L'ANARCHISME :
l'impasse d'un courant idéaliste
Le texte qui suit a été présenté et discuté dans le cadre d'un camp de formation politique tenu à l'été 2001 par le PCR(co). Sa publication devrait aider à clarifier les différences politiques et idéologiques qui nous distinguent des anarchistes. Nous souhaitons ainsi faire avancer le débat sur la voie vers l'émancipation de la classe ouvrière et des classes opprimées.
 - Socialisme Maintenant!
Bases philosophiques et concepts de base
L'anarchisme, tout comme le marxisme, naît au XIXe siècle. Constamment, tout au long de leur existence, l'anarchisme et le marxisme s'accompagnent et s'opposent. Déjà, alors que Marx commence à construire son édifice scientifique, il doit affronter Max Stirner et Pierre-Joseph Proudhon - deux références de l'anarchisme.
Pour Stirner, il s'agit d'affirmer la souveraineté complète du Moi. Selon lui, le Moi est triplement aliéné : aux niveaux politique, social, et par l'Homme (la problématique humaniste). Politiquement, son aliénation naît de l'existence de l'État, auquel il reconnaît un pouvoir ; par un acte de volonté, s'il cessait d'attribuer à l'État un rôle sur sa vie, il pourrait en venir à s'émanciper. À la société et l'organisation, l'individu confère aussi la même force déterminante. Là aussi, une prise de conscience individuelle règlerait le problème. Il en va de même d'une image d'un idéal d'Homme (ou de Femme) à laquelle aspirent à ressembler les individus ; si ceux-ci prennent conscience de leur unicité, l'aliénation de cette image commune de l'Homme (ou de la Femme) ne jouerait plus. Concrètement, pour Stirner, au lieu de s'en remettre à une société immanente et à un État supposément né d'une volonté générale, les individus doivent s'associer librement, cela jusqu'au point où la souveraineté et l'unicité de chacun et chacune ne soient plus brimées.
Les idées de Proudhon partent aussi d'une critique de l'État. Un peu comme Stirner, l'État, selon Proudhon, suppose une aliénation du pouvoir souverain de chacun. « Le gouvernement de l'homme par l'homme, déclare-t-il, c'est la servitude. » Il remet en cause l'hypocrisie de l'État né de la Révolution française qui, apparemment, accorderait la liberté politique à chacun en stipulant l'existence d'un contrat social ; mais parce qu'économiquement, cette liberté n'existe pas, les beaux principes de l'État ne seraient que des mots creux. Pour qu'il y ait émancipation, celle-ci doit se fonder sur une libre association des producteurs et productrices. Pour Proudhon, la mise sur pied de coopératives et de mutuelles suffiraient à elles seules à réaliser la libération des producteurs et productrices.
Dès le début, Marx critique ces auteurs avec des arguments percutants. D'une part, Proudhon, et surtout Stirner, supposent l'existence d'un individu sans historicité et, en soi, complètement indépendant de la société. Les libéraux bourgeois partagent d'ailleurs cette même vision de l'individu. Or, il n'y a pas d'individu unique, il n'y a que des êtres sociaux, qui se développent dans un contexte historique précis. C'est donc dire qu'ils changent avec les transformations ambiantes des sociétés. D'autre part, on ne peut penser l'économie comme étant complètement indépendante d'une politique qui, elle, ne ferait que parasiter l'édifice économique. Il est à noter que le système évoqué par Proudhon ne supprimerait pas l'échange marchand, alors que l'émancipation prolétarienne, selon Marx, passe par la fin de la propriété des moyens de production qui nécessairement, doit se faire ou se consolider, au début, par une prise de pouvoir politique. C'est alors que la redistribution des biens, au lieu de passer par le biais de l'échange marchand, se ferait par un mode de partage, parce que les travailleurs et travailleuses de toute la société seraient propriétaires des moyens de production. Dans le système de Proudhon, la collectivité ouvrière ne déborde pas le cadre d'une usine. D'ailleurs, pour ce dernier, le communisme est dénonçable en ce qu'il permet la domination des forts par les faibles. Proudhon éprouve un souverain mépris pour le prolétariat industriel - une classe de gens ayant perdu selon lui toute leur individualité et leur force de caractère. Bien sûr, d'un autre côté, il dénonce aussi le libéralisme, qui fait en sorte que les « plus forts » exploitent les « plus faibles ».
Les anarchistes, tout comme les réformistes et les marxistes, constatent une grande contradiction entre le politique et le social, l'État et la société civile ; mais la façon de résoudre cette contradiction est différente selon le courant politique auquel on appartient. En fait, chacun s'entend sur l'existence d'un décalage entre le régime politique bourgeois qui, tout en reconnaissant l'égalité juridique des droits, n'en admet pas moins la perpétuation d'un régime de domination, et l'inégalité complète que l'on retrouve dans la société. Les socio-démocrates ne remettent pas en question cette contradiction et vont plutôt tenter de l'aménager pour que les droits et libertés politiques s'étendent davantage à la société. L'anarchisme prétend la résoudre en niant l'État et son contrat social, qui n'est en fait qu'une aliénation du pouvoir de chaque individu. Proudhon dit : « L'atelier remplacera le gouvernement. » Dans les faits, cette position, dans sa logique la plus extrême, peut amener à une défense absolue du libéralisme économique, comme c'est le cas chez les anarcho-capitalistes, partisans de la propriété privée à outrance. L'État, pour l'ensemble des anarchistes, est le principal responsable des inégalités sociales.
Les marxistes envisagent autrement la résolution de cette contradiction. Il s'agit de la dépasser, en niant les deux parties de la contradiction pour en faire un tout supérieur. Cela passe nécessairement par l'élimination des classes sociales, bases de l'existence de l'État, en tant qu'outil de domination, et de l'inégalité sociale. En fait, la contradiction entre le prolétariat et la bourgeoisie sera dépassée parce que les deux classes en question (de même que les autres classes) seront éliminées sous le communisme à son étape la plus avancée. « Ne dites pas, s'écrit Marx, que le mouvement social exclut le mouvement politique ; il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps. »
Pour les marxistes, l'élimination de la propriété privée des moyens de production est la première étape à franchir. La propriété, dans un premier temps, devient l'apanage de ce qui apparaît être l'État. Autrement, la seule collectivisation des moyens de production, unité par unité, n'éliminerait pas le règne de la marchandise, qui empêche un véritable partage commun des produits du travail de toute la société. D'une certaine manière, la réappropriation par l'État des moyens de production montre, en apparence, une certaine fusion entre la société et la politique, mais aussi en montre déjà un début de dépassement. Le dépassement devient complet une fois que la marchandise et le salariat (qui est lui-même marchandisation de la force de travail) sont complètement éliminés au niveau économique et que le droit bourgeois, nécessairement accompagnateur de la marchandise, l'est aussi au niveau politique. À ce moment est consacrée la pleine élimination des classes sociales et la possibilité existe, dorénavant, d'entrer dans une ère historique où chacun et chacune produira selon ses capacités mais recevra selon ses besoins. L'État, en tant qu'administrateur des hommes, n'existe plus ; il ne reste plus qu'un « État » administration des choses.
