DOSSIER SPÉCIAL - NÉPAL
La vie dans un village libéré par les maoïstes
Un journaliste du Nepali Times, plutôt hostile à la guerre populaire, a séjourné au début de l'année dans le district de Rolpa, considéré comme étant un château fort maoïste. Le 9 mars, l'hebdomadaire publiait le compte-rendu de son envoyé spécial, Ramyata Limbu, qui raconte à sa manière comment se déroule la vie quotidienne dans le village de Madhichaur, contrôlé par la guérilla. En voici quelques extraits, qui nous apparaissent particulièrement intéressants en ce qu'ils nous permettent de voir, à partir d'un point de vue extérieur, comment les maoïstes luttent pour transformer la société népalaise (notre traduction).
 - Socialisme Maintenant!
Le poste de police du village de Madhichaur est à l'abandon : ses poutres de bois sont désormais utilisées comme séchoirs à linge. Les miliciens maoïstes peuvent maintenant relaxer, les forces gouvernementales ne constituent plus une menace. Des civils vêtus du sarong traditionnel et des jeunes femmes portant une arme en bandoulière observent un match de volley-ball mettant aux prises des cadres maoïstes et des jeunes du villages. Des miliciens en habits de camouflage - qu'ils ont saisi à la police - se promènent aux alentours, sourient, échangent des poignées de main et discutent avec les villageois.
Parmi eux, le camarade Bidrohi, 27 ans, lève le poing pour saluer au passage un groupe d'écolières. Il explique : « Aux yeux du peuple, nous n'avons jamais été dans la clandestinité. Nous ne nous cachons que des réactionnaires ! » Ses camarades sont de jeunes décrocheurs, des paysans peu instruits, d'ex-membres du Parti du Congrès et des sympathisants de la gauche. Ensemble, ils patrouillent les alentours du village. S'ils suspectent quelque mouvement de police, ils se cachent tout de suite le long des sentiers qui mènent au village afin de pouvoir embusquer l'ennemi. Ce sont également eux qui se chargent de contrôler la présence d'étrangers et de percevoir les impôts auprès des villageois, des gens d'affaires, des enseignants et des employés-es du gouvernement.
« Lorsque nous ne sommes pas en devoir, nous laissons souvent nos armes pour aller donner un coup de main aux paysans sur les fermes collectives, ou pour participer à des travaux de construction », explique le camarade Sujhav alors qu'il s'apprête à aider un villageois à réparer sa toiture. Il est difficile d'imaginer que ce paysan à la voix si calme dirige par ailleurs un escadron d'une douzaine de membres qui ont été entraînés à tuer au nom de la guerre populaire.
À l'entrée du village, des cadres locaux inaugurent un monument à l'occasion de la « journée du martyr ». Il semble que les maoïstes ne peuvent résister eux non plus au penchant qu'ont les Népalais d'ériger un monument chaque fois que l'occasion se présente... Cette fois-ci, on vise plus précisément à rendre hommage aux 41 maoïstes qui ont perdu la vie dans le district de Rolpa depuis le début de la guerre populaire. La porte-parole de Mahila Sagathan - une organisation de femmes - déclare que « le sang des martyrs n'a pas coulé en vain ». « Je pleure la mort de mon conjoint, ajoute-t-elle, mais il ne faut pas s'apitoyer sur son sort : il faut plutôt transformer notre colère en force. » Man Kumari Pun a un fils âgé de cinq ans. Elle semble confiante et très sûre d'elle : « Si le besoin se fait sentir, moi aussi je prendrai les armes. Mon conjoint est mort, mais nous sommes des milliers d'autres prêts à le remplacer. Il faut continuer la guerre contre la dictature ! Nous luttons contre la classe des capitalistes bureaucratiques et contre les chiens réactionnaires. »
Man Kumari fait partie de ces centaines de femmes qui composent la milice. Beaucoup de femmes sont actives au sein de l'organisation Mahila Sangathan. La camarade Barsha est l'une d'elles : « Je n'ai pas besoin de porter une arme », dit-elle. Assise parmi un groupe de femmes qui tentent autant que possible de combattre la chaleur qui sévit en cet après-midi torride, la camarade Barsha attend que débute la cérémonie et explique : « Auparavant, nous devions rester à la maison. La révolution nous a permis d'obtenir le droit à l'éducation, à la propriété et à un traitement égal. » Le Rapport sur le développement humain au Népal classifie les districts de l'Ouest, comme celui de Rolpa, au dernier rang quant au sort réservé aux femmes. En parlant à des femmes comme la camarade Barsha, il est désormais évident que cette situation va changer...
