieurs d'entre eux. De quelle manière et dans quelles circonstances ? Nul ne peut maintenant le dire avec précision, cela appartenant pour l'essentiel (...et heureusement !) au domaine de la lutte. Mais il est certain que les contradictions du monde actuel ne resteront pas encore très longtemps corsetées et ficelées artificiellement. Elles vont agir davantage, prendre de l'expansion. Elles vont inévitablement se transformer, se matérialiser en affrontements, en luttes, en guerres, en révolutions.
À mesure que vont croître les forces subjectives de la révolution, principalement les partis et organisations révolutionnaires - et cela, d'ores et déjà, doit être vu comme une des choses importantes qui est en train de se produire un peu partout à travers le monde actuellement -, les bourgeoisies et les États impérialistes verront s'effriter petit à petit la faculté d'initiative, la souplesse, et la marge de manœuvre qui leur assure présentement la maîtrise des circonstances. Dans cette maîtrise là réside toute la différence entre deux adversaires.
Un rapport de forces, s'il est strictement numérique, n'est pas en soi concluant. Prenons par exemple un rapport de dix contre un : ce rapport sera à n'en pas douter franchement accablant si les « dix » jouissent en plus de l'initiative et disposent de leurs forces comme ils l'entendent ; mais le même rapport de dix contre un apparaîtra comme relatif et non pas absolu, comme changeant et donc modifiable, dès lors que le « un », le faible, le dominé, prendra et gardera l'initiative, qu'il cherchera et réussira à disposer ses maigres forces de la manière qu'il l'entend, i.e. au moment et de la façon dont il pourra en tirer un avantage.
Mao Zedong a, avec raison, insisté sur l'importance - à vrai dire sur le caractère déterminant - de l'initiative dans toute la période de la défensive stratégique. La chose vaut de manière générale dans toutes les circonstances et pour toutes les périodes où ce qu'il faut faire c'est de générer, d'organiser, de développer, de faire croître et de hisser nos forces révolutionnaires à un niveau équivalent, et éventuellement supérieur, à celles de l'ennemi de classe.
La croissance des forces subjectives de la révolution (principalement le parti et les organisations révolutionnaires) et la conquête/préservation de l'initiative dans la lutte, vont de paire. Toutefois, il y a deux grandes conceptions de l'initiative, deux conceptions qui sont opposées. Une première, qui est marxiste et prolétarienne, s'appuie sur les contradictions entre les classes dans la société, pour déterminer la tendance principale qui est à l'œuvre dans la lutte des classes (i.e. comment évolue le rapport entre les camps, en l'occurrence au Canada, entre les deux principales classes : la bourgeoisie et le prolétariat). Ce rapport évolue vers une séparation plus grande, vers des contradictions économiques plus violentes, des oppositions politiques plus vives, des affrontements plus nombreux qui répercuteront à leur manière des intérêts, des objectifs et des visions du monde opposés. L'initiative révolutionnaire consiste alors à encourager cette tendance (l'enrichir, la propager, la développer, l'accélérer même), à nous fixer individuellement et collectivement sur ce que cette tendance recèle de positif (la révolution !). En un mot, à réaliser cette tendance principale, plutôt qu'à la contrarier.
Il s'agit bien sûr, pour une part, de jeter de la lumière sur les faits matériels que cette tendance exprime : l'exploitation, la pauvreté du prolétariat, le désenchantement devant les réalités de la vie quotidienne, la critique massive de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme qui n'est plus qu'une chose morte, (i.e. la momification d'une époque). Il s'agit en fait de faire parler la vie réelle, et de rassembler le prolétariat autour de cette connaissance révolutionnaire de la réalité. Mais cela ne suffit pas. Mao a dit : « Pour passer de l'ignorance à la connaissance, il faut agir et voir ; c'est ce qu'on appelle apprendre. » L'initiative c'est donc aussi, pour une autre part, l'action révolutionnaire, la lutte, l'organisation pratique de la classe par laquelle on se prépare à accomplir un grand retournement des forces, à savoir l'instauration d'un pouvoir populaire par le prolétariat.