Proudhon ne dit pas explicitement s'il est pour ou contre la propriété privée. Bien sûr, il a écrit que « la propriété, c'est le vol ». Mais cette formule fait illusion. Ce que dénonce Proudhon, c'est le fait qu'une fois un lieu occupé par un propriétaire, cela prive les autres de sa possession. Or, il reste favorable au principe de la possession du lieu, qui pourrait se faire, selon lui, dans le cadre de coopératives. Il dit ainsi de la possession : « Il faut qu'elle reste au cœur de l'homme comme stimulant perpétuel du travail, comme l'antagoniste dont l'absence ferait tomber le travail dans l'inertie et la mort. » Mais la « possession » ne supprimerait en aucun moment le régime de marchandise et de concurrence. « Ôtez la concurrence (et) la société, privée de force motrice, s'arrête comme un pendule dont le ressort est détendu. » En fait, Proudhon dénonce surtout le processus de monopolisation de la propriété ; il défend le régime de libre concurrence de la petite propriété, mais un régime qui, pour survivre, devrait prendre la forme de coopératives donnant des droits égaux aux producteurs et productrices. D'ailleurs, cette prise de position de Proudhon en faveur de la propriété devient encore plus claire quand il dénonce le communisme qui, selon lui, ne ferait que monopoliser la propriété, ce qui ne pourrait que démotiver les petits producteurs. Ce communisme est pour lui d'autant plus monstrueux qu'il se ferait sur une base étatiste.
Si Proudhon rejette l'État, il ne remet pas en cause l'existence du politique. Pour lui, ce dernier doit être en harmonie avec l'économie. Son modèle économique prévoit une libre association des petits producteurs, dans ce qu'il appelle des « compagnies ouvrières ». Dans ce cadre, le travail reprendrait une position valorisante parce qu'il y aurait pleine reprise de possession des actes du travail (décision de production, de gestion, de ventes, etc.). Ces différentes compagnies établiraient des rapports avec d'autres qui leur fourniraient des biens ou leur en achèteraient. Des liens seraient aussi établis avec des mutuelles et des coopératives de crédit qui enregistreraient l'épargne des producteurs et productrices, des « compagnies ouvrières », etc., et leur reprêteraient à de faibles taux d'intérêts, qui ne couvriraient que les frais d'administration. L'initiative, dans ce système, viendrait toujours d'en-bas. S'il y a une certaine organisation plus large à faire, elle devrait se faire sur une base fédérative, qui verrait chaque partie garder sa personnalité, mais où il y aurait un contrat mutuel. La société politique serait construite de la même manière. Le lieu de base en serait la commune, où chacun et chacune s'associeraient librement. Les différentes communes établiraient aussi des ententes mutuelles, d'où le fédéralisme.
Quelles sont les limites d'un tel système ? La principale est qu'il ne garantit pas d'unité d'action entre les participants et participantes. Cela est d'autant plus patent que ce système ne supprimerait pas la concurrence. Découlant de cela, il ne peut garantir à l'ensemble des communes un mode de protection contre les agressions extérieures, d'autant plus qu'il ne veut pas limiter les dissensions internes, dont il est certain que des ennemis-es pourraient profiter. La base de division principale se retrouve en soi dans la concurrence.
Pour surmonter ce problème du système de Proudhon, Bakounine se montrera plutôt favorable à la collectivisation complète des moyens de production et à l'abolition du régime marchand. Mais en même temps, Bakounine maintenait l'idée de Proudhon d'un système autogestionnaire et fédéraliste, tant en ce qui a trait à l'économie qu'à la politique. Qu'est-ce donc qui peut expliquer ces différences entre les deux auteurs anarchistes ? D'une part, ils venaient de deux pays différents où les étapes de la révolution étaient fort différentes. En Russie, le capitalisme n'existait pratiquement pas au XIXe siècle, alors qu'il était déjà en pleine progression en France. Proudhon et Bakounine se référaient chacun à l'expérience des producteurs et productrices. En France, il commençait déjà à y avoir un important prolétariat mais subsistait aussi une classe de petits artisans qui travaillaient de leurs mains et qui vendaient le produit de leur travail pour survivre. La grande propriété capitaliste croissant, ces petits artisans étaient menacés de faillite et de plus en plus obligés de rejoindre les rangs du prolétariat industriel. Proudhon voyait la situation déplorable des prolétaires d'usine et celle aussi des artisans menacés de disparition. Lui-même originait de cette classe. Ainsi, sa vision sociale cherchait à préserver l'existence des artisans en leur permettant de s'organiser en coopératives capables de tenir tête aux grandes entreprises, ce qui empêcherait une prolétarisation trop poussée des classes travailleuses.
Bakounine, quant à lui, venait de Russie. La paysannerie y était encore très forte. Le système féodal russe était très particulier. Il existait encore des communes paysannes où le travail se faisait et se décidait collectivement. Les féodaux russes n'exploitaient pas chaque individu de la commune, mais la commune dans son ensemble. La production qui y était faite se redistribuait collectivement sans échange monétaire. Pour Bakounine, le problème était que le surplus de la commune était accaparé par les seigneurs russes. Mais le système de commune en soi était excellent, en autant qu'il soit débarrassé du féodalisme. Une telle fédération de communes agricoles aurait pu fonctionner. On aurait pu y adjoindre aussi des communes industrielles. Ce système économique, sans propriétaires terriens ni capitalistes, aurait aussi servi de base à la création s'un système politique fédéraliste.
En vérité, Bakounine et Proudhon exaltaient des formes passées de production : l'artisanat industriel d'une part, et la commune paysanne de l'autre. Pour eux, la grande industrie était un mal en soi : il importait de préserver ces vieilles formes de production. Mais le seul problème, c'est que le rouleau compresseur du capitalisme était trop fort. La disparition de l'artisanat (du moins, sa marginalisation très poussée) était un fait pratiquement acquis en France au XIXe siècle. L'abolition du servage en Russie durant la deuxième moitié du XIXe siècle (1861) avait aussi permis un développement de plus en plus poussé des forces du marché. La commune agricole russe se fragilisait de plus en plus. De l'avis de Lénine, la commune agricole seule, en dehors de l'établissement d'un régime socialiste, n'avait plus aucune chance de survie. C'est donc dire que la lutte révolutionnaire politique était nécessaire, élément avec lequel les anarchistes ont toujours eu beaucoup de problèmes. D'ailleurs, ils ne parlent que de révolution sociale, et non politique.
Les conceptions de Bakounine et de Proudhon, si elles partaient du constat des réalités concrètes et s'appuiyaient sur des résistances populaires réelles contre la progression du grand capital (les artisans en France et la paysannerie en Russie), souffraient d'un manque de perspective historique. Les seules volontés individuelles et résistances ne suffisent pas à la construction d'un mouvement. Il y a une nécessité de faire une analyse scientifique des choses, qui tienne compte des développements historiques. Certes, les anarchistes du XIXe siècle n'étaient pas tous et toutes hostiles à la science mais souvent, leurs conceptions ont souffert d'emprunts bizarres à des visions philosophiques douteuses comme le positivisme comtien. Au début du XXe siècle, l'anarchisme empruntera au mysticisme bergsonnien (Sorel), plus tard à l'anarchisme méthodologique de Fayarabend, etc., ce qui, en pratique, revient à un rejet de la science.
Le marxisme considère qu'il n'y a pas d'individu a-historique avec une rationalité transcendant l'histoire. Nous avons affaire à des êtres sociaux en construction et en transformation constante, parce que la société change. À la différence des animaux, les êtres humains sont en mesure de faire des abstractions complexes. Ça commence minimalement par l'utilisation d'un langage varié et ça se complète par l'élaboration de riches visions du monde et l'utilisation de la science. Les êtres humains ont donc un pouvoir sur leur devenir. L'utilisation de la science est essentielle pour appuyer les changements. Celle-ci est nécessairement organisée, elle demande un processus d'enquête, d'élaboration de concepts et de modèles et nécessite en fin de compte une pratique, pour confirmer ou infirmer les résultats de la recherche.