Il est bien difficile de dire, toutefois, ce que la majorité silencieuse pense réellement. Nombreux sont ceux qui souhaitent simplement vivre en paix ; alors ceux qui ont une opinion dissidente préfèrent sans doute se taire. Hasta Muni Pun, 57 ans, est un de ces dissidents. Ex-soldat au sein de l'armée indienne et sympathisant du Parti du Congrès, il explique : « Je ne veux pas mourir, alors j'obéis aux ordres. »
Hasta Muni est un des rares réfugiés qui soit revenu au village après que les maoïstes eurent laissé savoir que personne ne subirait de représailles. Mais le message est clair : on ne vous fera pas de mal tant et aussi longtemps que vous vous conduirez correctement. Alors, bien peu nombreux sont ceux qui ont accepté l'offre et sont revenus. [...]
La plupart des sympathisants du Parti du Congrès n'ont pas osé retourner dans leur village et se sont plutôt réfugiés à Libang. [...] Là-bas, leur quartier général est protégé par 200 policiers, ainsi qu'un bataillon de l'armée [...]. Cela n'est toutefois pas suffisant pour Bhim Kumari Buda, qui doit être constamment suivie par des gardes du corps dans tous ses déplacements. Bhim Kumari est sur la liste des personnes les plus recherchées par les maoïstes. Elle est accusée d'avoir coulé des informations à la police, ce qui aurait conduit à la capture et la mort d'une douzaine de guérilleros. Bhim Kumari explique : « Une mort certaine m'attend si je retourne là-bas. Mais je refuse de me rendre, pas plus que de leur payer quelque dommage que ce soit. » Sympathisante inébranlable du Parti du Congrès, Bhim Kumari dirige maintenant un programme gouvernemental visant à renforcer l'autonomie des femmes qui ont fui les zones contrôlées par les maoïstes.
Pour le juge Nilkantha Upadhyay du district de Rolpa, le calme qui règne en surface est trompeur : « Derrière l'apparence de paix, je pense qu'ils [les maoïstes] sont en train de se renforcer. » Comme bien d'autres fonctionnaires qui languissent à Libang, Upadhyay a désormais beaucoup de temps libre à occuper. Depuis la mise en place d'une cour de justice populaire et d'un gouvernement parallèle par les maoïstes, le tribunal où il officie n'a plus beaucoup de causes à entendre. [...]
Les travailleurs et travailleuses de la santé et des services publics, de même que les techniciens agricoles, trouvent quant à eux encore de quoi s'occuper, car leur travail est toléré par les maoïstes. Selon Rishi Ram Bhandari, un expert en agriculture qui travaille dans le district depuis 12 ans, « les paysans ont encore besoin de conseils, y compris dans les nouvelles fermes collectives ». [...] Dans le domaine de la santé toutefois, la situation reste difficile. Avant même l'arrivée des insurgés-es, le district de Rolpa occupait le 60e rang (sur 75) quant à l'indice de développement humain au Népal : l'espérance de vie y était de 52 ans à peine, et la mortalité infantile était de 130 % supérieure à la moyenne nationale. Voyant que leur présence était nécessaire, les maoïstes ont donc autorisé les représentants-es du ministère de la Santé à venir travailler dans le district. L'un d'eux, Chitra Jung Shahi, explique : « Aussi longtemps qu'ils sont convaincus que nous ne sommes pas des informateurs, ils nous laissent faire notre travail. » [...]
Les maoïstes ont également démantelé une petite entreprise de crédit destinée aux femmes, dont les fonds provenaient de l'étranger. Ils en ont pillé et détruit les archives et ont intimé ses responsables d'aller se faire voir ailleurs. Selon le camarade Ajay - un ancien enseignant qui semble être un dirigeant maoïste de longue date dans la région -, il s'agissait là d'un geste nécessaire, parce que de tels programmes, entièrement financés par l'étranger, « affaiblissent la guerre populaire ».
Les maoïstes peuvent bien avoir réussi à rendre la justice gratuite et accessible et à appuyer la construction de logements et de ponts, ils doivent néanmoins reconnaître que ça prendra bien plus que ça pour répondre aux revendications populaires. Le camarade Ajay ajoute : « Le développement est nécessaire ici pour la population. Mais il nous faut encourager l'autosuffisance, et donc nous passer du financement étranger qui encourage la corruption et les tendances parasitaires. » [...]
À Madhichaur, pendant que certains semblent totalement dévoués à la cause révolutionnaire, d'autres préfèrent à l'évidence adopter un profil bas et essaient simplement de voir dans quelle direction le vent va souffler. Présentement, celui-ci semble aller en direction de la révolution. Le camarade Ajay et ses collègues pensent pouvoir garder la confiance du peuple ; ils croient que celui-ci aura la patience d'attendre un peu avant de voir ses conditions de vie s'améliorer significativement. Le camarade Ajay termine sur ces pensées : « D'année en année, la confiance populaire ne cesse de croître à notre endroit. Si nous continuons à agir honnêtement et restons fidèles à nos idéaux, les masses vont rester à nos côtés. Hier encore, nous n'avions rien, ou presque. Aujourd'hui, nous avons grandi : nous avons une armée, et un système que nous sommes à mettre en place. »
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 7)
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