Comme aucune tendance ne suit jamais un cours parfaitement droit, continu et irréversible, il est facile de s'imaginer que le défi pour toutes les couches de la bourgeoisie et pour leurs alliés consiste à contrecarrer cette tendance. Il faut donc là aussi parler d'initiative, mais dans un sens purement négatif : savoir se montrer souple ou rester dur, selon le besoin ; faire jouer des forces de réserve, surtout ne pas perdre la maîtrise des circonstances. Tout ça pour préserver un régime d'accumulation et un système de pouvoir qui lui répond.
Nécessairement, on rencontre dans la lutte politique de ces initiatives qui prennent à rebours la tendance principale. Elles sont de ce fait négatives, mêmes si elles n'émanent pas toutes des plus hautes sphères de la bourgeoisie. Bill Gates ou Warren Buffet ne payent pas directement tous les opportunistes de la planète ! La plupart du temps ces initiatives viennent même des classes et des couches sociales qui tiennent à préserver les liens (l'unité) entre la majorité de la population - le prolétariat - et la démocratie bourgeoise. C'est ce que nous nommons le flanc gauche de la bourgeoisie.
Car c'est effectivement de cela qu'il s'agit quand on voit autour de nous tant et tant de personnes au coffre puissant, à la renommée progressiste, se mettre à souffler, comme des forgerons, pour donner vie à de nouvelles alternatives sociales et politiques, pour reconstruire la gauche, ou pour revaloriser le parlement et les élections bourgeoises.
L'activité principale de ce flanc gauche de la bourgeoisie passe par de telles initiatives. Celles-ci, des plus médiocres aux plus spectaculaires, sont davantage inspirées par les difficultés actuelles de la bourgeoisie à maintenir l'unité des classes au sein du pays (difficultés qui pour nous sont positives et font partie de la tendance principale) que par une analyse conséquente des classes sociales et de leurs intérêts antagoniques. Elles se présentent toujours comme des alternatives immédiates (et habituellement urgentes) de manière à pouvoir contrer aussi rapidement que possible la tendance normale du prolétariat conscient et des couches de la population les plus opprimées à s'échapper hors de la démocratie bourgeoise.
Pourtant, s'échapper, n'est-ce pas là une des premières conditions de la liberté ?
Le flanc gauche travaille sur la conjoncture immédiate. Il isole le moment présent de toute la continuité historique qui pourtant lui donne son sens. Il n'a pas de perspective historique, donc pas de perspective, point ! Par exemple : il y aurait eu le Canada d'avant le libre-échange et celui d'après le libre-échange ; ou encore l'avant mondialisation et l'après mondialisation ; il y aurait le PQ du temps qu'il était social-démocrate, et le PQ depuis qu'il n'est plus social-démocrate ; on parle également des programmes sociaux d'avant la lutte au déficit et les programmes sociaux depuis la lutte au déficit ; etc. Maude Barlow et Tony Clark nous disent qu'actuellement nous vivons dans un nouveau Canada : « the new Canada ». [1]
Si on prend pour des paroles d'évangiles ces espèces de fausses coupures historiques, sans faire l'effort de questionner leur pertinence, on accepte, même sans le vouloir, de limiter l'action des masses à une zone étroite, à un tout petit terrain de jeu, à une parcelle seulement du vaste domaine de la lutte des classes.
Le flanc gauche est capable d'être grandiloquent quand il s'agit de parler du monde actuel (José Bové, Françoise David, Duhamel, Robinson, Hargrove, Cliche et les autres savent y mettre du style, de la prestance, du panache !) mais il est drôlement timoré, petit, mesquin, voire même bêtement pieux, quand il s'agit de combattre en pratique pour changer le monde. C'est simple : sa fonction n'est pas le changement, mais la conservation !