Donc, pour les marxistes, la révolution ne peut pas que se faire dans la seule sphère économique, en faisant comme si l'État n'existait pas. La conquête du pouvoir d'État, quoiqu'il faille détruire l'État bourgeois, est donc une nécessité initiale. Ensuite, la pratique révolutionnaire ne peut pas échapper à cette nécessité de l'enquête scientifique, son élaboration et sa mise en pratique. Il importe donc de mettre sur pied un parti qui organise ce travail scientifique collectif. Bien sûr, les acteurs et actrices principaux de la révolution sont les masses. Le parti les éduque donc scientifiquement et leur fournit une direction dans l'action économique et politique. Comme Marx le dit : « Pratiquement, les communistes sont... la fraction la plus résolue des partis ouvriers..., celle qui pousse toujours en avant ; théoriquement, ils ont sur le reste de la masse prolétarienne l'avantage de comprendre les conditions, la marche et les résultats généraux du mouvement prolétarien. »
Un des éléments scientifiques importants du marxisme, c'est de montrer que les modes de production se succèdent et que les classes sociales se transforment. La notion vague de producteurs des anarchistes souffre d'un manque d'analyse scientifique. C'est ainsi que les anarchistes ne sont pas capables de voir dans le prolétariat la classe d'avenir. Même que Proudhon dénonce les possibilités émancipatrices des prolétaires parce que ceux-ci auraient perdu toutes leurs spécificités individuelles, happées par la massification du régime de la grande industrie. À un certain moment de sa vie, Bakounine a vu dans les prisonniers, prisonnières et le lumpenprolétariat, les éléments révolutionnaires les plus avancés, parce qu'elles et ils sont en rupture avec la société. Le marxisme ne nie pas que les petits artisans et une partie importante des prisonnières et prisonniers pourront joindre le camp de la révolution. Seulement, il importe de reconnaître le prolétariat comme étant la force la plus avancée de la révolution.
L'anarchisme dans l'histoire
La Commune de Paris aurait dû éduquer les anarchistes, à savoir que la simple commune locale était insuffisante à l'émancipation populaire. Elle aurait dû leur montrer qu'il fallait renverser politiquement la classe bourgeoise dans toute la nation et établir la dictature du prolétariat. En fait, l'expérience de la Commune a servi d'aiguillon aux forces révolutionnaires marxistes qui les a inspirées, tout en leur permettant de faire un bilan somme toute positif de l'expérience mais en y voyant aussi ses limites. La progression du mouvement marxiste et le reflux du mouvement anarchiste de la fin du XIXe siècle sont consécutifs à l'expérience de la Commune. L'anarchisme renaquit au début du XXe siècle sous la forme de l'anarcho-syndicalisme, suite à la dégénérescence révisionniste du mouvement socialiste.
En fait, l'anarchisme a été une réponse à l'opportunisme. Lénine le dit : « L'anarchisme a été le châtiment pour les erreurs opportunistes du mouvement ouvrier. » De 1900 à 1914, alors que le mouvement socialiste sombrait dans l'opportunisme parlementaire le plus fort, l'anarchisme, sous la forme de l'anarcho-syndicalisme, a connu ses heures de gloire en France, en Italie, en Espagne et aux États-Unis. Mais avec la Révolution d'octobre 1917 où, en pratique, le léninisme a démontré la force de son point de vue contre le révisionnisme, beaucoup d'ouvriers et d'ouvrières qui étaient jusqu'alors influencéEs par l'anarchisme, ont rejoint les rangs communistes. Il n'y eut qu'en Espagne où l'anarcho-syndicalisme conserva ses bases, jusqu'à la défaite de l'Espagne républicaine face au fascisme franquiste. Aux États-Unis, les International Workers of the World (IWW), un syndicat d'allégeance anarcho-syndicaliste, éclata, plusieurs de ses membres ralliant les forces communistes. En France, il en fut de même de plusieurs anciens anarcho-syndicalistes. En URSS, même, une fraction des anarchistes joignirent le bolchevisme.
Dans les années 50 et 60, le révisionnisme a réussi à contaminer fortement plusieurs organisations communistes des pays alors socialistes et des pays capitalistes occidentaux. En même temps, une forte croissance économique lança sur le marché plusieurs produits de consommation courante, ce qui développa une mentalité individualiste consumériste. Dans ce contexte social et politique, l'anarchisme put réapparaître. Très vite, il s'attaqua à l'idée du communisme en agitant l'épouvantail du révisionnisme des partis enlignés sur Moscou. Mais les changements sociaux ne se faisaient pas sans heurts, il y eut plusieurs luttes ouvrières et populaires. La remontée des luttes qui, au début s'appuyait sur une vision spontanéiste des choses - ce qui favorisait alors l'anarchisme-, commença justement à démontrer l'insuffisance d'une telle vision et la nécessité de passer à l'action politique révolutionnaire. Momentanément, le marxisme-léninisme prit la relève de l'anarchisme et du spontanéisme. Malheureusement, les choses changèrent dans un contexte difficile et les forces marxistes-léninistes n'ont pas réussi une rupture totale avec le révisionnisme.
Aujourd'hui, l'anarchisme renaît, après la défaite lamentable du révisionnisme, le vide que cela laisse et la capitulation honteuse des organisations syndicales et populaires face à la bourgeoisie. C'est avec des mots-d'ordre de résistance, d'autodéfense, d'autogestion que les anarchistes se font connaître. Si leur action est justifiable au moment où on doit redresser la situation et rompre avec la tendance à la capitulation, il ne fait pas de doute que le climat de radicalisation amène à poser la question du pouvoir. C'est justement là-dessus que les anarchistes bloquent. Résister tout le temps, alors qu'il est possible de renverser le pouvoir bourgeois et en construire un nouveau, ça revient concrètement à refuser de prendre les moyens de changer les choses et, à l'occasion, trouver des manières douteuses de capitulation et d'acceptation de cadeaux empoisonnés de l'État (des espaces d'autogestion sous tutelle de l'État, etc.). Une réponse marxiste révolutionnaire adéquate devrait ramener des gens actuellement influencés par l'anarchisme dans les rangs de la révolution communiste. Cela implique nécessairement une lutte contre l'opportunisme et toutes ses scories qui peuvent encore infecter notre vision du communisme et de la révolution.
La question ici est de voir concrètement comment, dans l'histoire, l'anarchisme a bloqué devant le pouvoir. Déjà, plusieurs organisations anarchistes ne sont même pas capables de traverser le stade du petit cercle d'étude et de discussion, incapables d'influence sur le milieu militant. Pour elles, l'organisation révolutionnaire avec une discipline rigide signifie déjà une forme d'aliénation de la souveraineté individuelle. La seule forme d'organisation qu'elles et ils sont prêts à admettre ne serait plus, en fin de compte, qu'une banale rencontre de discussions. Mais d'autres organisations d'allégeance anarchiste ont réussi à aller plus loin, frôlant et exerçant même le pouvoir. Ces organisations étaient ou bien militaires (armée insurrectionnelle makhnoviste en Ukraine - 1919-1922) ou bien syndicales (Confédération nationale du travail en Espagne - 1936-1939). En soi, ces organisations exigeaient un certain exercice de discipline et une liaison avec les masses. Or, ce sur quoi elles ont buté, outre la concurrence communiste dans leur contexte, ce fut l'insuffisance même de leur conception.
