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DÉBAT

Pour le féminisme révolutionnaire

L'auteur de l'article qui suit réagit au chapitre 6 du Projet de programme du PCR(co) portant sur la question des femmes. Une camarade lui donne ensuite la réplique (voir l'article Conquérir la moitié du ciel). Nous invitons toutes les personnes intéressées à l'élaboration du programme communiste et à la lutte pour l'émancipation des femmes à contribuer à la discussion.
- Socialisme Maintenant!

1. La nécessité pratique du féminisme

Plutôt que d'aborder la question de façon théorique, nous allons l'aborder de façon pratique en démontrant la nécessité du féminisme pour poser les bonnes questions en vue de mobiliser un prolétariat très majoritairement composé de femmes.

a) Selon Statistique Canada, « malgré la participation accrue des femmes à la vie active, la part des heures de travail non rémunérée qu'elles ont effectuées est demeurée relativement stable depuis le début des années 60... » [1]. Le travail non rémunéré est défini comme étant « les travaux ménagers comme la cuisine et la lessive, l'entretien de la maison, le magasinage, les soins aux enfants, la maintenance et les réparations, ainsi que le bénévolat... » [2]. Toujours selon la même source, « le travail non rémunéré des femmes a représenté entre 32 % et 52 % du produit intérieur brut au prix du marché... selon la méthode d'évaluation utilisée » [3]. Cela constitue un frein majeur à la baisse tendancielle du taux de profit.

b) Les femmes sont largement surreprésentées dans le travail à temps partiel. La première raison avancée et presque la seule pour expliquer cet état des choses par les concernées est la nécessité de s'occuper de la maison.

c) Si les femmes acceptent de se priver de revenus parce que leurs compagnons ne partagent pas les tâches ménagères et qu'elles manquent de temps pour un travail salarié, est-il réaliste de penser qu'elles trouveront du temps pour une activité révolutionnaire ? La question se pose encore plus pour celles qui travaillent à plein temps et qui doivent cumuler deux journées de travail chaque jour. Un exemple de la difficulté de cumuler toutes ces tâches est fourni par les cheffes de familles monoparentales, dont 95 % vivent en dessous du seuil de la pauvreté.

d) Comme le prolétariat est composé de 70 % de femmes, comment pourra-t-on mobiliser ce même prolétariat ? Peut-on faire la révolution avec 30 % de la classe ouvrière ? Veut-on, oui ou non, faire la révolution ? Si la réponse est oui, il faut poser la question des hommes. Après 40 ans de propagande féministe intensive, si les hommes n'ont pas bougé d'un poil sur la question du travail ménager, peut-on encore penser que le problème est uniquement d'ordre idéologique ou psychologique ? Peut-on encore se contenter de rester sur nos positions, confortablement assis sur des dogmes qui ne sont nullement marxistes-léninistes-maoïstes (les classiques du marxisme n'ont jamais affirmé que les hommes exploitent les femmes uniquement parce qu'ils sont victimes de la propagande ; c'est plutôt le contraire qu'ils pensent), lorsque ces positions se sont avérées inaptes à changer les choses ? Va-t-on répéter les mêmes choses aux hommes alors que ça leur rentre par une oreille pour leur sortir par l'autre ? Parce que c'est bien du prolétariat dont il s'agit ici et de la possibilité ou non de le mobiliser. Au-delà de toute discussion théorique, les hommes se comportent comme une couche privilégiée qui veut garder ses privilèges. Et ici, on ne parle pas de violence des hommes contre les femmes qui, à tout le moins, n'a pas baissé et a peut-être augmenté. On est ainsi face à un résultat paradoxal : alors que les femmes ont fait quelques gains face à l'État bourgeois, elles n'ont pas avancé là où les hommes sont les plus directement concernés ; autrement dit, les hommes ont été plus résistants que l'État bourgeois ! Difficile d'attribuer cela à des causes uniquement idéologiques... ! Voici concrètement pourquoi la contradiction principale doit être énoncée ainsi : une bourgeoisie capitaliste-patriarcale opposée à un prolétariat composé majoritairement de femmes. La carte du patriarcat permet à la bourgeoise de maintenir le prolétariat à la maison ! Quant à mes positions théoriques, il faudra sûrement trouver mieux que de me dire qu'elles ont déjà été défendues par des bourgeoises pour me faire changer d'opinion. À ce compte-là, on remettrait en question la théorie de la relativité parce qu'imaginée par le bourgeois Einstein, les théories ayant amené la création de la radio et de la télévision sous prétexte que Marconi et Zwoykin étaient des bourgeois.