En disant cela, il n'est pas question, loin de là, de déserter le moment présent, ni de se désintéresser de la conjoncture. Au contraire. Il faut plutôt s'en saisir pour comprendre comment s'y accentuent maintenant les tendances profondes de la lutte des classes, et surtout comment notre action consciente et organisée, une fois qu'elle s'est pleinement émancipée de la tutelle de la bourgeoisie, devient elle-même une force immensément puissante pouvant libérer tout ce qui est positif à l'intérieur de ces tendances profondes. [2]
La situation actuelle doit donc être vue comme un moment où se forment - et où se formeront, se développeront et croîtront - de nouvelles forces révolutionnaires. Il ne sert à rien de signer des chèques en blanc à tous ceux qui veulent rafistoler le système capitaliste. Ça ne conduirait en bout de ligne qu'à passer à côté de ce développement de nouvelles forces révolutionnaires. Les manifestations anti-capitalistes et anti-mondialisation comme à Québec, Goteborg et Gênes ; la crise de surproduction et la situation économique du moment [3] ; le développement ici même au Canada de noyaux prolétariens plus fermes et plus résolus, les expériences révolutionnaires en progression ailleurs à travers le monde, tout ça signifie une accentuation de la tendance à la révolution.
On le sait par contre, il n'y aura pas de raccourci possible... Ce qui doit impliquer, par voie de conséquence, qu'il n'y a pas d'atermoiement qui tienne ! Pas de louvoiement ni de faux-fuyant ! L'action révolutionnaire ne se reporte pas, elle se prend en main, elle s'organise ! Comme le disait Mao Zedong : « Saisis le jour, saisis-le maintenant ! »
Dans les milieux qui contestent la mondialisation, mais dans son sens étroit, c'est-à-dire sans position de classe affirmée, sans combattre le capitalisme (la propriété privée des moyens de production, l'exploitation de la force de travail des producteurs directs, le salariat), il y a une idée qui est très largement répandue. C'est celle qui dit que la bourgeoisie et l'État, ou le marché et l'État, ou encore l'économie privée et l'État (souvent le mot marché sert pudiquement à recouvrir les notions plus accusatrices de capitalisme ou de bourgeoisie), seraient deux choses séparées, mais en relative concurrence. L'idée sous-jacente, c'est évidemment qu'il est possible de soustraire l'une (l'État) de la domination de l'autre (le marché).
Sur le fond, cette idée est un équivalent de la très vieille thèse réformiste de la neutralité et de l'usage concurrentiel (et possiblement en alternance) de l'État par les différentes classes sociales.
Certes, ces adversaires de la mondialisation vont souvent être des plus accablants et critiquer avec force révélations, la servilité de l'État devant le marché. Mais toujours de manière à montrer le rapport d'extériorité qui existerait entre l'État et la base économique.
En montrant combien présentement l'État est asservi par le marché, ou si ce n'est pas par le marché c'est plus spécifiquement par les grandes multinationales, on souhaite susciter une mobilisation qui se lancerait en direction d'une espèce de reconquête de l'État. Pour les milieux intellectuels, petits-bourgeois ou ONGistes, c'est bien d'une mobilisation démocratique contre les multinationales qu'il nous faut, et non pas une mobilisation de classe contre le capitalisme.
Ignacio Ramonet, le directeur du Monde diplomatique a écrit : « Les États n'ont plus le pouvoir de s'opposer aux marchés... Ainsi la réalité du nouveau pouvoir mondial échappe largement aux États. » [4] Cette idée confuse et totalement fausse (les États sont eux-mêmes participants aux marchés, et ce de plus d'une façon, et par ailleurs la bourgeoisie - donc les marchés - a besoin de l'État pour exister comme classe dominante et pour permettre la reproduction élargie de l'ensemble du capital social [5]) donne à penser qu'il existe deux sphères distinctes, l'une potentiellement démocratique : l'État, l'autre anti-démocratique : l'économie aux mains des multinationales.