Durrutti, le dirigeant anarchiste espagnol, se fit reprocher d'avoir collaboré avec les rouges dans la lutte anti-fasciste, comme si la seule action de la CNT et les seules « expériences autogestionnaires » auraient pu suffire pour vaincre le fascisme espagnol, qui comptait sur l'appui de l'Allemagne nazie, l'Italie mussolinienne, le Portugal salazariste et l'appui idéologique et financier du catholiscisme international. Dans les faits, certaines conceptions des anarcho-syndicalistes espagnols se rapprochaient dangereusement de celles des bolcheviks. On parlait même de période de transition entre le capitalisme et la société de l'avenir.
En Ukraine, l'expérience makhnoviste qui se réclamait de l'idéal anarchiste anti-autoritaire, a souvent souffert d'une pratique très autoritaire. Pour qui connaît l'expérience des Khmers rouges au Cambodge, dont la pratique autoritaire est difficilement remettable en question, et qui en fait une comparaison avec celle des makhnovistes ukrainiens, il existe des similarités déconcertantes. Par exemple, il y avait cet appui de classe sur les masses campagnardes, indistinctement des couches qui les composaient, et une méfiance profonde pour la ville. Les habitants et habitantes des villes étaient vus comme étant des nantis-es et des profiteurs-ses. La distinction entre prolétaires, bourgeois et intellectuels était souvent gommée. Historiquement, les propriétaires fonciers et féodaux de tout ordre avaient galvaudé de telles idées réactionnaires qui assimilaient bourgeois et ouvriers, dans le but justement d'empêcher une liaison plus approfondie entre les paysans et le prolétariat. Rappelons aussi que le bolchevisme de l'époque abritait encore des courants hostiles aux masses paysannes et à l'alliance avec la paysannerie pauvre. Un de ces courants les plus funestes fut le trotskisme, de sinistre réputation. Ces facteurs, on comprendra, ont nuit à la nécessaire alliance entre la paysannerie pauvre et le prolétariat, gage de succès du nouveau pouvoir prolétarien. Malgré qu'ils voyaient dans les villes les lieux les plus forts de la contre-révolution, les Khmers rouges et les makhnovistes ne se disaient pas nécessairement hostiles au prolétariat des villes. Seulement, leur idéologie et leur pratique, qui n'avaient que les masses campagnardes indistinctes comme base fondamentale et principale, entraînaient des contradictions graves avec le prolétariat.
D'autre part, malgré un discours internationaliste, les khmers rouges et les makhnovistes se référaient de manière très exagérée à la grandeur passée de leur nation. Ces courants critiquaient les pouvoirs féodaux passés et n'en faisaient pas l'éloge. Mais, ils ne désavouaient pas certaines expériences passées et se les réappropriaient. Les aspects collectivistes de l'Angkor cambodgienne du XIe siècle servaient un peu d'appui idéologique au pouvoir khmer rouge. Les maknovistes se référaient à l'expérience des libres et fiers cosaques et appuyaient leurs idées anarchistes sur une résurgence de ce passé mythique. Pour les masses, de telles idées n'étaient pas vues comme un appui à une pratique politique révolutionnaire mais, au contraire, comme un réconfort pour certains préjugés nationalistes passéistes et stupides.
L'autre similarité saisissante, c'était le poids de l'armée dans la reconstruction des sociétés où s'exerçaient les pouvoirs khmer rouge et makhnoviste. Les makhnovistes récuseraient cette idée qu'il y ait eu un pouvoir anarchiste, mais tel fut le cas. En fait, à la lecture de documents qui relatent l'expérience de l'armée de Makhno, on cherche des aspects de nouvelles expériences sociales et on n'en trouve pas beaucoup, sauf quelques communes-pilotes. Le gros de l'activité makhnoviste était militaire et cherchait ou bien à préserver des régions déjà occupées, ou bien à en conquérir de nouvelles. Il existait même une sorte de police politique très féroce en l'espèce de deux « services de sécurité », la Razvedka et la Kommisiya Protivmakhnovskikhdel.
Les makhnovistes déclaraient que « l'anarchiste doit continuellement et inlassablement faire de l'agitation en faveur de la création, à la place des Soviets existants, de vrais Soviets d'organisations ouvrières et paysannes sans parti et sans aucun pouvoir ». En fait, il y a deux problèmes avec cette affirmation. D'une part, pour les bolcheviks, les Soviets devaient avoir le pouvoir politique alors que pour les makhnovistes, ceux-ci ne devaient pas en avoir. D'autre part, dans les régions qu'ils contrôlaient, les makhnovistes ne travaillaient même pas à l'instauration de Soviets. Au contraire, le pouvoir échoyait à des dictateurs-commandants militaires qui exerçaient férocement leur domination. L'utilisation de la torture n'était pas rare. Les makhnovistes la justifiaient pour épeurer leurs adversaires.
À vrai dire, la situation révolutionnaire en Ukraine était très particulière. L'ancien pouvoir était en décomposition complète. Les paysannes et paysans s'étaient accaparés de la terre. La situation était complètement anarchique. On y voyait l'apparition de nombreux chefs militaires qui contrôlaient des petites régions, des petits fiefs et tentaient d'en conquérir de nouveaux. Ces chefs concluaient entre eux des alliances et les défaisaient au gré de la situation. Ensuite, il y avait l'armée blanche des pro-tsaristes supportés par l'Occident capitaliste, un pouvoir nationaliste indépendantiste ukrainien du social-démocrate Petlioura (la Rada), les bataillons armés étrangers comme celui de la Pologne et des troupes de l'Armée rouge. Certains chefs de guerre paysans allaient tantôt appuyer les bolcheviks, tantôt les nationalistes petliouristes, tantôt les Blancs. C'est donc dire qu'il y avait une situation de guerre permanente qui, à la décharge des anarchistes, leur permettait difficilement de construire leur idéal libertaire. Mais il n'y a pas que cela. En Chine, malgré la guerre et peut-être même à cause de la guerre, il y a eu des zones libérées et l'édification d'un nouveau pouvoir. En Ukraine, dans la région de Goulai-Poulé que les makhnovistes ont contrôlée de 1917 jusqu'en 1921, rien n'empêchait la création de ce nouveau pouvoir.
En fait, et c'est là où la question des classes entre en jeu, le makhnovisme était incapable de composer avec la question ouvrière. Pour Makhno - des sympathisants anarchistes le rapportent -, c'est le paysan qui détenait l'idéal révolutionnaire. En jouxtant cette vision à celle du spontanéisme inhérent à l'anarchisme, on comprend qu'une fois les prises de terre effectuées spontanément par les paysans, il s'agissait surtout de préserver cet acquis et le défendre becs et ongles, même si ce gain paysan entrait momentanément en opposition avec les nécessités de ravitaillement des ouvriers et ouvrières des villes. L'autosuffisance de la commune paysanne avait longtemps été la norme en Ukraine, ce qui, après l'élimination des propriétaires fonciers, pouvait donner l'impression que la révolution sociale libertaire était accomplie.
Lorsque l'armée makhnoviste entra à Ekaterinoslav, une des plus grandes villes industrielles de l'Ukraine à l'époque, l'expérience ne fut pas très heureuse. Au début, les ouvriers ont salué cette entrée parce que l'armée de Makhno avait réussi à repousser l'armée blanche. Très vite, les choses changèrent lorsque les paysans de l'armée makhnoviste se mirent à piller la ville. L'état-major de l'armée makhnoviste tentait de limiter les exactions mais le type d'armée indisciplinée et la base sociale paysanne politiquement hostile au prolétariat, un peu par manque d'éducation mais aussi par insuffisance de l'idéologie makhnoviste, ne pouvaient mener qu'à de tels actes. Quelques temps après, les nationalistes petliouristes vinrent conquérir la ville. Très vite, les makhnovistes filèrent rapidement, laissant les ouvriers et ouvrières seuls-es à affronter les nationalistes.