2. La démarcation face au féminisme bourgeois

Vous dites dans votre projet de programme : « La bourgeoise peut maintenant compter sur des nouvelles alliées dans sa lutte pour écraser le prolétariat. » [4] Vraiment ? Les femmes de la bourgeoisie n'auraient-elles pas plutôt toujours été aux côtés des hommes de leur classe pour écraser le prolétariat ? Est-il concevable qu'elles aient déjà été les alliées du prolétariat ? Évidemment non, et je suis sûr que vous avez la même réponse que moi. Même si vous avez raison dans les chiffres que vous amenez à propos des bourgeoises, cela ne modifie pas qualitativement la situation : les bourgeoises ont été, sont et seront toujours des alliées des hommes de leur classe. Alors pourquoi vous égarer dans les chiffres qui tendent à démontrer que les bourgeoises arrivent à se libérer de leur oppression dans le cadre du capitalisme ? Cela est dangereux pour deux raisons :

a) Si on pense que les bourgeoises vont se libérer, ça pourrait laisser espérer qu'elles vont déserter le mouvement féministe. Ça pourrait nous inciter à baisser notre garde au sein du mouvement des femmes. Or il n'en est rien : les bourgeoises n'ont jamais été aussi impliquées qu'actuellement dans le mouvement féministe, par le biais de la Fédération des femmes du Québec. Quant au féminisme bourgeois, il n'a jamais été aussi fort par rapport aux autres féminismes.

b) Alors que les bourgeoises crient à tue-tête qu'il est possible pour les femmes de se libérer au sein du capitalisme, voilà que vous leur faites une demi-concession : c'est possible au moins pour elles. Après, l'autre concession que vous faites aux bourgeoises, c'est de penser que les hommes ont uniquement des problèmes idéologiques ou psychologiques pour changer leur comportement ; il faudrait peut-être vous interroger sur votre méthode de démarcation du féminisme bourgeois, qui consiste à confondre féminisme et féminisme bourgeois. À cet égard, la manchette jubilante et triomphante de La Presse en première page de l'édition du 8 mars dernier comme quoi un néo-féminisme qui ne s'oppose plus aux hommes prend de l'expansion devrait avoir de quoi vous faire réfléchir.

Si les bourgeoises subissent moins l'oppression que les femmes de la classe ouvrière, il reste qu'elles la subissent. Par exemple, pour les femmes travaillant à temps plein, les universitaires gagnent 73,6 % du salaire des hommes ; celles avec moins de neuf années de scolarité en gagnent 69,6 % ; celles avec des études secondaires partielles 64,6 % ; et celles ayant terminé leur secondaire, 73 %5. Ajoutons que cette situation ne s'est pas notablement modifiée depuis 1992. Les femmes avec 60 000 $ de revenu subissent de deux à trois fois moins de violence conjugale, selon les enquêtes, que celles avec moins de 30 000 $ [6]. Il y a encore beaucoup de chemin à faire, même pour les bourgeoises. Pour moi, il me semble complètement absurde de penser que les bourgeoises vont réussir à faire une révolution culturelle au sein de leur classe, alors que le prolétariat chinois a échoué à en faire assez pour instaurer le communisme.

Alors, puisque les bourgeoises ne déserteront pas le mouvement des femmes, comment s'en démarquer ? Voici quelques pistes de solutions.

1. Affirmer, bien sûr, effectivement que les différences de classes existent au sein des femmes.

2. Affirmer que les femmes ne pourront se libérer qu'en renversant le capitalisme et en construisant le socialisme, mais aussi que le socialisme ne pourra subsister sans destruction du patriarcat. Si les classiques du marxisme ont pu dire que le socialisme libérait les femmes, ils faisaient allusion au socialisme achevé, au communisme. En attendant, les luttes de classe sont supposées continuer sous le socialisme, défini comme période de transition au communisme.

3. Prôner des méthodes de luttes et des revendications plus radicales, plus axées sur les besoins des femmes de la classe ouvrière, qui ne consentent pas à s'adapter aux possibilités du capitalisme. Il va sans dire que l'on doit dénoncer la concertation avec les exploiteurs.

4. Oser poser la question des hommes et trouver des méthodes plus contraignantes que la seule lutte idéologique pour faire bouger les hommes, sans oublier toutefois que ce sont des contradictions au sein du peuple, 95 % des prolétaires masculins étant récupérables. La mobilisation de la classe ouvrière ne devient possible qu'à ce prix. Les femmes conscientes n'accepteront plus de lutter aux côtés de leurs frères de classe si ces derniers ne modifient pas leur attitude.

5. Refuser d'appuyer les luttes des bourgeoises pour entrer dans la police ou l'armée ou les hautes sphères de l'économie capitaliste. On ne doit toutefois pas s'y opposer, car on n'a pas non plus à prendre parti pour les bourgeois contre les bourgeoises. Appuyer seulement les luttes qui donnent quelque chose aux ouvrières.

6. Mener activement la lutte antipatriarcale et que même les hommes du parti soient appelés à combattre le sexisme, à se remettre en question comme sexe à qui échoient automatiquement des privilèges, à se mettre en dissidence par rapport à ces privilèges.

7. Construire un mouvement des femmes du prolétariat, comme vous le dites. Il visera à assumer la direction du mouvement féministe, à le mettre sous la direction des femmes prolétaires.

- Un lecteur


1) Statistique Canada, Les femmes au Canada, numéro 89-503-XPF au catalogue, page 105.

2) Idem, page 103.

3) Idem, pages 103 et 105.

4) Projet de programme du PCR(co), page 21.

5) Statistique Canada, Les femmes au Canada, numéro 89-503-XPF au catalogue, page 163.

6) Idem, page 149.

(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 7)

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