Cette façon de présenter la lutte actuelle contre la mondialisation est reprise, mais de manière totalement exacerbée et droitière par les deux Canadien-ne : Maude Barlow et Tony Clark dans leur portrait hystérique de ce New Canada, ce pauvre Canada tout bouleversé par la supposée « révolution » des quinze dernières années. Ils écrivent : « En effet, une structure de décision totalement nouvelle a été instaurée de manière à passer outre au système de gouvernement traditionnel et aux droits démocratiques des Canadiens. » [6]
Faut-il en comprendre que leur projet consiste à retourner tout simplement à l'époque nationaliste de P.E. Trudeau ? Soyons généreux à leur égard, et répondons par la négative. (Généreux ou naïfs ?). Nationaliste quant à son fondement - le nationalisme est sans aucun doute encore le caractère dominant de la gauche officielle au Canada - leur projet consiste toutefois à proposer un peu plus que cela. Il veut fournir l'équivalent d'une synthèse unificatrice (une direction) aux milliers de militants-es qui s'activent contre la mondialisation.
Selon eux, ce qui définit le mieux le mouvement actuel, et donc ce dans quoi il doit se prolonger de manière plus précise encore, c'est ce qu'ils nomment un mouvement pour une nouvelle démocratie. Ce dit mouvement se veut rassembleur, unificateur, et même vendeur (dans l'esprit de certains-es). Mais..., et le mais est important, ce mouvement n'est pas un mouvement historique réel. C'est une construction idéaliste qui ne peut que rester stérile sans un véritable pouvoir populaire, sans l'abolition de la société bourgeoise et sans le socialisme.
En faisant la critique du dogme de l'action non-violente en 1998, nous avions résumé ainsi la tendance malheureusement trop courante à vouloir fabriquer en idées un mouvement et à essayer après coup d'y loger la réalité. Nous écrivions : « En se plaçant du côté du mouvement des masses, les communistes veulent le mener jusqu'à la révolution et au renversement de l'État bourgeois, régisseur du capitalisme. Ils et elles s'efforcent d'éclairer, d'étendre et de généraliser la charge positive contenue dans la violence révolutionnaire. Les courants idéalistes au contraire, prennent le mouvement des masses à contre-pied. Quitte même à lui faire barrage, ils préfèrent spéculer sur ce que devrait être le mouvement. Ces courants cherchent une forme idéale. » [7]
Cette nouvelle démocratie (the new democracy movement) - au sein d'un grand pays impérialiste -, c'est un peu comme la question des anges : tout le monde les trouve beaux et doux, tout le monde les aime, mais en réalité, personne ne verra jamais le bout de l'aile d'aucun d'entre eux !
Le fla-fla des Barlow et Clarke, tout le verbiage purement formel et toutes les enflures de ton des vedettes de l'anti-mondialisation avec leurs débordements auto-satisfaits de nouveaux dirigeants-es (qui bien sûr feignent de ne pas l'être), cachent une décevante acceptation des grandes règles du capitalisme. C'est : aux grands maux les petits remèdes. Beaucoup de grandiloquence pour de bien petites ambitions. Côté grandiloquence, voici comment Maude Barlow qualifie le mouvement post-Seattle : « le plus irrésistible mouvement de la société civile de l'histoire moderne » [8]. Rien de moins ! Pourtant, ce mouvement « grandiose » restera, si on la suit, réformateur du capitalisme, il disciplinera les grandes corporations, il limitera les investissements étrangers, etc., mais il restera, en dépit de tout, un mouvement de conservation du capitalisme !
Ce qu'il faut comprendre de cette mesquinerie réformiste (le mouvement le plus irrésistible de l'histoire moderne ne devrait-il pas produire la révolution la plus fabuleuse ?) c'est que les multinationales et les bourgeois des grands pays impérialistes ont trouvé chez les partisans d'une re-démocratisation de l'État, de bien petits adversaires. Des adversaires qui ont déjà entrepris de ramener le calme et la modération dans la lutte contre la mondialisation capitaliste. Des adversaires qui travaillent à soumettre une fois encore le prolétariat et tous les pauvres aux illusions déformantes d'une possible démocratie sans attaches de classe contraignantes.