Dans les documents soviétiques de l'époque, on rapporte souvent que les makhnovistes s'appuyaient surtout sur les Koulaks, qui étaient des paysans riches. À vrai dire, pour les makhnovistes, les différences sociales entre koulaks et paysans pauvres n'étaient pas très importantes. Dans les faits, ne soumettant pas l'émancipation paysanne à celle du socialisme prolétarien, les makhnovistes ne pouvaient que laisser le champ libre à la domination koulak qui, comme le paysan pauvre, avait trouvé sa libération dans la seule élimination des féodaux. Les koulaks n'aimaient pas les bolcheviks parce que ceux-ci et celles-ci, pour supporter la guerre contre l'agression impérialiste étrangère et nourrir les prolétaires des villes, allaient à la campagne réquisitionner les biens agricoles en surplus, accaparés souvent par des koulaks. Les makhnovistes dénonçaient ces réquisitions. On comprend donc que les Koulaks devinrent sympathiques à la cause de Makhno. Évidemment, cet appui koulak ne pouvait que limiter les velléités émancipatrices du mouvement makhnoviste. Maintenant, parce que sa substance progressiste se vidait de plus en plus, l'appui initial des paysans pauvres à l'armée makhnoviste avait aussi fondu. En 1921, l'expérience maknoviste cessa.
On voit ici que la base de classe du mouvement makhnoviste, son refus du socialisme scientifique et d'une direction idéologique et politique du prolétariat et une manière erronée de poser la question du pouvoir, ont mené à l'échec lamentable de cette expérience. Il en fut un peu autrement en Espagne dans les années 30. D'une part, la base de classe du mouvement anarchiste était authentiquement prolétarienne, ce qui fut un gros problème pour le développement des forces communistes espagnoles, dont l'effectif l'était beaucoup moindre. D'autre part, il y avait la situation politique mondiale et nationale qui amenait les anarchistes espagnols à plus ou moins participer à l'action révolutionnaire politique. Dans l'histoire de l'anarchisme espagnol, avant 1936, il est arrivé qu'il y ait eu certaines consignes électorales non abstentionnistes. Si les anarchistes n'avaient pas d'équipes qui se présentaient aux élections et qui faisaient des campagnes électorales, cela ne les empêchait nullement d'utiliser les élections un peu pour leurs fins, même si d'un point de vue puriste anarchiste cela était inconcevable.
Dans les années 30, la principale organisation anarchiste en Espagne était un syndicat, la Confédération nationale du travail (CNT). Cette organisation naquit en 1911. Déjà, en France et en Italie, il existait aussi de grosses organisations syndicales d'allégeance anarcho-syndicaliste. La Confédération générale du travail, maintenant sous la direction du Parti communiste français, était à ses débuts anarcho-syndicaliste. Paradoxalement, ce fut la Révolution russe qui permit une croissance fulgurante des effectifs de la CNT. De mai 1918 à la fin de cette année, dans la seule Catalogne, une nation de l'Espagne, les effectifs passèrent de 73 860 affiliés-es à 345 000. Momentanément, la CNT adhéra à l'Internationale communiste, mais parce qu'elle refusa les 21 conditions (dont celle de former un parti), elle dut quitter en juin 1922. En décembre 1922, elle rejoignit l'Association internationale des travailleurs (anarchiste), dont elle fournira la moitié des effectifs du monde entier. Il n'est pas surprenant que la CNT ait, pour un temps, joint le Komintern. En France, des anarcho-syndicalistes comme Georges Sorel faisaient l'apologie de Lénine et du bolchevisme.
Dans la CNT, il y avait différentes tendances. Si elles se référaient toutes à l'idéal libertaire, il y en avait qui, comme la Fédération anarchiste ibérique (FAI), se réclamaient du communisme libertaire à la Kropotkine ; d'autres étaient très modérées et différaient à peine des socio-démocrates de l'époque. Il y avait aussi une tendance dont le projet politique différait très peu de celui des bolcheviks. Garcia Oliver était le représentant de cette tendance, dénommée par ses adversaires anarcho-bolchevisme. Garcia Oliver n'était pas du tout opposé à une forme de dictature du prolétariat (il n'appelait toutefois pas ça comme tel) et à la mise sur pied d'une armée révolutionnaire.
La FAI, malgré son idéal libertaire intransigeant, appliquait plus souvent qu'autrement les méthodes de la dictature du prolétariat. Précédant la guerre civile de 1936, l'Espagne des années 30 connut plusieurs insurrections. En 1932, des groupes de la FAI déclenchèrent une insurrection dans des régions de bassin minier (le haut Llobregat et le Cordoner). Voici ce qu'en dit C.M. Lorenzo, qui a écrit sur l'attitude des anarchistes face au pouvoir : « Dans toutes les localités où les libertaires eurent la situation en main durant quelques instants et tentèrent de faire la Révolution sociale, ils se mirent en contradiction avec eux-mêmes. Voulant abolir les lois, instaurer une société sans autorité et sans contrainte, donner libre cours à la spontanéité créatrice des masses, ils furent en fait obligés de constituer des comités exécutifs chargés de maintenir l'ordre et de surveiller les mécontents ou les opposants : ils imposèrent leur domination par la force et au moyen de véritables décrets pudiquement appelés "proclamation". Loin de réaliser l'"Anarchie", les meneurs révolutionnaires, armés et pourvus de dynamite, établirent ce que l'on pourrait qualifier de "dictature du prolétariat" sans tenir compte de l'avis des paysans ou des petits-bourgeois. Le putsch de février 1932 qui devait être un essai, une expérience vécue du communisme libertaire, fut en réalité sa négation ; le pouvoir politique ne fut pas aboli, il changea de mains. »
C'est donc dire que la participation au gouvernement de la Généralité catalane en 1936 et, un peu plus tard, à celui de la république espagnole ne furent pas nécessairement des incidents de parcours. Mais, en même temps, cette entrée au gouvernement ne se fit pas comme ça sans qu'il y ait eu des déchirements internes chez les forces anarchistes.
En fait, les années 30 connurent une série d'insurrections prolétariennes très violentes qui subirent des défaites et qui, en plus, réveillaient les forces fascistes en développement. Chez les anarchistes, l'idée d'une entente avec les autres forces de gauche commençait à germer. C'est ainsi qu'au lieu d'appeler à l'abstention en 1936, la CNT facilita grandement l'appui des ouvriers aux partis de gauche. Le Front populaire prit alors le pouvoir. En juillet 1936, une fraction rebelle de l'armée espagnole dirigée par Franco déclencha une insurrection fasciste au Maroc espagnol (Rif), qui rapidement gagna plusieurs garnisons en Espagne. Une fraction de l'armée demeura loyale et une partie du pays fut épargnée de la rébellion fasciste. En Catalogne, là où la CNT était très forte, celle-ci, presque seule, réussit à tenir en échec les fascistes repoussés hors de la Catalogne.