Ce faisant, et malgré les parcelles de vérité et de sens commun qui figurent dans leur critique de la mondialisation (surtout nommée corporate globalization), beaucoup d'entre eux et elles sont en vérité des diplomates sociaux à l'affût d'un terrain neutre où se rencontreraient presque tous les groupes sociaux, à l'exception du secteur des très grosses corporations multinationales. Un système de gouvernement et d'État re-démocratisé serait le lieu de cette paix sociale. Pour ces gens, le but de la lutte, c'est le dialogue. Leur mobilisation est une arme de diplomates. L'objectif, au niveau des rapports de classes, c'est de retirer au capital financier et aux grands monopoles l'hégémonie effective au sein de l'État bourgeois pour plutôt la déplacer vers une alliance entre les secteurs non monopolistes de la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie liée à l'État.
Ce qui parait radical, bien sûr, c'est la critique des multinationales et des grands pouvoirs internationaux. C'est par cette pseudo-radicalité que le flanc gauche de la bourgeoisie tente de se qualifier comme direction des mouvements de lutte actuels. Mais ça reste mince ! Dans les faits, les initiatives du flanc gauche sont une réponse inquiète face à la séparation des classes au sein du pays (et/ou sein de la nation) et sont donc à contre-pied de la tendance à la révolution. Il s'agit bien d'avantage d'une contre-tendance nationaliste et centriste. [9]
Il faut bien garder à l'esprit que le Canada, pas plus que les pays d'Europe ou que les États-unis, n'est entré récemment dans une nouvelle période de son développement et de son histoire (quand ? comment ? et par quelle transformation profonde cela se serait-il produit ?), de telle manière qu'on ne pourrait plus parler du conflit social profond, structurel, entre le prolétariat et la bourgeoisie comme étant la contradiction principale. Il s'en suit, normalement, que l'État issu de cette contradiction principale reste encore l'État de la bourgeoisie dans sa totalité, i.e. l'association de toutes les fractions de la classe dominante dans le but de régler leurs affaires entre elles, et, comme le veut l'expression, de tenir en respect les autres classes. Certes, il y a une fraction hégémonique au sein de l'État, c'est la grande bourgeoisie financière, le sommet du Sommet. Mais l'hégémonie de cette fraction n'implique pas, dans la situation actuelle du Canada, l'exclusion, hors de cette association, des fractions plus faibles, subalternes ou régionales. L'État bourgeois au Canada s'est institué pour veiller aux intérêts généraux de la bourgeoisie comme classe dominante, et c'est toujours ce à quoi il sert le mieux.
C'est pourquoi dans son projet de programme le PCR(co) emploie plusieurs fois à propos de la bourgeoisie des expressions comme « une grande classe » ou « une classe puissante ». Ces expressions ne servent pas à qualifier la grandeur de la puissance économique de la bourgeoisie, ni à suggérer qu'elle serait à ce chapitre un titan virtuellement indélogeable. La classe dominante au Canada est elle-même un colosse aux pieds d'argile, et elle est redevable à la contrainte beaucoup plus qu'au droit d'être aujourd'hui ce qu'elle est, ce qui tôt ou tard, lui retombera sur le nez.
Ces expressions, et d'autres également, font référence à l'organisation politique centralisée de la classe dominante, c'est-à-dire à l'État et aux appareils puissants, complexes et pour certains, assez tentaculaires, qui structurent sa domination (par exemple l'appareil judiciaire, l'appareil universitaire, l'appareil légal des relations de travail, etc.)
La question en soi, est assez simple, et il en va pratiquement comme pour les règles d'un combat. Ni la fraction bourgeoise hégémonique par rapport aux autres fractions de la bourgeoisie, ni la bourgeoisie dans son ensemble par rapport aux autres classes dans la société, ne peuvent se retrouver à découvert, isolées, chacun de leurs flancs dénudés, vulnérables face à la moindre attaque. Les nécessités les plus immédiates de leur domination - et cela constitue l'ABC de n'importe quel pouvoir quand il est issu d'une classe minoritaire - forcent la constitution, d'abord d'un appareil de domination (qui lui-même devient de plus en plus large), ensuite d'un bloc protecteur où se greffent des couches sociales et des fractions de classes qui sont soudoyées comme disait Lénine. C'est-à-dire : a) qu'elles touchent une partie de la plus-value produite globalement dans le pays et/ou une fraction des sur-profits accumulés par l'impérialisme ; et b) qu'elles héritent d'un certain nombre de fonctions de décision et de direction au sein des appareils d'État.
Dans à peu près aucun cas d'espèce depuis le long pourrissement de l'époque impérialiste, à l'exception disons de la dictature ouverte du grand capital, ni le noyau dur de la bourgeoisie, ni la bourgeoisie dans sa globalité, ne sont d'emblée isolables (et isolés) comme on le conçoit d'un camp retranché. Même longtemps avant l'impérialisme, Marx parlait du capital et de « ...sa suite d'avocats, de professeurs et de beaux parleurs » [10]. Marx signifiait clairement que les propriétaires, les possesseurs réels des moyens de production, ne viennent jamais seuls. Ils condensent (ou concentrent ?) obligatoirement autour d'eux un vaste cortège qu'on appelle la bourgeoisie. Et celle-ci également agglutine sur ses flancs des couches sociales et des fractions de classes qui lui servent de ceinture protectrice, de bloc social protecteur.
On peut s'imaginer, 150 ans après l'affirmation de Marx sur le capital et sa suite, et connaissant les développements arithmétiques fabuleux de la bureaucratie, des appareils d'État et des fonctions intellectuelles de décision et de commandement, combien de nos jours il est juste de dire de la bourgeoisie qu'elle constitue une classe puissante ou encore une grande classe.
Ce que nous appelons le flanc gauche de la bourgeoisie, c'est donc tous ces groupes, courants, organisations, dirigeants-es et intellectuels-les, qui se greffent sur des couches sociales et des fractions des classes ouvrières, populaires ou petite-bourgeoises, et dont le mouvement (au sens physique du terme) systématique, régulier et obsessionnel, consiste à introduire, à amener, à déplacer vers le bloc protecteur - donc vers la bourgeoisie - des ouvriers-ères, des prolétaires, des jeunes, des pauvres, etc. C'est l'équivalent d'un maraudage social et politique
Évidemment, ce maraudage-là n'apparaît jamais tel qu'il est vraiment. Le bloc protecteur n'est jamais nommé tel quel, il n'a pas d'existence sous cette forme-là. Le flanc gauche va plutôt amener, par exemple, les jeunes ou les travailleurs-ses vers les élections et vers le parlementarisme momifiés ; ou encore vers un syndicalisme bourgeois, bureaucratique et totalement intégré à l'appareil étatique des relations de travail. Il va aussi, et sans doute est-ce là son activité principale, chercher à initier systématiquement les nouvelles générations issues des milieux populaires aux idées-maîtresses qui prétendent exposer la nécessité - et la supériorité - du dialogue social, de la négociation et du compromis. Les résultats les plus significatifs sont obtenus chaque fois que les mouvements sociaux se déportent de la lutte active vers la « négociation » (au sens large).
Ces dernières années au Canada, ces secteurs soudoyés par l'impérialisme et par l'État bourgeois étaient en manque d'initiatives efficaces (au sens où cela vient d'être exposé). Les syndicats se sont retrouvés en régression, et leurs dirigeants sont apparus fortement divisés (ex. : le conflit CTC - TCA) ; le NPD est pratiquement tombé en liquéfaction ; les nombreuses constructions du type des coalitions ou des alliances syndicales et populaires ont partout fait choux blanc ; les campagnes sur la fiscalité, sur les budgets alternatifs, et même la Marche mondiale des femmes entièrement tournée vers la négociation institutionnelle, sont restés stériles. Il s'en est suivi un manque d'emprise sur le prolétariat réel.