Les masses ouvrières commencèrent un règlement de compte contre les curés, contre des propriétaires fonciers ruraux et contre les industriels à qui on prêtait des sympathies fascistes. Plusieurs de ces derniers, pour fuir la colère populaire, quittèrent la Catalogne, laissant les usines et la terre à la libre disposition des paysans et ouvriers. Enivrés-es par ces gains, la révolution s'étendit à plusieurs grandes entreprises qui furent prises en mains par les ouvrières et ouvriers. Selon les anarchistes, ces usines devinrent autogérées et ne furent pas soumises à une planification autoritaire de haut en bas. Dans un premier temps, la structure syndicale de la CNT facilita beaucoup l'interrelation entre les entreprises. Les directives ne venaient pas que du bas vers le haut mais aussi du haut vers le bas. Plus tard, l'État catalan joua un rôle plus important dans la planification économique et, étant donné les nécessités de la guerre, plusieurs directives émanèrent du haut sans que les ouvriers ne s'en offusquèrent parce qu'il s'agissait de tenir tête aux fascistes, ennemis invétérés du prolétariat.
Les anarchistes se rendirent compte que les conquêtes de ce qu'ils et elles ont appelé une révolution sociale (mais qui, à cause de la lutte antifasciste, prenait un tournant politique) ne pouvaient pas se maintenir par la seule volonté des gens. Grosso modo, il existait trois gros obstacles à l'établissement du communisme libertaire : 1) ça obligeait l'implantation d'une dictature du prolétariat, ce qui entrait en contradiction avec l'idéal libertaire ; 2) la seule place forte de l'anarchisme espagnol était la Catalogne et le reste du pays n'aurait pas suivi ; et 3) ça aurait servi de prétexte aux puissances étrangères pour dépecer l'Espagne, qui en auraient profité pour établir des zones d'influences.
Certains anarchistes posaient les enjeux ainsi : ou bien on passait à une dictature, ou bien on collaborait avec le gouvernement pour préserver les acquis populaires de la lutte anti-fasciste. Mais la CNT ne se résolut pas immédiatement à entrer au gouvernement de la Catalogne. Au début, un Comité central des milices anti-fascistes fut mis sur pied, dans lequel des représentants de divers partis de gauche et de partis autonomistes catalans siégeaient. La CNT y avait un fort ascendant. Dans les faits, le véritable gouvernement résidait dans ce Comité central qui donnait ses directives à la Généralité de la Catalogne. La Généralité servait un peu de paravent pour donner l'apparence du maintien d'un régime démocratique bourgeois bien classique auprès des grandes puissances bourgeoises qui auraient pu aider la République. Avec le temps, cette distinction formelle entre le Comité central et la Généralité s'estompa et les anarchistes entrèrent carrément au gouvernement.
Dans la plupart des autres régions d'Espagne encore sous contrôle républicain, la CNT fut admise aussi au gouvernement local. Là aussi, les ouvriers et ouvrières s'occupaient de la gestion des entreprises qui appartenaient jadis à des fascistes qui avaient fui la République. Il n'y eut qu'au pays basque où les nationalistes leur coupèrent carrément les portes du pouvoir. Étant donné que les forces communistes (PSUC en Catalogne, UGT, Parti communiste d'Espagne, etc.) se développaient en Espagne à cause du soutien soviétique à la République espagnole mais aussi à cause de l'adhésion massive d'éléments petits-bourgeois aux organisations communistes dans les régions où l'anarchisme pénétrait la classe ouvrière et d'éléments prolétariens dans les autres régions, le pouvoir de la République tombait de plus en plus sous l'influence des communistes. La CNT ne voulait pas laisser toute la place aux communistes en croissance fulgurante. En fait, les organisations communistes faisaient preuve d'une discipline telle qu'elles ne pouvaient que maximiser leur progression. C'est ainsi que la CNT entra au gouvernement de la République. Ils y restèrent jusqu'en 1937 lorsqu'éclata une rixe entre les anarchistes et les communistes en Catalogne. Cette rixe originait du travail de sabotage du POUM trotskiste qui monta les ouvriers de la CNT contre les communistes, en s'appuyant sur les mensonges les plus éhontés.
Si, au début, les ouvriers et ouvrières autogéraient les entreprises, très vite, pour accroître l'efficacité de la production en période de guerre, l'État prit de plus en plus de place dans la planification. Pour certainEs, la faute en a incombé aux Soviétiques et aux troubles en Catalogne mais, à vrai dire, les anarchistes, devant les difficultés économiques et les contradictions entre leurs idéaux et les nécessités de la guerre, ne firent que reculer et laissèrent la place à l'État. En fait, l'autogestion ouvrière initiale visait à combler un vide d'autorité. Aussi, la structure même de la CNT contribuait à structurer un tout économique que l'État, par la suite, pouvait mieux gérer.
Dans ses positions, la CNT ne se distingua pas tellement des autres organisations de gauche durant la guerre civile. Elle se trouvait complètement désemparée par rapport à toutes les nécessités d'une guerre civile. Son mode révolutionnaire privilégié jouxtait l'insurrection armée avec la grève générale. La guerre civile comportait une dynamique tout à fait différente. Il ne s'agissait plus de contester et détruire mais de construire et exercer le pouvoir. La résistance et le refus de la politique, tant cultivés par les anarchistes en d'autres périodes, n'avaient plus de sens.
En fait, les expériences anarchistes en Ukraine et en Espagne, au lieu de confirmer l'idéal libertaire, l'infirment. D'ailleurs, l'inspirateur du communisme libertaire, Bakounine, tenta d'établir une commune à Lyon en même temps que celle à Paris. Au lieu d'appliquer les préceptes de l'anarchisme, il en vint à établir une petite dictature d'un comité sur la ville, expérience qui ne dura pas longtemps. Beaucoup d'anarchistes espagnols ont compris que les acquis des luttes sociales ne pouvaient être conservés que politiquement, selon la situation du moment. Les makhnovistes n'ont même pas réussi à tester l'idéal anarchiste dans les zones qu'ils et elles contrôlaient. Au lieu de cela, ils avaient établi un régime autoritaire qui ne protégeait que les paysans riches contre le prolétariat.
La question de bien poser les nécessités de la prise du pouvoir et celle de l'analyse scientifique des événements et des classes mènent nécessairement à la création d'un parti et au rejet du spontanéisme libertaire. Mais justement, le refus de poser la question de l'édification du parti est souvent symptomatique du refus anarchiste de la prise du pouvoir par les classes populaires, aux dépens de problématiques petites-bourgeoises d'émancipations individualistes. Voilà un peu vers quoi penchent une partie des anarchistes aujourd'hui.
L'anarchisme aujourd'hui
Le mouvement de Mai 68 a souvent été décrit comme étant un mouvement libertaire. Il est vrai que l'on y retrouvait plusieurs thèmes de libération individuelle, tant dans les domaines de la sexualité que des mœurs. Pour certains, parce qu'il n'en est resté que cela, c'est-à-dire la conquête de ces libertés individuelles, le caractère de Mai 68 y serait ainsi défini.
Dans la même période, toute une série d'autorités traditionnelles perdirent leur prestige passé. Cela s'explique par le déclin de celles-ci, le clergé entre autres, et par le déclin de couches, la paysannerie et les professions artisanes, qui, à travers l'histoire, avaient assimilé une soumission béate à ces autorités. Les transformations économiques ont mené à l'apparition de nouvelles couches petites-bourgeoises, liées au développement des fonctions sociales de l'État (éducation, santé, etc.) et de celles du capitalisme monopoliste. Ces couches possédaient certaines caractéristiques prolétariennes (salariés-es et fonctions socialisées dans l'économie), mais elles détenaient certains pouvoirs sur leur force de travail (qualification universitaire, etc.). Elles pouvaient donc être attirées par le socialisme, mais gardaient des caractéristiques bourgeoises individualistes. C'est ainsi que le socialisme libertaire attirait beaucoup de gens de ces milieux.