Au Québec par exemple, pendant que le flanc gauche jouait malhabilement ses cartes dans les grands sommets où il partageait la vedette avec le gouvernement et les milieux d'affaires (que ce soit au Sommet de 1996 sur le déficit zéro, ou lors du Sommet du Québec et de la jeunesse au début de l'année 2000), des groupes différents, animés par une orientation prolétarienne plus honnête, voire même simplement en phase avec les nécessités de la défense des besoins et des droits des couches populaires, ont saisi l'essentiel : à savoir que douze, quinze années, et plus encore, d'appauvrissement du prolétariat, deux dures récessions traversées sans trop de dommage pour la bourgeoisie parce que les dirigeants-es des syndicats et des groupes populaires ont littéralement « chié dans leurs culottes » et ont refusé de lutter, des injustices de plus en plus intenables à l'échelle de la société, etc., ces groupes ont saisi qu'il était scandaleux que tout ça ne serve que de matière à scribouillage par les lobbyistes du flanc gauche.
Ils ont alors dit plus ouvertement et avec un écho plus puissant que la lutte allait se renforcer de par son caractère anti-capitaliste, et du fait qu'elle est dirigée contre le système d'exploitation et contre la bourgeoisie qui profite de ce système. Le flanc gauche, évidemment, n'est jamais prêt à aller avec la classe sur ces sentiers escarpés. Il reste à proximité de son maître pour toucher sa quote-part, mais son emprise sur le prolétariat réel ne s'en porte pas nécessairement mieux.
On a vu ce que cela donne en bout de ligne. Lors du Sommet des Amériques à Québec en avril dernier, le flanc gauche, réuni au sein de l'Alliance sociale continentale demande en milieu de semaine un « Sommet des sommets », c'est-à-dire, pour reprendre leur jargon, une réunion des chefs d'État et de la société civile. Moins de 48 heures plus tard, la foule des manifestants-es, complètement étrangère, indifférente, voire même hostile à ce flash de marketing tout à fait risible, commence à attaquer le sommet. Elle ne s'arrêtera que deux jours plus tard.
Un Sommet des sommets... ou Attaquer le sommet !, il y a là deux mondes politiques, deux attitudes, deux finalités complètement opposés. Le premier, c'est une fabrication vulgaire, un piège, un coup fumant, qui ne pouvait servir qu'à ramener les masses vers des perspectives illusoires d'échange, de négociation et de concorde sociale. Le second, c'est une expression simple, mais franche, de l'action révolutionnaire et des objectifs de lutte du prolétariat, des jeunes et des groupes opprimés au Canada, tels qu'ils recommencent à s'exprimer dans la lutte des classes.
Dès avant le Sommet des Amériques, à vrai dire depuis un an ou deux déjà, on savait que le flanc gauche avait perdu pied et qu'il lancerait tôt ou tard des initiatives pour pallier ses propres défaillances. La période qui s'ouvre dans la lutte politique en sera donc une de grande inventivité. Tous ceux et toutes celles qui aiment spéculer sur quelle forme doit prendre le mouvement social, vont entrer dans la valse. Qui aura la meilleure chaise ? Le New Democracy Movement que veut construire le Conseil des Canadiens et qui figurera à l'ordre du jour de son assemblée annuelle à l'automne 2001 ? Le Parti vert ? L'Union des forces progressistes au Québec qui compte bien s'investir massivement lors de la prochaine élection provinciale ? La Nouvelle initiative politique de Svend Robinson et Judy Rebick ? Le pseudo courant Rebuilding the Left ? Le NPD lui-même après le lifting de son congrès de novembre prochain ? Françoise David ? Les TCA ?
On sait d'avance que l'enjeu pour pratiquement tous les courants à l'œuvre à l'intérieur de cette nébuleuse, consiste à s'adresser aux mouvements qui actuellement sont plus militants et qui s'avancent vers des positions prolétariennes mieux définies, et tenter de les ramener vers une perspective réformiste modérée. Il s'agit bel et bien d'une lutte politique entre le prolétariat et le flanc gauche de la bourgeoisie. Certes, c'est encore un recommencement. Il faut encore se battre contre la récupération politique par les réformistes de nos aspirations au socialisme et à la révolution. Mais on aurait tort de croire trop rapidement que nous sommes aujourd'hui dans de moins bonnes dispositions qu'à d'autres occasions dans le passé.