Ce qu'occultent souvent les experts bourgeois qui ont analysé Mai 68, c'est le lien qui tendait à se faire entre le mouvement de libération individuelle et celui de libération collective du prolétariat. Très souvent, les thèmes libertaires et anti-autoritaires étaient soumis à ceux de la libération collective et politique du prolétariat. D'ailleurs, si l'aspect ludique et individualiste apparaissait principal au commencement de la crise, celui-ci est refoulé plus tard dès que les masses prolétariennes prennent l'avant-scène du mouvement. C'est quelques années après 1968 que les thèmes individualistes reprennent de l'ampleur, suite à l'essoufflement du mouvement de contestation politique.
Le repli sur les thèmes de la libération individualiste s'explique un peu à cause de l'origine de classe des militants et militantes (souvent issus-es de la petite-bourgeoisie), mais aussi par le fait que la bourgeoisie donnait du lest en satisfaisant graduellement ces thèmes. La tâche ardue de libérer le prolétariat et détruire l'État bourgeois apparaissait tellement difficile que les militants petits bourgeois aimaient mieux se replier dans des luttes où il était plus facile de faire des gains immédiats. Elles et ils pouvaient habiller cette reddition en disant que cela permettait de reconstruire le mouvement grâce à l'obtention de gains concrets.
En principe, durant Mai 68, les thèmes libertaires devaient mener à la construction de petites collectivités où se seraient affirmées des formes d'empowerment collectif et individuel alternatif, une sorte d'auto-pouvoir ne reconnaissant pas l'autorité de l'État bourgeois. Ces petites communautés allaient permettre une meilleure association entre individus égaux, plus facilement qu'avec des ensembles plus imposants. Dans les faits, ça camouflait un refus défaitiste de confronter l'État. Par la suite, la mise sur pied de ces petits milieux de vie autogérés n'a pas vraiment connu de suite. De ces expériences, il en est resté un certain sentiment d'émancipation individuelle, cela sans trop confronter l'État et sans la nécessité d'organiser une lutte pour l'affronter. C'est donc dire que ce repli consacrait une scission entre l'émancipation sociale et individuelle et entre les luttes sociales immédiates et la lutte politique - ce qui, dans les faits, revenait nécessairement à capituler devant l'État bourgeois.
Au milieu des années 80, une organisation anarchiste, l'Organisation communiste libertaire (OCL), une des plus radicales idéologiquement en France et une des plus près de la vision communiste, analysait ce repli individualiste comme suit : « Mais prises dans leur ensemble avec une vision plus historique, elles [ces pratiques concrètes de libération individuelle] peuvent signifier une volonté de réappropriation du réel face à la crise des croyances (religieuses ou révolutionnaires). Le fameux "small is beautiful" qui est un repli sur le concret est une tentative de réponse à la crise politique qui s'est jusqu'à présent située en dehors de la vie réelle - psychologiquement, culturellement, géographiquement. C'est une manière de dire qu'il est temps d'agir sur ce qu'on peut maîtriser plutôt que se condamner à l'impuissance de discours totalisants. » (État des lieux... et la politique bordel !, p.52)
Bien sûr, l'OCL voyait une insuffisance dans ce repli sur le concret. Mais la solution qu'elle semblait proposer était celle de faire déboucher ces pratiques sur l'éclosion de mouvements sociaux d'envergure, qu'il faudrait lier - cela, pour recomposer un « tissu social » et une « identité collective ». On retrouve bien là les thèmes anarchistes : partir des besoins individuels, construire des mouvements affinitaires et fédérer ces mouvements pour tenter de créer une certaine cohésion sociale. Mais où trouve-t-on la nécessité d'une organisation qui confronte frontalement l'État bourgeois et vise à le détruire ? La seule politique, pour l'OCL, se retrouverait dans cette fédération de mouvements sociaux radicaux qui tendraient à agir indépendamment de l'État et, la fédération et le tissu social une fois construits, laisserait l'appareil d'État devant le fait accompli qui disparaîtrait de lui-même, son rôle ayant été nié par ce projet fédératif.
Il est vrai que les anarchistes sont beaucoup présents dans les luttes politiques. Néanmoins, leur angle de contestation, s'il se veut radical, ne vise pas la destruction de l'État bourgeois. Les anarchistes vont soutenir plusieurs assauts idéologiques pour discréditer la fonction même de l'État et pour lui enlever sa légitimité. Dans l'action, elles et ils chercheront à le démasquer. Elles et ils vont surtout insister sur les thèmes anti-autoritaires (contre la répression de l'État, pour la défense des libertés individuelles et des groupes minoritaires, etc.) Mais l'action soutenue de discrédit vise à amener les gens à se détourner de l'État, à refuser sa domination, non pas à organiser frontalement la destruction de l'État bourgeois. En même temps, à force de discréditer l'État et de participer à des actions qui font œuvre de propagande active, on ne peut se retrouver qu'avec une confrontation avec l'État. C'est là où l'action anarchiste vit son ambiguïté.
L'action squatteuse dans un édifice abandonné de l'ancien îlot Overdale à Montréal a été symptomatique des ambivalences de la pratique anarchiste. Rappelons qu'à la fin des années 80, un promoteur immobilier véreux avait rasé tout un îlot de logements à prix abordable pour en faire des condominiums. Seule une bâtisse classée patrimoniale avait résisté à la destruction. C'est ainsi que, à l'appel du Comité des sans-emploi, un groupe populaire fortement influencé par l'anarchisme, plusieurs personnes participèrent à une manifestation qui culmina en une occupation illégale de l'édifice désaffecté.
Au début, l'action présentait un aspect de confrontation politique et de dénonciation du capitalisme. Mais en même temps, elle se voulait une manœuvre de réappropriation d'habitations abandonnées pour les retaper et se bâtir un milieu de vie alternatif autogéré. L'action squatteuse avait réussi à provoquer une crise politique assez importante qui risquait de mettre le maire de la ville dans le trouble, ses élections approchant. Les manifestants et manifestantes n'avaient pas de revendications comme telles, sauf celle de s'approprier un milieu dans un édifice abandonné. Coup de théâtre, le maire donna une autre bâtisse plus spacieuse aux squatteurs et squatteuses. Celles-ci et ceux-ci, à l'exception d'une petite minorité, acceptèrent l'entente. Mais du moment où elles et ils l'ont acceptée, elles et ils cessaient de confronter politiquement le maire (l'État) et entraient plutôt en négociation des termes de l'entente avec lui. Même que, dans les médias bourgeois, les participants au squat apparaissaient en copinage avec le maire.
Cette action concrète est révélatrice d'une pratique qui tend à dissocier le social du politique. Le fait de retaper la bâtisse d'Overdale, malgré le risque de se faire expulser, signifiait quelque part un défi à l'État. Certes, cette idée de vivre dans un milieu de vie alternatif était présente mais elle était en lien étroit avec une dénonciation politique de l'incurie des capitalistes et de l'État bourgeois dans la satisfaction du droit au logement à prix abordable. C'est donc dire que les seules réappropriations, si elles n'apparaissent pas sous un angle politique, ne font pas vraiment avancer la lutte pour détruire l'État. Selon certains, l'acceptation d'une entente avec la ville revenait à institutionnaliser le squat sous tutelle de l'État bourgeois, c'était en quelque sorte l'ouverture d'une sorte de commune para-municipale.
Comment le maoïsme pose le lien entre la révolution sociale et la révolution politique
À l'époque de Marx, il existait des courants socialistes qui secondarisaient le rôle des masses dans la révolution. Il y avait le mouvement blanquiste qui prônait un putsch politique et, une fois au pouvoir, il y aurait eu l'imposition de mesures socialistes. D'autres pensaient aussi que ça se ferait par l'État mais de manière beaucoup plus en douce. Marx, dans le Manifeste et dans ses écrits de jeunesse, exprimait l'idée qu'une prise du pouvoir par les communistes, qu'elle soit de manière insurrectionnelle ou démocratique, mènerait nécessairement à l'imposition de mesures communistes telles la nationalisation des moyens de production, l'expropriation de la propriété foncière, un impôt fortement progressif, l'éducation publique et gratuite, l'abolition de l'héritage, etc.
Proudhon critiquait cette manière « étatiste » de voir l'émancipation sociale. Pour lui, cela devait partir des coopératives et des petites communautés qui graduellement, sans remettre trop en cause les lois du marché et la propriété, feraient leur petit bonhomme de chemin et réaliseraient les transformations sociales sans se confronter à l'État ni le reconnaître.
Bakounine, lui aussi, critiquait cette idée qu'il fallait passer par l'État pour réaliser les premières étapes du communisme. La révolution sociale devait se faire violemment, ce qui différait de Proudhon, et les collectivisations une fois accomplies, l'État n'avait plus de rôle à jouer et l'émancipation pouvait commencer. Quand il y eut la Commune de Paris, Bakounine triompha : la révolution sociale s'était faite sans qu'au préalable on ait pris le pouvoir d'État. Or, ce qu'il oubliait, c'est que ces conquêtes devaient être sauvegardées et il fallait aller plus à fond dans les transformations sociales. Pour Marx, ce qui avait manqué à la Commune de Paris, c'était un nouveau type d'État, non bourgeois, qui réaliserait la dictature du prolétariat, protégerait les conquêtes du mouvement de masse et les accroîtrait. Sans dictature du prolétariat, la Commune avait sombré. Ceci dit, la Commune en soi, représentait déjà l'embryon de ce nouvel État, ce que les anarchistes ne voulaient pas et ne veulent toujours pas reconnaître.
En 1917, avant la prise de pouvoir d'Octobre, les terres avaient déjà été prises d'assaut par les paysannes et paysans, certaines usines étaient gérées par le prolétariat et il existait déjà un embryon du nouveau pouvoir dans les Soviets. Cependant, pour permettre aux Soviets d'être plus effectif, il fallait détruire ce qui restait d'État bourgeois et en bâtir un nouveau. En Chine aussi, les masses ont participé à la révolution, mais pour sauvegarder leurs conquêtes et leurs organes de nouveau pouvoir, il fallait abolir l'État bourgeois et construire la dictature du prolétariat.
En aucun moment, les révolutions prolétariennes se sont faites à partir de la seule conquête du pouvoir d'État qui, à la suite, aurait décrété toutes les mesures sociales de changement. Donc, en aucun moment les communistes ont tout misé sur la seule insurrection. Il existait donc un mouvement par lequel les masses s'appropriaient collectivement les moyens de production et la terre. Or ensuite, ces conquêtes devaient être préservées en détruisant l'État bourgeois et en donnant le pouvoir aux masses populaires, qui dans leurs luttes s'étaient dotées de nouvelles organisations.
L'histoire de l'anarchisme a toujours été celle de son inconfort face à la question politique, et surtout face à la question de l'État. Si l'anarchisme reconnaît un lien entre les classes sociales et l'existence de l'État, il fait comme si l'État serait la cause de l'existence des classes alors qu'il en est plutôt une conséquence, parce que sa fonction est maintenir la domination d'une classe sur les autres. Les anarchistes vont faire une dénonciation radicale de l'État mais se refuseront à l'affronter frontalement pour le détruire. Elles et ils l'attaqueront par un détour. Certaines et certains le feront violemment par l'appropriation radicale des biens, des lieux, et si possible, des moyens de production. D'autres se contenteront de le dénoncer et afficheront une non-reconnaissance en laissant l'État les arrêter et les réprimer sans résister frontalement. Concrètement, cela veut dire que l'anarchisme sera toujours confiné à l'opposition.
L'anarchisme a toujours connu ses heures de gloire dans les moments où le pouvoir bourgeois était très fort et où les forces communistes étaient trop faibles pour menacer ce dernier de renversement. De par son spontanéisme, il s'appuyait sur les mouvements de ras-le-bol qui se dessinaient pour résister aux excès du pouvoir. Or, quand le mouvement de contestation prenait de l'ampleur, que la seule résistance devenait insuffisante et que la question du pouvoir se posait, l'anarchisme reculait considérablement. Soit que les anarchistes se désistaient volontairement, soit qu'une partie de leurs effectifs rejoignaient le camp communiste, soit qu'à la suite d'erreurs, elles et ils s'engageaient dans des entreprises sans lendemain de fuite en avant.
Le maoïsme est le seul courant qui réussit à allier la révolution sociale à la révolution politique, et l'initiative populaire à l'action armée révolutionnaire. Il l'a démontré en Chine où constamment, les masses populaires ont été associées au processus révolutionnaire et cela, à chaque étape. Cela était vrai dans les étapes précédant la prise du pouvoir politique et la destruction de l'État réactionnaire, mais aussi sous le socialisme, où par la participation à des mouvements de conscientisation politique, de révolutionnarisation idéologique et de révolution culturelle, les masses ont exercé un vrai pouvoir. Cela ne se faisait pas spontanément. Ce mouvement était organisé par un parti communiste qui savait habilement diriger l'initiative populaire.
Cette approche maoïste qui sait aller aux masses, faire enquête, synthétiser les idées justes et retourner aux masses, c'est tout le contraire du spontanéisme anarchiste qui procède par libéralisme et intuition. L'approche maoïste est scientifique. Elle s'appuie sur une théorie de la révolution que des prédécesseurs illustres comme, entre autres, Marx, Engels et Lénine, ont élaborée. Mais cette théorie est perfectible, de par l'expérience concrète des masses et des révolutionnaires.
Voilà pourquoi l'anarchisme ne dépassera jamais le stade de la seule révolte et de la seule résistance. Le maoïsme est la seule perspective pour qui veut consolider les conquêtes sociales et en faire des nouvelles, parce qu'il pose correctement la nécessité de mettre la politique au poste de commande, la question du pouvoir et la nécessité de l'action violente révolutionnaire.
« Les libertaires n'étaient préparés ni psychologiquement ni matériellement pour s'imposer dans la zone républicaine ; ils l'étaient encore moins pour gagner la guerre contre le fascisme. Or si, dans la plus improbable des hypothèses, ils triomphaient à la fois des fascistes et des autres antifascistes, les puissances étrangères étoufferaient la Révolution par le blocus économique et l'intervention armée. D'autre part, non seulement le gouvernement républicain menait les loyalistes à la débâcle par son aveuglement politique et son incapacité militaire, mais encore il consacrait ses efforts à combattre le prolétariat, ses milices et son œuvre révolutionnaire. il fallait donc sauver les conquêtes de la socialisation dans le cadre d'un État démocratique avancé, centraliser la conduite des opérations et neutraliser la pression des grandes puissances. Enfin, la participation des libertaires à tous les pouvoirs locaux ou régionaux, leur politisation effective depuis les premiers jours de la Guerre civile et le désir des masses populaires de voir se réaliser une véritable union antifasciste devaient avoir pour couronnement le partage des responsabilités suprêmes.
(Arguments que Horacio Prieto, dirigeant de la CNT, amena pour justifier l'entrée de la centrale dans le gouvernement espagnol en automne 1936)
(paru dans la revue Socialisme Maintenant! n° 8)
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