1) « During fifteen years of life under the new rules of economic globalization, the change ordinary Canadians have experienced have been nothing short of revolutionary. » (souligné par nous) Maude Barlow et Tony Clarke, Global Showdown, 2001, p. 119.
2) Lénine avait amplement fait la critique de tous ces drôles de dirigeants ouvriers qui, plus une crise s'aggrave, plus loin en arrière ils trouvent le moyen de reculer. Pour Lénine, il n'y a jamais eu d'autre option que celle d'utiliser les potentialités révolutionnaires d'une crise. Lors de la Première Guerre mondiale, il soutint, dans la foulée du Manifeste du congrès de Bâle (1912) qu'il fallait « ...utiliser la crise pour précipiter la chute du capitalisme, s'inspirer des exemples de la Commune et d'octobre-décembre 1905. Ne pas accomplir ce devoir, voilà en quoi se traduit la trahison des partis actuels, leur mort politique, l'abdication de leur rôle, leur passage aux côtés de la bourgeoisie. » La faillite de la IIe Internationale, 1915. Bien sûr la situation actuelle n'a pas du tout atteint un même niveau de crise, mais le raisonnement politique doit être identique.
3) « Slowdown in Europe spreading », The Globe & Mail, 23 mai 2001 - « Une crise sans précédent ébranle l'informatique mondiale », Le Monde, 13 juin 2001 - « Global economy is in recession », The Gazette, 14 juillet 2001 - « Le produit intérieur brut piétine », Les Affaires, 28 juillet 2001 - « U.S. slump is longuest in decade », National Post, 28 juillet 2001, etc.
4) Ignacio Ramonet, Géopolitique du chaos.
5) L'État n'est « pas autre chose que la forme d'organisation que les bourgeois se donnent par nécessité pour garantir réciproquement leur propriété et leurs intérêts, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur ». Marx, Engels, L'idéologie allemande, 1846.
6) « In effect, a whole new governing structure has been established to bypass the traditional systems of government and democratic rights of Canadians. » Barlow & Clark, op.cit.
7) Socialisme Maintenant!, numéro 4, printemps 1998.
8) « The most compelling civil society movement of modern history. » Global Showdown, déjà cité.
9) La gauche nationaliste canadienne - et québécoise - en partant de l'idée de l'affaiblissement de l'État face aux marchés, et non pas de son renforcement, développe à peu de chose près la même vieille conception de l'État et du changement social qui fut aussi celle du capitalisme monopoliste d'État (CME) telle que défendue, par exemple, par le Parti communiste français. L'État étant dominé et asservi par les grands monopoles qui l'utiliseraient dans leurs intérêts étroits, il en résulterait en pratique que la lutte principale dans la société se situerait au niveau de cette contradiction Monopoles/État. Des marxistes-léninistes français avaient contre cette idée : « Le CME se présente comme l'étape de constitution d'une nouvelle contradiction : celle entre l'État et les monopoles, qui "en théorie" serait secondaire, mais qui arrive en fait à occuper la place principale. Alors que pour les marxistes-léninistes la contradiction fondamentale du système économique capitaliste est entre le caractère social de la production et le caractère privé de l'appropriation de cette production (cette contradiction étant la matérialisation dans le mode de production capitaliste de la contradiction générale entre les forces productives et les rapports sociaux de production et cette contradiction ayant comme réalité politique l'antagonisme de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie), pour les révisionnistes, en fin de compte, cette contradiction fondamentale se condenserait à l'étape du CME, se réduirait à la contradiction État/monopoles. » Cahier Yenan numéro 2, Marxisme-léninisme et révisionnisme face à la crise économique, 1976. En termes politiques, cela signifie la lutte pour l'exclusion hors de l'État des monopoles, par une alliance de classes très large qui s'étend jusqu'aux bourgeois non monopolistes. Le PCF écrivait : « De ce point de vue, l'établissement d'une démocratie nouvelle, anti-monopoliste [souligné par nous], apparaît, notamment pour la France, comme une forme particulière, fondée, de transition vers le socialisme. », CERM, Dictionnaire économique et social, 1975.
10) Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte, 1852.
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 7)
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